samedi 1 février 2020

Un bel envoi autographe d'Octave Uzanne à Jehan Durieux sur Parisiennes de ce temps (1910).




Exemplaire en vente à la librairie A la Demi-Lune, Jonathan Devaux (01/02/2020). Publié avec son autorisation.

Octave UZANNE. Etudes de sociologie féminine. Parisiennes de ce temps. En leurs divers milieux, états et conditions. Etudes pour servir à l'histoire des femmes, de la société, de la galanterie française, des moeurs contemporaines et de l'égoïsme masculin. Ménagères, Ouvrières et courtisanes, bourgeoises et mondaines, Artistes et comédiennes. Paris, Mercure de France, 1910 [achevé d'imprimer le 15 août 1910 par Ch. Colin à Mayenne pour le Mercure de France.] 1 vol. in-18 de 483 pages. Prix : 7 fr. 50. Il a été imprimé seulement 12 exemplaires sur hollande. 




Exemplaire broché en excellente condition, enrichi d'un long et bel envoi d'Octave Uzanne à l'écrivain Jehan Durieux : 

À M. Jehan Durieux
qui trop longtemps demeura pour moi 
l'ami inconnu,
avec tous mes remerciements de s'être révélé, à cette dernière étape de la route où l'on compte plus de disparus derrière soi que de réconfortantes dilections, pour le viatique suprême. 

Ce 20 XII 25. St Cloud. 

Octave Uzanne


Cette étude de sociologie féminine, consacrée à la parisienne, aborde de nombreux sujets comme le nu moderne, dans l'art et ses diverses expressions (chapitre II) ; la toilette à Paris, la coquetterie de la femme, le luxe des dessous, le triomphe des artifices, les divers budgets des parisiennes, l'élégance et la mode (chapitre III) ; le royaume de la mode, les créatrices parisiennes de la mode, les grands couturiers, le quartier des chiffons et du luxe féminin à Paris, les coulisses des ateliers de mode, les salaires des ouvrières de mode (chapitre IV) ; géographie de la femme à Paris, les deux rives de la Seine, Paris par départements, mes thébaïdes de la rive gauche, le parisianisme spécial de la rive droite, notes de voyage de la place de la Nation à la place de l'Étoile (chapitre V) ; la domesticité parisienne, la femme de chambre, la cuisinière, la bonne d'enfants, la bonne à tout faire, la femme de ménage, la bonne de chez Duval, la nourrice, la lectrice, la gouvernante, la demoiselle de compagnie (chapitre VI) ; les ouvrières de Paris, des manufactures, la porteuse de pain, les blanchisseuses, les fleuristes, les couturières, trottins parisiens, lingères, modistes, journalières, etc. (chapitre VII) ; les marchandes et boutiquières, boulangères, épicières, confiteuses, charcutières, modistes, corsetières, mercières, marchande de frites, vendeuses de jouet d'enfants (chapitre VIII) ; demoiselles et employées de magasin (chapitre IX) ; les dames d'administration, les balayeuses municipales, les buralistes, le personnel des hopitaux, les soeurs et les laïques, les employées de chemins de fer, la demoiselle des téléphones et des postes, la dactylographe, la gardienne du châtelet de la nécessite, etc. (chapitre X) ; les femmes artistes peintres et bas-bleus, les élèves d'ateliers, les copistes du Louvre, les femmes peintres, les femmes de lettres (chapitre XI) ; les femmes de théâtre, comédiennes, chanteuses, danseuses, écuyères, acrobates, actrice moderne, etc. (chapitre XII) ; les femmes de sport et les gynandres, équitation, cyclistes, patineuses, yachting, mail-coach, chasseresses, alpiniste, femmes de sciences, sage-femme (chapitre XIII) ; la bourgeoise parisienne (chapitre XIV) ; la femme hors des lois morales, la basse prostitution, la rodeuse des fortifs, la gigolette et ses souteneurs, les raccrocheuses et pierreuses, les petites bouquetières, les fausses ouvrières, les filles de brasserie, les étudiantes, les fenêtrières (chapitre XV) ; la prostitution moyenne (chapitre XVI) ; la prostitution clandestine (chapitre XVII) ; les phrynés actuelles (chapitre XVIII) ; psychologie de la contemporaine, fille, femme, mère (chapitre XIX). 

Comme le précise Bertrand Hugonnard-Roche, spécialiste d'Octave Uzanne, cette édition de 1910 n'est qu'une nouvelle édition revue et corrigée, sans illustration, et imprimée à grand nombre, de la première édition bibliophilique donnée sous le titre : « La Femme à Paris. Nos contemporaines. Notes successives sur les Parisiennes de ce Temps dans leurs divers Milieux, Etats et Conditions, par Octave Uzanne, en 1894. Cette luxueuse première édition, destinée aux bibliophiles précieux habitués aux riches publications d'Uzanne, ne pouvait alors toucher qu'un public restreint. Le prix de mise en vente du volume broché était de 45 francs or, 55 francs or sous un élégant cartonnage de soie avec broderies et estampages d'or. Il avait été fait un tirage de luxe à 100 exemplaires sur japon avec les planches hors texte en double état (noir et couleurs), 100 francs l'exemplaire ; et 10 exemplaires sur japon, enrichis chacun de trente dessins originaux de Pierre Vidal, 500 francs l'exemplaire. Le volume du Mercure de France est mis en vente en 1910 à 7 francs 50. On distingue bien les deux publics différents visés. 

Comme le précise encore Bertrand Hugonnard-Roche, Octave Uzanne décrit lui-même ce livre comme de "noires sociologies de Paris - Pays noir - de la femme.". (envoi autographe dans un autre exemplaire de ce livre), comme un " défilé de parisiennes qui témoignent que les apparences sont trompeuses, que le Paradis dissimule souvent des enfers pitoyables, et que le vice même a souvent ses vertus". Octave Uzanne se souvient, encore une fois dans un envoi autographe qu'il signe quelques jours seulement avant de mourir : "Ces Parisiennes qui furent mes contemporaines et qui s'enfoncent dans ce gouffre du passé que l'oubli recouvre." 

