samedi 21 octobre 2017

Lettre autographe d'Octave Uzanne à Georges Hérelle (Bayonne). 6 avril 1923. "Je me sens plutôt en exil dans ce monde d'après guerre, où l'arrivisme est brutal, le mercantilisme écœurant."


Copie d'écran site Bilketa. Recto.
Nous venons de prendre connaissance d'une très intéressante lettre d'Octave Uzanne adressée à Georges Hérelle (1). Cette lettre datée du 6 avril 1923 (Octave Uzanne est âgé de 72 ans) écrite de Saint-Cloud, nous dévoile en quelques phrases l'état d'esprit du journaliste de la Dépêche, qu'il était encore alors, vis-à-vis de sa profession et de ses confrères. Nous la retranscrivons intégralement ci-dessous.

[Papier à en-tête imprimé à l'adresse de Saint-Cloud : 62, Bd de Versailles, St-Cloud-Montretout, S. & O.].

Ce 6 avril [19]23.

Je viens de recevoir, cher monsieur-ami (2), votre forte et intéressante brochure sur la Représentation des pastorales Basques. Je l'ai coupée ; j'ai pris intérêt aux illustrations et je vais avoir d'autant plus d'intérêt à lire votre étude, que vous m'en avez naguère, longuement entretenu de vive voix et que je sais le goût passionné d'érudit qui vous porte depuis de longues années vers ces sortes de mystères à sujets tragiques en Pays basques.
Je verrai si je puis bientôt en parler. Dans la Dépêche ou ailleurs. Comme les hommes de mon âge, amoureux de retraite solitaire et de recueillement, j'ai, à cette heure, peu accès dans la presse que je laisse aux jeunes générations dont je ne parle pas la langue et dont, surtout, les visions me sont étrangères.
Copie d'écran site Bilketa.Verso.
Je me sens plutôt en exil dans ce monde d'après guerre, où l'arrivisme est brutal, le mercantilisme écœurant. Je vis beaucoup dans le passé, parmi les esprits généreux, idéalistes, enthousiastes, épris de beauté plus que d'argent, qui furent mes amis d'âge-mûr.
Je ne retrouve point, dans les jeunes de ce temps, cette fougue, cette joie de créer dans l'amour ardent de la vie, ce mépris des vulgarités et des affaires pécuniaires qui distinguaient les intellectuels que j'ai fréquentés. C'est pourquoi je me détourne volontiers d'un journalisme actuellement envahi par une horde d'êtres d'un esprit réalisateur immédiat et pour qui, les questions d'érudition semblent tout à fait caduques et dérisoires.
J'espère que vous allez reconquérir votre pleine santé et que le retour des beaux jours vous rendra l'épaule droite tout à faire indemne de rhumatismes.
Je vais assez bien et mon hiver fut assez doux et sans traces physiques dont il vaille de parler.
Je compte aller faire une saison à la Roche-Posay (3), en Poitou, dans le cours de mai. Fort probablement après cette cure, dont j'attends amélioration vésicale, j'irai vers Bayonne et aurai le plus vif plaisir à vous y retrouver ; ce serait vers le 20 ou 25 juin.
Trouvez-ici, en attendant, cher monsieur ami, mes fidèles pensées sympathiques et l'expression de mes souvenirs cordiaux.

Octave Uzanne


(1) cette lettre est conservée dans le fonds des manuscrits de la médiathèque de Bayonne (VIIe carton. Dossier de correspondance T-Z, cote Ms.652_7_6 ). Elle est numérisée et accessible en ligne sur le site Bilketa, Portail des fonds documentaires basques.

(2) Georges Hérelle, né le 27 août 1848 à Pougy-sur-Aube et mort le 15 décembre 1935 à Bayonne, est un traducteur, ethnographe et professeur de philosophie français. Il a également publié sous les pseudonymes : L.-R. De Pogey-Castries et Agricola Lieberfreund. Il fait ses études à Troyes où son père est professeur, puis à Paris au Lycée Louis-le-Grand. Après avoir obtenu une licence de philosophie en 1871 à Dijon, il est nommé professeur dans divers lycées de Normandie, puis à Bayonne de 1896 jusqu'à sa retraite en 1903. Parallèlement, il travaille avec une grande érudition sur l'histoire de la Champagne et sur l'histoire de l'homosexualité .Une fois nommé à Bayonne, il étudie le folklore basque et notamment les « pastorales », sur lesquelles il écrivit d'importants travaux de compilation et d'analyses. Il fut également un grand traducteur d'écrivains italiens, notamment de D'Annunzio (avec lequel il entretint des rapports d'amitié), Grazia Deledda, Antonio Fogazzaro et Matilde Serao. Il traduit également des auteurs de langue portugaise ou espagnole comme Blasco Ibáñez. Il est l'ami de Henri Bouchot et de Paul Bourget, avec lequel il entretient des relations épistolaires, ainsi qu'avec André Gide. (source : Wikipédia).

