mardi 21 mai 2013

Octave Uzanne et la fabrication des livres français : " La religion du Livre, dont je m'efforçais, aux heures déjà si lointaines de ma jeunesse bibliophilesque d'être un apôtre militant, ne compte plus guère de sincères dévots. Les temples ne sont plus depuis belle lurette fréquentés que par des spéculateurs qui ont transformé en Bourse des marchandises rares les vieilles chapelles où l'on communiait naguère dans une même passion de beauté et de connaissance biblio-iconographiques."


Octave Uzanne écrit au directeur de l'Imprimerie et la pensée moderne le lundi 17 décembre 1928 :

Coll. B. H.-R.
Cher Monsieur,

J'ai reçu vos feuilles de l'Imprimerie et de la pensée moderne. Avant même de lire tous les textes qui m'apparaissent d'un très vif intérêt, permettez moi de vous féliciter de la présentation typographique, de l'arrangement et du Tirage vraiment parfait des portraits et du Texte. C'est très remarquable et j'en fus émerveillé, très sincèrement.


Coll. B. H.-R.
Je compte bien recevoir fin janvier prochain le volume en exemplaire complet et vous m'obligerez beaucoup de m'inscrire à cet effet pour envoi, dès que brochage fait.
Croyez, cher monsieur, à mes bons souvenirs et veuillez agréer mes souhaits les meilleurs pour l'année nouvelle qui est déjà si proche.

Octave Uzanne

* *
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Octave Uzanne a 77 ans passés. Son intérêt pour l'avenir des livres reste intact. Et même s'il n'est plus l'Apôtre militant qu'il a été dans sa jeunesse comme il l'écrit lui-même, le sort des livres lui importe et il conserve une lucidité indéniable dans ce domaine. Cartonnages, jaquettes illustrées, n'est-ce pas là parmi les nouveautés qui arriveront bientôt en France en librairie ? Octave Uzanne écrit ici au directeur du bulletin des imprimeurs et typographes français, il y exprime sans retenue ses inquiétudes et même ses déceptions face à la fabrication du livre français en 1928.


Octave Uzanne (1851-1931)
ici à sa table de travail, vers 1927-1928
âgé de 76 ou 77 ans.
M. OCTAVE UZANNE
Homme de Lettres
Bibliographe

Fabrication de nos livres (*)