Remy de Gourmont, son ami, publiera une élogieuse critique dans ses Promenades littéraires (Quatrième série, 1912). Il écrit : 

"L'ouvrage qu'il réédite aujourd'hui est, au contraire, du genre suivi, de ceux qui ont un commencement et une fin et forment un tout parfaitement complet. Il date évidemment d'une période de la vie de l'auteur où il jouissait d'une grande stabilité d'esprit, car c'est faire preuve d'une singulière persévérance que d'étudier, un à un, tous les types de cet être multiforme que l'on nomme la Parisienne. La voilà selon tous ses états, selon tous ses contrastes, depuis la grande dame jusqu'à la balayeuse des rues. Vouloir donner une juste idée de ce livre en quelques lignes serait fort présomptueux. C'est un tableau du Paris d'aujourd'hui et presque complet, quoiqu'il n'étudie que la femme, car on ne peut parler d'un sexe sans laisser entrevoir l'autre. Quels que soient non métier ou sa profession, la femme est femme avant tout et c'est ce qui donne de l'unité à cette enquête nécessairement fragmentée. Un professeur et un employé de commerce forment deux types sociaux parfaitement distincts ; entre la jolie institutrice et la jolie vendeuse, Don Juan ne fait pas de différence, et le point de vue de Don Juan sera toujours un peu celui de l'observateur le plus désintéressé. Tout livre de ce genre sera donc moins une étude sur les métiers exercés par les femmes que sur les femmes qui exercent des métiers, et c'est ce qui en fait, en dehors de tout autre point de vue, l'agrément. Y-a-t-il un type de la Parisienne ? Cela n'est plus bien certain. La facilité avec laquelle la provinciale, l'étrangère même, prennent les différents aspects de la Parisienne donne à réfléchir. De plus, la plupart des Parisiennes ne sont pas nées à Paris, où beaucoup d'indigènes n'ont aucune des qualités que l'on reconnait généralement à cette catégorie de Françaises. Je crois qu'il y a des Parisiennes dans toutes les villes et surtout les grandes villes de France, ou, si elles n'en sont pas encore, elles peuvent le devenir en une saison. Peut-être que ce qui caractérise le mieux la Parisienne, c'est sa manière de comprendre et de sentir l'amour, mais cela tient à la grande liberté de sa vie, au peu de jalousie des hommes qui sentent l'impuissance de leur attention dans cette immense fourmilière. Cette confiance est d'ailleurs la meilleure tactique. Attaquée de trop de côtés à la fois, la Parisienne passe sa vie à parler de l'amour, bien plus qu'à le pratiquer. Au reste, il y a bien des sortes de Parisiennes et il est naturellement d'elles comme des femmes en général : tout ce qu'on en dit est à la fois vrai et faux, juste et injuste. Le livre d'Uzanne, écrit à un point de vue purement objectif, ne mérite pas ce reproche ; précis dans son observation, il est équitable dans son jugement philosophique. Veut-on le titre complet de l'ouvrage ? C'est presque une analyse : « Etudes de sociologie féminine. Parisiennes de ce temps en leurs divers milieux, états et conditions. » Etudes pour savoir « l'histoire des femmes, de la société de la galanterie française, des moeurs contemporaines et de l'égoïsme masculin. Ménagères, ouvrières et courtisanes, bourgeoises et mondaines, artistes et comédiennes. » Cela a une petite senteur dix-huitième siècle qui n'est pas désagréable et ne gâte rien. On pense à Sébastien Mercier et à Restif de la Bretonne, et on n'a pas tort. C'est entre ces deux grands observateurs des moeurs françaises et du coeur humain que se place naturellement Octave Uzanne."


Merci Jonathan, 

Bertrand Hugonnard-Roche

lundi 27 janvier 2020

J.-H. Rosny aîné, oraison funèbre d’Octave Uzanne, manuscrit autographe signé, [novembre 1931]. Article publié dans La Dépêche du 5 novembre 1931. Par Jonathan Devaux.



Octave Uzanne (1851-1931) - J.-H. Rosny aîné, Joseph Henri Honoré Boex (1856-1940)


* *


J.-H. Rosny aîné, oraison funèbre d’Octave Uzanne, manuscrit autographe signé,
[novembre 1931], 8 f., 8 p., 20,7 x 13,4 cm.

« Octave Uzanne est mort ! Combien de nos contemporains se souviennent de l’homme —
de l’homme dans sa jeunesse et dans la force de l’âge ? Bien peu, hélas », déplore l’auteur de La
Guerre du feu en introduction de l’oraison funèbre d’Octave Uzanne qu’il fait paraître dans La
Dépêche du jeudi 5 novembre 1931, journal « dont il fut des anciens et des plus fidèles
collaborateurs », quelques jours après son décès survenu le 31 octobre.

Dans ce bel hommage à l’auteur de Son Altesse la femme, Rosny évoque, outre des aspects
connus de la vie d’Uzanne « bibliophile », « érudit », « globe-trotter », « bon observateur »,
« grand voyageur devant l’Éternel », d’autres moins connus, me semble-t-il, des amateurs des
deux auteurs, à savoir leur amitié littéraire : « Que de fois n’avons-nous pas déambulé, Octave
Uzanne et moi, de la rue Montmartre à l’Opéra ou à la Madeleine […] on pouvait le consulter
comme un livre, avec la certitude d’emporter quelque notion neuve ou rajeunie ».

L’article s’achève sur une inquiétude, celle de la postérité de l’oeuvre d’Uzanne sur une voie
« de plus en plus embouteillée » où « les gloires du passé occupent une place démesurée ».
C’était sans compter sur la passion des bibliophiles de notre époque pour les livres d’Uzanne et
les travaux passionnants, et passionnés, menés par Bertrand Hugonnard-Roche depuis une
dizaine d’années.

Jonathan Devaux, Librairie A la Demi-Lune

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Transcription du manuscrit (et reproduction couleurs avec l'autorisation de Jonathan Devaux).


Urgent

en 10

Octave Uzanne
+
Un [mot biffé]
Octave Uzanne est mort ! Combien de nos contemporains se souviennent de l’homme — de
l’homme dans sa jeunesse et dans la force de l’âge ?
Bien peu, hélas ! Presque tous ceux avec qui il vécut des jours d’illusion et d’espérance sont
morts partis, ils sont au séjour des ombres, parmi les fantômes [mot biffé] dont un petit nombre
seulement reste sans nombre dont quelques-uns à peine restent présents à la mémoire des
vivants.
Dans un an, il aurait été octogénaire, un de ces hommes qui, pour les jeunes, sont dans ont
déjà disparu du monde.
Pourtant, comme il était resté jeune d’imagination et de verve, comme il acceptait
allègrement, malgré malgré ses misères, les temps nouveaux, comme il savait comprendre les
transformations de l’esprit français dans un milieu aussi différent, mécaniquement au sens
matériel, du temps de son adolescence, que la technique hellénique et la technique de des l’ de
ces hommes de la Madeleine qui les [mot biffé] qui ignoraient la culture de la terre l’agriculture
mais savaient déjà sculpter et graver la pierre avec finesse, souvent avec un sentiment réel de la
beauté…

*
**


Ce matin, Uzanne évoque puissamment le temps des fiacres, des omnibus et des tramways
à impériales — ces impériales propices aux rêveurs par les beaux jours et qui, par les beaux jours,
d’où permettaient de voir la rue de Paris et son mouvement beaucoup mieux que ne le permettent
les automobiles autobus et les tramways actuels.
Je revois nettement Uzanne, mon aîné de quelques ans, Bourguignon de taille moyenne,
solidement charpenté ; je le je le rencontre au boulevard, à l’heure charmante de l’absinthe et des
causeries où les chefs de file d’alors dépensaient à flots l’esprit, l’humour, la verve, la poésie, [mot
biffé] et les propos enthousiastes et aussi les traits barbelés.