(3) nous avons donné dans nos colonnes 4 cartes postales adressées à son frère Joseph depuis cette cure à La Roche-Posay effectuée en juin 1923.

vendredi 20 octobre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Bagarres ménagères – Illusions d’optique – Lundi 22 mai 1916.



Bagarres ménagères – Illusions d’optique – Lundi 22 mai 1916. (*)


La multiplicité des questions que soulève l’affreux cataclysme qui ravage l’Europe et l’Orient nous aura révélé plus clairement que jamais l’insuffisant savoir, la médiocrité des lumières, la légèreté professionnelle de certains leaders du journalisme qui revendiquent l’honneur de guider l’Opinion française. Pour la plupart, ils ne furent à la hauteur de la tâche où les plaçaient d’exceptionnels évènements. Nous avons conscience de la nécessité d’une Presse soucieuse d’enseignements pratiques, de rigoureuses clartés orthodoxes et d’une constante et impartiale équité dans ses jugements.
A vrai dire, les journaux, en un temps qui nous met en appétit boulimique d’informations, ont trop souvent contribué à fausser notre optique, à distraire notre activité polyscopique dirigée sur tous les fronts. Ils ont insuffisamment étayé de documents solides nos connaissances vacillantes, et même ils frelatèrent notre évaluation instructive des faits, déterminés ou pressentis. Quelques-uns de nos quotidiens ont conservé l’imbécile prétention de demeurer « bien Parisiens », en dépit de la tourmente. Ils cherchent à se montrer comme naguère, mondains et bien disant, légers et distingués, vaporisant l’eau de rose sur les plaies nationales et recommandant un optimisme de salon select, élégant et comme il faut, ponctué d’ironie épigrammatique pour les barbares si aveuglés sur notre subtile culture académique. Cette émanation d’un immarcescible snobisme n’est que ridicule et pitoyable. Mais, dans l’ensemble, le journalisme de Pantruche n’a guère dépouillé le vieil homme blagueur, souriant et argotique.
Les informateurs se plaisent encore aux attitudes sémillantes. Comme les joueurs de bonneteau, ils sont fiers de leur virtuosité à ne mettre en valeur que les cartes complaisantes et fallacieuses. Trop rares sont les écrivains intègres qui traitent de la situation avec une connaissance avertie de tout ce qui a pu coopérer à la formation des faits ou à l’évolution logique des évènements en cours. La subjectivité de notre esprit, notre penchant accentué pour les interprétations virtuelles ou fantaisistes des effets et des causes, notre généreux sentimentalisme nous font souvent voyager au pays d’Utopie. Il nous serait utile et précieux à rencontrer dans la Presse des moniteurs réalistes et pondérés, des guides décidés à nous soustraire à des chevauchées dont les atterrissages sont décevants.
Aujourd’hui, notre optimisme peut s’affirmer, ayant comme base solide l’admirable moral, la valeur, le mordant héroïque de nos chers enfants et leur résistance invraisemblable qui défie la foudre ininterrompue de l’écrasant matériel d’artillerie boche. Cependant, cet heureux optimisme cherche à s’évader des décisions éventuelles des champs de carnage. De complaisantes illusions d’optique, de décevants mirages, dont la cinématographie spécieuse nous est projetée par ses opérateurs de films truqués des maisons de publicité, incitent les rêveurs faciles à embarquer sur des vaisseaux fantômes, à concevoir de rapides dénouements de l’affreuse tragédie, sur d’autres terrains que ceux du front, et par d’autres raisons que la victoire indiscutable des armées alliées. Depuis l’origine du conflit, il n’est sottise dont on n’ait nourri notre public, erreurs qu’on ne lui ait prodiguées, faux calculs qui ne soient alignés pour duper ses espoirs, fantasmagories dont on ne l’ait abusé avec excès.
Quelques semaines après la mobilisation certains publicistes, diurnaires notoires, ne craignaient pas de nous annoncer le galop des cosaques à cinq jours de Berlin, et ce galop buveur d’obstacles, aussi rapide que les ondes herziennes, était aussitôt entendu, signalé par tous les maîtres de la chronique. La capitale de la Prusse, déjà prise de panique, était à la veille d’être russifiée. Vous souvenez-vous du Rouleau compresseur ? On nous exposait aussi le spectre de la famine à l’horizon germanique. Des économistes réputés dépensaient leurs meilleurs arguments statistiques pour nous assurer qu’avant six mois, huit au plus, l’Empire de Bochie serait réduit à des pitances de souris, à des miettes de peau de balle. Le public gobait, gobait avec avidité, surenchérissait ; il n’y aurait pas de campagne d’hiver 1915-1916. Tout se décollait en Allemagne ; le moral périclitait. Émettre un doute sur cette question était sacrilège. L’erreur est plus intolérante que la vérité.