Il n'est pas rare que nous témoignions d'une certaine vanité nationale, lorsqu'il est question de l'influence de nos œuvres littéraires à l'étranger. Nous avons conscience que, depuis un long temps, la pensée française est bien accueillie dans tous les pays d'Europe et du Nouveau Monde. Nos revues, nos études historiques, nos essais dans la plupart des domaines de l'art, des sciences ou des spéculations intellectuelles, furent et restent lus, discutés, estimés et goûtés avec peut-être plus d'empressement encore que les romans qui, chez nous, dominent le marché du Livre par leur nombre excessif et s'efforcent, en raison de leur publicité intensive, de conserver la tête de nos productions.
Cependant, il est un fait qui semble indiscutable, c'est que les livres français ne figurent que trop passagèrement, et sans y être mis en vedette suffisamment afin d'attirer l'attention des passants, dans les vitrines des librairies étrangères, soit en Angleterre, en Allemagne, en Italie ou en Hollande, en Suède, Norvège ou Danemark, soit dans les grandes cités des deux Amériques du Nord et du Sud.
Les jeunes écrivains qui s'en vont, plus aisément que leurs aînés, regarder la vie contemporaine hors de nos frontières, déplorent d'avoir à constater la très médiocre place que tiennent nos publications nouvelles dans les grandes cités de l'univers.
Ils accusent volontiers nos éditeurs d'exporter dans des déplorables conditions les ouvrages ceinturés du "Vient de paraître" et de ne pas montrer une suffisante autorité pour y faire mettre en lumière nos écrits avec une science de mise en scène mieux entendue. Peut-être ont-ils vaguement raison. Cependant, il convient d'envisager les choses d'un point de vue plus rigoureusement positif afin de les juger avec netteté.
La vérité est que nos livres brochés ne paient point de mine et se recommandent fort mal par eux-mêmes. Hors de chez nous, on peut les comparer matériellement à ceux des autres nations, et c'est alors grande pitié de juger du mauvais effet qu'ils produisent au contact des ouvrages anglo-saxons supérieurement vêtus et de noble tenue.
Ces livres d'Angleterre, d'Allemagne, des pays scandinaves, et même des contrées balkaniques, sont mis en vente munis de légers cartonnages de toile, ou de simili-vélin, avec des motifs décoratifs frappés à froid, sinon dorés, et des titres très apparents sur le plat d'ouverture et le dos. Ils ne sont généralement rognés que de tête, les marges restent ébarbées. Une seconde enveloppe de papier fort protège le cartonnage si vite défraîchi par la lumière, et surtout le préserve des attouchements du public, où les candidats lecteurs n'ont pas toujours des mains caressantes et soigneuses.
Ces volumes étrangers en élégante tunique ne sauraient entrer en confrontation avec nos publications brochées, sous couvertures légères et qui ne résistent pas à l'examen. Leur fabrication de corps d'ouvrage est inconsistante, bâclée à la hâte, sabotée pour ainsi dire. Une lecture suffit à les briser, disloquer comme si on les avait violentés, assassinés à l'aide du coupe-papier, même le plus doucement manié par un amateur.
Dans nos bibliothèques, les livres fraîchement publiés, aussitôt que lus, semblent rendre l'âme. Le dos est froissé, brisé, barbelé, éreinté, au point d'affliger la vue. Si nous examinons les livres d'occasion dans une vitrine de bouquiniste ou une librairie d'ouvrages de seconde main, c'est un spectacle de chiffonnerie attristant qui découragerait les plus fervents amoureux des livres de toute passion bibliophilesque. Il y a dégoût à les regarder.
Nous pourrions, il me semble, nous piquer un peu mieux d'amour propre et nous efforcer de ne plus faire aussi piteuse mine de parents pauvres, au milieu des solides et brillantes librairies de notre grande famille européenne. Outre un regrettable misonéisme qui nous fait respectueux des pires traditions, nous conservons, il faut bien le dire, des préjugés invétérés sur le goût du public français, qui change avec chaque génération nouvelle et dont on ne saurait aucunement établir en dogme les conceptions et les goûts sur les livres.
Les éditeurs nous disent que le livre cartonné n'a aucune faveur auprès des lecteurs. En sont-ils bien sûrs, n'ayant jamais fait d'expérience avec continuité et de façon originale ? Sans chercher servilement à copier les voisins, nous ne saurions trop nous appliquer à réaliser une façon d'opérer originale qui donnerait à nos ouvrages imprimés une physionomie caractéristique, révélatrice de notre goût et sympathiques à tous.
Il y a assurément dans ces négligences l'excuse d'une question d'argent, et c'est, précisément, celle que l'on fait jouer avec un peu trop d'emphase. Je mets en fait que si certains éditeurs majoraient légèrement d'un franc et demi le prix de leurs livres, consolidés d'une revêtement de toile adhérant à des coutures assurées sur l'assemblage du dos des ouvrages, et s'ils les couvraient d'une coquette enveloppe de papier fort, d'agréable aspect décoratif, avec titres en relief et replis sur les côtés, constituant une véritable protection résistante, le succès de cette petite amélioration leur serait très rapidement profitable à n'en pas douter.
Il semblerait également logique et pratique de démontrer par des essais probants que notre public français repousse positivement les cartonnages, tels que les présentent les étrangers et plus particulièrement les maîtres du genre, les Britanniques et les Yankees.