[mot biffé] Que de fois n’avons-nous pas déambulé, Octave Uzanne et moi, de la rue
Montmartre à l’Opéra ou à la Madeleine. Il était pr prodigieusement érudit et en art, et en histoire,
en ethnographie et bibliophile passionné — il était hier encore, je crois, président des Bibliophiles
contemporains ; — on pouvait le consulter comme un livre, avec la certitude d’emporter quelque
notion neuve ou ra rajeunie.
Avec cela cela, bon observateur, connaissant ayant vu des multitudes d’êtres, de pays, de
paysages sites — car c’était un grand voyageur devant l’Éternel.
Il disparaissait pendant des saisons entières, parcourant en tout tous sens l’Europe et
rapportant chaque fois un nouveau butin d’idées, d’observations et de souvenirs.
[lettre biffée] Lorsque je ne l’avais pas vu rencontré pendant un trimestre, un semestre,
souvent davantage, soudain je le retrouvais à l’un de ces diners dîners littéraires, Bons Cosaques,
dîner du Fortifs, de La Villette, etc., qui étaient alors à la mode, eton retrouvait l’on discutait
avec ardeur, où l’on jugeait les oeuvres et les hommes avec sévérité.

*
**


[mot biffé] A mesure qu’il avançait en âge, Octave Uzanne devenait moins visible. Toujours
errant, passionné d’indépendance, individualiste [lettre biffée] fervent, il vivait à sa guise,
modestement, et sans soucis avec un minimum de soucis.
Lorsque l’argent était rare, il fréquentait, à Rome, à Berlin, à Londres, de petits restaurants
pas chers, qu’il savait découvrir et où, avec avec peu d’argent, on pouvait faire des repas
savoureux, parfois exquis.
Il racontait ses vagabondages à la recherche du gîte et [mots biffés] du couvert avec du
repas avec une bonhomie charmante, [mot biffé] dépeignant à mesure les [mots biffés] quartiers
quartiers inconnus ou mal [mot biffé] connus des grandes vi et des petites villes que nul nul peut-
être n’a aussi fréq abondamment fréquentés.
Il a fini par se fixer, ou à peu près, ret retenu par des maux qui avaient nécessité
nécessitaient l’intervention des chirurgiens, m maux dont il était, je crois débarrassé — car on ne le
voyait plus du tout, l’ancien [mot biffé] globe-trotter était devenu le solitaire de Saint-Cloud.

*
**


Son oeuvre, nombreuse, toujours vivante et primesautière, encore que nourrie d’érudition,
lui méritait une réputation supérieure à celle qu’il que les hommes d’aujourd’hui lui dispensent.
[mot biffé] Une partie comporte la collaboration aux journaux et aux périodiques, Écho de
Paris, Figaro et La Dépêche, surtout La Dépêche, dont il fut des anciens et des plus fidèles

collaborateurs ; ai-je besoin de rappeler aux lecteurs ses brillantes chroniques où la fantaisie,
l’expérience, la raison, se mêlent de si agréable manière ?
Il a beaucoup écrit sur le passé — et avec avec maîtrise et autorité : je conseille vivement à
tous la lecture des Poètes des ruelles au dix-septième siècle, des Petits conteurs du dix-huitième ;
ils y apprendront bien des choses qu’ils ignorent, exposées avec un talent sûr. [mot biffé]
Il faut connaître aussi : Nos amis les livres, La Française du siècle, Son Altesse la Femme,
les Quais de Paris (qu’il les connaissait bien, ces quais délectables au rêveur et à l’érudit !)
Partout vous trouverez de l’éclat, du brio, de la belle fantaisie et des des enseignements
enseignements sûrs, bien contrôlés par un homme qui avait soigneusement lu, observé, comparé.

*
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Que restera-t-il de cette oeuvre copieuse ? La Postérité est de plus en plus encombrée
embouteillée… Une production intense intense et terr terriblement nombreuse rend ses choix de
plus en plus difficiles et infiniment difficiles ; déjà les gloires du passé occupent une place
démesurée.
N’importe, il doit doit d restera, il doit rester quelque chose de quelque chose de cet cet
esprit exquis, à qui à qui son cosmopolitisme de globe-trotter n’avait enlevé aucune aucune des
qualités de [mot biffé] sa bonne race bourguignonne, vigoureuse, libre, frondeuse, riche en grands
hommes beaux esprits comme en grands vins vins.

J.-H. Rosny Aîné
de l’Académie Goncourt.


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J.-H. Rosny aîné, billet autographe signé adressé à Octave Uzanne, 17 quai Voltaire, Paris,
[Paris], [16 juin 1903], 9,8 x7,4 cm.

Amusant billet de Rosny aîné à propos de la chronique d’Octave Uzanne publié dans La Dépêche
du 9 juin 1903.

"Un rapide remerciement cher Uzanne. Mais pourquoi la réticence de la fin ! Nous n’avons
jamais pu croire que le Crime du Docteur était autre chose qu’un hors d’oeuvre. Et certes, ce n’est pas
vous, esprit si divin et si curieux, qui voudriez condamner vos amis à ne servir que des plats de
résistance ! Une bonne poignée de mains.
J H Rosny"

Uzanne rendit compte du roman en ces termes :

"Que dire de MM. J.-H. Rosny qui n’ait été dit déjà ? Leur talent substantiel, qui est propre à
affronter les questions psychologiques les plus graves, à résoudre les plus difficiles problèmes de
morale et de sociologie, aborde aujourd’hui avec le Crime du Docteur, l’examen d’un cas de
conscience délicat et terrible. Le machiavélique docteur Herbeline, dont MM. Rosny ont étudié la
pauvre vie tourmentée de vilenies et de remords, ne tend point à laisser soupçonner tout le cors
médical. Les auteurs le donnent bien à entendre, et c’est seulement le roman d’un médecin. Dirai-je
que le crime du Docteur est digne des premiers ouvrages de MM. Rosny ? Je doute sérieusement que
ce soit là l’aboutissement de ces magnifiques prémices qu’avaient donné aux lettres des oeuvres
telles que Marc Fane, Daniel Valgraive, les Origines ou les Xipéhuz."