Les prévisions humaines, les jugements hypothétiques, les anticipations sont d’autant plus séduisantes qu’elles sont prodigieusement illusoires. Ce sont, pour nous, des jeux passionnants qui ont toute l’incertitude et tous les appâts des parties hasardeuses. Prophétiser, ce n’est que tenter la chance d’avoir vu juste. Mais à cette roulette du futurisme, c’est presque toujours le numéro imprévu qui sort. Il n’y a point de méthode scientifique ; cependant rien ne peut empêcher les joueurs de ponter sur l’invraisemblable ou l’absurde.
Après vingt mois de crédules spéculations sur des casualités anormales, les plus myopes d’entre nous, s’attribuant des facultés visuelles de presbytes, analysent encore nos perspectives avec la prétention d’y découvrir ce qui s’y prépare, s’y ensemence et doit y être moissonné. En la matière, les plus clairvoyants seraient encore des aveugles. Ce qui a été déchaîné par le crime et exécuté par la force scélérate ne peut être réduit logiquement que par la maîtrise d’une vigueur supérieure et d’une énergie impitoyable et tenace.
Croire, comme nos folliculaires nous y invitent volontiers à la démoralisation totale de l’Allemagne, à l’efficacité absolue du blocus, à des raisons dynastiques pour la conduite de la guerre, à la famine boche, aux désordres progressant peu à peu jusqu’à une puissante révolution, supposer des divisions dans l’Empire, un retour à l’ancien état de royaumes confédérés, tout cela est tissu de billevesées.
Henri Heine, qui, à l’heure présente, aurait renié depuis longtemps ses propos anti-boches, soyons-en certains, et serait pangermaniste, à la façon de Maximilien Harden, ne parlerait plus de la Révolution allemande, qui, bien que lente à se manifester devait faire tressaillir quelque jour tous les peuples de la terre. L’auteur des Reisebilder, du moins ses origines, son caractère et sa race nous le font supposer, se serait métamorphosé en Don Quichotte des forts, aurait pris plaisir et vanité à se regarder dans le Miroir des Souabes devenu progressivement de Waterland Spiegel, où tous les brigands, selon Schiller et Bernhardi, prennent figure de héros.
Attacher de l’importance à des bagarres ménagères, prendre des cris ou des borborygmes de ventre creux pour des clameurs d’émeute, c’est, à proprement parler, une excessive perversion de l’entendement. L’Allemagne aux appétits de goinfre, accoutumée aux victuailles qui calent l’abdomen, s’achemine vers un jeûne peut-être salutaire à sa race. Mais elle n’est pas, dans sa diète, menacée de famine. Elle ne souffre que d’un ralentissement de la nutrition. Dans l’organisme d’un peuple, cela n’est pas beaucoup plus grave que dans l’économie physique de l’individu.
L’oiseau de proie ayant pour fonction de remplir démesurément son gésier clame sa surprise et sa gêne de trouver la mangeoire dépourvue du superflu habituel. Des Turcs, des Arabes, des Indous vivraient amplement avec ce qui constitue actuellement l’alimentation déficitaire des populations de Germanie. Là où la coutume est de s’empiffrer, de se gorger de cochonnailles, être réglementé semble un désastre, une iniquité sans nom.
Pour tout boche, il n’existe pas de droit de l’homme plus sacré que des droits du ventre, comportant la liberté de ses fonctions régulières. Un Germ-hun nous disait à Hambourg, une quinzaine avant la guerre : « Nous sommes presque toujours à table, à moins que nous ne nous trouvions aux cabinets. » C’est grossier et presque vrai.
Les droits du ventre, cependant susceptibles de faire naître beaucoup de mots de la faim, ne déchaîneront certes pas un bouleversement d’Empire. Les Allemands sont collectivement domestiqués, réduits à une extrême compression de discipline, à un état de ciment armé qui ne laisse place à aucune possibilité de fermentation ni au moindre ressort de déclanchement. Nul idéal d’indépendance ne guide le bétail populaire canalisé vers l’usine ou vers la caserne et la tuerie. Despotisme et absolutisme ne pèsent point à la passivité animale d’êtres ataviquement entraînés au caporalisme militaire et civil. D’ailleurs si l’Allemagne est habile à organiser le désordre dans les pays où elle a intérêt à tirer les marrons du feu, elle n’a aucun moyen d’entrevoir chez elle une sérieuse et pratique organisation révolutionnaire. Les apôtres de la force impitoyable sauraient balayer rigoureusement les voies de la révolte, n’en doutons pas. Le bloc allemand restera homogène, soumis à l’Etatisme intégral. La révolution boche est une faribole. Ce n’est que de successives ruées des champs de bataille qu’il faut attendre la suprême décision ; tout le reste n’est que leurre, mystification et sornettes.

