lundi 21 avril 2014

Pierre Louÿs écrit à son frère Georges et cite Octave Uzanne [février 1895] "[...] Et puis ... et puis ... surtout il ne faut pas être Octave Uzanne [...]"



Pierre Louÿs (1870-1925)
gravure sur bois par Félix Vallotton (1898)
pour le Livre des Masques vol. II
de Remy de Gourmont
Lundi gras 25 février 1895, Pierre Louÿs (25 ans) est à Séville. Il écrit à son frère Georges Louis (*) pour lui raconter ce qu'il fait, ses soucis d'argent, ce qu'il écrit, ses projets littéraires. Voici ce qu'il écrit à propos des Chansons de Bilitis qui avaient paru l'année précédente et pour lesquelles il écrit 40 pièces nouvelles :

"[...] Pendant ma semaine de sécheresse, je me suis enfermé dans ma chambre et j'ai travaillé (à des heures raisonnables). J'ai renoncé à pousser Bilitis jusqu'à la 300e chanson, comme j'en avais eu l'intention ; mais ce n'est pas sans regret, parce que j'avais encore bien des choses à dire, et c'est un travail si amusant ! Néanmoins je persiste à croire qu'en me bornant à 40 pièces nouvelles, le livre ne pourra qu'y gagner. J'en ai déjà fait 22. Les autres suivront. Dès ma rentrée à Paris, je m'occuperai de donner ce nouveau texte à Charpentier s'il en veut. L'édition sera moins jolie, mais ... je m'y résignerai contre un bon traité qui me mettrait à l'abri de mes ennuis présents. Voilà cinq ans que je travaille pour mon simple plaisir ; je voudrais continuer toujours, mais si je puis arriver, sans concessions, à gagner ma vie par le même moyen, je ne perdrai que la joie des beaux papiers et des Caractères Didot. C'est peu de chose. Et puis cela reviendra plus tard. Et puis ... et puis ... surtout il ne faut pas être Octave Uzanne ; le papier à chandelle a son bon côté. [...]"


Pierre Louÿs photographié vers 1898
"Et puis ... et puis ... surtout il ne faut pas être Octave Uzanne" écrit Pierre Louÿs. Quels sous-entendus se cachent derrière cette simple pique ? Octave Uzanne comme le précise la note qui accompagne l'édition des Mille lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louis, 1890-1917, Fayard, 2002, p. 150 : "Octave Uzanne, écrivain et critique, célèbre pour sa passion de la bibliophilie et des livres imprimés sur papier de luxe." Jean-Paul Goujon, l'éditeur de ces lettres, n'échappe pas à la multitude qui n'a fait que répéter l'erreur sur la date de naissance d'Octave Uzanne (1852 pour 1851).
Pierre Louÿs et Octave Uzanne s'appréciaient-ils ? On peut en douter d'après cette petite estocade épistolaire. On sait cependant, comme nous l'avons déjà présenté dans les pages de ce blog, que Pierre Loüys et Octave Uzanne furent tous les deux membres de la Comission pour la Réforme du Mariage mise en place par Henri Coulon dès 1905 et qui œuvra jusqu'en 1908.
Si Octave Uzanne, célibataire endurci volontaire, écrivait le 26 décembre 1905 : "La seule réforme logique [concernant le mariage] dont il puisse être question est celle de la séparation définitive « de la morale et de l'Etat »."


Bertrand Hugonnard-Roche
(texte indiqué par Xavier Pollet)


* Georges Louis (1847-1917) était son demi-frère, son aîné de 23 ans. Diplomate en Égypte en qualité de délégué de la France à la Commission de la Dette Égyptienne (1893-1903), puis ambassadeur de France en Russie (1909-1913), fils né d'une première union de leur père, Pierre Philippe Louis. D'après diverses sources, Georges Louis serait peut-être en réalité le père de Pierre Louÿs et non son frère. Ils échangeront une correspondance quasi quotidienne jusqu'à la mort de Georges. 

dimanche 20 avril 2014

Refondation du site marcel-schwob.org (avril 2014)



Suite à des difficultés techniques avec le site de la société Marcel Schwob, fondé en 2004, la création d’un nouveau site a été décidée et confiée à Bruno Fabre.

Le nouveau site Marcel Schwob a été mis en ligne à la mi-avril 2014. Il se veut plus clair, plus riche, plus scientifique, avec de nouvelles rubriques qui permettront d’offrir, à terme, une meilleure connaissance de l’écrivain et de son actualité.

16 avril 2014

jeudi 17 avril 2014

Octave Uzanne détourne hardiment la devise du chancelier de la cour de Bourgogne Nicolas Rolin pour son épouse Guigone de Salins (XVe siècle) et en fait sa marque typographique. Petite balade uzannesque aux hospices de Beaune (15 avril 2014).



Carrelage vernissé au chiffre et à la devise SEULE *
pour Nicolas Rolin et Guigone de Salins
(carrelage refait vers 1875 à l'identique du carrelage du XVe siècle par
l'architecte Maurice Ouradou)
Hôtel Dieu de Beaune


Il arrive parfois qu'une simple visite familiale dans un lieu chargé d'histoire se transforme en une petite révélation, insignifiante à la plupart des hommes, importante pour celui qui la vit.
C'est ainsi que ce mardi 15 avril 2014 je visitai la petite ville de Beaune ornée de ses incontournables hospices et si célèbre pour ses vins de Bourgogne. Une fois entré dans la cour et les toitures vernissées ou d'ardoise admirées, on pénètre dans la salle des pôvres, la plus grande salle du lieu qui marque les esprits par ses cinquante mètres de longueur et les lits alignés de chaque côté avec leurs boiseries massives, leurs tentures rouge et la chapelle qui se trouve tout au bout. L'Hôtel Dieu de Beaune a été construit sur ordre et grâce aux deniers du chancelier de la cour de Bourgogne Nicolas Rolin (1376-1462) et de son épouse Guigone de Salins (1403-1470) dans le but de soulager les pauvres de leur misère.


Les toitures typiques de l'Hôtel Dieu de Beaune
en tuiles de couleurs et vernissées.
Les travaux de construction commencent en 1443 et le premier malade y est accueilli en 1452. De cette salle des pôvres il ne reste aujourd'hui du XVe siècle que la magnifique charpente en carène de bateau (berceau brisé) et les murs, tout le décor principal (lits, mobilier, sol) a été reconstitué à partir de 1872 par l'architecte Maurice Ouradou (gendre et disciple de Viollet-le-Duc) à partir d'éléments d'archives et notamment à partir d'un précieux inventaire de 1501. Maurice Ouradou faire refaire, à partir de carreaux de l'époque, un carrelage vernissé décoré des initiales N et G entrelacées portant en cercle autour la devise "Seule" suivie d'une étoile qui signifie Nicolas (Rolin) uni à Guigone (de Salins) qui est sa seule étoile. Belle devise amoureuse. Cette devise et ses initiales se retrouve un peu partout dans l'Hôtel Dieu, outre sur les carreaux de sol, sur les peintures décoratives et les textiles conservés. Les feuilles de chêne que l'on voit également sur les carrelages sont l'emblème de Nicolas Rolin qui signifie la solidité, la robustesse, la longévité. L'histoire n'a pas fait mentir la symbolique puisque Nicolas Rolin meurt âgé de 85 ans, ce qui est exceptionnel au XVe siècle.

C'est en foulant du pied ce carrelage dans la chapelle située dans le prolongement de la grande salle des pauvres que mon regard s'arrêta un temps sur le décor dudit carrelage. Je connaissais ce décor. J'avais déjà vu ces motifs, ces initiales, ou quelque chose d'approchant. C'était une évidence, ma mémoire ressortait de ses archives un décor similaire. Et ce décor avait été utilisé par Octave Uzanne ! Le blog Octave Uzanne en avait d'ailleurs la reproduction sur la page d'accueil (colonne de droite). Je vérifiai immédiatement avec mon iPhone que je ne trompais pas. C'était bien cela, Octave Uzanne avait fait faire (ou avait fait lui-même) une reproduction modifiée du motif décoratif du carrelage des hospices de Beaune !