J'estime qu'il y a là une erreur très facile à détruire. Il s'agirait de chercher tout d'abord un meilleur système de brochage et des couvertures dignes de ce nom protecteur. D'autre part, pour tous les livres courants, destinés à l'exportation, il conviendrait de confectionner d'élégants cartonnages, légers, bien présentés et ornés de menus attributs dorés ou polychromes, dans l'entour des titres.
Un dépôt de quelques exemplaires pourrait être fait chez nos libraires détaillants, qui les offriraient à un prix modérément majoré à leur clientèle choisie. Cette expérience, à mon avis aboutirait sans tarder à témoigner de l'intérêt que prendraient à cette tentative les lecteurs soucieux de conserver leurs livres dans leur enveloppe d'origine. Ils n'auraient plus alors à se préoccuper de les envoyer à la reliure, ce qu'ils font souvent dans le seul but de ne pas conserver des exemplaires devenus misérables, en haillons, débraillés par le fait de leur débrochage et qui sont attristants à contempler sur les rayons d'une bibliothèque proprement tenue.
Quant aux papiers d'impression, aujourd'hui en usage pour des raisons connues de cherté, mais peut-être trop aisément exploitées par les maisons d'édition. Quant à la composition mécanique, et même quant aux tirages effectués sans le moindre soin, aux correction et révision de textes si déplorables, ce sont là des sujets qu'on ne saurait traiter en quelques lignes. Ils tendent à confirmer brutalement la décadence absolue aujourd'hui de l'art du Livre.
Le sabotage apparaît partout, même dans les éditions de luxe destinées aux bibliophiles et qui sont payées à des prix de joyaux. La religion du Livre, dont je m'efforçais, aux heures déjà si lointaines de ma jeunesse bibliophilesque d'être un apôtre militant, ne compte plus guère de sincères dévots. Les temples ne sont plus depuis belle lurette fréquentés que par des spéculateurs qui ont transformé en Bourse des marchandises rares les vieilles chapelles où l'on communiait naguère dans une même passion de beauté et de connaissance biblio-iconographiques.
Cette parfaite machine à lire que devait être, selon Paul Valéry, un livre digne des trop rares civilisés qui ont encore les loisirs de la lecture, n'est plus qu'une expression pénible de la transmission typographique de l'écriture qui ne peut avoir aucune durée. Tout cela semble déjà mort-né et sans avenir.
Nos livres, négligés dès leur apparition, collaborent avec le temps qui détruit tout. Ils naissent indignes de vivre, et tandis que l'auto et le cinéma détournent déjà d'eux la grande majorité de nos contemporains, ils ne font plus acte de résistance à l'ambiance. Ils ne conservent plus leurs fidèles, ils n'affectent plus le moindre attrait de séduction. Leur physionomie ne peut ni plaire, ni attirer. On ne découvre en eux que matière d'usine, et ils sont fagotés pour amuser un petit moment, comme tant de produits périssables condamnés rapidement à l'oubli, à l'abandon ou à la destruction. Ils naissent pour jouer un rôle fugitif et vain.
Dans les expositions internationales, où le département de la Librairie demeure celui que je fréquente toujours volontiers, à l'étranger, il m'apparaît nettement que ce renoncement à toute confection parfaite d'un livre nous est particulièrement imputable. Nous devons en prendre pleine connaissance et ne plus nous laisser aller à ces déplorables malfaçons qui ne peuvent que discréditer notre librairie par ailleurs déjà si retardataire.
Qui nous dit, toutefois, que l'ère des livres imprimés ne touche pas à sa fin et qu'il ne faut plus songer à donner à nos corps d'ouvrages cette divine proportion que désiraient pour eux le moine Luca Pacinolo et notre cher Geoffroy Tory ? La fin des livres de lecture n'est-elle pas proche ?
Une nouvelle revue d'outre-océan nous annonce l'invention du Livre parlé, ou plutôt phonographié. Il s'agirait d'un petit appareil de la dimension d'un kodak photographique déroulant une bande impressionnée par la parole, qui, sur un jeu de déclic, se met en mouvement et s'amplifie par un haut-parleur. Ce livre oral, qui sera mécaniquement constitué par la voix et qu'on écoutera au lieu de lire ligne à ligne par les yeux, est peut-être réservé aux générations prochaines.
Du train dont vont les choses, la littérature phonographique serait d'ailleurs ultra-logique en ce temps où le recueillement nécessaire à la lecture n'est plus désiré que par une infime élite de vieilles gens. Déjà le bruit triomphe partout. On fuit les studios silencieux. Le Livre haut-parleur arrangera tout, au gré de la folie commune, de la fièvre de vitesse et du dédain de perfection qui se manifeste dans toutes les branches d'activité de ce qui fut longtemps l'Art. La joie d’œuvrer en beauté, en se payant des seules ivresses que doit causer toute noble création faite pour séduire et demeurer comme un parangon de perfection  cette joie a cessé d'être, on n'a plus les loisirs du dilettantisme.

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(*) Cet article a paru dans le numéro spécial noël de la revue des imprimeurs et typographes français l'Imprimerie et la pensée moderne de l'année 1928. Il est orné d'un portrait photographique d'Octave Uzanne que nous avons déjà cité dans un précédent billet. Cet article a été exhumé par le blog le boudoir de zigomar que nous remercions encore une fois.

Bertrand Hugonnard-Roche

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