mardi 7 mai 2013

Les Bibliophiles indépendants. Octave Uzanne, seul maître à bord. Pas d'association, pas de règlement, pas de statuts. Des livres ! des beaux livres et seulement des beaux livres ! (mars 1896)


Contes Blancs par Jules Lemaître (1900), illustrations par Blanche Odin
pour les Bibliophiles Indépendants


C'est la Revue Biblio-Iconographique de Pierre Dauze qui publie l'acte de naissance des Bibliophiles Indépendants pour son public bibliophile, dans son numéro du samedi 28 mars 1896 (3e année - 2e série - Tome I. N°24).

La mise en avant de cette nouvelle société de bibliophiles est sympathique et résume l'historique des faits depuis la création des Bibliophiles contemporains jusqu'à leur dissolution.

Les Cent Bibliophiles, qui sont nés d'une bonne partie des anciens Bibliophiles contemporains dissidents de la ligne éditoriale et n'approuvant pas la conduite du Président Octave Uzanne, sont ici, quant à eux, quelque peu bousculés : "Hélas ! sachant ce que sont Les Cent bibliophiles, nous devinons ce qu'ils ne sont pas. Lorsque, par discrétion un peu voilée, nous hésitions, en parlant de la nouvelle Société, à dévoiler ses projets de publication qui semblaient alors dans l'air, nous pensions parler moins mystérieusement. La question en serai, dit-on, au même point, elle aurait donc plutôt reculé, puisque, depuis le 20 avril 1895 (date de notre article), Les Cent n'ont mis au jour aucune oeuvre d'art bibliophilique "originale", ou autre (...)".

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LES BIBLIOPHILES INDÉPENDANTS