Marque d'Octave Uzanne
publiée dans la Revue Encyclopédique (1896)

La devise SEULE est changée en SEUL
Les initiales N et G sont changées en O et U
Le décor tient sur un seul carreau tandis que les carreaux du XVe siècle
ont un décor divisé sur quatre carreaux


On trouve dans la Revue Encyclopédique (n°133 - tome VI - 1896) une reproduction ainsi décrite : Marque typographique d'Octave Uzanne. D'après un carrelage du XVe siècle. Cette marque carrée mesure 39 x 39 mm. Elle porte au centre les initiales O U (pour Octave Uzanne) avec des feuillages de chêne qui les traverse, le tout encerclé de la devise SEUL suivi d'une étoile, avec des feuilles de chêne en écoinçons. On voit très nettement qu'Octave Uzanne a modifié (par effacements) les lettres N et G pour en faire les lettres O et U. Par ailleurs le mot SEULE a été transforné en SEUL par effacement de la dernière lettre. Tous les autres décors sont identiques au carrelage vernissé qu'on peut voir à Beaune.

Que conclure de tout ceci ?

Octave Uzanne a détourné le décor du carrelage des hospices de Beaune pour créer sa propre marque typographique personnalisée. La marque d'Uzanne a été publiée pour la première fois en 1896 (sauf nouvelle découverte qui viendrait indiquer une date antérieure). Cela implique donc qu'il a eu connaissance de ce carrelage dans les mois ou les années qui précèdent. La restauration de l'Hôtel Dieu de Beaune par Maurice Ouradou s'est achevée en 1878. Octave Uzanne a obligatoirement vu le décor de ce carrelage entre 1878 et 1896. A-t-il vu ce décor reproduit dans une revue d'art et d'architecture ? A-t-il visité les hospices entre ces deux dates ? Nous ne savons pas. Ce qui est certain c'est qu'il a jugé opportun et agréable pour lui de détourner de son sens une devise qui signifiait l'amour entre deux êtres pour en faire la devise sans équivoque d'un célibataire endurci : SEUL. L'historiette ne manque pas de piment. Et cette petite découverte m'a valut un beau moment d'émotion.

Bien plus tard, en 1910 (Octave Uzanne est âgé de 59 ans), il visite (à nouveau ou pour la première fois comme le laisserait supposer le détail des lettres) les hospices de Beaune : J’ai visité minutieusement l’hospice et le musée du dit hospice où se trouve le triptyque du jugement dernier du primitif flamand Van der Weyden, écrit-il, – c’est une fort belle chose – l’hospice est très flamand en son ensemble – l’église notre dame est bien caractéristique, c’est une cathédrale admirable d’assises et de style – Beaune m’a charmé, c’est la Bruges de la Bourgogne. J’y ai marché 3 heures (lettre à son frère Joseph datée du jeudi 21 avril 1910). J'ai, 104 ans plus tard, fait la même visite que lui ou à quelque chose près.

Je vous livre ci-dessous les quelques passages de la correspondance entre lui et son frère Joseph se rapportant à sa visite à Beaune en 1910 (Archives de l'Yonne, fonds Y. Christ, Auxerre). A noter que la compagne de Joseph Uzanne à l'époque, Marie Adenot (la veuve Millon qui deviendra son épouse en 1916), était d'origine Beaunoise, ce qui explique la demande d'Octave Uzanne concernant "la meilleure auberge de Beaune".


Bertrand Hugonnard-Roche


Extraits de correspondance entre les frères Uzanne (Octave à Joseph) :

Mardi 5 avril 1910, Hôtel Beau-Rivage, Saint-Raphaël (Var).

"[...] tous mes travaux, je ne crois pas que je puisse aller au Cannet. Je ferai un petit séjour de 3 à 4 jours à Marseille, puis une soirée à Lyon, un déjeuner à Beaune (où ? prière de demander à Mme M. de me dire la bonne auberge), un jour à Dijon et, si le temps n’était pas aussi froid, une visite à la tombe de notre chère mère à Auxerre où je coucherais le samedi 23. Ce serait le dimanche 24, peut-être pourrais-tu venir alors coucher samedi à Auxerre pour t’associer à moi dans ce pèlerinage. [...]"

Dimanche 10 avril 1910, Hôtel Beau-Rivage, Saint-Raphaël (Var).

"[...] – n’oublie pas de demander à Mme Million la meilleure auberge de Beaune pour repas et propreté de chambre si j’y dois coucher."

Mercredi 20 avril 1910, Lyon.

" [...] L’encombrement des grands rapides « Marseille – Paris » me fait décider ceci : je partirai de Lyon, jeudi matin à 9 h 39 pour être à 7 h 07 à Dijon – c’est un bon express moyen avec M. R pour y déjeuner – ça me permettra de me reposer à Lyon et de ne pas partir à 7 h pour Beaune par médiocre omnibus fatigant. Je rentrerai vendredi à Dijon – le samedi matin, je quitterai Dijon à 8 h 45 pour être (en omnibus) à 9 h 44 à Beaune – J’y déjeunerai, visiterai l’hospice etc. J’en repartirai à 1 h 18, serai à Dijon à 2 h 15 (mes bagages y étant en consigne) et je reprendrai à 2 h 45 le rapide de Modane – Paris qui me conduira à Laroche à 4 h 38 – à 5 h 43 je filerai de Laroche sur Auxerre où je serai pour dîner à 6 h 17. Je t’attendrai donc seulement à Auxerre, ce sera plus confortable, nous ne prendrons pas froid à nous attendre à Laroche et si par hasard il faisait un temps affreux, glacial, rendant dangereux ma pointe sur Auxerre, je continuerais sur Paris où j’arriverais à 6 h 30 – ayant dîné et à temps pour aller coucher à St Cloud. Tu avoueras que c’est sage et prudent. Si le temps est beau ou tiède tu viendras à Auxerre certain de m’y trouver – d’ailleurs tu m’écriras – si je trouvais à Dijon une auto obligeante, j’irais à Beaune en auto et en reviendrais – ce n’est rien 37 à 38 kilomètres entre les 2 villes. [...]"

Il passe donc la journée complète du jeudi 21 avril 1910 à Beaune.

Voici le récit qu'il en fait à son frère le jour même :

Jeudi 21 avril 1910, Hôtel de France, P. Mesmer, en face de la gare PLM, Beaune (Côte d'Or).

[...] J’ai bien dîné hier soir à Lyon avec Sallès et Jeanin et suis parti ce matin par l’express de 9 h 39 d’où je descendis à Chagny pour prendre, après déjeuner au buffet, l’omnibus qui me mit à Beaune à 1 h 18. J’ai visité minutieusement l’hospice et le musée du dit hospice où se trouve le triptyque du jugement dernier du primitif flamand Van der Weyden – c’est une fort belle chose – l’hospice est très flamand en son ensemble – l’église notre dame est bien caractéristique, c’est une cathédrale admirable d’assises et de style – Beaune m’a charmé, c’est la Bruges de la Bourgogne. J’y ai marché 3 heures, je vais reprendre le train de 4 h 24 qui me conduira à Dijon à 5 h – j’y dînerai à la Cloche et y passerai la journée de demain. [...]

