dimanche 15 mai 2022

Un exemplaire remarquable de l'Effort d'Edmond Haraucourt illustré par Carloz Schwabe, Alexandre Lunois, Eugène Courboin et Alexandre Séon, sous les direction d'Octave Uzanne pour les Bibliophiles Contemporains (1894). Splendide reliure décorée signée Charles Meunier (1908). En vente le jeudi 2 juin 2022 chez Binoche et Giquello SVV à Paris.



DESCRIPTION

HARAUCOURT (Edmond). - SCHWABE (Carlos). - LUNOIS (Alexandre). - COURBOIN (Eugène). - RUDNICKI (Léon). - Séon (Alexandre).

L'Effort. La Madone. L'Antéchrist. L'Immortalité. La Fin du Monde. Paris, Les Bibliophiles Contemporains, 1894. In-4, maroquin parme à encadrement, plats ornés de deux cuirs incisés, le premier portant le titre est décoré de feuillages et passiflores rehaussés de couleurs vert olive, argent, blanc et noir ; le second décoré de ronces encadrant la Mort assise sur un globe terrestre entouré de nuées rehaussé des mêmes couleurs, dos à nerfs orné de filets à froid et d'un motif de maroquin mosaïqué, doublures de maroquin mosaïqué de motifs floraux dans les tons jaune, havane, clair et foncé, vert bronze et vert d'eau représentant un large motif d'anémones et de feuillages, gardes de soie irisée dans les tons vert et brun, tranches dorées sur témoins, couverture et dos, chemise, étui (Ch. Meunier, 1908).


Un des grands livres symbolistes.

Édition originale, illustrée de 4 très belles compositions en couleurs aquarellées au pochoir de Rudnicki pour la couverture, le faux-titre, la justification et le titre.

Belle frise florale conçue par Octave Uzanne en filigrane.

Octave Uzanne a commandé des illustrations à quatre grands artistes de son temps pour chacun des quatre contes.

- Alexandre Lunois : 18 lithographies en couleurs

- Eugène Courboin : 38 compositions en couleurs

- Carlos Schwabe : 33 compositions, dont 10 en noir, gravées à l'eau-forte par Massé et 23 en couleurs

- Alexandre Séon : 47 compositions en noir, frontispice tiré en or.

Édition limitée à 160 exemplaires sur Arches, non mis dans le commerce (n° 107). Exemplaire nominatif, pour Arthur Noël.

Superbe reliure de Charles Meunier, ornée de cuirs incisés et peints et de doublures ornées d'un grand décor mosaïqué aux couleurs inversées pour chaque plat.




Estimation 5.000 / 8.000 euros

Résultat à venir.


Lien vers la vente : https://drouot.com/l/18201303

jeudi 12 mai 2022

Un vieux livre de cuisine de la bibliothèque d'Octave Uzanne. Le Grand cuisinier très utile et profitable à tous contenant la manière d'habiller toutes sortes de viandes, tant chair que poisson & des servir ès banquets & festins (vers 1620).

Copie d'écran Drouot.com


Voici un livre issu de la bibliothèque d'Octave Uzanne avec son ex libris par Aglaus Bouvenne (1882). On savait l'intérêt d'Octave Uzanne pour la bonne chère, au moins jusque dans ses années d'avant 1905. Voici un volume qui montre son intérêt pour les textes anciens relatifs à la gastronomie. On peut supposer que ce volume a été relié pastiche pour Octave Uzanne lui-même. S'agit-il d'un volume acheté en piteux état à vil prix sur le quai Voltaire chez les bouquinistes qu'il visitait régulièrement ? Cela nous semble plausible.

Voici le descriptif donné par la maison de vente pour ce livre peu commun.

Copie d'écran Drouot.com


GRAND CUISINIER (Le) très utile et profitable a tous. Contenant la manière d'habiller toutes sortes de viandes, tant chair que poisson & des servir ès banquets & festins. Avec mémoire de faire escriteau pour le service d'iceux. Augmenté de la manière de choisir, & faire élection des viandes & fruicts contenus en iceluy. Rouen, Nicolas Hamillon, s.d. (vers 1620). In-12, basane fauve racinée, dos à nerfs orné, pièce de titre rouge (Reliure du XIXe siècle). 200 pp., (14) ff. Ouvrage rare et méconnu. Il se termine sur un chapitre, non paginé, décrivant comment choisir les aliments (condiments, fruits et légumes, viandes, poissons...). De la bibliothèque Octave Uzanne (ex-libris gravé par Bouvenne). Restauration angulaire aux feuillets liminaires et in fine. Mouillures. Défauts de papier à de rares feuillets atteignant quelques lettres. Importante tache in fine.Vicaire, 230.

En vente le Jeudi 16 Juin 2022 - 14:00 (CEST) Paris, France Paris Enchères - Collin du Bocage

Publié par Bertrand Hugonnard-Roche

vendredi 8 avril 2022

Une lettre de Jules Barbey d'Aurévilly à "son trop invisible Uzanne" (Binoche et Giquello, vente publique du vendredi 8 avril 2022)

 




Photos Drouot.com - copies d'écran du 8 avril 2022


DESCRIPTION

BARBEY D'AUREVILLY Jules (1808-1889).

Lettre autographe signée à « Mon trop invisible Uzanne », Paris, 5 mars 1884. 2 pp. in-8 à l'encre rouge, à sa devise « NEVER MORE ». Enveloppe jointe, marques postales.
Lettre relative à Ce qui ne meurt pas « Dernièrement, on m'a lu de vous un article sur ce qui ne meurt pas, mais on ne me l'a pas donné. Je vous le demande, envoyez-le moi. Je voudrais le faire lire et m'en vanter. Vous avez compris, vous, ce diable de livre qui obtient présentement le plus beau succès de silence que j'aie jamais obtenu. Je me croyais oublié de vous. Landry, que vous avez rencontré m'a dit que vous parliez de moi toujours avec la même amitié (...) ».

samedi 5 mars 2022

Premier contact entre Félicien Rops et Octave Uzanne. Félicien Rops réponds à un premier courrier adressé à lui par Octave Uzanne (fin 1880). Musée Félicien Rops (Namur). En ligne.

 [1r° : 1]

Monsieur
Je vous écris deux mots en Steeple chase, dans un coin d’hotel pour vous remercier de votre très aimable lettre qui m’est venue trouver au fond des Ardennes dans un petit chatelet o[ù] je suis né, & o[ù] d’habitude je passe les premiers & les derniers jours de l’année. J’espère que nous nous entendrons & que nous ferons ensemble des choses qui scandalisent nos chers Contemporains & qui prépareront des tortures & des rougeurs aux Saumaises de 1980 ! J’ai « gémi » en voyant de quelle gauche, & surtout peu féminielle eau-forte votre joli livre du Calendrier de Vénus était frontispicé ! La Couverture était charmante & bien neuve. Vous êtes, comme moi, un « passionniste » – Vita per ignem ! – J’en suis. Chaque siècle ayant des femmes amoureuses il faut bien rendre les nôtres, même à travers les pastiches, les réminiscences, les renaissances & les imitations des autres temps : Je suis très préoccupé du nu moderne
[1v° : 2]
moi, – du document féminin palpable & palpé ! J’espère vous avoir un jour chez un Monsieur bizarre qui possède un album de Cent dessins de moi intitulé :
Cent croquis légers pour
réjouir les honnêtes Gens.
O[ù] j’ai commencé à tâcher de rendre le nu des femmes avec lesquelles nous avons tous couché. – tout simplement ; mais c’est diablement difficile à faire !
À bientôt Cher Monsieur vers le quinze janvier je serai de retour à Paris, & ma première visite sera pour vous
Acceptez mes Compliments & mes Civilités & l’expression de mon affectueuse sympathie
Félicien Rops
PS. Il faudra bien que vous me donniez à orner un joli volume comme le Calendrier de Venus !
Cette lettre, mise en ligne sur le site http://db.ropslettres.be/ dont nous avons déjà publié quelques lettres ici les années précédentes, semble être le premier courrier envoyé à Octave Uzanne par Félicien Rops. Il date du 4 janvier 1881 et fait réponse à une première lettre envoyée par Octave Uzanne à l'artiste (probablement dans les derniers jours de l'année 1880), date de leur première mise en relation donc. Ce premier contact sera le début d'une longue amitié et complicité artistique. Voir nos précédents billet au sujet de la relation Rops/Uzanne, relation qui hélas se termina dans la brouille.
Bertrand Hugonnard-Roche

lundi 28 février 2022

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Frottis d'Allumettes dans la Nuit tragique - Jeudi 26 octobre 1916.