Une de plus et pas des moindres, se dit-on, parmi les Sociétés de bibliophiles qui marquent, vient de se créer. Le printemps paraît, les feuilles poussent. La nouvelle venue : Société des Bibliophiles indépendants, est formée par M. Octave Uzanne "au nombre de deux cents souscripteurs. Siège social à Paris : chez Henry Floury, libraire". Nous nous plaisons à enregistrer le fait. D'ailleurs, l'avis de naissance en est particulièrement explicite et l'origine historiographiée avec soin sur beau papier, de texte composé "en type Didot" tiré sur trois colonnes de plus de 70 lignes par colonne. Cet avis, daté 14 mars 1896, doit être porté à la connaissance de tous les bibliophiles et bibliopoles bien pensants. Lors, M. O. Uzanne nous détaille son "programme d'ensemble", sachant juste à point s'arrêter pour piquer notre curiosité par quelques promesses voilées. Le "tour du propriétaire" à la campagne, se subit avec moins de bonne grâce que cette promenade entre "festons et astragales" bibliophiliques. Qu'apprenons-nous, que nous ne pressentions déjà, l'auteur de Son Altesse La Femme ayant donné tant de preuves de virtuosité constante ! Nombreux, attrayants, ses livres ont abordé les mêmes sujets aimables, délectant notre esprit, charmant nos yeux, sans leur imposer ni passion, ni fatigue, ce qui pourrait passer pour la suprême sagesse. Le trop-plein de cette vitalité, qui pousse quelques esprits vers un but idéal est allé affluer à des revues Le Livre, etc., etc. à des sociétés que les caprices des temps on su transformer ou faire disparaître. Nous avons ici même, en trois articles successifs, parlé de la Société des Bibliophiles contemporains et des Cent bibliophiles, on nous permettra d'y revenir, ne serait-ce que pour noter l'enchaînement d'idées auxquelles cède M. O. Uzanne dans son évolution bibliophilique toujours renouvelée et en éveil.
Interrogerons-nous la statistique (officieuse), elle nous dira que tout, à peu près tout, se transforme, en plus ou en moins, par période de vingt-cinq ans : gouvernements, fortunes privées et jusqu'aux tombes des cimetières. C'est une limite d'âge, fatale, à qui rien n'échappe de l'oeuvre de l'homme. Les physiologistes d'antan en débitaient bien d'autres : "la peau humaine se renouvelle tous les sept ans, etc." il n'est pas fait mention de l'intelligence, sans doute parce qu'elle réalise le problème cherché du mouvement perpétuel. M. O. Uzanne a pensé qu'au sphinx des temps nouveaux il fallait livrer des idées nouvelles, progressives, indépendantes  Son expérience l'inspire, lui sert de guide. N'est-ce pas lui qui vers la fin de 1889, fonda cette Société des Bibliophiles contemporains, à 160 adhérents, qui en cinq années d'association, produisit cinq Annuaires et six ouvrages importants, "surabondamment illustrés", dont les prix ont plus que doublé (parfois triplé) dans les ventes - "sans compter les oeuvres en cours", quasi-posthumes, puisque depuis novembre 1894 (époque de dissolution de cette Société) le reliquat de la caisse sociale permet de délivrer quelques publications encore ?
Nous sommes peu habitués à ces phénomènes de survie. De cette constatation méritée passer à un ostracisme trop rigoureux à l'égard d'autres Sociétés paraissant retardataires, serait manquer de mesure. Les bibliophiles se divisent en deux grandes classes, comme les livres, - les anciens et les modernes ; l'inédit leur sert de terrain de conciliation, offrant égal intérêt des deux côtés. Aussi, railler les anciens, curieux des vieux bois gravés, des belles impressions dont on s'inspire encore, amoureux d'inédit, ce côté imprévu si savoureux et souvent si délicat, c'est méconnaître l'art lui-même.
Certes, les modernes suivent une voie tracée, mais cherchent à faire mieux, ils ont raison. Anciens et modernes doivent rivaliser de goût pour la plus grande joie des bibliophiles, car il est de l'essence même de la liberté d'assurer à tous la plus stricte indépendance. Mais ce sont surtout les modernes que M. O. Uzanne vise dans sa petite catilinaire et, parmi eux, les soi-disant successeurs des Bibliophiles contemporains. A regret, il en coûte de le dire, nous avouerons que ces plaintes ont quelque raison d'être. Certes, "l'ingrate, sourde et puérile hostilité de toutes les oiseuses mouches du coche" - ce n'est pas nous qui parlons - a cessé, la nouvelle compagnie libre d'allures, parée des meilleures intentions, riche de ressources, avait une large place à conquérir sous la direction de bibliophiles bien informés. Hélas ! sachant ce que sont Les Cent bibliophiles, nous devinons ce qu'ils ne sont pas. Lorsque, par discrétion un peu voilée, nous hésitions, en parlant de la nouvelle Société, à dévoiler ses projets de publication qui semblaient alors dans l'air, nous pensions parler moins mystérieusement. La question en serai, dit-on, au même point, elle aurait donc plutôt reculé, puisque, depuis le 20 avril 1895 (date de notre article), Les Cent n'ont mis au jour aucune oeuvre d'art bibliophilique "originale", ou autre, que M. O. Uzanne souhaitait, non sans rire, et souhaite encore "éclatante, éclipsante, écrasante". On peut donc faire mieux que ce rien, négation de toute vitalité.
Quelques Bibliophiles contemporains, aujourd'hui dispersés, auraient jugé l'heure favorable, et leur ancien fondateur aussi, pour tenter une nouvelle marche en avant vers la région de l'imprévu, des surprises typographiques et iconographiques, qui constituent le but idéal. Croyez donc qu'à rester trop longtemps sous l'orme on se sent des fourmis dans les jambes, on veut marcher. M. O. Uzanne lêve l'étendard de l'indépendance, parle, agit. Son manifeste, auquel sa qualité de vétéran du livre prête un caractère de document, nous trace avec une crânerie qui n'est pas sans mérite, le but, les conditions du dignus est intrare. Pour ces fidèles d'autrefois, se groupant autour de leur ancien chef - "pour eux et quelques amis inconnus" - pour les nouveaux enrôlés trois conditions maîtresses sont requises : " la foi, le bon goût et le sentiment de l'esthétique contemporaine". Combien connaissent cela, "l'esthétique contemporaine" ? Triste ! Triste ! Il semble en exister plusieurs, de même qu'il existe, croit-on, plusieurs morales. J. Richepin écrivait l'autre jour que l'art actuel que l'on envisage avec certaine sérénité comme avant-coureur de l'art de demain, est un art "épuisé de virtuisisme, inquiet et agité, fourbu ..., coupeur de fil-de-la-Vierge en quatre, tisseur de frissons inédits, jardinier de lys noirs, ... joaillier en imageries, etc." La perspective du lendemain, avec cet art du "bouquet à Chloris", n'effarouche guère le vaillant imprésario M. O. Uzanne. Son programme d'ensemble le laisse entendre et le demi-mot devient ainsi plus captivant.
"Sans autre lieu que l'amour des livres", nous assistons à la constitution d'une société libre : "Société heureusement privée de réglementation de Statuts, de Comités, d'Assemblées et d'appels de votes. Société de Bibliophiles Indépendants, hospitalière, de plain-pied avec toutes les convenances et n'opprimant la liberté d'action d'aucun de ses membres." Et l'auteur du manifeste de préciser que "éditeur responsable des Livres" qu'il publie, il reste "maître absolu" de ses choix et décisions soit littéraires, soit artistiques. C'est parler clair. Plus de règlement, plus de voeux - séculiers -, plus de Parlement et partant plus de parlotes oiseuses ! Un seul chef pour prendre le vent, agir ! Et si son orientation séduit, qu'on le suive. Cet essai de liberté appliquée à la bibliophilie n'engage que son auteur. Il compte, chaque année, publier au nombre de 200 exemplaires "deux ou trois ouvrages presque toujours inédits, de formats variés mais non excessifs, dans une heureuse harmonie moyenne et d'une épaisseur modérée de la plaquette au volume mixte."
Disons que le tirage se fera sur papiers "rarissimes, originaux", d'une typographie hors ligne ou gravée, le texte buriné, et les illustrations eau-fortées, sinon lithographiées, ou interprétées par des procédés encore inconnus ou que l'éditeur "saura faire naître." Quant aux sujets, ils seront traités par une collectivité d'élite, ou empruntés à des "précieuses proses" de littérateurs suggestifs et leurs illustrations - "à leur diapason" - ne s'inspireront que de la beauté, de l'harmonie, de la curiosité la plus nouvelle. L'ouvrage établi, mis en bonne forme, MM. les Indépendants seront conviés à la librairie Floury afin d'examiner les spécimens définitifs. Que si l'un d'eux renonce au droit de souscription, son numéro sera réservé à sa doublure ou candidat de remplacement. Enfin, "le reliquat d'exemplaires non placés serait voué à la destruction, par devant témoins, chez le libraire dépositaire."
On a mis la Bastille à terre pour conquérir moins d'indépendance, la patrie d'élection de la liberté c'est la bibliophilie. Trop libres, pensera-t-on, ces indépendants, auxquels on demande de se consulter, de faire un référendum  mais après apparition du livre et non avant ! Mais déjà surgissent les "surprises typographiques et iconographiques" et par là même les publications tentatrices. La première, dont l'annonce est enclose dans le manifeste, doit paraître en avril. Son nom ? Vite que j'y courre !" Son nom séduisant sous ses titres et sous-titres : Badauderies Parisiennes. - Les Rassemblements - (Physiologies de la Rue), par MM. Paul Adam, Jules Renard, Pierre Veber, etc. Prologue par Octave Uzanne. Illustrations de 30 grav. h. texte de F. Valloton et de 120 vignet. par Fr. Courboin ; vol. de plus de 200 pp., en type Didot et imprimé à bras sur Japon pet. in-fol. Couvert. grav. par F. Valloton. Ce livre de début, à texte humoristique, illustration "solidaire et contingente", parait inaugurer heureusement la série des publications intimes des Bibliophiles Indépendants. Nous saluons son apparition avec le plus vif plaisir, nous refusant aujourd'hui à déflorer par une description anticipée ce qui sera "la curiosité de demain".

