jeudi 8 avril 2021

Une pensée mystique d'Octave Uzanne (1896-1897 ?). " [...] L'artiste qui tient ses dons du ciel sent plus ou moins vaguement qu'en v(r)endant au riche il restitue à dieu."


Autographe signé de la main d'Octave Uzanne, non daté (le papier
utilisé - celui du Dictionnaire Biblio-Philosophique indiquerait une écriture en 1896 ou quelques mois ou années après tout au plus).

Copie d'écran - Vente Roumet, 2021



L'esprit humain, a-t-on dit, doit à la Religion ce qu'il a de plus élémentaire et de plus pur dans les expressions de la nature morale ; je veux dire de sentiment de la maternité marié à la virginité, idée inconnue à l'art ancien, à l'art du paganisme.
Or, cette maternité virginale qui donne la vie sans le péché originel, n'est-ce pas le plus beau symbole de la charité qui puise en soi ses germes de bienfaisante fécondation.
L'art a trouvé ses inspirations les plus nobles dans ce symbole de la maternité chaste. L'artiste qui tient ses dons du ciel sent plus ou moins vaguement qu'en v(r)endant au riche il restitue à dieu.

Octave Uzanne (*)



(*) ce morceau autographe signé s'est retrouvé dans une vente récemment. Etrange document que celui-ci ! Document qui nous dévoile un Octave Uzanne empreint de mysticisme et de religiosité, ce qui n'était pas franchement son habitude dans les années 1896-1897, date probable de la rédaction de ce petit billet. Pour qui ? Pour quelle occasion ce billet a-t-il été écrit ? S'agit-il simplement d'une note prise sur le vif de sa pensée qui vagabondait ? Nous ne savons pas. Quoiqu'il en soit, cette pensée mystique à propos de la maternité virginale (de la Vierge Marie) reliée à l'Art, le tout couronné d'une conclusion des plus hasardeuse "L'artiste qui tient ses dons du ciel sent plus ou moins vaguement qu'en vendant au riche il restitue à dieu", méritait d'être sauvée de l'oubli et permet de parfaire un peu plus le portrait psychologique de notre auteur.

Bertrand Hugonnard-Roche

jeudi 18 mars 2021

Figures de Paris. Ceux qu'on rencontre et celles qu'on frôle. Publication dirigée par Octave Uzanne pour les Bibliophiles Indépendants (1901). Exemplaire offert par Octave Uzanne à Hugues Rebell (auteur de deux textes de l'ouvrage).


Octave Uzanne décide de publier ce très beau volume alors qu'il va fêter son cinquantième anniversaire. C'est une très intéressante collaboration d'écrivains qui fournit ici un corpus de textes sur le Paris 1900. Octave Uzanne réussit à rassembler autour de lui et d'un même thème de jeunes écrivains en devenir, d'autres déjà arrivés.
      C'est à notre connaissance la seule collaboration effective autour d'un livre entre Octave Uzanne (éditeur-directeur), Jean Lorrain et Alfred Jarry, pour ne citer que les deux auteurs les plus connus encore aujourd'hui.
      Nous avons eu la chance de tomber récemment sur un des 16 exemplaires de collaborateurs. Il s'agit de l'exemplaire d'Hugues Rebell qui donne deux textes pour ce beau livre (Snobs et Snobinettes de Sport et Femmes du d'Harcourt).
      Une chose très étrange est à remarquer concernant la publication de ce volume. A la justification du tirage (verso du faux-titre) et au colophon (achevé d'imprimer), on peut lire que ce livre a été édité "pour les Bibliophiles Contemporains". Volume achevé d'imprimer sur les presses typographiques de l'imprimerie Firmin-Didot et Cie au Mesnil (Eure) le 20 avril 1901. Or, la société des Bibliophiles Contemporains avait été dissoute depuis plusieurs années déjà (dissolution réclamée par Octave Uzanne lui-même et votée le 10 novembre 1894). En cette année 1901 cette société n'existe plus et n'a plus de réalité. C'est sous le vocable des Bibliophiles indépendants qu'Octave Uzanne publie désormais ses beaux livres d'artistes. On retrouve d'ailleurs cette mention "A Paris, pour les Bibliophiles indépendants, chez le libraire Henry Floury, 1901." Ont été déjà publiés sous l'adresse des Bibliophiles indépendants : 1896 - Badauderies Parisiennes (Les Rassemblements - Physiologie de la Rue) (collectif), illustrations par F. Valloton et Fr. Courboin. 1896 - Voyage autour de sa Chambre par Octave Uzanne, illustrations par Henri Caruchet 1898 - La Leçon bien apprise par Anatole France, illustrations par Léon Lebègue 1899 - La Porte des Rêves par Marcel Schwob, illustrations par George de Feure 1900 - Contes Blancs par Jules Lemaître, illustrations par Blanche Odin. A la suite de ces Figures de Paris (1901) viendront les Chansons de l'Ancienne France avec des illustrations de William Graham Robertson (1905). Alors pourquoi avoir indiqué par deux fois dans ce volume "Edité pour les Bibliophiles Contemporains" avec les majuscules d'usage. Une erreur n'est pas envisageable. Par contre, un méchant coup de patte aux anciens Bibliophiles Contemporains qui lui ont mené la vie dure au sein d'une société de bibliophiles qu'Octave Uzanne entendait mener à sa guise sans qu'on lui imposa d'autres vues artistiques que les siennes, voilà certainement la solution à cette incohérence.
      Autre particularité de l'exemplaire. Ceux que nous avons pu voir possèdent les illustrations hors-texte avec quelques rehauts d'aquarelle. L'exemplaire Hugues Rebell est resté en noir. Les couvertures imprimées ont été conservées en deux morceaux (reliés au début et à la fin du volume).
      L'exemplaire que nous avons en mains (Ex. Hugues Rebell) a été très simplement relié en demi-basane aubergine. Il porte le n°212 imprimé au composteur et cet envoi autographe d'Octave Uzanne : "à Hugues Rebell avec mes remerciements, [signé] Octave Uzanne".