Jeudi 26 octobre 1916 - Frottis d'Allumettes dans la Nuit tragique (*)

Au cours de longs et profonds cataclysmes, les ombres envahissent le ciel, s'accumulent sur nous, pénètrent en nous, se répandent en loques de deuil partout alentour. Chacun s'efforce d'être crâne, au milieu de ce clair-obscur, et croit s'accoutumer au livide crépuscule. Cependant, les regards, chaque jour davantage, sont avides de clartés ; ils se montrent plus scrutateurs et désireux de faisceaux de lumière dans la nuit qui angoisse et étreint. Ce qui obsède, c'est le manque d'horizons.

Ainsi, notre inquiète clairvoyance cherche aujourd'hui sa voie dans le dédale d'incertitudes des événements que la multiplicité des informations rend si confus, si incertains. Notre raison parfois titube sur des mensonges en cheminant à tâtons. La recherche de précisions et de réalités sensibles nous fait accorder un intérêt curieux aux moindres phosphorescences qui mettent des frissons d'or sur le manteau de mystère qui nous enveloppe. Toute vibration de pensée ; échangée apparaît comme un frottis d'allumettes dans les ténèbres de notre jugement aisément défiant ou hésitant. Nous cherchons des contacts qui rassurent, des avis qui réconfortent, des éclats fulgurants dans la tragédie nocturne.

Amusés par les moindres brasillements qui apportent un rapide éclat sur les choses ambiantes et qui sont des lueurs où se repère un instant notre esprit, frottons donc des allumettes. A vrai dire, les moralistes n'ont jamais fait autre chose pour essayer d'éclairer la lanterne qui aide au contrôle de nos croyances et de nos idées spéculatives.

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Notre époque grandit ; nous devons grandir avec elle, nous mesurer à l'ampleur des faits accomplis, nous hausser de toute notre énergie à la hauteur des événements pressentis qui doivent assurer la victoire libératrice.

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Dans les conflits internationaux qui conduisent aux guerres d'extermination, les besoins de consommation du matériel hu main ont progressé au delà des prévisions les plus pessimistes. Napoléon mettait une grande vanité de triomphateur magnifique en déclarant : J'ai cent mille hommes de rentes !
Le pauvre homme ! s'écrierait-on à cette heure, mais c'est la misère ! En effet, quel conquérant pourrait songer actuellement à faire figure honorable dans le monde, pour une guerre de durée, sans posséder un minimum de quinze cent mille hommes de revenu ! Un million et demi de combattants sont une très petite couverture de garantie à déposer à la Banque des spéculations martiales. Les nations isolées sont amenées à constituer des syndicats d'alliance, des consortiums de capitaux humains et inhumains.

C'est ains que les alliances s'affirment à la façon des trusts puissants de résistance ou d'offensive pour combattre d'autres combinaisons de peuples accapareurs ou d'ennemis mégalomanes à outrance. Napoléon, qui avait prédit judicieusement tant de choses, n'avait point prévu cela.

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Ce que n'aurait su davantage prévoir aucun maître tacticien ou stratégiste, ce qui demeure notre étonnement suprême dans l'effroyable ruée des grandes nations européennes les unes contre les autres, c'est que l'énorme puissance des moyens employés, l'extravagante dépense d'hommes, de matériel, de munitions et d'héroïsme vulgarisé, n'ait pu encore conduire à une solution définitive. La phénoménale mise en scène militaire aboutit à une décevante médiocrité de résultats.

Le déploiement des fronts de combat forme d'immenses lacis graphiques sur la carte du vieux continent. Les manœuvres d'enveloppement ont une ampleur invraisemblable. L'utilisation des voies ferrées fournit un rendement intensif pour le transport hâtif des renforts d'un front à un autre. L'aviation éclaire supérieurement sur les mouvements d'armées adverses ; l'artillerie révèle enfin des vertus dévastatrices cruelles à l'observation des philanthropes, et cependant les coups nuls sont fréquents. Les grandes victoires appelées à paralyser totalement les vaincus ne se manifestent point ; les courts de filet lancés pour capter des corps d'armée sont déjoués ou troués. Il faut opérer par l'usure ; l'usure également nocive à l'enclume, à la lime, au marteau ; l'usure ultima ratio de la force, de la ruse, de la science se sentant impuissantes à réaliser le gain d'impossibles attaques brusquées. 

Si cette guerre sans nom ne tue pas la guerre, n'épuise pas l'essence inflammable d'un militarisme germanique toujours à l'allumage, si elle ne vide point, pour des siècles, les soutes aux poudres sèches, si elle ne rétablit point la fraternité dans le deuil de l'humanité et sur les ruines accumulées des nations appauvries, si la concorde ne vient point s'asseoir enfin parmi les hommes pour leur prêcher la douceur de vivre dans l'harmonie et la nécessité de l'amour, attendons-nous alors au delirium tremens et au suicide de l'Univers.

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Ce n'est certes ni au-dessus de la mêlée, ni à côté, ni surtout à l'arrière que règnent la sérénité de jugement, le solide équilibre de l'esprit et la saine vision des choses. C'est en pleine mêlée, au milieu de l'ouragan déchaîné, là où gronde avec continuité la foudre des 75 et des 120 court que se rencontrent les modérés, les pondérés, les clairvoyants, dépris des passions enfiévrantes. C'est étrange peut-être, mais toute enquête, poursuivie avec bonne foi, ne peut manquer de prouver qu'il en est ainsi.

Il y a infiniment moins de haines sur le front, vis-à-vis de l'adversaire, qu'à l'arrière parmi les populations protégées qui ont le loisir d'exaspérer leurs ressentiments et d'alimenter, dans la stagnation de l'attente et la frénésie des informations, leur intolérance, leur exécration, leur horreur de ceux qui ont donné l'essor à l'affreux fléau. Dans la mêlée, la haine se consume dans le feu de l'action et l'ardeur de compétitions on tue ou bien on est tué ; on dépense son animosité avec toute la prodigalité voulue et on peut être amené à reconnaître la valeur et le courage de l'ennemi et dès lors, à le viser en mettant de la hausse équitable à son point de mire.

On demeure, presque toujours, surpris, en échangeant des propos avec nos héros ingénus et modestes, de trouver dans leurs yeux clairs et leur voix apaisée, tant d'accalmie, de volonté froide, de tenace endurance, et si peu de courroux et d'invectives pour ces affreux Boches qu'ils doivent manœuvrer, jusqu'à ce qu'ils en aient purgé notre territoire.

La vérité est que la guerre, par bien des côtés, s'apparente aux sports. Il est connu que les professionnels de la majorité des sports apportent dans leurs championnats moins de passion verbale que de maîtrise sur tous les éléments tumultueux qu'ils sentent sourdre en eux. Ils apprennent à étudier la technique agressive de l'adversaire ; ils jugent de la valeur exacte de ses coups : ils admirent, avec équité, le  « travail bien fait », le bon boulot et toute la contention de leur esprit se résume à surpasser l'effort, la science combative, l'adresse et les feintises adverses.