A cause d'un temps incertain, nuageux, avec des sautes de froid dangereux. En raison de la difficulté des trains pour rentrer avec ses colis de Auxerre à Paris, du jour des élections dimanche et du désir bien compréhensible qu'il a de regagner St Cloud après 5 mois d’absence, il préfère remettre à un autre dimanche, celui qui suivra les ballotages probablement sa visite à leur tombe chère (leur maman est inhumée dans le cimetière Saint-Amâtre d'Auxerre).

Pour plus de renseignements sur l'historique de l'Hôtel Dieu de Beaune, consultez le site.



Chapelle située dans le prolongement de la salle des pôvres,
son autel et son carrelage vernissé décoré.
Hôtel Dieu de Beaune

samedi 12 avril 2014

Portrait d'Octave Uzanne par Evert Van Muyden (vers 1890) exposé au Salon du Livre de Collection au Grand Palais à Paris, du 11 au 13 avril 2014.



Portrait de l'écrivain Octave Uzanne (1851-1931)
fondateur en 1889 de la Société des bibliophiles contemporains.

Encre et lavis de Evert Van Muyden

Collection Christian Galantaris.

Exposé au Salon du Livre de Collection au Grand Palais à Paris,
du 11 au 13 avril 2014.


NDLR : Comme je ne doute pas un instant que la volonté du bibliophile et bibliographe Christian Galantaris soit de voir ce portrait diffusé au plus grand nombre dans l'intérêt des amateurs qui auront ainsi la possibilité d'admirer ce joli dessin hors les murs du Grand Palais, j'ai pris la liberté d'en faire un cliché, malgré l'inclinaison du support qui en empêchait d'en faire une belle photographie (reflet lumineux artefact à droite de la main posée d'Octave Uzanne).


Bertrand Hugonnard-Roche



Détail du tableau ci-dessus

jeudi 3 avril 2014

Octave Uzanne et la chanteuse de cabaret Emma Valladon dite Thérésa : sévère critique funèbre (25 mai 1913 - Dépêche de Toulouse)



Octave Uzanne moraliste et père la pudeur, encore une fois ! A 62 ans il dresse ici un portrait peu flatteur de la chanteuse de cabaret Thérésa, de son véritable patronyme Valladon. Emma Valladon fut une des premières vedettes du music-hall au sens où l'on en a fit alors un véritable produit marketing. Jules Barbey d'Aurevilly fit l'éloge de son talent, Uzanne ne fut pas de cet avis. Gageons que ce dernier vit pourtant plus d'une fois cette artiste qu'il définit comme vulgaire et sans intelligence lors de ses virées de jeune homme dans les années 1872-1874. Uzanne le libertin de 1872 n'apprécie plus la chanteuse vicieuse lorsqu'il fait sa critique funèbre quelques 40 ans plus tard ! Nous aurons certainement l'occasion de revenir sur cette Thérésa pour laquelle Uzanne ne mâche pas ses mots et profite de l'occasion pour dénoncer les mœurs dévoyées de son époque. Voici l'article qu'il consacre à Thérésa publié ici pour la première fois depuis plus d'un siècle, alors publié dans la Dépêche de Toulouse du dimanche 25 mai 1913.


NOTRE ÉPOQUE
____

LE BEUGLANT

[Emma Valladon dite Thérésa (1837-1913), chanteuse de cabaret] (*)


Une chanteuse légère et vulgaire, qui donna de la gueule avec autant de force que de souplesse et de sentiment, vers la fin du Second Empire et qui reçut les hommages de la Cour et de la Ville, vient de disparaître, chargée d'années - Son souvenir persiste. Ce fut à qui, dans la presse parisienne évoqua avec plus de subtilité et de documents l'image de cette grosse mère, qui apparut sur les scènes des cafés-concerts, telle une virago à voix mâle et souvent canaille pour détailler les couplets de la Femme à Barbe, de la Gardeuse d'Ours ou de Rien n'est sacré pour un Sapeur.
C'est bien là un trait de notre caractère français de pouvoir nous enthousiasmer sans fin pour des figures théâtrales de troisième ordre, dont s'égayèrent ou s'émurent nos prédécesseurs, sinon les jeunes que nous étions encore hier, et de laisser partir parfois sans éloges ni attention des hommes de haute valeur littéraire, artistique ou scientifique, dont le souci fut sans cesse d'être modestes ou silencieux et qui ne consentirent jamais à monter sur les tréteaux de la publicité à grosse caisse, qui seuls consacrent aux yeux de la foule.
Cette Thérésa (**) qui vient, par son décès, de défrayer une dernière fois la chronique boulevardière, ne fut, à vrai dire, qu'une souveraine du beuglant. Elle contribua puissamment, par quelques qualités de diction supérieure et quelquefois d'émotion sincère de grosse dondon charitable, à implanter dans nos music-halls, créés il n'y a guère plus de soixante-cinq ans, le genre "rogôme", fort en gueule, homasse, que consacrèrent tour à tour dans nos Eldorados et Alcazars d'hiver et d'été, tant de puissantes commères aux appas débordants, dont il n'importe guère de rappeler la série des noms, bien que l'une d'elles ait été honorée d'un sourire de Renan, qui se complut à entendre détailler : J'casse des noisettes en m'asseyant d'sus.
Cette bonne nounou lourdaude, courte, sympathique à la façon d'une drôlatique poissarde que fut Thérésa, contribua, sans nul doute, infiniment plus qu'on ne le croit, à encanailler le Café-Concert en y apportant un numéro d'ordre spécial, celui de maritorne à appas excessifs et au débit gras, roucoulant et gueulant. Les genres admis naguère dans nos music-halls n'étaient certes, pensons-nous, guère recommandables lorsque Thérésa y fit son apparition, triomphale avant 1865 ; mais, cependant, les fournisseurs de chansons étaient encore dans la note bienséante. Darcier, Nadaud et les derniers amis des flonflons traditionnels du Caveau y avaient accès. Ce fut par Thérésa et surtout par ses maladroites imitatrices, que nous arrivâmes à cet affreux Beuglant, tout dévoué aux gros effets crapuleux, aux scies de refrains chahutatoires, aux créations du genre pochard et gommeuse, aux saltations épileptiques dont nous avons vu se développer successivement les modes, et aussi pour dégringoler les expressions chaque jour plus basses vers la scatologie, l'érotisme et l'exhibition femelle plus écœurante.
La brave et massive fermière qu'était devenue, depuis douze ou quinze années, Thérésa, charitable à tous les déshérités, dans la campagne de Sarthe, où elle s'était retirée, eut-elle conscience du fléau qu'elle avait déchaîné dans nos boîtes à musiques profanes ? Cela est peu probable. Son esprit ne se haussait guère à de semblables examens, et observations des évolutions de nos mœurs. Elle s'était évadée vers la soixantaine de toutes les pourritures des coulisses auxquelles elle avait largement contribué. Ses instincts de vieille poularde grasse s'épanouissaient au milieu de son poulailler rustique, où elle distribuait le bon grain aux plus maigres de la basse cour. Rien ne troublait désormais la sérénité de sa vie. Cette muse du Beuglant ne se retournait point volontiers vers ses origines. Le carton peint des décors lui faisait horreur. Elle n'imaginait guère à quelles turpitudes les grosses mères qui s'autorisaient du genre Thérésa en était arrivées, après le déclin de la censure et le règne de l'absolue licence.
Aujourd'hui, le Beuglant bat son plein de marée ordurière avec ses pitres de la soulographie, ses déshabillés galants, ses chansons ineptes militaires dans le goût de Polin, ses valses lentes et chaloupées, ses canailleries d'apaches et de gigolettes, et ses cocasseries immondes de femmes aux chairs cascadeuses qui y viennent débiter des inepties obscènes où elles se vautrent, stupides et frétillantes comme des truies dans un trou à purin. - Ce sont les dernières expressions du genre Thérésa.
A tant de maux divers qu'on nous révèle chaque matin dans les leading articles de cette presse qui après avoir démoralisé ses lecteurs prétend prescrire également des remèdes aux déchéances françaises qu'elle signale, il n'est pas déraisonnable d'ajouter les méfaits répugnants des Beuglants. Le "caf-conc", comme on désigne en argot le café-concert, offre les plus pitoyables enseignements aux classes bourgeoises et populaires qui y vont prendre quelque délassement et rigolade. Ce bon public n'exige assurément pas des cochonneries. Il prend ce qu'on lui donne, soit des mains du mastroquet soit de celles des entrepreneurs de boutiques à plaisir. Si on lui sert du raide, il le constate sans protester, mais il accepterait aussi bien du doux, du sain et de l'honnête. Ses goûts ne sont pas excessifs ni pervers. Il veut se distraire et il ne lui déplairait pas que ce fut proprement. Il est donc permis de se demander par quelle sorte de sadisme, les directeurs de bouis-bouis et beuglants de toute catégorie ne s'efforcent qu'à l'épicé obscène et ne cherchent à émouvoir les spectateurs que dans leurs instincts les moins nobles. Quelle peut bien être l'origine de ce vent empesté qui souffle partout chaque jour avec plus d'impétuosité et de puanteur. On ne saurait le dire.
Depuis l'abolition de la censure, il n'est plus de digue qui le puisse arrêter. La dépravation grandit de façon effroyable. On ne tait, on ne cache plus rien ; la nudité est partout et les refrains en français bravent l'honnêteté. J'avoue que sans y apporter le moindre bégueulisme, je suis gêné, attristé profondément parfois de voir des étrangers juger la France et les mœurs françaises d'après les infâmes productions débitées dans les beuglants. Ils ne peuvent concevoir, ces Anglais ou ces Allemands, ces Helvètes ou ces Scandinaves qui savent la nécessité des façades d'hypocrisie qui constituent la bonne physionomie morale des nations, comment nous permettons le champ d'épandage de telles immondices.
Ce n'est plus la grivoiserie de nos pères, les spirituelles équivoques, les sous-entendus polissons, les drôleries à double sens. L'esprit de nos pères n'a plus rien à voir dans les cyniques couplets qui se débitent aujourd'hui sur les rythmes d'une musique encore légère, plaisante, entraînante et saccadée qui est la seule coquetterie des horreurs qu'elle canalise au-delà de la scène et qui, hélas ! ont bientôt leurs échos obstinés dans les ateliers d'hommes et de femmes, et aussi dans les milieux mondains et même dans les préaux des écoles.
Il faut voir ce que sont les music-halls à l'étranger et les comparer à nos beuglants de tolérance, pour sentir la honte de ces mauvais lieux que nous fréquentons tous avec trop d'indulgence et d'inconscience. Il convient de penser que les peuples ont les romans et les cafés-concerts qu'ils méritent. Si les spectateurs sifflaient l'ordure, ils nettoieraient rapidement la scène qui les produit. Quelle étape accélérée vers les bas-fonds nauséeux depuis les chansons de Thérésa ! Le beuglant est au niveau de la fosse d'aisance et rien n'indique qu'il se puisse désormais hausser au dessus des miasmes et des pourritures qu'il dégage. L'indifférence publique protège ces sentines. Il n'y a plus de sens olfactif.