Octave Uzanne


(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.

Bertrand Hugonnard-Roche

Un buste de Molière en bronze chez Octave Uzanne.


N°201. D'après Jean Antoine Houdon. Buste de Molière sur piédouche. 

Bronze à patine brun nuancé avec dédicace "A Oct. Uzanne".

Hauteur : 28 cm.

Photographies Drouot Live, copies d'écran.


détail et vue d'ensemble


Estimé : 100 / 150 euros il a été adjugé 320 euros sans les frais (+24%)
soit environ 400 euros ... à un enchérisseur a qui j'ai eu plaisir à faire perdre un peu d'argent il
faut bien le reconnaître ...
mais comme tout ici bas n'est que vénalité, il sera bien mieux exposé chez quelqu'un qui a remporté cette bataille d'or que chez moi finalement,
ces quelques photos seront ma consolation pour cet objet qui a décoré l'intérieur d'Octave Uzanne à à Paris puis à Saint-Cloud, sans doute.

Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 18 octobre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Les Rats Boches - Jeudi 27 avril 1916.




Les Rats Boches - Jeudi 27 avril 1916. (*)

Au cours de cette guerre, si féconde en surprises et si fertile en prodiges, les esprits les plus dépourvus de superstition et les moins imprégnés de religiosité, découvrent volontiers de nombreux éléments de mysticisme. Il appartiendra aux futurs historiens d’en rechercher et d’en fournir l’exégèse. Ce qui, sans conteste, nous apparaît, c’est que, quel que soit l’entêtement des foules, la croyance profonde et tenace dans la victoire finale s’est cristallisée dans un dogmatisme sacré et inattaquable. L’optimisme aujourd’hui est une religion de France dont on compterait les très rares dissidents. Une même ferveur de foi nous unit dans l’espoir et la certitude même du triomphe. Le doute insidieux et perfide ne frôle plus passagèrement nos âmes.
Cette confiance, instinctive ou rationnelle, s’est généralisée du front à l’arrière. Chacun possède en soi un sûr appui moral dont il apprécie la force sans en rechercher toujours l’origine. Chaque heure affermit d’avantage la croyance et la fait plus intolérable aux propos pessimistes ou aux ratiocinations du pyrrhonisme. Sur la base des certitudes qui nous semblent définitivement acquises, nous osons, sans plus tarder, envisager les horizons lointains où les luttes économiques, qui succéderont aux longues et sanglantes mêlées des champs de carnage, se livreront, non moins opiniâtres et infiniment plus durables, puisqu’alors permanentes.
Nous nous efforçons de réveiller chez nous l’esprit d’entreprise, d’organiser les conditions du travail de demain qui sera la plus souveraine nécessité nationale. Nous nous rendons compte de la médiocrité et de la routine de nos procédés commerciaux et de l’insuffisance de nos fabrications industrielles. Il nous faut relever partout notre exportation pitoyablement déchue, créer, de toutes pièces, des organismes nouveaux de productions chimiques ou autres et nous ouvrir carrière, par exemple, dans la teinture du textile où les Allemands sont des fournisseurs exclusifs et omnipotents. Nous devons ardemment prendre à cœur d’innover, de répandre à l’étranger nos voyageurs et nos marques françaises sur tous les marchés lointains. Pour arriver à nos fins, il est surtout urgent de réformer les conceptions étroites, égoïstes et routinières de nos grandes maisons de crédit financier, qui se sont jusqu’ici davantage préoccupées de leur intérêt si particulier et borné en s’ingéniant sans cesse aux placements d’emprunts étrangers, plutôt que de l’intérêt général du pays, qui nécessite la plus large mobilisation possible des capitaux vers les champs de bataille industriels. L’argent français doit, sous peine d’irrémédiable déchéance de notre vitalité commerciale, prendre coutume de combattre sans trêve au profit des prêteurs et de la communauté.
Les Alliés se proposent en une prochaine Conférence Économique de chercher à s’opposer, dans la mesure de leurs moyens, à l’extension démesurée du commerce d’exportation germanique aussitôt la paix signée. Il ne saurait s’agir de détruire la force de production de l’Allemagne, car on ne détruit pas le travail d’une nation volontairement entraînée au labeur et supérieurement organisée pour l’écoulement du produit de ses usines, mais il est possible de dresser des digues aux inondations et de barricader par des obstacles protecteurs les voies d’envahissement.
Un éminent journaliste anglais, le colonel Repington, qui a pour principes de ne s’attacher qu’à l’éloquence des faits et de ne raisonner que d’après les résultats de leur réalisation, estime que tous nos bavardages anglo-français sur le maintien de la balance entre les affaires et la victoire, tous ces rêves de pression économique sur les Empires du centre, tous ces contes de fée sur ce que nous ferons pour paralyser l’ennemi, au lendemain de la guerre, ne sont, à son avis, que de fantaisistes « rayons de lune ».
C’est bien là une opinion de militaire qui se refuse à admettre que la foi puisse créer la certitude et qui déclarerait aisément que ces sortes de certitudes se paient souvent fort cher, au prix de la perte d’une illusion. Les positivistes absolus ont cependant quelquefois tort contre les doctrinaires illusionnés et les sub-conscients. L’histoire est faite de témoignages probants de la vertu de ces hypothèques morales prises avec assurance sur le triomphe des armes par tels ou tels peuples décidés à n’accepter que le succès.