La foule qui entoure les rings de boxe par exemple est toujours plus turbulente et passionnée que ne le sont les champions. Ceux-ci savent que la haine empoisonne l'énergie. Si nous voulons donc juger de la guerre sans partialité aucune, avec mesure et sang-froid, le mieux est d'en parler avec des professionnels du front. Seuls ces derniers voient clair et loin. Les gens de l'arrière, ceux de la nuque, comme dit Gyp, s'agitent, s'égarent, s'enivrent de fumée, se nourrissent de fables et de chimères ainsi que de la viande creuse des informations. La vérité des batailles est sur les sommets, c'est-à-dire sur le front.

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Le titre plaisant d'un de nos vaudevilles d'avant-guerre : Mais ne te promène donc pas toute nue ! semble être devenu l'apostrophe familière, la réprobation hypocrite dont on poursuit l'errante Déesse parfois évadée de son puisard. Mais ne te promène donc pas toute nue ! crie-t-on avec effroi aux vérités de toutes sortes qui tâchent de franchir les frontières ou qui voudraient s'insinuer dans les communiqués officiels, surtout dans les colonnes étayées par la censure de tous journaux quotidiens de pays belligérants.

La vérité ne fut jamais autant traquée et truquée, coffrée arbitrairement, fardée, maladroitement travestie, tatouée à outrance et férocement accouplée au souverain mensonge qui est à la base de notre civilisation. Admettons la nécessité de ces camouflets et de ces camouflages à l'heure présente ; on y voudrait toutefois davantage de goût, d'ingéniosité et d'art dans l'artifice.

D'ailleurs, les mythologues ont peut-être placé la dame essentiellement nue dans un puits pour indiquer surtout que comme le liège, elle revient toujours sur l'eau. Le tout est de guetter son retour à la surface de l'onde. Ce n'est jamais bien long.

OCTAVE UZANNE.



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

dimanche 20 février 2022

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Un Temple de Héros - Mercredi 9 août 1916.




Mercredi 9 août 1916 - Un Temple de Héros (*)

Que de projets mirifiques, de rêves chimériques, d'organisations de républiques d'Utopie, que de spéculations intellectuelles ne voyons-nous pas élaborer chaque jour en faveur de notre reconstitution sociale d'après guerre ! Chacun de nous apporte de l'amour propre à concevoir l'avenir sous les couleurs les plus séduisantes. Chacun le veut édifier et meubler à sa fantaisie. Aux heures de deuil et d'effondrement, alors que la vie se gaspille si noblement en des luttes héroïques et féroces, l'imagination s'évade des réalités sombres en s'appliquant à faire tourner sur l'écran des illusoires lendemains de claires visions de mœurs nouvelles épanouies dans une renaissance de beauté, d'harmonie, de félicité commune.

Ces jeux de l'esprit amoureux des rayons et des ombres accompagnent nos espoirs et les fortifient. Ils n'ont rien qui puisse être contraire à notre foi ; ils bercent un temps nos soucis et alimentent, à l'arrière, ce goût d'action et de combativité que nos enfants valeureux pratiquent si superbement sur le front. Nous avons, en France, la passion des idées et même des anticipations flatteuses pour nos vanités. On ne peut mieux faire que d'encourager ces aimables et innocentes tendances. Et pourquoi n'y sacrifierait-on pas volontiers, en attendant que la colombe au vert rameau de concorde et de pacification nous apparaisse enfin au lendemain des victorieuses décisions de nos armes !

Une question a été posée par un périodique des tranchées : Le Souvenir. Jean des Vignes-Rouges, rédacteur de ce recueil, où s'exalte son talent d'ardent conteur d'épopées, sollicite l'opinion de ses amis littéraires sur ce point : Comment, aussitôt la guerre venue à son terme, commémorera-t-on le souvenir de nos héros ? Qu'imaginera-t-on pour que notre pensée, notre âme même, soit en communion constante et fidèle avec la grandeur des gestes qu'ils ont accomplis ? Cette question me hanta, précisément parce qu'elle faisait apparaître en mon esprit l'image horrifique, hostile, indigente des innombrables Monuments de la Défense érigés en souvenir de 1870, aux moblots des départements et de la capitale. Comment ne s'affligerait-on pas en songeant que ces pièces montées pour places publiques, ces groupes allégoriques aux attitudes théâtrales et figées, ces sculptures de bazar, campées au milieu de terre-pleins ou d'esplanades de concours agricoles, pourraient par la suite s'augmenter encore et déshonorer davantage nos provinces au seul profit de statuaires besogneux ? Quelle singulière et pitoyable façon de payer un tribut national aux magnifiques héros qui auront assuré le maintien de nos libertés et permis au génie français de se développer dans la grande sérénité d'atmosphère qui succède souvent aux plus véhéments orages ?

Quelques blocs de pierre surmontés de pauvres figures de bronze et de marbre, une plaque commémorative qui tôt s'efface et rien autre. Cela suffisait à l'antiquité, dira-t-on ! En est-on vraiment bien sûr ? En tout cas c'est vraiment payer d'un prix fort inférieur et très misérable une dette de reconnaissance dont nous sommes tous particulièrement solidaires,... oh combien !!!

En promenant cette question dans mes rêveries, j'imaginai rapidement un projet in memoriam qui m'apparut infiniment plus digne de nos morts et de ceux qui, vivant de leur souvenir, désirent chaque jour fleurir l'autel collectif de la piété infinie qu'ils ont fait naître en nous. Le culte de nos héros ne peut se satisfaire d'insignifiantes figures plastiques ni même de colonnes apothéotiques et d'arcs de triomphe. Le symbolique feu sacré qui, naguère, avait ses blanches vestales, doit, désormais, trouver en tous ceux qui ont le don du verbe, de la poésie, de l'éloquence, de la musique et des arts décoratifs, des serviteurs zélés à perpétuer le los des nobles disparus dans le plus grand cyclone guerrier que l'humanité ait jamais vu se déchaîner sur le globe.

Il faut créer un temple à leur mémoire ; un Temple des Héros ou, si l'on préfère, un Palais du Souvenir, un vaste monument qui sera un organisme de vie toujours renouvelée, où tout rappellera l'infamie boche, la barbarie teutonne et évoquera le supérieur esprit de sacrifice, le mâle courage, les magnifiques prouesses des sublimes enfants de notre race.

Ce temple serait de lignes harmonieuses, d'architecture imposante dans sa sobriété voulue. On y répudierait les attributs, le style figuratif, la statuaire anecdotique, les trophées, les images de victoires ailées, toutes les vaines allégories qui n'ont que trop affligé le bon goût public depuis soixante ans plus. Des colonnades grecques, entourant un large péridrome, une manière d'immense Parthénon sévère et grandiose, dont rien ne gâterait la pureté des lignes. Tel il apparaîtrait.

A l'intérieur, une salle des fêtes commémoratives pouvant contenir des milliers de spectateurs. Des chapelles, de toutes confessions religieuses où des offices seraient quotidiens, en dehors de grandes solennités périodiques à déterminer. Une bibliothèque réservée à toutes les publications parues sur la guerre, depuis le début des hostilités, et qui comprendrait les ouvrages de tous pays, les journaux et revues, les estampes et gravures imprimées en typographie et autres procédés. Elle serait publique. On y verrait les manuscrits originaux, les notes, lettres et papiers recueillis sur les champs de combat et toutes les curiosités bibliographiques de cette guerre qui fit naître tant et tant de petits journaux de tranchées utiles à conserver.

Un musée centraliserait les œuvres de peinture, de sculpture, de dessin relatives aux événements de 1914-1917 (cette dernière date hypothétique, mais fort probable). Enfin, un théâtre et même un cinéma où ne seraient jouées, interprétées ou tournées que des œuvres dramatiques d'allure épique, des pièces exaltant les faits guerriers, les actes d'héroïsme, l'esprit de sacrifice à la patrie.