Bonne journée,
Jonathan Devaux, Librairie A la Demi-Lune


*
* *

Sincères remerciements à Jonathan Devaux pour avoir partagé avec nous, amis d'Octave Uzanne, sa vie, son oeuvre, ce document émouvant rédigé par l'un de ses compères du monde des Lettres. Cette oraison funèbre rentre dans la catégorie des témoignages sincères et spontanés qui ont paru à l'instant de la mort d'Octave Uzanne. Ces témoignages ne furent pas si nombreux en réalité. Octave Uzanne était déjà mort depuis longtemps pour beaucoup. Son oeuvre oubliée aussi. Le XXIe siècle balbutiant, espérons-le, sera l'occasion de rendre un peu de son honneur à cette mémoire oubliée.

Bertrand Hugonnard-Roche



Article publié dans La Dépêche du 5 novembre 1931



mercredi 6 novembre 2019

Autographe d'Octave Uzanne de la collection du chasseur d'autographes Alfred Brust (1891-1934). Autographe recueilli en août 1911.

- 7 août 1911 -

Autographe de la collection Alfred Brust (1891-1934),
écrivain et dramaturge expressionniste allemand, et chasseur d'autographes

carte 13,8 x 10,4 cm, tranches dorées,
le nom d'Octave Uzanne a été calligraphié par Albert Brust à l'encre rouge.
La date du 7 août 1911 est inscrite au crayon de papier au verso.

Collection Bertrand Hugonnard-Roche / 2019


Alfred Brust (15 juin 1891 à Insterburg, aujourd'hui Tcherniakhovsk en Russie - 18 septembre 1934 à Königsberg, aujourd'hui Kaliningrad en Russie) est un écrivain et dramaturge expressionniste allemand. Né en Prusse-Orientale, Brust est journaliste de 1912 à 1914 à la Tilsiter Zeitung. Pendant la Première Guerre mondiale, il travaille au service de presse du haut commandement pour l'Est. Après la guerre et l'annexion de Memel à la Lituanie, il s'installe à Cranz, l'actuelle Zelenogradsk. Il meurt en 1934 d'une maladie des poumons. Après la guerre Brust écrit des drames expressionnistes, publiés au Kurt Wolff Verlag. Avec la fin de l'expressionnisme littéraire au début des années 1920, il s'oriente vers une littérature völkisch tournée vers la terre et obtient le Prix Kleist pour son roman Die verlorene Erde. En 1933, il est un des 88 écrivains signataires du serment de fidélité à Hitler, le Gelöbnis treuester Gefolgschaft.

On pourrait supposer qu'Albert Brust fut en relation avec Octave Uzanne, notamment à cause ou grâce à leur métier commun de journaliste, mais visiblement, comme l'indique clairement la réponse d'Octave Uzanne à cet "inconnu". Cette réponse ne manque pas de sel, la voici : "Et que dira-t-il , qu'exprimera-t-il cet autographe sollicité par un incconu ? Peut-il avoir une valeur, une autre valeur que la phrase écrite sur un album et qui est bête ou banale, parce qu'aucune sensation spéciale, aucune interrogation où l'ont fait j'aillir d'une commotion d'esprit ou d'un mouvement d'âme ? Ne faut-il pas satisfaire les étranges collectionneurs ? Octave Uzanne."

Petite trouvaille qui pourrait paraître insignifiante mais qui, encore une fois, nous dévoile un petit bout des pensées intimes et du caractère ultra-trempé d'Octave Uzanne.

Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 22 octobre 2019

Actualité. Vente aux enchères publiques. The Fan ... l'exemplaire qui passe ... et qui repasse ...2013-2019


A suivre prochainement aux enchères publiques chez Artcurial (les ventes Aristophil) cet exemplaire de The Fan (L'éventail) d'Octave Uzanne somptueusement relié. Nous avions donné un billet en février 2013 ici même pour relever le plus haut prix jamais atteint pour un ouvrage d'Octave Uzanne, à savoir, 74,500 USD en 2011 chez Sotheby's New York (lire notre billet de l'époque ICI).

C'est donc ce même exemplaire qui sera proposé à l'encan dans le cadre des ventes des collections Aristophil le mardi 19 novembre prochain sous le numéro 444 avec une estimation de 10.000 / 15.000 euros. En 2011 ce même exemplaire avait été estimé 60.000 / 80.000 USD chez Sotheby's.

Comme nous l'indiquions à l'époque (2013) l'estimation était due à la mirifique reliure qui recouvre cette édition somme toute assez commune et peu prisée lorsqu'elle est nue (non reliée). Nous pensions bien, à l'époque, que l'exemplaire allait ressortir un jour ou l'autre sur le marché. C'est désormais chose faite ! L'estimation est à minima 4 fois moindre que celle de 2011. Il ne semble pas que l'exemplaire ait changé de condition (état) entre 2011 et 2019.

Résultat à suivre ...



Photo - copie d'écran Drouot.com / Drouot Digital


 Résultat : adjugé 21.500 euros frais compris.



Copie d'écran Auction.fr

dimanche 20 octobre 2019

Actualité. Résultat de vente : UZANNE, OCTAVE. Dictionnaire Bibliophilosophique. author's own copy with most plates in three states and enriched with an abundance of production material. 1896. Exemplaire unique imprimé sur Japon pour l'auteur, signé et justifié par lui. Reliure mosaïquée par Charles Meunier réalisée pour Octave Uzanne.

Sale 2519 Lot 518
UZANNE, OCTAVE. Dictionnaire Bibliophilosophique. author's own copy with most plates in three states and enriched with an abundance of production material. Thick 8vo, full sea green levant morocco, inlaid poppy design on the backstrip and front cover, turn-ins of inlaid poppies, brocade doublures and linings; all edges gilt, by Meunier, spine browned and with two stains, covers discolored. Paris, 1896

Estimate $4,000 - 6,000

first edition. author's unique unnumbered copy on japan vellum, containing the autograph manuscript of the introduction, signed, on 2 pages; the original pen-and-ink wrapper designs by Eugène Belville, an original pen-and-ink sketch for the cover design by paul berthon, one unpublished plate at page 268, numerous proofs in various states of the cover, lithographed endpaper, binding, and wrapper designs, and other interesting material. Two numbered copies of this work were also issued on Japan vellum, but the present unique copy is Inscribed and Signed by the author. Provenance: the Henry William Poor collection, with bookplate. Sold at The Library of the Charles P. Senter St Louis, MO. Sold October 25-26, 1933. American Art Association Anderson Galleries, Inc. 30 East 57th Street, New York.