Quelle que soit l’intensité de nos efforts actuels pour la préparation de la future mêlée économique, ils ne seront pas vains. Nous mieux armer pour la Paix que nous ne l’étions pour la guerre est une prudente sagesse dont nous ne saurions aucunement nous repentir. Demeurons bien assurés que les Boches, dès aujourd’hui, ne perdent pas une seconde pour porter à son maximum de puissance l’autre mobilisation, celle qui aboutira à la concentration mercantile destinée à nous surprendre et à nous devancer sur les grands marchés d’Orient et d’Occident. L’attente et l’indécision préludent plutôt au découragement, à l’apathie et à l’à quoi bon ? et au suicide d’une volonté qui ne doit, pour rester forte, cesser d’être combative.
Les Allemands, eux, sont si entraînés aux affaires, qu’ils se montrent infiniment moins enclins que nous ne le sommes, à juger du résultat de la guerre au point de vue de la gloire qui, toute crue, à leurs yeux est dépourvue d’intérêt et n’offre qu’une symbolique expression romantique. Le jour assez proche où ils pourront, à tous les degrés sociaux, redouter la défaite, ils se sentiront humiliés dans leur colossale mégalomanie nationale, mais, la formule de déception qu’ils adopteront malgré eux, sera : « Cette guerre est une « mauvais affaire ». Coûte que coûte, il nous faut réparer nos pertes sur le dos de nos vainqueurs ! »
Avec leur génie du négoce, leur esprit de pénétration, leur volonté de s’imposer commercialement partout par leur souplesse obséquieuse, leurs ruses d’apaches, les faux nez de nationaux neutres qu’ils tiennent déjà prêts, leur décision de vendre à bas prix, même à perte, pour forcer les marchés, les Allemands, qui, après la guerre encore, chemineront comme des mulots, insidieusement dans des tranchées d’approche des nations qu’elles combattaient la veille, seront, à ne pas nous le dissimuler, de terribles adversaires à repérer, à dépister et à évincer des centres industriels et des milieux d’affaires où ils s’implanteront.
Le goût de l’entreprise qui en fit des voyageurs incomparablement habiles à saisir partout les voies d’accès de leurs intérêts, les porte à l’étranger par vagues successives d’immersion. Ils y travaillent en masses profondes et invisibles, car ils se dissimulent en paix comme en guerre, décidés aux sacrifices, sachant qu’il faut consentir à des pertes sensibles pour ensemencer largement les champs qu’on aura la bonne fortune de moissonner avec profit. Ils avancent avec la prudente patience des rustres qui, enrichis, ne sont jamais que des parvenus que rien ici bas désormais n’affinera. Ils n’en ont cure. Ils obéissent à l’instinct du trafic, à l’ambition des seules jouissances matérielles qui leur soient sensibles. Ils se plient à la discipline qui les asservit, pour la propagande de la plus grande Germanie, chez tous les peuples dont ils ont mission de conquérir les marchés économiques et d’étudier, pour l’avenir, d’autres moyens d’emprise par un coup de main, de force ou d’astuce. Les nôtres, sur le front, les ont avec une précieuse et ironique justesse, dénommés : les Rats.
Les Rats ! quel qualificatif admirable de précision ! Ce mot adhère exactement, pittoresquement aux tares révulsives des Boches envahisseurs, qui sont des rongeurs collectivistes outranciers, créés pour le pullulement, la mordacité, la ruine des terrains envahis, la multiplication et le grouillement dans les décombres. Les Rats ! Ah ! certes ! n’en ont-ils pas les poils roux, l’uniforme gris sale, l’odeur puante caractéristique, le blair répugnant et les poux contagieux ? Leurs efforts nocifs sont également multipares et présentent une activité déprédatrice ravageuse, écœurante, épidémique qui partout sème le dégoût et provoque une répulsion qui touche à la nausée et porte la panique à leur approche.
Rats migrateurs, surmulots boulotteurs, rats d’égout, rats des Goths, des Vandales et des Huns, qui vous êtes manifestés à toutes les heures de grandes invasions, combien vos mœurs sont assimilables à celles des Rats boches ! Que de comparaisons sans fin ne ferait-on pas entre vous et la bête rongeuse de Germanie. Que de similitudes s’imposent, même à l’heure des combats.
La guerre sous-marine n’est-elle pas celle des uranoscopes ou des rats sous-marins, et celle des tranchées qu’ils nous imposèrent ne s’apparente-t-elle pas aux cheminements immondes du Mus agrarius d’outre-Rhin ?
Nous avons la persuasion qu’en France, la gent trotte-menu, chantée par le fabuliste, s’en vient chercher sa perte. Nos soldats s’entendent fort bien sous Verdun à rendre surabondante la mort aux Rats-boches, dont la destruction provoque déjà un soulagement de toute l’Europe qui sentait pour leur pouacrerie un haut de cœur mal dissimulé. Ne nous lassons pas, afin de nous purger de ce fléau des Rats sauterelles du militarisme impérial, d’employer tous les appâts toxiques, et, lorsque la paix bienfaisante et réparatrice nous délivrera du cauchemar des grignoteurs immondes, combattons encore leur invasion économique. Multiplions les pièges, les souricières, les écoutes, les trappes et les affûts pour réduire autant que possible les grouillants propagateurs de l’industrie et de la camelotte boche !