Je passe sous silence les livres d'or, le musée des souvenirs des disparus avec leurs portraits, leurs légendes, les legs que feraient leurs familles d'objets typiques leur ayant appartenus. Ce Temple des Héros établi dans un parc de Paris ou de la banlieue, devrait rester ouvert au culte public et ne jamais chômer d'animation et d'attractions multiples. Le peuple de France et nos alliés y viendraient en pèlerinage afin d'y communier dans le souvenir de la grande guerre. Les combattants survivants Anglais, Russes, Serbes, Belges y trouveraient des salles de réunion. Le cercle des officiers y pourrait fixer son siège social. L'âme de la patrie vibrerait dans ce temple à un diapason élevé et constant. Tout y proclamerait qu'oublier est un crime, que se souvenir encore et toujours est la vertu des peuples qui ont voulu et su rester libres.

Hélas ! ce beau rêve, dont je n'ébauche ici que le caractère essentiel risque fort de n'être jamais réalisé. N'importe, j'ai plaisir à le concevoir, à l'agrandir, à le caresser.

Je songe au Palais de la Paix qui s'érige là-bas à La Haye avec tant d'ironique splendeur, comme un symbole, lui aussi, d'insuffisante préparation contre la guerre et une expression de fragilité d'idéalisme humain. Le Temple des Héros coûterait moins cher à édifier et ne saurait au moins décevoir notre foi. Ce serait l'effigie glorieuse de notre Renaissance.

OCTAVE UZANNE.



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

jeudi 17 février 2022

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Camps de captivité - Lundi 10 juillet 1916.




Lundi 10 juillet 1916 - Camps de captivité (*)

A propos d'une récente chronique, un correspondant manifeste, quelque surprise de l'intérêt ému dont je témoignai vis-à-vis de nos enfants prisonniers des Boches. Selon lui, notre sympathie doit se réserver entière à nos vaillants de tous les fronts de combat. Ceux qui se sont fait cueillir sont, pour le moins, en sécurité dans les camps et forteresses d'Allemagne. Méritent-il notre sollicitude attendrie et ne devons-nous pas les soupçonner d'avoir préféré la servitude à l'action et au péril ? Mon correspondant paraît sévère dans son jugement. Il est enclin à plaider la défaillance et l'insuffisante résistance. Il estime que le devoir du soldat est de ne point se laisser faire prisonnier.

« N'oublions pas, m'écrit-il, que la valeur d'une armée est surtout subordonnée au nombre de ses prisonniers. Lors de la campagne mandchourienne de 1904, les Russes saisirent à peine quelques centaines de Japonais, car ceux-ci ont pour enseignement de préférer la mort à la captivité. Aucun petit Jap, la paix survenue, n'osa retourner dans sa patrie pour y expliquer sa capture. Une armée imbue de pareils sentiments est invincible. »

Le dit correspondant regrette, qu'à l'exemple de l'antiquité, il ne soit pas demandé des comptes à tout militaire tombé, non blessé, entre les mains de l'ennemi. « Vaincre ou mourir » est sa devise. Il rappelle, avec tristesse, qu'en 1871 nous avons reçu en héros nos soldats prisonniers, retour d'Allemagne, alors que leurs défaillances nous coûtaient deux provinces, cinq milliards et le déclin du prestige moral de la France dans le monde. Répudions nos sentiments pitoyables vis-à-vis de ceux qui n'ont peut-être point fait tout leur devoir : Voe victis ! Ainsi se résume son épitre.

Cette austérité à la Brutus, ce spartiatisme intransigeant peuvent-ils concorder avec les conditions actuelles de la guerre, si éloignée aujourd'hui de cette sorte de jeu de barre armé qui constitua la lutte légendaire des Horace et des Curiaces ? Devons-nous incriminer ceux qui furent jadis contraints de se rendre, la rage et la honte au cœur à Sedan ou à Metz ? Et combien de distinguo à émettre avant de condamner la majeure partie de nos infortunées victimes de l'internement outre-Rhin ! La valeur guerrière du plus grand nombre est-elle discutable ? Je ne le crois point. D'ailleurs, s'il y eut des défaillants, des vacillants, je vais même plus loin, des lâches qui, pris de vertige, de saisissement, de cette frousse qui est une passagère dépression physique et morale, ils expient durement en exil cet abandon momentané d'eux-mêmes. Depuis leur captivité, la vie qu'il leur faut subir n'est qu'une mort quotidienne plus terrible que l'éternelle et qui leur donne cet affreux cafard, compagnon peu enviable de ceux qui sont exclus des caresses de la bataille et des tumultueuses jouissances de l'action continue dans le danger.

Défions-nous des thèses classiques, des jugements primesautiers, des vertus inexorables et des doctrines basées sur des vérités toujours spécieuses. Dans la guerre actuelle, où les hasards et la destinée jouent leur rôle plus étrangement encore qu'au temps des Philoctète, des Hector et des Amadis, nombre de héros dont l'honneur et le courage transpirent par tous les pores, peuvent être captés par surprise dans des trous de mines ou accrochés dans les réseaux de fils barbelés de tranchées un instant conquises. Ne sont-ce point des braves qui capitulèrent à Maubeuge ou au cours des combats sous Verdun ? Il y a dans les mêlées contemporaines des remous qui mettent même les sur-hommes dans la nécessité de se rendre sans possibilité d'envisager l'évasion dans une mort chevaleresque et noble. On constate aussi de nombreux cas de démence subite au milieu de l'infernal et assourdissant fracas des marmites à gaz lacrymogènes. Comment oser émettre un jugement équitable sur tous ceux qui sont tombés aux mains de l'ennemi dans ces luttes nocturnes, où l'on se bat avec acharnement dans ces fondrières, à coups de bombes, de grenades, de pétards ; où l'on s'égorge à la baïonnette ou au coutelas, lorsqu'on ne s'assomme point avec furie à la pioche, à la pelle ou à coups de crosse de fusil.

La plupart de nos chers prisonniers en Allemagne ont souvent marché au feu comme à la noce. Aimons-les au même titre que leurs frères du front ; plaignons-les davantage, car ce sont des excommuniés de la victoire finale, des répudiés du trépas glorieux, des martyrs de l'expatriation, en une heure où tous les fils de France ne sauraient largement respirer loin du giron de la grande famille. Il faut les chérir, les aider et soutenir, admirer l'opiniâtreté de leur force morale, le miracle de leurs espoirs inlassés, de leur foi ardente dans ces geôles où le prosélytisme des gardiens et des officiers pangermanistes leur prodigue sans répit les petits mensonges sur leurs victoires et les Franzosen kaput.

Ils ne font certes pas œuvre inutile nos prisonniers dans ces camps où leurs industries s'exercent, leur ingéniosité triomphe de toutes les misères, où leur gaieté crâneuse se manifeste comme pour braver ceux qui jouiraient de leur abattement, de leur affliction ou de leur désespoir. Leur héroïsme s'est ouvert de nouvelles voies. Il plastronne, en dépit des plus effroyables misères et privations physiques et morales. On ne sait pas suffisamment l'admirable résistance dont ils fournissent d'infinis et superbes témoignages. A lire les descriptions des camps de captivité et de la vie qu'y mènent les nôtres, — d'après les récits émouvants des rescapés, — nous nous sentons fiers de nos prisonniers et de la noble physionomie qu'ils donnent de la France indomptable dans l'adversité.

Nos chers captifs ont l'énergique coquetterie de décorer leur bagne d'une floraison de gaieté épanouie. Ils drapent, leurs meurtrissures et leurs maigreurs d'affamés avec une superbe à la don César de Bazan. Ils ne veulent montrer figures de vaincus. S'ils pleurent et sanglotent dans l'ombre protectrice des nuits inclémentes à leurs maux, ils se redressent, dès le petit jour, pour ne faire voir aux Boches insolents qui triomphent si volontiers de l'abjection à laquelle ils condamnent leurs captifs, des visages satisfaits, éclairés d'une blague irréductible, d'une ironie persifleuse. Dès l'éveil, ils donnent essor à leurs boutades drolatiques, à leurs chansons trompeuses, à toute la pyrotechnie de leur gouaillerie de gavroches indisciplinés, frondeurs et irrespectueux des règlements et de la dignité bâches. L'idée d'inspirer de la compassion à leurs bourreaux leur est avant tout intolérable ; leur amour-propre de Français s'y soustrait de parti pris. Ces lions en cage n'entendait pas paraître miteux, opprimés, réduits à l'état de descentes de lit ; plutôt être singes, agiles, bruyants, batailleurs amusants, et se payer par des gestes gamins la tête des gardiens stupéfaits.

