dimanche 12 mai 2013

Octave Uzanne et le relieur Amand dans La Reliure moderne, Artistique et Fantaisiste (1887). Un spécimen de reliure reproduit dans l'ouvrage retrouvé en 2013.



Reproduction photographique de la planche XXX
de La Reliure moderne, artistique et fantaisiste (1887), à droite,
et exemplaire retrouvé récemment (mai 2013).


Voici ce qu'écrit Octave Uzanne dans son ouvrage La reliure moderne, artistique et fantaisiste (Paris, Ed. Rouveyre, 1887, p. 182-187) :

"A côté d'eux [MM. Cuzin, Motte, Thibaron et Joly, Chambolle-Duru, Allô, Gruel et Engelmann], dans la pénombre de la publicité, je vois de plus modestes praticiens, très épris de leur métier et rêvant de l'ennoblir et de le distinguer davantage : tels est M. Amand (*), relieur doreur, qui depuis plus de quinze ans [vers 1872] lutte pour le triomphe de ses idées et qui n'est suivi que par un petit nombre de fidèles et de curieux, amis de la fantaisie originale. - Je ne discuterai pas la facture des ouvrages de M. Amand, le poussé de ses dorures, la perfection de ses dos, l'équerre de ses plats, l'élégance de ses nerfs ou le poli de ses maroquins ; dix de ses confrères viendraient m'affirmer que c'est une mazette que je répondrais encore : "je ne m'en soucie mie."
Ce que je sais, c'est que maître Amand, tout en reliant très honnêtement et très artistiquement, est un des ouvriers contemporains qui ont montré le plus d'efforts et d'ingéniosité réelle pour créer la pleine reliure, allégorique ou emblématique, dont je parlais tout à l'heure.
A toutes les Expositions qui ont eu lieu depuis une vingtaine d'années, on a pu toujours voir ses conceptions de mosaïques gracieuses en rapport avec le texte du volume : des bouquets, des oiseaux, des attributs variés, des personnages même en maroquin de différents tons, majestueusement campés sur les plats avec une mignonne répétition du sujet sur le dos. - M. Amand eût mérité vingt fois les encouragements des différents jurys, mais tous les braves gens qui composent ces sortes de commissions sont traditionnaires eux aussi, très fermés aux idées d'art léger, au progrès qui brise les formules, et ils pensent dans leur étroitesse bourgeoise que sortir du convenu c'est aussi offenser les convenances. - Il est regrettable que M. Amand ait été frappé d'une brutale hémiplégie qui lui interdit momentanément tout travail personnel ; ses ouvriers seuls sont là pour imiter ses jolies combinaisons de mosaïque, et de plus il est assez heureux pour pouvoir les guider chaque jour dans leurs travaux."

Nous avions publié dernièrement un autre article qui mettait en valeur le travail de M. Amand, dans le même ouvrage La reliure moderne, artistique et fantaisiste. A lire ou à relire ICI. Vous pourrez y voir notamment plusieurs reliures reproduites de ce relieur.

Encore une fois le hasard nous a servi dans nos recherches puisqu'il vient de mettre entre nos mains l'exemplaire des Dialogues des Courtisanes (Lucien) qui est la planche XXX de La reliure moderne, artistique et fantaisiste. Reliure décrite et photographiée page 105. Reliure maroquin. Branche contournant. Filets droits et courbes, feuilles et points posés un à un. Sujet du milieu : Trépied, Vase mosaïqué (sic), exécutés aux filets, et pointillage au point isolé. Il est noté que cette reliure est de M. Amand et qu'elle fait partie de sa bibliothèque personnelle. Octave Uzanne se trompe en indiquant un décor mosaïqué. On se rend compte, à la simple vue de la photographie de reproduction qu'il s'agit en réalité d'un décor réalisé entièrement au filet doré et au points d'or posés un à un. Pas de mosaïque de cuir ici donc.
L'exemplaire nous revient donc en mains dans le même état qu'en 1887, c'est à dire, en parfait état de conservation. On peut alors dire quelques petites choses supplémentaires sur cette reliure : le maroquin est vert sombre, d'un très beau poli, les décors dorés sont parfaitement exécutés. Un large encadrement intérieur de roulettes et filets dorés vient cerner des doublures de papier peigne ordinaire pour l'époque, mais suivis de deuxièmes gardes de papier rose uni. Seule la tranche supérieure est dorée, les autres tranches sont non rognées. Les couvertures de brochage sont conservés.
Quelques mots sur l'ouvrage : il s'agit d'une jolie édition faisant partie de la Petite Collection Antique publiée par Albert Quantin dans les années 1880. Ce volume, Dialogues des Courtisanes, par Lucien, date de 1881. Il est fort probable qu'Amand l'ait relié à cette date ou peu de temps après. A noter qu'il s'agit d'un exemplaire sur papier du Japon.
C'est donc une très fine et jolie reliure qu'avait décidé de nous montrer Octave Uzanne, au décor en adéquation avec l'illustration des encadrements de pages qui représentent également un trépied, la fleur dans le vase venant remplacé une sorte de vase à encens qui fume.
Le volume ne contient aucune marque de possession du relieur Amand bien qu'il s'agisse primitivement de son exemplaire comme l'indique la serpente de l'ouvrage. Ce volume a passé ensuite dans la bibliothèque de M. André Morillot, célèbre bibliophile de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Finalement ce petit volume, parfaitement préservé, s'était retrouvé chez un libraire parisien qui l'a vendu récemment via internet.

Le fait que le relieur Amand était originaire de Guerchy dans l'Yonne n'est peut-être pas sans lien avec l'intérêt que lui porta Octave Uzanne, bourguignon originaire d'Auxerre fraîchement débarqué à Paris en 1871. Vous pourrez également lire ICI que c'est encore Amand qui relia ce qui est sans doute le plus bel exemplaire des Caprices d'un Bibliophile (1878). Enfin, vous pourrez lire ICI que c'est dès 1878 que les deux hommes sont en contact puisqu'à cette date Amand relie, de manière très simple et sobre, un exemplaire pour Uzanne (les Oeuvres de Guy de Tours, 1878).

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) Amand, Pierre Chevannes dit Amand, relieur-doreur parisien établi vers 1860, 12 rue de l’Ancienne-Comédie, puis vers 1880, 18 rue du Dragon. Né le 15 juin 1830 à Guerchy dans l’Yonne. Apprenti doreur chez Reiss rue de la Sorbonne en 1844, il suivit en outre les cours de dessin de la rue des Grès, devenue rue Cujas. Ouvrier puis artisan il s’intéressa aux livres romantiques et se constitua une importante bibliothèque qui fut vendue en 1871. Frappé d’hémiplégie en 1885, son matériel fut repris par Giraudon, maroquinier-relieur, 1 rue Thérèse, en 1888. Amand mourut le 10 janvier 1899 dans le dénuement le plus complet à Ivry, à la maison des incurables. (Fléty, Dictionnaire des relieurs français de 1800 à nos jours. Paris, Technorama, 1988, p. 11).

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