Octave Uzanne


(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.

Bertrand Hugonnard-Roche

lundi 16 octobre 2017

Exemplaire remarquable : Voyage autour de sa chambre par Octave Uzanne, illustré par Henri Caruchet (1896). Magnifique ouvrage de la période Symboliste et Art Nouveau. Tirage rare à 210 exemplaires seulement pour les Bibliophiles indépendants. Exemplaire offert par Octave Uzanne au libraire-éditeur Henry Floury, avec envoi autographe et épreuves d'essais ajoutées.


Octave UZANNE - Henri CARUCHET illustrateur

[EXEMPLAIRE OFFERT PAR OCTAVE UZANNE AU LIBRAIRE-EDITEUR HENRY FLOURY] VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE. Illustrations de Henri Caruchet gravées à l'eau-forte par Frédéric Massé, relevées d'aquarelles à la main.

Imprimé à Paris pour les Bibliophiles Indépendants, Henry Floury libraire, Paris, 1896 (Imprimerie Maire, 1897)

1 volume in-8 (28 x 21,5 cm), de 36 pages, toutes gravées à l'eau-forte (texte et encadrement illustré rehaussé à l'aquarelle), suite complète en noir des eaux-fortes sans le texte + épreuves d'essais ajoutées (36).


Reliure de l'époque plein maroquin caramel mou signé CANAPE (1909), dos janséniste à cinq nerfs, premier plat orné d'une jolie couronne de violettes mosaïquées. Triple-filet doré en encadrement intérieur des plats, gardes et doublures de papier marbré. Tranches dorées sur brochure, non rogné. Etui bordé. Parfait état. Les deux couvertures sont conservées en parfait état. La très belle couverture d'inspiration symboliste et imprimée en couleurs et en or de Henri Thiriet est magnifique.


TIRAGE UNIQUE A 210 EXEMPLAIRES.

CELUI-CI AU NOM DU LIBRAIRE-ÉDITEUR H. FLOURY (à la plume par Octave Uzanne) et portant le numéro 201 (numéroté par O. Uzanne).

ENVOI AUTOGRAPHE A H. FLOURY : "à m. Henry Floury, en souvenir de cette édition victorieusement souscrite, Octave Uzanne. Paris, 9. XII. 1896."