Les loustics parigots ou gascons s'emploient sans cesse, par la vertu des mots cinglants et par le picrate des plaisanteries hilarantes, à chasser et détruire le cafard qui s'accagnarde davantage dans l'esprit des Bretons, des Flamands et des hommes du Nord et de l'Est. Les chambrées s'animent vite et l'entrain des travailleurs qui s'exercent à diverses professions, en dehors des corvées, gagne de proche en proche. Il n'est invention qui ne se donne carrière pour ridiculiser les gardes, les officiers, les hauts gradés. Le soir, des soirées musicales s'organisent parfois au cours desquelles les chansonniers prodiguent les allusions caricaturales sur le personnel militaire boche du camp. Aucun barbare casqué n'échappe à la satire et c'est miracle que les nôtres la puissent ainsi manier. Mais ils ont eu vite conscience de l'opacité de la compréhension du Germain, et l'esprit français est si subtil dans ses clowneries de qualificatifs et dans ses subterfuges, que les victimes de ses jongleries ne devinent même pas, surtout lorsqu'ils sont Boches, qu'elles sont sujettes aux plus corrosives épigrammes.

Quoi qu'il en soit, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Prussiens n'en reviennent pas d'une si aimable endurance du malheur, d'une si frivole et si obstinée indiscipline française, dans des enclos d'internement si rigoureux. Nos prisonniers s'évadent des règlements et des organisations de travaux forcés avec des pirouettes et des scapinades si imprévus et si plaisantes que les Teutons ahuris oublient parfois de sévir et laissent faire ces écoliers indociles qui échappent à tout, avec une souplesse dont l'agilité les confond et les lasse. Le rire de nos enfants terribles désarme ces féroces reitres, accoutumés à la soumission. Ils se grisent et s'amusent malgré eux de cette mousse légère et champagnisée que fait naître dans les camps les plus sombres, la persistante exubérance de nos poilus internés, — dont la verve a des éclats de bouchon de Sillery qui saute. Aussi les Franzosen sont-ils relativement favorisés et moins brimés que les Russes, les Serbes et les Anglais. Ils savent enguirlander la haine et transformer la menace brutale en stupéfaction presque souriante. La blague est une arme qui leur fait braver la répression aveugle. Nos prisonniers, on le saura surtout après la guerre, auront gagné à la France les sympathies même de ceux qui les hébergèrent si durement. Ils ont réduits leurs geôliers à une admiration indéniable devant leur courage et la crânerie pétillante d'enjouement de leur caractère, éminemment réfractaire à la soumission, à l'humilité et à la bassesse.

N'estimons point que ceux des nôtres qui sont dans les camps de captivité en Allemagne ont cessé de combattre. Ils luttent chaque jour et à toute minute avec une opiniâtre valeur morale. Leur patience, leur courage, leur foi nourrie seulement de leur religion de Français croyants en la victoire, doit désarmer les faux jugements et les soupçons sur les nécessités de leur reddition. Appliqons-nous à sanctifier leur infortune. A leur retour, demeurons assurés que nombre d'entre eux sont aussi des héros et fêtons-les comme tels, sans distinction préjudicielle.

Octave UZANNE.



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 16 février 2022

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Le Divin Marquis et le Sadisme germain - Mardi 27 juin 1916.




Mardi 27 juin 1916- Le Divin Marquis et le Sadisme germain (*)

Depuis près de cinquante ans, la prétentieuse culture allemande familiarise l'Esprit national avec des idées d'oppression, de crimes et d'excès systématiques. Comment les mœurs boches ne se seraient-elles pas accoutumées à l'exploitation violente de la force, à la consciente brutalité des actes les plus inhumains, à toutes les atrocités qu'ils croient justifier par les nécessités de la guerre.

Les doctrines militaires du vieux de Moltke, exagérées par celles de von Bernhardi, les enseignements méthodiques de la cruauté impitoyable et de la férocité essentielle comme arme de terreur et de domination ont été professées par von Hœseler, Ostwald, Erzberger, Lobel, Laffont et même Nietzche, en quelque sens. Les théories du Néo-Germanisme, se retranchant derrière le glaive sanguinaire et exterminateur, ont été épousées par les pasteurs, les philosophes, les historiens, les humanistes, les pédagogues et les savants. Les conceptions actuelles des apôtres de l'Empire s'apparentent à celles des sataniques, des hérésiarques, des illuminés et des iconoclastes. Le vieux Dieu qu'ils invoquent et qu'ils semblent avoir enrégimenté et caporalisé, c'est encore Thor, déité rouge, figure aussi symbolique d'immolations de boucheries humaines, de carnages et de tortures que celles des peuplades anthropophages du centre africain.

L'Evangile à la mode boche dénonce la bonté comme une faiblesse, la pitié comme une lâcheté morale, la charité comme une duperie. Le vrai type germain, éclairé sur sa valeur patriotique, se doit à soi-même d'être sourd aux suggestions de la philanthropie et aveugle au spectacle des détresses humaines. La Vaterland ne reconnaît que ceux qui se montrent insensibles, cuirassés du triple airain de la dureté, de la volonté nocive et de la violence décisive dans l'action féroce. Tout patriote ne saurait perdre de vue le but à atteindre. Pour y parvenir, la cuirasse d'énergie doit rester sans fissure, imperméable à l'amour du prochain, froide, dure, éclatante de rage guerrière et aveuglante de haine concentrique.

Le devoir allemand réside dans la résolution de tout immoler à l'intérêt collectif, répudiant les scrupules, la commisération, les dégoûts. Le monde n'est-il pas un abattoir où il faut rester immolateur, sous peine d'être victime du boucher le mieux outillé ?

Les théoriciens de l'Allemagne réaliste affirment donc la violence nécessaire, parce que plus rapide que la persuasion. Ils montrent que la loi de nature, formelle après la création, est indiscutablement la destruction. Il convient au génie germanique, professent-ils, d'interpréter l'enseignement cosmique avec une grande largeur de vue et d'en déduire que la cruauté est de règle certaine et maîtresse souveraine dans l'ordre catégorique universel. Pourquoi essayer d'atténuer des vérités qui s'imposent dans la lutte ? Niera-t-on, disent-ils, que répandre la terreur à son approche, semer l'effroi, déchaîner la panique sur son passage, produire partout la désolation, la ruine et les alarmes ne soient des prédéterminations guerrières de force majeure qui font de nécessités, vertus ?

L'accouchement de toute victoire ne s'obtient qu'au forceps et les opérations césariennes sont même d'un supérieur résultat puisque l'enfant de gloire est réalisé par l'anéantissement de la mère ennemie. A vrai dire, la pensée néo-germanique est nourrie des doctrines du plus noir sadisme. Le marquis de Sade, qui fut nommé, ainsi que naguère fut divinisé l'Arétin, le Divin Marquis, et qui est le plus extravagant philosophe du vice, le plus exubérant professeur de crimes, le plus inconscient exégèse des mystérieuses ivresses de la cruauté, le monstrueux de Sade, en tant que dialecticien du cruélisme utilitaire, semble avoir été délibérément adopté par la patrie élue de l'homosexualité. Son influence en Allemagne depuis vingt à trente ans surtout, est considérable. Philosophes, penseurs, psychologues de la métaphysique de guerre sont des disciple, plus ou moins conscients des conceptions et du nihilisme moral de l'auteur de Justine et de la Philosophie dans le Boudoir. Il y a mieux que des rapprochements. On découvre, lorsqu'on a été conduit à pénétrer dans les arcanes des ouvrages du dément marquis, un parallélisme constant d'idées qui aboutit aux mêmes formules d'âpre dureté, à d'analogues doctrines apothéotiques de la cruauté.