      Nous reproduisons ci-dessous le texte donné par Octave Uzanne pour cet album : Trottins. Octave Uzanne est ici encore alerte question "Feminies" malgré ses 50 ans approchant. La carrière d'éditeur-bibliophile touche à sa fin avec cet ouvrage réussi. En 1905 paraîtra un ultime volume publié sous les hospices de cette société bibliophilique "libertaire" : Les Chansons de l'ancienne France illustrées par William Graham Robertson (ce volume tiré à seulement 150 exemplaires).



* * *


TROTTINS


      Gracieuses, légères, sautillantes, musardes, le visage curieusement chiffonné, la frimousse drôle, vaguement perverse, l’œil quêteur et fouinard dans l'anémie des traits, Mesdemoiselles les Trottins, carton au bras, jupes retroussées sur les fausses maigreurs irritantes des hanches, s'en vont sur les boulevards, excitant les désœuvrés, éveillant les instincts des faunes modernes qui aussitôt entrent en chasse à la poursuite de leurs charmes de fruits verts.
      Elles sortent de l'atelier de la Couturasse ou de la boutique de la modiste du quartier de La Paix. Elles ne sont encore que Coursières, Arpettes ou Groulasses, — comme disent les grandes du métier, — et elles traînent leurs tristes bottines sur le bitume et le pavé de bois à cette fin d'aller aux rassortiments dans le gros ou de porter aux clientes du dernier v'lan un chouette Bagnolet à plumes ou quelque frais paillasson tout fleuri, au goût du jour.
      Elles ont de quatorze à dix-sept ans ; presque toutes sont de vraies gosselines de Paris, des momignardes des faubourgs, élevées à la diable dans des milieux grouillants et tapageurs, parmi les disputes, les gros mots ou les scènes d'amour des parents, et les récits des grandes sœurs. Elles ont subi tous les contacts malsains, connaissent le vocabulaire et l'argot des Cythères les plus crapuleuses et elles s'épanouissent délicieusement dans la curiosité du vice et dans le désir instinctif de la perdition avec une sorte d'ingénuité extravagante dont le contraste irritant n'est pas un de leurs moindres charmes.
      Blagueuses, drôlichonnes, futées, chercheuses de mots drôles, de gestes délurés, ces gavroches en jupe sont les singes de l'atelier, celles dont on s'amuse et qu'on malmène aussi parfois durement, car elles doivent servir à toute besogne, porter les billets doux des ouvrières en titre, faire les commissions chez le troquet, chez le cochonnier ou le darioleur et rapporter en cachette les pains fourrés, les demi-septiers et les « choses » à la crème. — Interpellées, commandées par toutes à la fois, elles ne s'ahurissent point, les petites, et c'est miracle qu'elles puissent encore apprendre dans ces tohu-bohu à coulisser, apprêter, laitonner et à chiquer « l'envollée d'un nœud », selon le terme des modillons.
      Le soir, quand elles quittent la boîte, à l'heure où les amoureux poirottent sur le trottoir, jusqu'à l'instant où apparaissent leurs petites amies, les Trottins s'ensauvent bruyamment comme une bande de moineaux francs à travers la chaussée. — A les voir gambader, se tirer des flûtes, se faire des niches, rire éperdument et chantonner des refrains à quiproquos, à sous-entendus osés, on ne soupçonnerait guère les menues misères qu'elles ont endurées toute la journée, les courses fournies, les médiocres nourritures grignotées au coin des tables, et les insalubrités, l'inconfortabilité qui les attend encore aux logis du Paternel, dans les galetas lointains ou les mansardes du centre.
      Leur jeunesse triomphe de tout, leur insouciance leur permet d'oublier, aussitôt la sortie de la cage, les vexations de la patronne ou les insolences de ces demoiselles arrivées et pécores. Et les voilà en route, seules ou groupées pour la joie des vieux Messieurs, œilladant pour rire, heureuses d'être suivies, emboîtées par des types, de s'entendre murmurer à l'oreille des propos inconvenants ou de se sentir frôlées, pincées même dans leur marche rapide par des « espèces de saligauds » qui les font pouffer.