Ce volume a été entièrement gravé à l'eau-forte par Frédéric Massé d'après les Compositions de Henri Caruchet. Il a été tiré page à page par A. Maire, imprimeur-taille-doucier à Paris sur papier in-folio spécialement fabriqué en Hollande. Le texte de l'ouvrage a été calligraphié par Antoine Barbier et reporté sur cuivre à l'eau-forte. Les pages décoratives ont été successivement aquarellées à la main. Le tout, d'après la conception et sous la direction de l'Auteur-Editeur Octave Uzanne fondateur des Bibliophiles indépendants.

Ce superbe ouvrage magnifiquement illustré par Henri Caruchet dans le plus pur style Art Nouveau et Symboliste, sous la direction d'Octave Uzanne. C'est-à-dire qu'Octave Uzanne a donné le plan et l'idée de chaque page historiée. On y retrouve d'ailleurs Octave Uzanne métamorphosé en faune, comme il aimait à se voir représenté.


Cet exemplaire unique contient en outre 36 tirages d'essais où l'on peut voir la manière de faire d'Octave Uzanne. Citons pour exemple qu'il demande de refaire l'illustration de la page 9 où il baise la main de son amoureuse (il raye rageusement le tirage fait et note "à refaire"). On trouve dans cette suite d'essais plusieurs essais de coloris et d'aciérage également, des avant-lettre, parfois sur un papier différent (papier de cuve également).



Ce court récit autobiographique a été publié une première fois en 1880 dans le volume intitulé Le Calendrier de Vénus. Sous le même titre Voyage autour de sa chambre, Octave Uzanne nous conte cette histoire malheureuse. Qu’est-ce que ce Voyage autour de sa chambre ? Comme l’indique tout à fait explicitement le sous-titre donné par Octave Uzanne en 1880 : Réminiscence. Du latin reminisci (se souvenir) et de menimi (avoir présent à l'esprit). Le narrateur (Octave Uzanne) se souvient de ses premières amours de dix-huit ans. Mais pas n’importe quels amours, un amour unique, celui d’une seule femme, disparue dans la fleur de l’âge, certainement de la tuberculose : « (…) mignardes hantises de mes dix-huit ans » écrit-il. Ce texte est une complainte à l’amour perdu : « Une ancienne chanson d'amour voltige dans la solitude ; dans ce nid charmant où l'on était si bien à deux, il ne reste que des rêves de volupté indécise et la sarabande enlaçante, mystérieuse et sinistre des souvenirs, ces revenants de l'âme qu'on évoque, qu'on chasse et qu'on appelle encore. » C’est un récit charnel où il évoque les « caresses friponnes d'autrefois ». Cet amour était mortel et mortifère : « quand je jetai mon cœur dans ton âme avec la furie des désirs qui se cabrent et l'impétuosité des prurits cuisants, quand je m'agenouillai pour la prime fois devant ta beauté absorbante, quand nos lèvres allangouries se donnèrent la becquée divine, alors, j'aurais dû cesser de vivre ; j'étais Dieu dans la Création ! » Qui pouvait bien être cette « blonde » aux « longues tresses blondes dont parfois dans sa nudité, elle se faisait un manteau d'or. » ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Quelle est la part du rêve et de la réalité ? Le narrateur (Octave Uzanne) a aimé ! aimé à perdre la raison, dans ses premières années de virilité et a refusé d'aimer ensuite. Il l'explique en détail. Mais « la mort, en surprenant la pauvrette, a fauché mon âme avec la sienne » écrit-il. « O la seule amante aimée, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage autour de ta chambre ». Un récit d'une grande sensibilité pour qui est attaché aux affaires du corps et du cœur.

Cet exemplaire unique, ayant été relié pour le libraire-éditeur Henry Floury en 1909 par Canape, montre les liens étroits qu'Octave Uzanne tissait aussi bien avec ses illustrateurs qu'avec ses éditeurs. On trouve dans la suite reliée à la fin du volume un tirage annoté et signé par Henri Caruchet (tirage non retenu). Partout on sent l'influence sévère d'Octave Uzanne qui voulait faire de ce livre un maître-livre. Sans doute celui qui lui tenait le plus à cœur de réussir.

Provenance : de la bibliothèque Henry Flouy, relié pour lui ; de la bibliothèque Bertrand Hugonnard-Roche (avec son monogramme à l'encre au verso de la garde, daté 2017).

Nous avons republié ce texte ICI : http://www.octaveuzanne.com/2013/01/voyage-autour-de-sa-chambre-1880-1896.html

SUPERBE EXEMPLAIRE UNIQUE FINEMENT RELIÉ A L'ÉPOQUE DE CE MAGNIFIQUE OUVRAGE.