Le rédempteur de Sodome, que fut de Sade, le descendant de Hugues de Sade, l'époux de la Laure de Noves qui inspira Pétrarque, le monomane qu'emprisonna Bonaparte et qui mourut à Charenton, au début du siècle dernier, ne fut jamais considéré chez vous que comme un fou dangereux, dont il était décent de ne jamais rappeler ni la figure monstrueuse, ni l'œuvre, autrement que dans des traités d'aliénés et dans les études de pathologie et d'érotologie anormale.

La France fut toujours un pays de juste mesure, surtout dans la curiosité malsaine, et selon le dire de Duclos, si les vertus que nous possédons ont peu de consistance, les vices que nous affichons trop volontiers n'ont jamais eu de racines profondes. Il en va autrement en Allemagne, où l'hypocrisie est de ciment armé et forme une muraille sociale qui masque la démoralisation la plus profonde et le cynisme le plus flagrant. Les œuvres du Divin Marquis ont été publiées à Berlin et ailleurs, vendues et même vulgarisées sous le manteau ample de la mensongère pudeur. Elles ont été fréquemment commentées publiquement, dans le double but de satisfaire le goût public germanique, très éveillé sur les horreurs et la scatologie des écrits sadiques et de prétendre attribuer à notre nation licencieuse et pervertie des théories ignobles qui devaient trouver, au contraire, un si fertile terrain d'évolution dans l'esprit vicieux, ordurier, dépravé et putride des Boches coprophiles et stercoraires. Je pourrais signaler ici nombre de ces publications d'œuvres connues et inédites du Divin Marquis, faites à grand tirage par un certain docteur de Charlottembourg, dévoué aux maladies vénériennes et à la diffusion des études ayant trait à la science de la vie sexuelle humaine, car c'est ainsi qu'ils maquillent de titres scientifiques les livres de cochons dont ils se délectent.

Dans la lourde bibliothèque culturale de l'Allemagne contemporaine, les ouvrages où se développe la pensée sadique, où cette pensée domine et extravague sous forme doctorale, où elle revêt les apparences de certaines conditions biologiques voulues pour l'affirmation de domination mondiale, ces ouvrages pullulent. Ils contribuent à la Réal politik impériale.

Sans aller chercher plus loin, disons que le Manuel officiel des usages de guerre en campagne, le Kriegsbrauch imt Landkrieg n'est rien autre que le traité sommaire des munitions théoriques de sadisme nécessaires au soldat pour sa conduite sur le terrain ennemi.

Ce ne sont pas des myosotis, des vergiss-meinnichts qu'on y prodigue, mais bien les plus terribles fleurs du mal dont on conseille préparative ment l'emploi. Le grand état-major allemand ignore les palliatifs. La pensée démoniaque du sadisme le pousse à apprendre aux soldats l'art d'accommoder les restes de l'adversaire à la manière forte. « Arrachez ! Ne guérissez jamais ! Achevez ceux qui tombent ! Ne vous laissez pas enlianer par l'esprit miséricordieux ! Frappez encore ; frappez toujours ! »

La guerre assurément n'est pas une idylle, toutefois l'histoire nous enseigne qu'elle fut parfois tempérée, dans sa rigueur, par de tièdes courants d'humanité généreuse. L'Evangile boche est implacablement clos à la pitié, fanatique de meurtre à tout propos. Les ordres y sont répétés, multipliés, imposés de meurtrir, de saccager, d'incendier, de broyer, d'aviver les douleurs, de détruire à plaisir, de créer le cataclysme effroyable avec une violence de cyclone, de déblayer les voies d'accès de la conquête par la terrorisation la plus intense. C'est le Sadisme officiel d'empire, un sadisme d'Etat.

« Les créateurs sont durs, dit Nietzche ; le mal est la meilleure force de l'homme. » Ce sont des principes qui s'arc-boutent sur la force triomphante, mais dont la spéciosité apparaît bien vite aux vaincus. Vienne la défaite et les Boches les plus sadiques reconnaîtront la valeur du Lait de la bonté humaine comme médicament moral. Ces tigres sanguinaires auront alors une soif inextinguible de ce lait. Toute la nation des mégalomanes aux reins cassés dans une chute foudroyante des hauteurs de leurs folles ambitions, la nation des reîtres ivres apparaîtra désormais humble, soumise, rampante, obséquieuse et plate. Elle fera mine de se remettre en nourrice dans des décors d'églogues et ne parlera plus que de tendresse, de bonté, d'entr'aide, de fraternité, de ménagement et d'oubli. Qui sait, hélas ! si nous n'en serons pas imbécilement dupes de la nouvelle Bochie sentimentale ?

« Le Temps, vieillard sublime, honore et blanchit tout. »

OCTAVE UZANNE.



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 15 février 2022

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Nos prisonniers en Allemagne - Mercredi 14 juin 1916.



Mercredi 14 juin 1916 - Nos Prisonniers en Allemagne (*)

Tout récemment encore, nous avons eu de nouveaux témoignages des misères physiques, des défaillances d'inanition, des inhumaines pénitences et traitements infâmes auxquels seraient soumis nos généreux et infortunés enfants dans les geôles germaniques. Les faits exposés nous causent une commisération profonde ; ils dégagent une persistante obsession d'horreur. Comment ne pas songer, avec une pitié attendrie, aux nombreuses familles éplorées qui possèdent là-bas, dans ces impitoyables bagnes des pays rhénans, de la Prusse ou du Hanovre, des êtres adorés, de beaux garçons valeureux, au cœur fraternel, chaleureux et tendre, dont la vision leur devient désormais famélique et meurtrie.

Ces rapports douloureux faits, sous la foi du serment, par des grands blessés et civils rapatriés d'Allemagne, doivent être considérés non pas comme exceptionnels, mais peut-être seulement comme prédominants. S'il fallait généraliser de tels procédés et supposer que tous ceux qui ont eu la malechance de tomber aux mains des boches sont aussi tyranniquement malmenés, les camps d'emprisonnement ou gefangenenlagers de l'Empire ne seraient, à vrai dire, que des jardins des supplices cultivés avec un sadisme plus que chinois et une cruauté consciemment organisée. Hamlet ne dit-il pas qu'il y a de la méthode jusque dans la démence ? Or la folie allemande est de ne croire qu'à la force, d'abuser de la terreur et de ne persuader que par l'oppression, la crainte et les tourments. L'admirable Shakespeare semble avoir pressenti le Teuton lorsqu'il énonçait : « Il est bon d'avoir la force d'un géant, mais il est suprêmement maladroit et stupide de s'en servir toujours comme un géant ».

Indéniablement, nos vaillants soldats souffrent cruellement dans leur exil. Ils souffrent dans leur chair insuffisamment alimentée pour résister à la misère, au froid et aux travaux forcés. Ils souffrent surtout dans leurs affections et leurs délicatesses morales brutalisées. Ils ont l'affreux, le persistant cafard qui les faits le plus souvent dolents, prostrés, abattus. Toutefois, leur âme ingénue et combative conserve un ressort, un cran surprenants : Une émotion collective, l'arrivée d'un courrier de France, une attention sympathique, même fugitive ; d'un de leurs gardes, une chanson d'un camarade, une plaisanterie de chambrée et les voilà redressés, égayés, oublieux de leurs infortunes et de leurs maux, parfois même frondeurs et prêts à blaguer, à ironiser leurs geôliers décontenancés.