Price Realized (with Buyer's Premium) $4,250










Photos Swann Auction Galleries

Swann Galleries, Inc.

lundi 7 octobre 2019

"à Monsieur D. Jouaust souvenir amical d'un novice et remerciements d'avoir su donner à ma fantaisie de réimprimer Benserade, un luxe typographique digne d'un meilleur poète" (Octave Uzanne, 12 avril 1875).



"Fit Fabricando Faber. [C'est en forgeant que l'on devient forgeron].

à Monsieur D. Jouaust souvenir
amical d'un novice, et remerciements
d'avoir su donner à ma fantaisie
de réimprimer Benserade, un luxe
typographique digne d'un meilleur
poète.

Octave Uzanne

Paris 12 avril 1875"


Frontispice composé et gravé par Adolphe Lalauze.



Page de titre de l'édition.
Poésies de Benserade publiées par Octave Uzanne.

Paris, Librairie des Bibliophiles, 1875

[volume achevé d'imprimer le 20 mars 1875 par D. Jouaust imprimeur à Paris].

Tirage total à 517 exemplaires :

500 ex. sur papier de Hollande
15 ex. sur papier de Chine
2 ex. sur parchemin


Le présent exemplaire, que le jeune Octave Uzanne (il n'a pas encore 24 ans) offre à son éditeur-imprimeur Damase Jouaust, est un des 15 exemplaires sur papier de Chine. Le frontispice de Lalauze est en un seul état (définitif sur Chine) et le portrait de Benserade est en 2 états (noir et sanguine). Le volume a été relié pleine percaline verte, pièce de titre en tête du dos sur cuir noir, fleuron doré au centre du dos, millésime doré en queue. La reliure est signée par le relieur PIERSON, spécialiste de ce genre de reliure cartonnage modeste et néanmoins solide et assez élégant. Sans doute la reliure a-t-elle été commandée par Octave Uzanne pour offrir l'exemplaire. Le volume porte contrecollé au verso du premier plat l'ex libris gravé de Damase Jouaust.

Les Poésies Benserade sont le premier volume publié en librairie par le jeune Octave Uzanne. Un an auparavant, en 1874, Il n'est encore rien ou à peu près. En juillet 1874 il s'apprête à visiter la Suisse et le nord de l'Italie sac au dos. Comme nous l'avions relevé d'après une lettre autographe en notre possession, début novembre 1873 Octave Uzanne est sans emploi, sans savoir ce qu'il fera : "Toutes les démarches que j'ai faites jusqu'à ce jour, pour trouver un poste vacant de secrétaire, ont été infructueuses." Les Poésies de Benserade marque donc pour Octave Uzanne le véritable point de départ de sa carrière d'homme de lettres. D'autres volumes dits des Petits poètes du XVIIe siècle suivront chez le même éditeur. Voir nos autres articles autour des éditions Jouaust.

Nous avons acheté ce volume chez un libraire du sud de la France. 

Bertrand Hugonnard-Roche

vendredi 27 septembre 2019

"à mon excellente amie Mme Antoinette Wallgren en témoignage de haute sympathie d'art" dédicace d'Octave Uzanne (La Cagoule, Visions de Notre Heure, Choses et Gens qui passent, Paris, H. Floury, 1899).



Photo : coll. Bertrand Hugonnard-Roche

Envoi autographe d'Octave Uzanne :

"à mon excellente amie
Mme Antoinette Wallgren
en témoignage de Haute Sympathie d'art
Octave Uzanne"



sur : Visions de Notre Heure. Choses et Gens qui passent. Notations d'art,
de littérature et de vie pittoresque.

Paris, chez le libraire Henry Floury, 1899

1 volume in-8 broché. Tiré à 710 exemplaires.

Celui-ci, un des 650 exemplaires sur vélin teinté.

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Antoinette Wallgren en 1903 (45 ans)


Antoinette Wallgren (1858-1911) était née Antoinette Råström, à Stockholm en Suède. Ses parents étaient graveurs de médailles. On sait peu de choses sur elle. Elle a d'abord étudié la gravure sur bois, puis est devenue sculptrice et décoratrice. Elle a sculpté des plaques de bronze et réalisé des bustes. Elle s'est ensuite tournée vers la décoration extérieure des livres en appliquant des techniques de mosaïque et de cuirs repoussés aux reliures. En 1882 elle avait épousé l'artiste sculpteur Carl Wilhelm ”Ville” Vallgren (1855-1940). 

Octave Uzanne avait découvert son talent de décoratrice de reliures comme l'indique cet extrait :

"Mme Antoinette Wallgren, élève statuaire de son mari, qui jusqu'alors modelait sans but déterminé de délicats bas-reliefs décoratifs sur cire, à peine effleurés de l'ébauchoir et cependant lisibles, s'est avisée, il y a deux ans, d'adapter son talent à l'orne- mentation des livres en obtenant, — sur une matrice en creux reproduisant l'empreinte exacte de son travail, — des cuirs repous- sés qui, après une légère coloration et une intelligente patine lui donnèrent des résultats inspirés. Déjà nous lui devons, pour les récits d'un matelot de Georges Hugo, une décoration marine très fine- ment indiquée; pour Les Yeux clairs, de Camille Mauclair, une plaquette d'un relief déjà plus accusé et d'un art plus subtil; pour le J. Camés d'Arsène Alexandre, une composition sur les arts du feu qui est largement interprétée et d une heureuse disposition, enfin pour la Vie de Notre Seigneur Jésus de James Tissot, Mme Wallgren a presque atteint à la maîtrise et tout nous fait espérer que nous pouvons attendre d'elle des décoration de reliures d'une grande élégance et d'une exécution chaque jour supérieure." (pp. 225-226, O. Uzanne, L'Art dans la décoration extérieure des livres, L.-H. May, Paris, 1898).

Curieusement l'exemplaire offert par Octave Uzanne à Antoinette Wallgren est resté broché, il l'est encore aujourd'hui en 2019, entre nos mains. Antoinette Wallgren n'a pas eu le temps ou n'a pas jugé bon de lui donner une couvrure artistique issue de l'expression de son talent. Octave Uzanne aurait certainement beaucoup apprécié.

Les envois autographes sur les livres d'Octave Uzanne adressés à des femmes, qui plus est à des femmes artistes, sont très rares. Nous n'en connaissons guère qu'un autre à Marguerite Moreno (actrice, épouse de Marcel Schwob) et un autre à Alexandra Laborde (modiste).