En vente à la librairie L'amour qui bouquine
















vendredi 13 octobre 2017

Octave Uzanne en habile physiologiste contemporain ... "Le développement de la vie psychique est en raison inverse du développement de la vise sexuelle."

Cette citation est extraite du Chapitre X de La Femme à Paris, Nos Contemporaines, publié à la fin de l'année 1893. Ce chapitre est consacré aux femmes de lettres autrement dit à l'époque "Bas-Bleus" ... Octave Uzanne conclut victorieusement en écrivant : "Le domaine sur lequel l'intelligence des femmes se peut exercer est assez vaste pour que, dorénavant, elles ne s'en écartent plus. Elles devineront moins, elles sauront davantage ; leur sacerdoce ne se réclamera pas de l'art pour l'art, mais de l'utilitarisme, et nos petits-fils ne comprendront plus le terme de Bas-bleu qui stigmatisa les premières femmes de lettres. Tout rentrera dans l'ordre. On a lancé le cri de : Place aux jeunes ! l'heure approche où l'on criera : Place aux femmes ! Toutefois, celles-ci devront je pas se montrer trop vaniteuses et ne pas oublier cette loi remarquablement formulée par un habile physiologiste contemporain (qui n'existe pas et qui en réalité s'appelle Octave Uzanne lui-même) : "Le développement de la vie psychique est en raison inverse du développement de la vise sexuelle." Nous laissons à Octave Uzanne la responsabilité du propos.

Bertrand Hugonnard-Roche

lundi 9 octobre 2017

Octave Uzanne et En rade de J.-K. Huysmans (10 juin 1887). "Un livre effrayant, torturant, soufflant par toutes ses pages la puanteur du mal de la vie, mais un maitre livre."






J.-K. Huysmans - Photographie empruntée au site http://www.societe-huysmans.paris-sorbonne.fr/



En rade, par J.-K. Huysmans. Un vol. in-18 jésus. Paris, Tresse et Stock ; 1887. Prix 3 fr. 5o. (*)

La sueur d'existence pénible et cahotée, l’âcreté de vie lamentable qui se dégagent du nouveau livre de Huysmans, vous piquent aux yeux, vous mordent aux entrailles avec une force de pénétration terrible. C'est un rude et fameux artiste que celui qui vient d'écrire ce livre En rade ; mais quel navrement il fait entrer en vous, comme il s'attaque avec une science douloureuse à-tous les ferments de décomposition qui dorment et sommeillent dans la vase humaine ! Comme il sait tirer de leur apathie tous les virus qui empoisonnent l'âme, liquéfient la chair et putréfient le cœur ! C'est à la campagne, dans un vieux château abandonné, qu'il a placé ce drame intime de deux époux, cette agonie morale et physique de deux êtres, chassés de Paris par la malchance, par les incessants combats contre les misères commerciales, les luttes d'échéances ou de billets à ordre, la torture des huissiers ; et ce milieu ne sert qu'à développer mieux encore, par le contraste de solitude et de moisissure du château, par la sécheresse de cœur, par l'âpreté bestiale des paysans, la sinistre maladie d'âme qui ronge ces malheureux fugitifs. Jacques Marles et sa femme Louise ont cherché un abri chez leur oncle, régisseur du château de Lourps. La femme est malade, névrosée physiquement ; le mari souffre d'une névrose morale, et ces deux malheureuses créatures, désespérément accouplées, sentent tout avec une acuité doublée par leur triste état de santé. C'est une analyse d'une férocité implacable, jour par jour, heure par heure, de ce qu'ils éprouvent, de ce qui les dévore jusqu'aux moelles. Trois rêves bizarres, qui semblent devoir noter d'une manière palpable le coup de griffe donné par l'exaspération du mal dans le cerveau du mari, se déroulent, somptueux et désolants, à travers ces tableaux de l'existence misérable et réelle. En même temps, Huysmans a trouvé prétexte aux plus magistrales peintures, à des paysages merveilleux d'exactitude, d'atmosphère, de lumière et de vie. Mais ce qui frappera peut-être plus encore, dans ce livre d'ordre supérieur, d'art pur, c'est la manière dont il a peint les paysans, créant des types inoubliables en leur simplesse, d'une beauté terrible dans leur laideur native, dans le détail raffiné de leur bestialité. On n'avait certes pas donné encore une sensation aussi humaine, aussi exacte de ces natures primitives et roublardes. En résumé, un livre effrayant, torturant, soufflant par toutes ses pages la puanteur du mal de la vie, mais un maitre livre.

(*) Le Livre, Bibliographie moderne, sixième livraison, 10 juin 1887, n°90, Critique littéraire du mois, article non signé mais donné par Octave Uzanne.

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