[Article non signé, probablement par le Rédacteur en chef, à savoir Pierre DAUZE.]

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Chansons de l'ancienne France imagées par W. Graham Robertson
Pour les Bibliophiles Indépendants

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Voici la liste exhaustive des publications des Bibliophiles Indépendants :

1896 - Badauderies Parisiennes (Les Rassemblements - Physiologie de la Rue) (collectif), illustrations par F. Valloton et Fr. Courboin.

1896 - Voyage autour de sa Chambre par Octave Uzanne, illustrations par Henri Caruchet

1898 - La Leçon bien apprise par Anatole France, illustrations par Léon Lebègue

1899 - La Porte des Rêves par Marcel Schwob, illustrations par George de Feure

1900 - Contes Blancs par Jules Lemaître, illustrations par Blanche Odin

1901 - Figures de Paris, Ceux qu'on rencontre et celles qu'on frôle (collectif), illustrations par Victor Mignot

1905 - Chansons de l'Ancienne France (collectif), illustrations par William Graham Robertson

Sans statuts, sans liste de sociétaires, les Bibliophiles indépendants se sont éteints dans le silence général après la publication du dernier ouvrage Chansons de l'Ancienne France qui n'a été tiré qu'à 150 exemplaires et achevé d'imprimer le 15 novembre 1904.

Bertrand Hugonnard-Roche

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