OCTAVE UZANNE
Dépêche de Toulouse, dimanche 25 mai 1913



(*) Emma Valladon, dite Thérésa, née à La Bazoche-Gouët (Eure-et-Loir) le 25 avril 1837 et morte à Neufchâtel-en-Saosnois (Sarthe) le 14 mai 1913, est une chanteuse de cabaret française. Surnommée par certains « la muse de la voyoucratie » et « la diva du ruisseau » en raison de ses origines modestes, elle est considérée comme l'une des artistes à qui l'on doit la naissance de l'Industrie du spectacle en France. Née à la campagne, fille d'un ménétrier et tailleur itinérant, elle s'installe à Paris comme apprentie modiste à 12 ans. À 19 ans, elle commence à se produire dans plusieurs café-concerts parisiens. Elle se fait connaître vers 1863 lorsqu'elle prend le nom de Thérésa. Elle devient alors une égérie parisienne. Elle se produit au Théâtre de la Porte-Saint-Martin et au cabaret L'Alcazar. Elle chante à la cour de Napoléon III et dans les cours européennes. Elle participe également à des opérettes d'Offenbach et se produit pour Gounod. Une partie de la presse de l'époque, en particulier par la voix de Jules Barbey d'Aurevilly, ne cesse de faire l'éloge de son talent. Elle se produit également au théâtre, mais se fait apprécier surtout pour ses chansons populaires. Elle est comparée par certains à Sarah Bernhardt, qui se fit connaître à la même époque. Elle fut l'une des premières artistes à générer une agitation médiatique autour d'elle et fut précurseur des « produits dérivés ». C'est avec Thérésa qu'advinrent les premiers cachets mirifiques et que naquirent les rivalités entre producteurs. Emma Valladon a laissé des Mémoires. Sa tombe se trouve au cimetière du Père-Lachaise à Paris (division 35). (Source Wikipédia).

(**) « Thérésa possède, toute originalité à part, les qualités les plus précieuses : la voix est franche, rustique, et d'une émission parfaite ; la prononciation est une merveille de netteté et la bonne humeur communicative de l'artiste est incomparable. Ce qui a fait pousser les hauts cris à ses détracteurs est moins imputable à Thérésa qu'à d'autres causes dont il faut tenir compte : Thérésa, à quelques exceptions près, a exploité un répertoire navrant, déplorable. À qui la faute ? Au goût public qui était ce qu'il pouvait être à une époque malsaine, où tout étant pourri en haut, rien ne pouvait vibrer en bas. Thérésa a été l'artiste populaire autant que le goût du jour le lui permettait. Si son auditoire, au lieu de lui imposer les malpropretés qui suintent sous les bas empires, avait exigé d'elle qu'elle n'interprétât que des œuvres propres, rustiques et fortes, elle eût été bien plus complètement la grande artiste du peuple [...]. Au physique, Thérésa est bien la femme que l'on pourrait se figurer en l'écoutant les yeux fermés. Le regard est franc, le visage épanoui, l'air gouailleur, la bouche large. [...] Thérésa a fait école. Beaucoup de grues ont cherché à l'imiter ; mais il est arrivé ce qui arrive toujours en pareil cas ; elles ne sont arrivées qu'à copier ses défauts, et ont créé l'ère funeste des PRIMA-GUEULA de la chope. » in Touchatout, Le Trombinoscope, Paris, janvier 1873.

samedi 29 mars 2014

Lettre de Félicien Rops à Octave Uzanne (samedi 12 août 1893)



© Photographie Vincent Everarts - http://ropslettres.province.namur.be/


 Lettre N°212 de la nomenclature

[1r° : 1]La Guymorais par
St Méloir-des-Ondes.
(Ille & Vilaine)

Mon Cher Octave
« Quoi de neuf » comme disent les Belges ? Ici les jours se passent en profondes baigneries, & on regrette que tu n’en sois pas ! Pourquoi ne viens-tu pas te plonger dans la plus limpides des mers ? Tu me télégraphie ton arrivée, je vais te prendre à St Malo avec le bon Piccolo, et tu tombes en pleine plage de la Guymorais, c’est simple & net, pas difficile, et tu feras grand plaisir à tes amis d’ici. Puis cela coupera un moment ton « blocage ».
Vu par hasard sur le pont, Béraldi avec sa femme & ses enfants dans une tournée au Cap Fréhel. Rien à noter. Béraldi est un homme dont on sait d’avance les réponses dans toutes les conversations possibles. C’est le Manuel du bon Juste-Milieu. Certains Girondins devaient lui ressembler mais tous les Français d’esprit courant, sont des « Girondins !»
Réponds moi un bout de mot. Demain Dimanche nous allons Cancaler , & voir les belles filles de la bàs. Il y en a réellement
[1v° : 2]
de très belles, nées depuis Feyen-Perrin, ce qui ôte toute idée de pollution académique. Et voilà comment la Vie se passe en des douceurs qui deviennent des habitudes, ce que j’adore surtout, en ma qualité de Belge, peuple lacustre !
À toi & à bientôt j’espère,
Fély
Bonnes amitiés du Clan.