Bertrand Bibliomane moderne

mardi 17 septembre 2019

Octave Uzanne en transit malmené entre son estomac et son intestin. Extraits de la correspondance d'Octave Uzanne avec son frère Joseph (1907-1908)


Octave Uzanne (1851-1931)
ici âgé de 49 ans en 1900
(photographie prise à Ligugé dans la maison Notre-Dame chez J.-K. Huysmans)
A cette époque Octave aimait faire bonne chère, les repas mondains et le
parisianisme incessant n'aidant pas à être sobre sur la question alimentaire ...


Un jour nous avions écrit que nous traiterions de tous les sujets concernant Octave Uzanne, homme public, homme privé. Les informations que nous donnons aujourd'hui sont extraites de la Correspondance entre Octave Uzanne et son frère Joseph (conservée aux Archives Départementales de l'Yonne). Ce billet fait suite à celui-ci : 

Un envoi autographe qui en dit long : Octave Uzanne à l'anatomo-pathologiste français Charles-Joseph Bouchard (1837-1915) 


Le sujet dont nous avons choisi d'extraire les occurrences n'est pas forcément très romantique (voire carrément pipi-caca) mais les fonctions physiologiques humaines ne font-elles pas partie intégrantes de l'Homme, fut-il bibliophile ou homme de lettre ? Baudelaire était-il d'une nature constipée ? Qui saura nous le dire (et pourtant je pense l'information primordiale pour l'histoire littéraire).

Pour connaître un homme ne faut-il pas en savoir plus sur ce qu'on sait être aujourd'hui son deuxième cerveau : son intestin et son estomac ; en un mot son système digestif ? Voici donc relevées pour vous l'intégralité des mentions "estomac" et "intestin" qui se trouvent dans cette riche correspondance entre les deux frères, et ce durant les années 1907 à 1908. Octave Uzanne est alors âgé de 56-57 ans. Sa santé n'est alors pas vraiment au beau fixe. Nous avons élargi les citations d'extraits aux phrases relatives à son état de santé quand celui-ci était évoqué dans le corps des lettres où ces deux mots, estomac et intestin, étaient écrits.

Je sais très bien par avance que seuls les plus téméraires de mes lecteurs iront au terme de cette énumération gastro-intestinale détaillée mais néanmoins passionnante. Je les en remercie. Qui peut se vanter d'en savoir autant sur le transit de Balzac, Flaubert ou Zola ? 

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A propos de l'estomac d'Octave Uzanne


Barbizon, le 7 août 1907

[...] Ma santé s’améliore, bonnes nuits, nervosisme évanoui et constipation vaincue par lavements d’huile le soir. Je me promets bien d’éviter le plus longtemps possible les déconstipants près à l’intérieur. Même la bonne huile de ricin me mettait l’estomac à vif et me détraquait tout entier. [...]

Barbizon, le 13 août 1907

[...] J’ai reçu, du docteur Laffont, une lettre de 5 pages. lettre conseil sur mon état – c’est beau de sa part, lui qui jamais n’écrit – il y a de très bonnes choses et d’autres à dédaigner peut-être – c’est tout un régime quotidien – intelligent en somme et précieux en plus d’un point. Laffont me dit avec justesse que je n’ai aucune tare cardiaque et par conséquent que je n’en ai jamais eu – il me le jure – il ajoute qu’à notre âge ça ne bouge plus le cœur, et que si on a été indemne jusque là on est sûr de ne plus se donner de lésion avec une vie d’hygiène telle que la mienne – Il me confirme également l’excellence de mon estomac et me reproche seulement de l’avoir compromis par mon excessive complaisance à user d’une droguerie persistante – ce qui au fond est vrai. [...]

Barbizon, le 31 août 1907

[...] Ma santé incline au mieux, mes défaillances cardiaques et mes sensations nerveuses sont moins fréquentes ; je me sens solide et je vais, sans drogues aucune, à la garde-robe (*), ce qui est d’une importance primordiale, car la moindre pilule laxative me mettait l’estomac, le cœur, tout le système en état déplorable. Depuis 18 jours la nature seule, les fruits cuits, la boisson de houblon, etc, me font fonctionner très convenablement.

(*) aller à la garde-robe, aller aux toilettes en argot.

Barbizon, le jeudi 31 octobre 1907

Mon cher frérot,

Très bien portant – ma journée à Paris ne me fut pas fatigante, non plus que celle de la veille. Je me sens infiniment plus fort que jadis et vraiment reconstitué – c’est pourquoi, je compléterai la cure dans le midi, et, après, par un permanent plein air ; un intelligent potard (*) de la rue Richelieu m’a donné une solution chloroformique dont l’absorption de deux cuillerées m’a fait délicieusement disparaître ma terrible douleur pylorique dont je suis enfin délivré. Ce pharmacien me conseillait avec justesse d’absorber l’huile de foie de morue en plein repas de midi, afin de bien l’assimiler avec la nourriture – il déclare idiot le conseil des médecins d’absorber cette huile lourde le matin à jeun avec le 1er déjeuner – à midi et le soir au milieu du repas, aussi bien que les autres huiles – je trouve ça en effet pratique. Je me reposerai l’estomac et essaierai la semaine proche. [...]

(*) Potard, pharmacien en argot

Saint-Raphaël, le mercredi 4 décembre 1907

Mon bon chéri ; je vais m’installer demain jeudi chez moi 25 Bd Felix Martin, où tu pourras désormais tout m’adresser. Je ne suis pas fâché de quitter l’hôtel, non seulement parce qu’en ma chambre, je ne connaissais que le provisoire mais surtout parce que la nourriture excellente au début me semblait monotone et ruineuse pour l’estomac. Ces fritures, ces viandes mal rôties, toute cette cuisine de restaurateur ne saurait convenir longtemps à quelqu’un de délicat habitué comme moi à peu mais excellent. J’attends la reprise de mon régime de Barbizon avec impatience et je me défierai même de la table des Bertnay. St Raphael est pourvu de tout et le petit marché abonde en légumes, fruits, volailles, etc. J’ai déjà tout organisé : laitages, bois, pommes de pin, etc. [...]

Saint-Raphaël, le mardi 31 mars 1908


[...] Je me suis mis au lait dimanche pour me débarrasser l’estomac fort encombré, soit par la journée niçoise, soit par celle de Rochard. Maintenant je vais un peu vivre loin des amis. Je ne fais plus signe aux Bertnay, ni à Emile. [...] Je t’approuve de lâcher les dîners du soir - Dans les très grands jours, en mai et juin, ça peut aller encore, sans fatigue, mais s’exposer en hiver, sans raison valable, c’est inepte – Je me couche ici toujours vers 8 ½ à 9 et lis tant que je ne sens pas la fatigue – ces deux derniers jours ayant été fatigué d’estomac je me suis mis au lit à 6 ½ et à 7 ½ sans le moindre ennui, heureux de le pouvoir faire et de sentir mon indépendance à ces détails ; ainsi quel repos et quelle sérénité de pensée, de philosophie ! quel détachement de ces plaisirs si vides et si nuisibles ! de toutes ces sottises collectives qui sont la vie de tant de citadins. [...]