*  * 

      Les chers petits Trottins, ivresse de la rue parisienne, charme du regard, minois nécessaires dans le décor de la grande ville, combien ne les a-t-on pas chantés, poétisés, stylisés en littérature et en art ! Du café-concert au Livre, de la chromogravure au tableau de genre, le goût moderne s'est plu à faire trottiner leurs gentillesses élégantes, leurs silhouettes fines, à montrer leur rire gamin, leur regard de côté ou leur flânerie de gosse tout le long des boutiques de chiffons ou de bijoux.
      On ferait un recueil extraordinaire en collectionnant tout ce qui a été écrit en tout genre sur ces menues gigolettes des modes. Il y aurait même une Biblio-inconographie du Trottin à essayer et qui ne serait pas sans agrément. — Au hasard, parmi les poètes plutôt obscurs qui les enfermèrent dans les papillotes de leurs vers, citons ces quatrains de M. Abel Letalle :

Trottant, trottant, trottant, trottant,
Trottinant, toutes très gentilles,
Le pied menu, l'œil éclatant,
Elles s'en vont, les belles filles.

Qu'elles sont reines, quand leur main
Soulève un petit pan de robe,
Qui laisse flotter en chemin
Un parfum que l'air nous dérobe !

Oh ! qu'on aime à les voir souvent
Avec leur gaîté claire et blonde !
Comme, avec leur sourire au vent,
Chacun ferait le tour du monde !

Jusqu'au jour où, peu résolus
A trottiner, trotter sans cesse,
De par la faveur d'une. altesse,
Les beaux trottins ne trottent plus.

      Ce sont là des versiculets légers, faciles à mettre en musique ; beaucoup d'autres sont de la même famille et pourraient servir de couplets à des romances de beuglants qui seraient frontispicées d'un dessin suggestif à la façon de M. Jean Béraud, le grand provocateur de la chromolithographie contemporaine et le maître de l'article de Paris.
      Mais les Trottins, lors d'une grève récente des Demoiselles de la couture, ont eu mieux que la chanson sentimentale. Ils ont obtenu la Marche Révolutionnaire des Couturières et des camelots vendirent et chantèrent même dans les rues et carrefours une Carmagnole faite pour leur complaire :

I

Que demande un petit Trottin (bis)
De chez Worth ou de chez Paquin? (bis)
Un peu plus de salaire,
Moins de travail à faire,
Et trois coups de torchon,
Vive le son, vive le son,
Et trois coups de torchon,
Vive le son du violon !

II

L'Industrie a des chevaliers (bis)
Qui régalent leurs ateliers. (bis)
Mais, ô jeunes compagnes,
Il vaut mieux, hors du bagne,
Se nourrir de chanson !
Vive le son, vive le son,
Se nourrir de chanson,
Vive le son du violon !

 Les pauvres filles durent vite retourner à leurs ateliers. Leurs escapades à la Bourse du travail ne furent point de longue durée. Aucun député ne leur vint en aide. Étaient-elles électrices ? — Certes non ! Donc, elles ne comptaient guère. Notre démocratie, basée sur ses suffrages, pourrait-elle s'inquiéter du sort de femmes qui ne votent pas et dont par conséquent elle ne redoute rien ?