© Photographie Vincent Everarts - http://ropslettres.province.namur.be/

Lettre de Félicien Rops à Octave Uzanne (14 août 1888)


Voici une première lettre extraite de la base de donnée nouvellement mise en ligne par le Musée Félicien Rops de Namur (Belgique) et dont nous avons rendu compte dernièrement. Cette première lettre a été prise un peu au hasard parmi les quelques lettres qui concernent directement Octave Uzanne et ses relations amicales avec le peintre. D'autres lettres suivront.

Bertrand Hugonnard-Roche



© Photographie Vincent Everarts - http://ropslettres.province.namur.be/


Lettre N°256 de la nomenclature

[1r° : 1]
Mon Cher Vieux
Samedi ou Lundi je serai de retour, & ce ne sera pas trop tôt. Tu sais mieux que moi, la terrible « viduité » des villes de bains pour les avoir pratiquées, ces « stations » comme disent les guides. Je suis donc, n’y tenant plus de l’agacement que me causait cette perpétuelle & irritante douleur de jambe, parti pour Contrexeville. À Contrexeville trouvé Haraucourt flanqué de son représentant. Haraucourt c’est parfait, son représentant c’est trop. Debout, le docteur me conseille d’essayer les eaux pendant huit jours puis de partir pour Bourbonne, la « water-platz » voisine. Contrexeville ne me faisant rien, je quitte Bourbonne le jour où notre vieil ami Pradelle arrivait, ce qui me désolait, Pradelle étant un joyeux vibrant & aimable compagnon de voyage.
Arrivée à Bourbonne : jolie petite ville bien située sur une colline avec sa vieille église romane en tête, un beau parc, des petits chevaux, quelques demi-veuves (c’est le nom qu’on donne ici aux femmes des officiers hospitalisés à l’Établissement militaire,) assez coquettes, un petit théatre, un casino,
[1v° : 2]
deux cocottes payées par l’administration, enfin tout ce qu’il faut pour donner à baigner. Et l’éternelle, l’immuable, l’inéluctable « table d’hôtes » avec le récit « des Douleurs » & des « Souvenirs & Regrets » ! – Sans cette vieille bête de Nature qui vous console, on crèverait ici au bout de six jours. Les eaux excellentes, très chaudes & très fortes, vous donnent par leur violence « la fièvre thermale » avant de vous guérir. J’ai : « un rhumatisme nerveux chronique » & j’en suis à devoir passer pendant deux ou trois ans, une saison soit à Bourbonne, à Bourbon l’Archambaut, à Plombières, ou à Aix. – Voilà : Pas gai ! Ah la Grande Bleue vaudrait mieux ! Mais nous allons y aller vite, & tant pis si elle me fait mal ! Au moins elle, ne m’attaquera pas le moral. Et toi, Vieil Ami ? – Es-tu « désembarsilisé ? » J’ai appris par toi l’arrivée de « Fernand », & je t’ai compris.
À bientôt Mon Cher Octave, nous allons arranger n’importe quoi, puis il faudra que tu viennes aux plages belges un tantinet aussi avec moi !
Je t’envoie ma vieille poignée de main.
Fély


© Photographie Vincent Everarts - http://ropslettres.province.namur.be/

jeudi 27 mars 2014

Octave Uzanne et Félicien Rops. Édition scientifique de la correspondance de Félicien Rops : http://ropslettres.province.namur.be/ (mise en ligne)



12, rue Fumal, 5000 Namur I Tél : +32 (0) 81 77 67 55 I Fax : +32 (0) 81 77 69 25 I www.museerops.be © Copyright museerops. All rights reserved. Design by www.paulinetonglet.com


Édition scientifique de la correspondance de Félicien Rops

Depuis plus de quinze ans, le musée Félicien Rops (Province de Namur) et l’asbl « Les Amis du musée Rops » œuvrent à l’édition de la correspondance de l’artiste. Ce travail s’inscrit dans la lignée de ceux réalisés par nombre de spécialistes, dès les années 1930, tels Maurice Kunel et Gustave Lefèbvre ou, plus récemment, Véronique Leblanc et Hélène Védrine. D’une qualité tout à fait exceptionnelle, près de 4000 lettres du peintre-graveur ont été répertoriées à ce jour dans les collections publiques et privées. Dès le XIXe siècle, la correspondance de Rops bénéficie d’une grande réputation auprès des artistes et écrivains de son temps et nombreux sont ceux qui souhaitent sa diffusion. Edgar Degas confie ainsi à Manet : « Celui-là écrit mieux encore qu’il ne grave [...]. Si l’on publie un jour sa correspondance, je m’inscris pour mille exemplaires de propagande »1. La création de ce site Internet, soutenue par la Loterie Nationale, permet de révéler la grande qualité littéraire de la correspondance de l’artiste de même que sa richesse documentaire et graphique. La publication ropslettres.be évoluera au fil du temps. La priorité du musée Félicien Rops (Province de Namur) est d’offrir l’ensemble des transcriptions des lettres de l’artiste avec en parallèle leurs fac-similés numériques. L’annotation critique des fonds paraîtra ensuite en fonction du travail de recherche scientifique et de l’actualité de l’institution. (Présentation. Page d'accueil du site)

* * *

Les amis de Félicien Rops se réjouissent de la mise en ligne par le Musée Félicien Rops (Province de Namur, Belgique) des lettres autographes de l'artiste adressées à ses divers correspondants.
Les amis d'Octave Uzanne ne peuvent qu'en être tout à fait heureux également puisque de nombreuses lettres lui sont adressées et dressent un portrait sincère de leur longue amitié (1881-1896). Et même si une querelle (21 décembre 1896) vint faire sérieusement ombrage à cette idylle entre artiste et esthète, cette amitié sincère de plus de 15 ans aura donné lieu à l'échange de courriers des plus échevelés. Nous reviendrons bientôt sur les lettres adressées à Octave Uzanne ou sur celles dans lesquelles il est cité.

Le site http://ropslettres.province.namur.be/ comme il est indiqué sera enrichi au fur et à mesure de l'appareillage critique utile et nécessaire pour appréhender cette importante correspondance.

Un site à suivre de très très près donc !

Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 26 mars 2014

Octave Uzanne et Edmond Haraucourt : La Légende des Sexes (1883) "La Légende des Sexes est sans doute le seul beau recueil de priapées qu'on ait écrites depuis Maynard, les satiriques du XVIIe siècle et le grand Piron de l'Ode."


Edmond Haraucourt (1856-1941)
La notice ci-dessous (n°226) a été rédigée par Octave Uzanne lui-même pour le catalogue de la vente de ses livres, Notes pour la bibliographie du XIXe siècle. Quelques-uns des livres contemporains en exemplaires choisis, curieux ou uniques, revêtus de reliures d'art et de fantaisie, tirés de la bibliothèque d'un écrivain et bibliophile parisien dont le nom n'est pas un mystère [Octave Uzanne] et qui seront livrés aux enchères les vendredi et samedi 2 et 3 mars 1894. Paris, A. Durel.] :

226. HARAUCOURT (Edm.). La Légende des Sexes, par le sire de Chambley. Imprimé à Bruxelles pour l'auteur, 1882, in-8, pap. vergé teinté, cart., dos de mar. r., non rog., couv.