Saint-Raphaël, le jeudi 2 avril 1908

[...] Ma santé est bonne, mais je continue un régime demi lacté pour me remettre l’estomac qui depuis six jours fut nerveux, fécond en bâillements, en gaz, en éructations, en intolérance alimentaires. – je bois du quassia amara et comme j’ai du lait délicieux, et désormais plus aucun repas à accepter chez autrui, j’en profiterai pour me recaler tout cela – ça va déjà mieux. Je ne saurais te dire mon angoisse de songer à retourner à Paris d’ici 25 jours – Hélas ! tout arrive ; mais, je sens bien à quel point je me sens hostile à cette ville de cannibalisme, de lassitudes, d’égoïsmes collectifs, de laideurs morales, de ciels sales, de vanités et de sottises aveugles – Enfin, j’agirai pour régler mon exode et consolider mon indépendance. [...]

Saint-Raphaël, le lundi matin 6 avril 1908

[...] Ma santé est bonne, mais mon estomac fatigué malgré ma sobriété extrême – cela m’ennuie, car si peu que je dîne le soir j’ai souvent des digestions qui m’éveillent avec palpitations, sensations nerveuses généralisées et angoissantes – J’irai sans doute voir le Dr Bontemps cet après midi pour lui parler un peu de mon état général, très bon mais avec excès de facilité à me refroidir et à ne pas tolérer mes alimentations cependant délicates. Hier, pour une heure passée chez les Rouveyre le soir, cependant près du feu, je rentrai les mains glacées comme un mort et tout réfrigéré. Toutes les visites un peu prolongées me font cet effet – aussi j’en fais peu … mais toujours même résultat. [...]

Saint-Raphaël, le mardi 7 avril 1908

[...] Je fus hier voir le Dr Bontemps – j’ai causé un peu avec sa femme plutôt très sympathique et après quelques mots sur mon état général, il m’a fixé de me voir chez moi, le soir, à 4 h sur mon pieu. Cet homme a une toquade fixe qui lui fait voir de l’intoxication intestinale partout et quand même et des « tonnes de matières fécales accumulées dans l’intestin », après m’avoir brassé le ventre fortement il me déclara que j’avais des « matières considérables qui m’encombraient – Oh ! Molière ! ) – cependant mon ventre était souple comme un gant et nullement douloureux – Il m’ausculta cœur et poumons – résultat – vous êtes un ralenti – pouls 60 pulsations, insuffisance, donc insuffisance de flux sanguin dans les poumons, mauvaises fonctions générales … conséquences d’intoxications de l’intestin – d’où régime omnibus que tu connais : manger, boire de tout copieusement, exercice de promenade, pas plus, tous les jours le matin la cuillerée à café d’huile de ricin, puis lavage du rectum avec 100 gr. d’eau tiède – avec ça, tout doit disparaître – voilà pourquoi votre fille est muette – Je sais bien, moi, que je fais surtout de la stase pylorique, que tous mes gaz et ferments viennent de l’estomac qui les fabrique, etc etc, que j’ai de la dyspepsie nerveuse, etc etc, je vais toutefois essayer, en bon mouton, le fameux traitement que tu suis et a suivi ; mais je crains de devoir y renoncer d’ici peu de jours. Je serai toutefois consciencieux et te dirai ce qui en est – ce brave garçon est aimable, mais léger comme un feu follet … il était convaincu que tu avais eu le ventre ouvert et que, seul, il t’a mieux guéri que les chirurgiens – O ! Suggestion ! – je l’ai détrompé sur l’opération, mais peu importe, a-t-il dit … et j’ai compris qu’il préférait sa version et pour lui tu as été opéré, ça lui va mieux comme ça. Ah ! puis Vittel, Vittel pour moi ! Il n’y a que ça. [...]

Eaux-Bonnes (Pyrénées), Grand Hôtel de France, le jeudi 2 juillet 1908

[...] Les journées passent vite, calmes, sereines, aucunement accablantes de chaleur et cependant pas fraîches. Il me semble que je suis déjà un vieil eau-bonnais – je suis mon traitement avec ponctualité ; je ne fréquente personne à l’hôtel, mais je connais quelques braves gens du pays. [...] Je verrai le Dr papa Cazaux après midi – Je suis merveilleusement reposé, mes nuits dans un silence de désert son favorisées d’un vrai sommeil profond de bébé. Ce climat est sédatif – c’est remarquable comme repos – à l’hôtel la nourriture est délicieuse, saine, vraiment digne des délicats estomacs et gourmets – Je me couche le soir à 8 ½, et, le matin, la brave Marie, une vieille béarnaise de 48 ans m’apporte à 7 ½ mon café, très bien fait, et fait la causette – excellente femme conne toutes celles de ce pays de Béarn où se trouvent les derniers bons domestiques courageux, dévoués et gais. Je regrette de te savoir ainsi souffrant de l’estomac – Paris est une ville où il est si difficile de vivre en paix avec ses organes. Eté, comme hiver, on y souffre pitoyablement, car tout nous y blesse, nous y accable, le mauvais air, l’humidité, les senteurs, les poussières, les chaleurs anormales étouffantes, c’est miracle qu’on y résiste encore. Si j’étais resté à Paris, me dit ma grosse bonne Paliotte (de Pau), j’y s’rais claqué ! Monsieur, ça c’est sûr ! Certes elle a raison ! – Je m’applaudis d’aller vivre à St Cloud où je baignerai dans le silence, l’air vif, la quiétude, près ou loin de Paris, à ma convenance. [...]

Saint-Raphaël, 35, Boulevard Félix Martin, le mardi 2 mars 1909

[...] je me suis mis un peu au régime et malgré tout j’ai des troubles nerveux le soir, ou plutôt la nuit avant de pouvoir m’endormir et je n’ai plus ma belle ardeur des premiers jours sur le littoral. [...] Je resterai chez moi, m’observerai, et, si mes fatigues un peu cardiaques, qui viennent peut être de l’estomac, persistaient, j’irai voir le Dr Caldiquès ; mais, avec un peu de Valérianate et du calme alimentaire, j’espère en sortir bien vite. [...]