Avant de se former et d'émettre une approximative opinion sur la situation en général de nos affectionnés disparus chez les barbares, il apparaît, pour le moins, prudent de capter une à une les lueurs de vérités qui fulgurent avec plus ou moins d'éclat de durée et d'intensité dans les récits écrits de nos prisonniers libérés comme « sanitaires » et de réunir ces lumières collectivement pour en faire un faisceau de clartés susceptibles d'éclairer notre jugement. Nombreux sont déjà les amputés, les grands mutilés, les ambulanciers qui ont eu l'ivresse de réintégrer le sol de la mère-patrie. Parmi ceux-ci ayant végété dans l'obscurité froide des forts ou dans les baraquements humides des camps de captivité, ayant souffert mille avanies, mille morts sensibles, quelques-uns nous ont donné leur journal de misères et d'espoirs, la relation minutieuse de leur vie de captifs, en des séries de tableaux précis, détaillés, saisissants, émus, magnifiques, qui enseignent la modestie et même l'humilité aux plus virtuoses professionnels des lettres et aux vétérans assouplis à l'écriture artiste.

Ces rescapés des forteresses boches, des culs de basses fosses et des centres de détention de l'Allemagne vindicative et rigoureuse aux désarmés, ont, il nous semble, toutes les qualités requises pour nous documenter sur l'existence dans les baraquements et les casemates, sous la férule des Germains. Déjà, les écrits de nos prisonniers rapatriés et qui furent publiés dans des revues, sinon en volumes, constituent un apport important qui ne fera que croître jusqu'à la formation d'une véritable bibliothèque spéciale.

Je me suis, pour ma part, appliqué volontiers à la lecture de presque tous ces livres, ils ont passionné mon attention, nourri abondamment ma curiosité et souvent même débusqué mes préventions. J'y ai découvert une fois de plus, non sans surprise, que si, nous autres, les pantouflards de l'arrière, les garde-foyers, les vieux spectateurs d'actions et lecteurs de batailles, nous conservons toujours et plus que jamais une âpre et farouche partialité, un parti-pris aveugle et intransigeant de ne vouloir accepter que ce qui est nettement défavorable à un ennemi exécré, les jeunes combattants, au contraire, eux qui ont vécu dans la sanguinaire mêlée, qui ont embroché les piteux « kamerades, qui ont été chauffés par les marmites et injectés d'acier par les mitrailleuses du kaiser, ceux même qui furent encasematés, enserrés, pour ainsi dire ensevelis dans des donjons, citadelles et autres ouvrages de défense, de Bavière, de Silésie, de Saxe ou de Wurtemberg, qui y ont dépéri, affamés, dans la détresse et l'ombre accablante de l'expatriation, tous ceux-ci, dis-je, ont clairement acquis le droit d'être tolérants, le besoin sincère de l'indulgence ainsi que le goût loyal de l'impartialité.

En lisant Prisonniers de Guerre (septembre 1914, juillet 1915), d'Emile Zavie, appartenant au service de santé et dont les précieuses narrations virent le jour au Mercure de France ; en suivant le fantassin ambulancier Gaston Riou, dans son remarquable Journal d'un simple Soldat (guerre et captivité 1914- 15) ; en m'attardant enfin dans la très agréable compagnie de Charles Hennebois, grand blessé de pays toulousain, amputé à Metz et qui est l'auteur d'une saisissante autobiographie tenue à jour durant dix mois et publiée sous le titre : Aux Mains de l'Allemagne, j'ai pu aisément me convaincre, grâce à la supérieure conscience équitable de ces écrivains prisonniers, que les lumières et les ombres se jouent, s'opposent ou se combattent, ainsi que le bien, le mal et le pire, dans tous les camps d'emprisonnement germaniques et que la haine y est parfois inconnue.

Il existe des geôles bavaroises, saxonnes, hessoises, badoises et autres dans lesquelles on perçoit que les dirigeants n'ont pas toujours oublié leurs humanités. La rigueur des règlements y est tempérée et même adoucie par une certaine débonnaireté des chefs, des médecins majors et des gardes. Les sentinelles, sur le tard, trompant la surveillance des feldwebels, s'y voient volontiers occupées au rôle d'intermédiaires-mercantis par goût de lucre et instinct de négoce avec les détenus. Emile Zavie nous dévoile plaisamment tous ces « betits gommerces » qui se font dans les camps, soit à l'aube ou à la nuit. Il nous dit également avec quel je m'enfichisme opiniâtre et drolatique les Français savent se dérober à la discipline des camps, comment ils se défilent devant les corvées et parviennent à n'en faire qu'à leur tête, tout en se payant celle des ober-leutnants qui les prétendent réduire et molester. Les her-offiziers obtiennent davantage d'exclusive soumission des Russes, dociles par habitude et atavisme, et aussi des soldats britanniques, que les Boches s'évertuent par plaisir à brimer énergiquement. A lire toutes ces pages, il apparaîtrait que le prisonnier français, le principal ennemi, soit encore le plus favorisé et le plus sympathique aux féroces gardes-chiourmes des bagnes de guerre. Ils doivent cette très relative mansuétude à leur allure légère, à leur gaieté naturelle et insouciante, à leur dédain des menaces et des punitions injustifiées, et surtout à leurs qualités ingénieusement laborieuses et aux multiples talents industrieux dont ils fournissent tant de preuves comme professionnels sculpteurs, caricaturistes, fabricants d'instruments de musique, organisateurs de concerts improvisés, ciseleurs sur métaux et matières diverses chapardées partout. Beaucoup doivent à leurs travaux et petits métiers et à la vente des bibelots fabriqués les moyens d'augmenter leur ordinaire. C'est parmi les officiers boches du camp qu'ils recrutent souvent leurs meilleurs clients.

Gaston Riou, qui fut interné comme sanitater au fort Orff, près d'Ingolstadt, en Bavière, nous offre une surprise de premier plan en nous présentant dans le vieux commandant de sa forteresse, un être d'exceptionnelle bonté, de haute justice, dépourvu de haine, sensible aux captifs, sorte de philosophe généreux et Don Quichotte égaré au pays des fauves. Sa silhouette se détache lumineuse et pure sur les sombres misères, lâchetés et tristesses qui forment le fond normal des jours de réclusion, hantés par le cafard et l'angoisse des hypothétiques repas à l'eau de vaisselle. Il est juste de dire que le bon vieil ange du fort Orff ne tarda guère à être rappelé à la vie civile. Il est rarement permis de se montrer enclin à l'amour du prochain, à la bienfaisance, à la sensibilité dans la nation du farouche kaiser. L'Onter arma caritas n'est pas recommandé vis-à-vis des soldats prisonniers. Un supérieur humanitaire est-il signalé : vite qu'on lui fende l'oreille et qu'il aille exercer ailleurs loin des rigueurs du militarisme.

Cette question de nos chers disparus outre-Rhin intéresse trop de lecteurs pour que je l'étrangle dans la limite de ce seul article. Je serai certainement tenté d'y revenir bientôt, à cette fin d'enseigner quelque peu la vie des camps et d'exprimer l'état moral, la psychologie moyenne de ceux qui, souvent, depuis si longtemps, y luttent contre toutes les puissances mauvaises et parviennent à conserver leur foi, leurs espoirs et ces feux follets de l'esprit français qui persistent à briller même au fond des plus noires casemates.

OCTAVE UZANNE.



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. Préjugés à vaincre - Mardi 9 mai 1916.




Mardi 9 mai 1916 - Préjugés à vaincre (*)

Nos territoires envahis ne sont pas encore purgés de la vermine boche qui les souille, les empoisonne et les outrage. Nous sentons, cependant, déjà monter en nous, au cours de ces heures de printemps, une ivresse annonciatrice de succès prochains.

Il ne peut y avoir désillusion lorsque la foi de tout un peuple lui crée une certitude et lui donne la miraculeuse témérité d'hypothéquer la Victoire. Qu'importe une doctrine d'apparence mystérieuse et abstraite si l'heureux couronnement et la réalisation de ses croyances justifient amplement le paradoxe superficiel de ses dogmes !

Rien ne peut désormais nous empêcher de pavoiser nos glorieux horizons. Une jeune lumière d'aurore, un renaissant soleil d'Austerlitz les éclaire et consacre l'apothéose de nos héroïques enfants de Verdun. Nous fermons les yeux pour mieux voir, en nous, s'ériger la beauté réconfortante de la France de demain. Nos âmes ne cessent de sonner des notes de triomphale justice dans les clairons d'airain magnifiés par le Jupiter-Tonnant du Parnasse romantique.