Edition imprimée à 212 exemplaires numérotés et signés par l'auteur. Exemplaire avec envoi et lettres autographes d'Haraucourt à son ami "le Bibliophile" [Octave Uzanne], et auquel on a ajouté UNE AQUARELLE ORIGINALE DE H. P. DILLON, UNE AQUARELLE DE NOTOR, d'après une peinture grecque : Le Jeu d'Eros, 2 eaux-fortes de Legrand d'après Félicien Rops, tirées à 20 épreuves seulement et qui illustrent deux pièces poétiques du sire de Chambley.
Haraucourt, qui a pris le pseudonyme de sire de Chambley, pourrait revendiquer ses droits à ce titre et à celui de "grand Cheval de Lorraine" porté jadis par ses aïeux.

Page de l'édition originale de
La Légende des Sexes (1883)
Le poète de l'Ame nue, chevalier de la Légion d'honneur, directeur du Musée de sculpture comparée, philosophe tourmenté et déjà pessimiste, futur académicien, n'est pas insensible aux sourires de la fortune, non plus qu'aux honneurs sociaux et aux vanités humaines. Ne regretterait-il pas, en raison de ses ambitions grandissantes, cette publication cependant fort au-dessus par la pensée et l'impeccable facture du vers des gauloiseries pseudo-pironesques naguère éditées dans les Flandres ? - Il aurait assurément grand tort ; sa réputation n'y perd rien, bien au contraire, et sa notoriété, si elle n'est pas grossie par cette oeuvre clandestine, ne saurait en être diminuée en quoi que ce soit.
La Légende des Sexes est sans doute le seul beau recueil de priapées qu'on ait écrites depuis Maynard, les satiriques du XVIIe siècle et le grand Piron de l'Ode. Bien des œuvres de l'auteur passeront peut-être dans le néant de l'oubli, alors que celle-là restera sûrement ! - Qu'il prenne donc hardiment pour devise : Haraucourt Chambley ne renie !

[Octave Uzanne]

Cet exemplaire a été adjugé 200 francs en mars 1894.

Nous avons déjà donné quelques articles concernant les relations établies entre Edmond Haraucourt et Octave Uzanne : A lire ou à relire ici.

Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 25 mars 2014

Les poésies qui ne figureront pas dans les oeuvres de Théophile Gautier (1873) : Exemplaire Octave Uzanne : "Acquis chez l'éditeur Blanche, rue de L'axens, à Bruxelles, septembre 1873" (vente ARTCURIAL du 16 avril 2014).


Photographie Artcurial 2014

Un exemplaire des Poésies "qui ne figureront pas dans ses œuvres" de Théophile Gautier, provenant de la bibliothèque d'Octave Uzanne refait prochainement son apparition sur le marché des ventes publiques volontaires.
Voici les fiches comparées d'Octave Uzanne et de la maison de vente Artcurial :

[début de la fiche par Octave Uzanne]
N°184. GAUTIER (Théo.). Poésies, qui ne figureront pas dans ses œuvres, précédées d'une autobiographie, ornée d'un portrait singulier. France, Imprimerie particulière, 1873, in-8 de 84 pp., pap. de Holl., titre r. et n., demi-rel. dos et coins de mar. r., fil., tête dor., non rog.

Tiré à 162 exemplaires.
Exemplaire provenant de la bibliothèque de Théophile Gautier, avec son ex-libris, et contenant le portrait en double épreuve sur chine. - Poésies ultra-légères qui sont bien dignes de l'auteur des Lettres à la Présidente. - Gautier Pironise ici avec l'aisance d'un homme qui ne fut pas même académicien - l'Ode à la Colonne... la béatification des chiens, les poésies philosophiques sur les amours dangereuses, tout est d'une galanterie à la fois osé, preste, vigoureuse et ... fugitive.
Depuis 1873, cette édition à 162 exemplaires n'a pas été réimprimée.
Le portrait en pied de Th. Gautier, en chef des "Bouzingots", le feutre sur l'oreille, la chevelure à l'Absalon, le rire provoquant et sardonique est des plus caractéristiques, et il semble insulter à la bégueulerie d'Antan, à la pruderie du bourgeois aux mentons glabres.
[fin de la fiche par Octave Uzanne]

[notice rédigée par Octave Uzanne lui-même pour le catalogue de la vente de ses livres, n°184, Notes pour la bibliographie du XIXe siècle. Quelques-uns des livres contemporains en exemplaires choisis, curieux ou uniques, revêtus de reliures d'art et de fantaisie, tirés de la bibliothèque d'un écrivain et bibliophile parisien dont le nom n'est pas un mystère [Octave Uzanne] et qui seront livrés aux enchères les vendredi et samedi 2 et 3 mars 1894. Paris, A. Durel.]

Voici la fiche rédigée par la maison de vente aux enchères publiques ARTCURIAL pour la vente du mercredi 16 avril 2014 (120 ans tout juste après la première vente de la bibliothèque d'Octave Uzanne ...) :



Copie d'écran Auction.fr
Artcurial 2014
[début de la fiche Artcurial]
Théophile GAUTIER

Poésies qui ne figureront pas dans ses Œuvres précédées d'une autobiographie, ornées d'un portrait singulier France, Imprimerie particulière, 1873. In-8. Reliure de l'époque. Demi-maroquin rouge à coins, dos à 5 nerfs soulignés de filets à froid, titre doré, tête dorée. (Petite usure au bas de la charnière supérieure.) Edition originale, tirée à 162 exemplaires. Un des 150 exemplaires sur hollande, après 12 chine.

Très rare édition originale clandestine.

Cette édition clandestine tirée à petit nombre et publiée un an après la mort de Théophile Gautier est due à Poulet-Malassis, qui en a rédigé les notes. Sous son nom, il avait déjà publié en 1858 une édition augmentée d'Emaux et camées.

Il a recueilli dans ce volume l'autobiographie de Gautier publiée une première fois en 1867 dans une série de Sommités contemporaines, ainsi que les pièces laissées à l'écart par le poète, groupées sous trois rubriques : Singularités, Galanteries et Bonapartisme.

A côté de poèmes comme Le Godemichet de la gloire , ode particulière à la colonne Vendôme, on y trouve notamment un des plus beaux de tous ses poèmes, Musée secret.

L'ouvrage est orné d'une double planche de musique gravée accompagnant la Complainte sur la mort du capitaine Morpion qui reproduit la musique de son ami Ernest Reyer.

En frontispice figure le portrait-charge de Théophile Gautier dessiné par Benjamin Roubaud, qui montre l'auteur dans sa période Jeune France, goguenard, cambré, à tous crins . Il est ici en deux états, sur chine et sur vélin.

Une note autographe signée d'Octave Uzanne à l'encre rouge indique : Acquis chez l'éditeur Blanche, rue de L'axens, à Bruxelles, septembre 1873.

On a collé sur le contreplat supérieur l'ex-libris gravé de Théophile Gautier : monogramme composé des lettres T. G. A. U. T. I. E. R., sur le fronton d'un portique de style égyptien avec en dessous, deux oiseaux et un serpent. Cet ex-libris a été gravé par Aglaus Bouvenne et imprimé par Beillet.

Second ex-libris monogrammé.
[fin de la fiche Artcurial]

Il ne fait aucun doute qu'il s'agit bien du même exemplaire. Les experts Artcurial n'indiquent pas qu'il s'agit de l'exemplaire de Théophile Gautier comme le précise Octave Uzanne dans sa description. On apprend cependant par la fiche Artcurial qu'Octave Uzanne avait acquis cet exemplaire à Bruxelles, en septembre 1873. Octave Uzanne n'a pas encore débuté sa carrière d'homme de lettres (il n'a encore rien publié). Il a alors 22 ans seulement. On sait par ailleurs qu'il fut un grand admirateur de Théophile Gautier.