Saint-Raphaël, Hôtel Beau Rivage, le jeudi soir 4 mars 1909

[...] Ma santé est assez bonne, mais je la dois surveiller. J’ai eu l’estomac un peu surmené par les repas de Valescure, il me faut si peu de chose. Depuis dimanche je m’entraîne à ne prendre que le nécessaire et je tâche de reconquérir une langue propre, mais ça n’est pas facile – on se détraque plus vite qu’on ne se retape. [...] Je désire ronronner un peu chez moi, me soigner et ne me point fatiguer – à nos âges l’utilité de se dépenser n’apparait pas de toute urgence – on vit sur son capital de forces, on ne fait plus d’économies, il faut se ménager. [...]

Saint-Raphaël, Hôtel Beau Rivage, le dimanche 7 mars 1909

[...] Ma santé tout à fait meilleure. L’ordonnance du Dr Courchet me sera salutaire, je l’avais d’ailleurs prévue en m’ordonnant à moi-même frictions et infusions et Valérianate – La voici : le matin une affusion d’eau chaude à 38° - me recoucher après pendant une demi heure puis friction vigoureuse au gant de crin – avant le repas, 5 minutes avant – une cuillerée à soupe de phosphate de soude 6 g. – sulfate de soude 3 g. – eau distillée 200 g. – ceci pour favoriser le suc gastrique et préparer une bonne digestion – (tu pourrais essayer) – ne pas boire aux repas – après déjeuner un cachet de charbon végétal de 0,50 avec une infusion très chaude de « menthe verveine et oranger. » Je te recommande ce mélange d’infusion, il est exquis. Enfin, le soir, de la Valérianate d’ammoniaque et la recommandation de manger lentement et de mâcher longuement même les potages et les crèmes – ce que je m’applique à faire. En plus : rester allongé pendant ½ heure après les repas, tu vois que tout cela n’est pas trop bête. [...] ce n’est pas seulement sa nourriture et son estomac qu’il faut surveiller, c’est sa vie et son travail – il faut s’aérer, marcher quand même, faire manœuvrer ses muscles et se donner tous les soins d’hygiène nécessaire. [...]

[à partir de la mi-mars 1909 la santé d'Octave Uzanne s'améliore notablement, il envisage même des voyages en Italie et ailleurs en Europe. Il reste à Saint-Raphaël jusq'aux premiers jours d'avril. Il part ensuite pour Marseille (19 avril 1909) puis se trouve à Chambéry (25 avril 1909) d'où il fait halte à son retour de voyage (sans doute en Italie), puis il est de retour à Saint-Cloud Montretout 1e 16 juin 1909.]

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A propos de l'intestin d'Octave Uzanne


Saint-Raphaël, le 26 avril 1907 (matin)



[...] Ma santé est bonne ; j’ai du arrêter un jour mon huile de ricin, car je me sentais l’intestin tout à fait délabré – un peu de repos est nécessaire – je verrai le Dr Bontemps avant de m’en aller ; peut-être vendredi – J’ai fait préparer le mélange Ducreux, magnésie souffre ; j’en userai quelque nuit où je me réveillerais à l’heure congrue – on peut délayer dans l’eau froide, ce que je ferai. [...]



Barbizon, le 13 août 1907



[...] Je me sens de mieux en mieux – Le bromure a merveilleusement calmé mon état nerveux devenu sédatif et les compotes et fruits cuits ont régularisé les fonctions intestinales, sans autre aide. Je pense, j’espère que je me trouve en bonne voie de santé intégrale. C’est si bon de se sentir bien. [...]


Saint-Raphaël, 35, Boulevard Félix Martin, le mardi 7 avril 1908


[...] Je fus hier voir le Dr Bontemps – j’ai causé à un peu avec sa femme plutôt très sympathique et après quelques mots sur mon état général, il m’a fixé de me voir chez moi, le soir, à 4 h sur mon pieu. Cet homme a une toquade fixe qui lui fait voir de l’intoxication intestinale partout et quand même et des « tonnes de matières fécales accumulées dans l’intestin », après m’avoir brassé le ventre fortement il me déclara que j’avais des « matières considérables qui m’encombraient – Oh ! Molière ! ) – cependant mon ventre était souple comme un gant et nullement douloureux – Il m’ausculta cœur et poumons – résultat – vous êtes un ralenti – pouls 60 pulsations, insuffisance, donc insuffisance de flux sanguin dans les poumons, mauvaises fonctions générales … conséquences d’intoxications de l’intestin – d’où régime omnibus que tu connais : manger, boire de tout copieusement, exercice de promenade, pas plus, tous les jours le matin la cuillerée à café d’huile de ricin, puis lavage du rectum avec 100 gr. d’eau tiède – avec ça, tout doit disparaître – voilà pourquoi votre fille est muette – Je sais bien, moi, que je fais surtout de la stase pylorique, que tous mes gaz et ferments viennent de l’estomac qui les fabrique, etc etc, que j’ai de la dyspepsie nerveuse, etc etc, je vais toutefois essayer, en bon mouton, le fameux traitement que tu suis et a suivi ; mais je crains de devoir y renoncer d’ici peu de jours. Je serai toutefois consciencieux et te dirai ce qui en est – ce brave garçon est aimable, mais léger comme un feu follet. [...]


Saint-Raphaël, 35, Boulevard Félix Martin, le vendredi 17 avril 1908


[...] ma santé est bonne et j’éprouve grand bien de mes prises d’huile chaque nuit, me donnant des selles faciles et souvent fort odorantes, indiquant que l’intestin demande à être purifié – Je crois que les pilules du Dr Nepper sont à la longue intoxiquantes et nuisibles – il en faut trop prendre, tout cela doit faire un sâle mastic dans les boyaux. [...]


Dimanche 19 avril 1908 [non situé mais Saint-Raphaël]

[...] J’espère que ta santé est parfaite, mon intestin se vide, s’amollit, s’améliore, je crois, avec l’huile – J’irai voir le Dr Bontemps mercredi et le remercierai – je prends le ricin de 2 à 3 heures dans la nuit. [...]

Vendredi 24 avril 1908 [Saint-Raphaël]

[...] Ce docteur Bontemps est un bonhomme, mais d’une légèreté fabuleuse, il voit tout à la grosse, choses et gens et se montre optimiste sur tout – Sa toquade intestinale, heureusement, n’est pas mauvaise – il a pris une bonne formule sans avoir eu à l’inventer et c’est le pionnier des matières fécales, le terrassier des agglomérations intestinales. [...]

Caen, vendredi 14 mai 1926

Je vais bien sauf difficulté sombre à obtenir libération intestinale. (*)

(*) cette lettre sort du cadre chronologique annoncé mais traite du même sujet et montre qu'en 1926, soit quelque vingt plus tar, Octave Uzanne, alors âgé de 75 ans, subit les mêmes inconvénients de santé liés au transit intestinal.

Bertrand Hugonnard-Roche

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