Admirons donc la prévoyante sagesse qui, déjà, nous appelle à la préparation de l'autre guerre, à l'organisation de cette lutte économique ardente et forcenée qui, dès que la paix réparatrice, comme une délicate infirmière, viendra s'asseoir à notre chevet de convalescence, surgira pour la maîtrise des intérêts vitaux. La coalition antigermanique doit être poursuivie et maintenue. L'Allemagne, c'est l'hydre fabuleuse, mythique, renaissante de ses pertes fécondes et dont toutes les têtes odieuses nécessitent d'être atteintes et abattues. Le militarisme prussien est une de ces têtes. Ce n'est peut-être point la plus perfide, bien que la plus grimaçante. Les autres se dressent moins altières et provocantes, mais plus obliques, plus louches, plus insinuantes ; têtes de furets, de blaireaux, de fouines promptes à se tapir dans les terriers et à boire, à pomper sans bruit, l'essence vitale de leurs victimes. Ce sont celles-ci les plus difficiles à frapper, les moins apparentes, car elles se métamorphosent bienveillantes, dans la lumière, et ne se montrent abjectes et criminelles que dans la pénombre, ou la nuit.

Les alliés préparent des armes spéciales pour l'entrée en chasse contre ce monstre polycéphale, aussitôt que sera tombé le chef capital, la sommité casquée et couronnée portant le cimier de l'impérialisme guerrier. Quelles seront pour nous Français nos moyens de combat ? De quel matériel humain disposerons-nous, lors de la paix plâtrée, du Pax in bello ? Nos valeurs commerciales, financières, ouvrières, énergétiques, procréatrices, industrielles seront, à n'en point douter, considérablement diminuées. Les éléments de reconstitution, la main-d'œuvre de relèvement fera défaut un peu partout.

Les problèmes à résoudre sont multiples et complexes. De bons esprits déjà s'appliquent à les aborder, à les dénombrer, évaluer et classer. L'heure viendra de les solutionner, selon un mot cher à nos parlementaires, qui aiment à s'évader des vieux lexiques classiques.

Ce qui nous intéresse plus spécialement, c'est précisément notre état psychologique, dont il est peu question dans les réformes qui sont envisagées aux cours des conférences et Congrès de l'Entente. La mentalité française doit être néanmoins absolument modifiée et chambardée, si l'on veut songer sérieusement à une solide et persistante Revanche économique. La routine et les préjugés nous tiennent en tutelle étroite et mettent stupidement l'embargo sur toute initiative devant profiter à l'intérêt commun. Une grande et féconde Révolution dans nos Idées doit préluder à toute tentative de relèvement industriel et commercial. Un renversement des valeurs sociales s'impose, qu'il faut indiquer.

Un jeune écrivain de grande clairvoyance, de vision réaliste et qui se montre peu soucieux de vaine rhétorique, M. Pierre Hamp, dans un écrit récent : La Victoire de le France sur les Français, nous apporte de judicieuses remarques sur notre peuple obstiné à croire qu'en toutes choses, il suffit de penser noblement.

« Notre des nation, professe-t-il, vouée au culte des écrivains, des artistes, prend trop de goût à la figuration de la vie. Irréaliste, elle perd la force matérielle nécessaire pour distribuer dans le monde son influence. L'intellectualisme civilisateur n'est pas l'agent dominant de la civilisation d'un peuple. L'explication du droit n'en donne pas l'exercice. Qu'est pratiquement le droit sans la puissance de le maintenir ? Il est une beauté spirituelle. »

M. Pierre Hamp nous montre la richesse garante du droit, le travail qui la produit, justicier et civilisateur. Il estime avec toute raison que l'éloge mondial d'un moteur pour aéroplane, inventé par un Français, fabriqué en France, a pour le moins, autant d'action pour la renommée de notre pays qu'un de nos livres traduits. Il pense également que nos autos de marque nationale qui parcourent les routes étrangères n'ont pas moins d'importance que les ouvrages exposés aux vitrines des librairies de Rome, de Berlin, de Copenhague ou de Pétrograd. Enfin, il ajoute :

« Notre esprit garde toujours la trace du préjugé aristocratique que travailler n'est point noble. Le rentier et l'artiste (il aurait pu ajouter l'avocat) sont les types adoptés par notre sympathie nationale. On raille un homme en l'appelant fabricant de chaussettes. Cependant, un chaussetier qui crée des modèles capables de concurrencer en Amérique du Sud la bonneterie de Saxe, agit plus pour l'honneur et le profit de la France qu'un rentier sordide, bien établi dans l'avarice et qui a soin de ne pas risquer ses fonds dans l'industrie de son pays.

« Le préjugé des mains blanches, fait que la classe la plus honorée de la nation est la moins productive. Dans le respect populaire, le travailleur des durs métiers est au plus bas, l'employé en haut. Dans la considération bourgeoise, l'industriel, le fabricant sont derniers, l'écrivain premier. »

Ces vérités semblent si indiscutables, qu'on s'étonne de ne point avoir à les considérer comme des truismes et de devoir honorer M. Pierre Hamp pour nous les signaler, les ayant découvertes. Quelle étrange intellectualité que la nôtre si éloignée des réalités sensibles et cependant si compréhensible, si originale, si souple, souvent même si indépendante surtout chez l'individu. Toutefois notre esprit est discipliné collectivement aux préjugés les plus sots, aux visions sociales les plus mesquines, aux routines les plus pitoyables. Comment ne se tromperait-on pas à l'étranger, dans l'analyse de notre caractèrè si déconcertant ? Ne sommes-nous pas à la fois novateurs et misonéistes, conservateurs méticuleux et révolutionnaires impétueux, toujours pour un idéal illusoire. Epris de libéralisme et faussement démocrates ; dillettantes du pacifisme mais aussi de tempérament si guerrier. Nous avons proclamé les Droits de l'homme, sans nous libérer de nos pires tyrans qui sont nos habitudes médiocratiques, nos formules intangibles, notre bureaucratie tracassière et nos préjugés sociaux contraires au bon sens et à toutes les lois et aux enseignements de la vie pratique. Nous avons comme le byzantinisme moral et politique, l'excès des spéculations intellectuelles. La guerre heureusement, vient à temps pour nous préserver de la décadence finale. Quand une époque grandit, tout doit grandir avec elle, aussi bien nos espoirs que la conscience de nous-mêmes et la volonté déterminée de vaincre nos préjugés. Je m'appliquerai volontiers à les déterminer ici, peu à peu, afin que mes lecteurs les puissent loyalement admettre et reconnaître, juger de leur nocivité et propager autour d'eux ,la nécessité urgente de les combattre à mort. Lors de l'entrée en campagne des forces économiques, nous devons être affranchis d'idées fausses et remettre toutes les valeurs sociales à la place qui leur sont dues par la logique et la puissance qu'elles apportent à la défense de nos intérêts primordiaux.

Nos ingénieurs, nos maîtres de forges, nos financiers, chimistes, négociants et grands industriels doivent figurer en meilleure place dans notre, élite. Tous travaillent plus éloquemment qu'un romancier d'Académie ou un inutile peintre d'Institut à l'illustration de la France. La préoccupation de l'argent n'est souvent pas moindre chez l'artiste que chez le marchand. Il y a un masque d'hypocrisie qu'il est bon de retirer aux mercantis de l'art et des lettres, qui fourmillent. Ceux-ci ont l'âme infiniment plus boutiquière que celle des trafiquants, courtiers et étalagistes qui font ouvertement profession l'échange sans s'auréoler d'idéalisme de camelote ou d'esthétisme de contrebande.

Puissent les meilleurs combattants reconnus de notre prospérité nationale revenir conme il convient, sur le front de défense des grandes luttes économiques prochaines.
Il le faut !

Octave UZANNE.



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

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