Cet exemplaire a été vendu 72 francs à la vente Octave Uzanne en mars 1894. Il est estimé 1.500 / 2.000 euros par la maison de vente Artcurial (16 avril 2014). On trouve des exemplaires brochés ou reliés de cet ouvrage, certes peu commun, chez différents libraires, entre 300 et 400 euros.

Nous donnerons le résultat de cette vente ici prochainement.


Bertrand Hugonnard-Roche

jeudi 20 mars 2014

Octave Uzanne défenseur des magnétiseurs et autres guérisseurs (1902) « Les Droits de l'Homme ont été proclamés, faudra-t-il faire une nouvelle Révolution pour assurer les droits des malades ? »

Première page de l'article,
ornée d'un portrait photogravé d'Octave Uzanne

Voici un article découvert par hasard lors d'une recherche par Jean-Jacques Breton (*), que je remercie encore une fois ici d'avoir bien voulu partager avec les amis d'Octave Uzanne.

Le droit de guérir, chronique par Octave Uzanne (*)

Une ligue nouvelle vient de se former ; ne s'en forme-t-il pas tous les jours aujourd'hui, et pour les questions les plus frivoles ? Mais la ligue dont je veux parler me semble sérieuse et mérite d'être soutenue par toutes les personnes éclairées et par tous ceux qui souffrent ou sont susceptibles de souffrir, puisqu'il s'agit de la ligue pratique du massage et du magnétisme par des professionnels attitrés. Une loi, votée le 30 novembre 1892 sous la pression du corps médical, interdit aux masseurs et magnétiseurs le libre exercice de leur profession, tout au moins à titre officiel de guérisseurs. Autrement dit, les médecins, qui ont obtenu des pouvoirs publics cette loi, ont prétendu frapper, ainsi que des charlatans, et traiter en out-siders, un nombre très important de spécialistes dont on connaît cependant les cures souvent efficaces et parfois miraculeuses.
On ne saurait nier aujourd'hui les effets de l'action médicale et morale des magnétiseurs sur toutes les maladies nerveuses, les détraquements cérébraux et tous ces états de vague-à-l'âme, de soucis imaginaires, de chagrins sans causes dont les femmes principalement sont victimes. Bon nombre de médecins, lorsqu'ils ont affaire à ces neurasthéniques, à ces vésaniques, à ces pathétiques névrosées, convulsées, spleenéliques ; hystériques et autres, ne trouvent généralement aucune ordonnance positive à formuler; ils recommandent les drogues courantes à base de valériane, d'éther, de bromure de potassium, sinon des stupéfiants, et ils murmurent devant ces grandes infortunes physio-psychologiques : « C'est nerveux... ça passera... Des distractions, de la gaieté !... Variez vos occupations ; ne demeurez pas repliées sur vous-mêmes ; sortez, faites de l'exercice, etc... » Ces conseils, quasi insignifiants, restent sans effet, puisque, dans la plupart des cas, les pauvres femmes atteintes de ces désordres divers ont une maladie de la volonté qui leur retire pour ainsi dire le gouvernement de leur pensée et de leurs actions. Tout déterminisme leur devient impossible.
A ces perturbées, les docteurs encyclopédiques, les savants de la Faculté, les thérapeutes distingués ne suffisent pas à apporter un soulagement. Les magnétiseurs professionnels, qu'il faut bien se garder de confondre avec les hypnotiseurs, peuvent, lorsqu'ils pratiquent leur science humainement, c'est-à-dire avec une profonde conviction d'altruisme, de douceur et de bonté, exercer une action curative infiniment puissante, complémentaire de celle des médecins patentés. La suggestion, qu'ils pratiquent en gens éclairés, est une force admirable dans leurs mains et dont les bienfaits, d'ailleurs, ne sont plus à signaler. On cite d'extraordinaires apôtres du magnétisme humain dans presque toutes les grandes villes d'Europe et d'Amérique. On vient de toutes parts pour les consulter, et il n'est aucun de nous qui n'ait entendu et qui n'entende encore célébrer les cures invraisemblables de ces disciples éclairés et régénérés du mesmérisme.
Devant tant de faits probants, qui songerait à arrêter aujourd'hui les progrès du magnétisme et à priver les malades, accablés par les dépressions morales et l'inertie volontaire, des secours salutaires du magnétisme, cet agent physique soumis à des lois analogues à celles qui régissent la chaleur, la lumière et l'électricité ? On sait que les soins ne consistent pas toujours dans le sommeil provoqué, mais plutôt dans une suggestion pratiquée sous la forme d'une douce persuasion et souvent dans l'apposition des mains sur le centre nerveux, avec le puissant désir d'exercer sur le mal une action pour ainsi dire résorbante qui paraît le dissiper pour le moins temporairement.
Quant aux pratiques du massage, je ne suppose point qu'il soit nécessaire d'en faire l'éloge ; des livres entiers ont été consacrés aux moyens curatifs par l'action manuelle. Il existe en Suède toute une école de massage scientifique, dont les élèves se répandent chaque année dans le monde et ne peuvent suffire aux demandes d'une clientèle chaque jour plus nombreuse. Dans quantité de cas de congestions locales, d'invétérée constipation, de traumatisme et même pour nombre d'accidents compliqués de fractures, les habiles masseurs qui savent jouer de la pulpe du doigt et de la paume de la main avec des connaissances précises de l'anatomie humaine, obtiennent des guérisons promptes et surprenantes. Les rebouteux, d'ailleurs, qui, dans nos campagnes, redressaient les entorses, les foulures et autres déformations accidentelles, n'étaient que des masseurs instinctifs, tenant leur science naïve de guérisseurs sommaires qui la leur avaient transmise.
Les membres de la Ligue, qui viennent de lancer une pétition au Sénat, restent donc dans la vérité lorsqu'ils demandent au législateur d'intercaler dans le texte de la loi sur la médecine l'article suivant : « L'action magnétique et le massage, étant œuvres exclusivement manuelles, restent dans le domaine de la thérapeutique naturelle au même titre que les bains, l'air ou la lumière. Leurs partisans ne tomberont pas sous le coup des lois ci-dessus, tant qu'ils resteront dans leurs attributions. »
Les ligueurs estiment avec raison qu'on doit considérer l'homme en bonne santé comme un remarquable accumulateur naturel du magnétisme terrestre ; ils pensent donc, et nous pensons aussi, que cet accumulateur doit et peut, selon les appels qui lui sont faits, attribuer la distribution de ses forces au profit de ceux qui en manquent. On ne niera pas, d'autre part, que la pratique du magnétisme, aussi bien que celle du massage, exige des forces physiques infiniment supérieures à celles que peuvent posséder nombre de médecins consultants. On ne voit donc point et on ne saurait comprendre la raison qui empêcherait des hommes ayant une surabondance de vie et de force magnétique de se servir de leurs influences bienfaisantes en faveur des déshérités de ces mêmes forces.
La loi est inique, qui favoriserait le monopole médical au détriment de la logique des faits acquis et de la philanthropie. Je pense donc faire oeuvre saine en venant appuyer ici les revendications des intéressés qui ont le bon droit de leur côté. Les médecins syndiqués doivent se convaincre que l'opinion se refusera à considérer leur métier comme un privilège et les malades comme leur propriété exclusive, puisqu'il est des cas où ils ne peuvent les guérir ni les soulager.
Il semble naturel à chacun de rechercher, parmi les thérapeutiques infinies de la science contemporaine, celle qui semble appropriée plus spécialement aux douleurs dont il souffre. Que l'on s'adresse aux médecins électriciens, aux homoeopathes, aux hydrothérapistes et même aux empiriques, c'est un droit qui paraît indéniable, surtout à une époque où tant de pèlerins vont chaque année demander leur guérison à Notre- Dame de Lourdes, sans que personne pense à protester. Pourquoi dénier les vertus de l'influence psychique d'un magnétiseur ou d'un quelconque guérisseur ? La foi, ici-bas, entre pour une grande partie dans la cure des maladies. Le vieux proverbe : « Chacun prend son plaisir où il le trouve », pourrait être interprété, dans le cas présent, de cette façon : « Chacun doit pouvoir prendre son médecin là où il le désire ». Autrement, à cette heure de soi-disant liberté pour tous, la loi contre laquelle tant de gens protestent avec raison signifierait : En cas de maladie, chaque citoyen devra prendre un médecin officiellement reconnu, sinon être abandonné à son mal. Les Droits de l'Homme ont été proclamés, faudra-t-il faire une nouvelle Révolution pour assurer les droits des malades ?


OCTAVE UZANNE.


(*) Docteur ès lettres, chevalier des Arts et Lettres, Jean-Jacques BRETON a travaillé au département Livres de la Réunion des Musées Nationaux.Spécialiste des arts premiers, il publie aussi des ouvrages voulant ouvrir au grand public les zones insolites ou négligées de l’art : œuvres curieuses des musées ou mouvements méconnus comme l’art pompier. A paraître : “L’art est un mensonge. Faux et faussaires” Hugo et cie, 2014.

(**) Article publié dans la Revue du Bien dans la Vie et dans l'Art. 1er août 1902. 2e année. - N°8. pp. 1-3.

lundi 17 mars 2014

Un papier à lettre inédit d'Octave Uzanne (1891) dessiné par E. Boudier.


Illustration d'après un dessin d'E. Boudier
Intéressante découverte aujourd'hui ! Voici un papier à en-tête d'Octave Uzanne ... anonyme ! Je m'explique : pour qui ne sait pas qu'Octave Uzanne logeait au 17, Quai Voltaire en 1890, dans son "grenier", c'est-à-dire au dernier étage de l'immeuble en question, il n'est guère possible de deviner à qui appartient ce papier à à lettre ... sans nom ! On y lit simplement, imprimé en haut à gauche : Paris, le ..... 189 .. et un peu plus bas : 17, Quai Voltaire. Le tout dans un dessin d'après E. Boudier (*) reproduit en photogravure par Petit. Ce feuillet simple resté vierge de toute écriture mesure 20,3 x 12,3 cm. Le papier est un vélin fin satiné de couleur crème. Ce petit morceau de papier a été miraculeusement conservé parce qu'il a été glissé à l'époque de la reliure dans un exemplaire du Livre Moderne (2eme semestre - juillet-décembre 1891). L'exemplaire est un des 20 exemplaires sur Japon et a été relié par Petrus Ruban dans la reliure "habituelle" (à la chouette et aux attributs littéraires dorés au dos des volumes). Je n'avais jamais rencontré ce papier à lettre d'Octave Uzanne. Prochaine étape : dénicher ce même papier à lettre orné de son écriture ...

Bertrand Hugonnard-Roche


Papier à lettre inédit d'Octave Uzanne pour l'année 1891
(un peu avant ? encore un peu après ?)

Feuillet simple 20 x 12 cm environ
papier vélin fin satiné crème


(*) Edouard Louis Boudier (c.1845-1903), peintre connu pour ses paysages, scènes champêtres, vues et portraits. L'appartement d'Octave Uzanne au 17, Quai Voltaire possédait-il une terrasse ? C'est ce que laisserait supposer ce dessin qui montre le pont des Arts au loin sur la droite et la Seine en face avec le pont du Carrousel (Louvre). Le dessin de Boudier montre même une pergola parcourue par les feuillages. Peut-être était-ce un point de vue qu'Octave Uzanne aimait avoir et qu'il a voulu partager via ce papier à lettre. Nous ne saurons sans doute jamais.

samedi 15 mars 2014

Octave Uzanne déménage de la Place de l'Alma (n°5) à Paris, vers les hauteurs de St-Cloud (62, Bd de Versailles) : "Je n’en suis pas mort et même pas trop démoli ; ma satisfaction d’avoir réalisé ce que je m’étais promis de faire et d’être en ce bon air réparateur me compense la fatigue [...] – Il est 9 h du soir – Je suis levé depuis 5 h du matin – Je vais dormir avec ivresse dans ce calme avec le bruit lointain des trains et quelque ballon dirigeable au réveil dans mon immense horizon – Je viens de faire une œuvre formidable pour mon âge – seul – je sais ce que j’ai remué de choses et travaillé de toute manière depuis fin avril."

Nouvelle adresse d'Octave Uzanne à St-Cloud
62, Boulevard de Versailles
à partir du 31 juillet 1908
Appartement situé au dessus de la quincaillerie
et de la pharmacie visibles sur
cette carte postale ancienne de l'époque.
Lettre adressée à son frère Joseph le vendredi 31 juillet 1908 au soir (carte-lettre avec sa nouvelle adresse : 62, Boulevard de Versailles, St-Cloud) :

Mon chéri – ce furent deux terribles journées que celles de mercredi (emballage) et hier jeudi 1er déménagement à St Cloud – J’en suis affalé ce matin et las à fonds de nerfs. Ce que j’ai accumulé est fou – Malgré mes 4 voitures à l’hôtel, j’ai eu deux fourgons à 2 forts chevaux, hier – tout n’a été terminé qu’à 8 h ½ du soir à St Cloud – J’ai diné avec Louise au Terminus St Lazare à 9 ½ - Dans quel état de tenue et de lassitude ! – Demain samedi je vais faire procéder au déballage des 50 caisses que j’ai fait mettre dans un appartement en face, inoccupé du Bd de Versailles – ce sera encore une dure journée, puis, mardi, 50 nouvelles caisses livres, bibelots, seront faites ici et mercredi dernier déménagement, si c’est possible – j’en doute, tant j’ai encore de choses malgré le salon vide, la salle à manger démeublée, le petit salon id(em) – Mais la cuisine, la cave, les chambres, les bibelots, ça fera plus de 2 grands wagons, j’en ai peur – Enfin, je prépare tout pour subir l’assaut de ces pirates. Je ne crois guère te pouvoir embrasser à ton passage ici. – Tendresses. Octave

Lettre adressée à son frère Joseph le jeudi 6 août 1908 :

Mon chéri, Tout est terminé – Déménagement hier, 60 caisses déballées aujourd’hui – Je n’en suis pas mort et même pas trop démoli ; ma satisfaction d’avoir réalisé ce que je m’étais promis de faire et d’être en ce bon air réparateur me compense la fatigue – Il est 9 h du soir – Je suis levé depuis 5 h du matin – Je vais dormir avec ivresse dans ce calme avec le bruit lointain des trains et quelque ballon dirigeable au réveil dans mon immense horizon – Je viens de faire une œuvre formidable pour mon âge – seul – je sais ce que j’ai remué de choses et travaillé de toute manière depuis fin avril. Affectueusement – je ne sortirai guère avant lundi ou mardi – Dimanche je serai là et tout au turbin. Tendresses. Octave


Octave Uzanne a passé sa première nuit sur les hauteurs de St-Cloud le mercredi 5 août 1908. Courte nuit puisqu'il est débout le jeudi 6 août dès 5 heures du matin. Il est satisfait de son déménagement et se prépare à vivre au calme. Octave Uzanne est âgé de 57 ans. Le 13 août (la semaine suivante), il écrira au même : "Je me sens à ravir dans ce nid haut perché avec une vue que les éclairages solaires métamorphoses à toute heure – La nuit c’est féérique – et j’apprécie ce silence, ces bruits si lointains, cette paix bienfaisante."

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...