*
*  *

Le Trottin parisien existe depuis le dix-huitième siècle. Les voyageurs étrangers qui ont laissé des relations de leur visite chez nous ne manquent guère de vanter le charme de gentilles trotteuses de modes rencontrées dans la rue. Dans le Voyage Sentimental, Sterne nous montre la visite d'une jolie marchande à son hôtel et dessine d'une façon exquise les coquetteries et le curieux maniérisme de la demoiselle. En parcourant le « Recueil de la Mésangère », on voit d'amusants spécimens du Trottin sous le Directoire, avec le large carton à chapeau couvert de papier moucheté et les cheveux à l'évaporée sous la cornette ou la marmotte nouée joliment sur le front. Plus tard, au temps des Grisettes, le Trottin Romantique nous est montré, combien joli encore sous sa guimpe de dentelles, avec les larges manches à gigot, le tablier mignon et festonné, le jupon court et ample, montrant le bas de la jambe et le pied minuscule embrodequiné avec esprit. — Déveria, Johannot, Henri Monnier et Gavarni immortalisèrent les demoiselles de modes de cette époque de renaissante Renaissance en des pages qui ont conservé un charme infini.
      L'histoire du Trottin est parallèle à celle de nos mœurs et de notre parisianisme. Restif de la Bretonne, l'amoureux du Pied de Fanchette et des jolies boutiquières de Paris, est le premier à nous parler de ces jolies fleurs du Pavé, dont Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, évoqua maintes fois la grâce et la beauté.
      Combien de reines du théâtre et de la galanterie entrèrent dans la vie parisienne sous figure de Trottin ! — La liste en serait longue à faire, les aventures plaisantes à écrire et la psychologie surtout étrange à présenter, car le plus souvent, ce titi femelle dégingandée, si voyante d'apparence, si facile au quolibet et si pervertie en surface, n'attend que l'amour pour se métamorphoser, pour révéler la limpidité d'une âme ingénue, d'un esprit bienheureux et délicieusement gobeur. La petite coursière, comme tant de ses semblables, est généralement une crâneuse de vices, une fanfaronne de précoce dévergondage ; elle prend un genre pour faire comme les autres, pour qu'on ne la blague pas. Elle fait volontiers croire qu'elle a vu le loup pour qu'on ne l'ennuie plus à la taquiner à ce sujet, mais au fond de ses curiosités de gosse, le loup lui fait grand'peur. Elle se réserve, elle est toute à son rêve sentimental intime et la Romance bébête qu'elle chante en gouaillant et en grasseyant à l'atelier, la fait plutôt vibrer et pleurer quand elle est seule ; la romance lente, traînarde, toute trempée de sentimentalisme, convient absolument à son état de cœur.
      Nini et Musette sont en majorité dans la corporation de ces frêles marcheuses qui, dans le relevé des faits divers, au chapitre des suicidées par amour contrarié, forment la majorité. Tant que le Trottin existera, la grisette n'aura point disparu.

Octave UZANNE.(*)


Autres illustrations de l'ouvrage
























(*) Figures de Paris. Ceux qu'on recontre et celles qu'on frôle. Illustrations de Victor Mignot (l’illustration comprend 20 planches en couleurs à pleine page par Victor Mignot, et des lettrines et ornements dans le texte en noir - une couverture illustrée qui court sur les deux plats et le dos). Proses de MM. Maurice Beaubourg. — André Beaunier. — Saint-Georges de Bouhélier. — Louis Codet. — Franc-Nohain. —Alfred Jarry. — Gustave Kahn. — Tristan Klingsor. — Albert Lantoine. — Jean Lorrain. — Charles-Louis Philippe. — Edmond Pilon. — Georges Pioch. — Hugues Rebell. — Octave Uzanne. Imprimé pour les Bibliophiles Indépendants et se trouve chez le libraire Henry Floury 1, Boulevard des Capucines, à Paris, 1901. 1 volume in-4. Cette Publication des Figures de Paris éditée pour les Bibliophiles Contemporains par les soins et sous la direction de M. Octave Uzanne a été tirée exactement à 218 exemplaires numérotés : 200 pour les souscripteurs sur vélin de Hollande, 16 pour les collaborateurs sur vélin de Hollande et 2 sur Japon à la forme pour contenir les dessins originaux. Achevé d'imprimer pour les Bibliophiles Contemporains par les soins et sous la direction de M. Octave Uzanne sur les presses typographiques de l'imprimerie Firmin-Didot et Cie, au Mesnil (Eure) le 20 Avril 1901. Ce volume contient, dans leur ordre d'apparition, les textes suivants : Snobs et Snobinettes de Sport, par Hugues Rebell ; Sergot, par André Beaunjer ; Pierreuse, par Jean Lorrajn Camelot, par Alfred Jarry ; L'Invalide, par Franc-Nohain ; Terrassiers, par Maurice Beaubourg ; Le Crieur de dernières nouvelles, par Edmond Pilon ; Cochemuche, par Albert Lantoine ; Silhouettes de Montmartre, par Gustave Kahn ; Trimbaleur de Refroidis, par Saint-Georges de Bouhélier ; Petite Blanchisseuse, par Edmond Pilon ; Ramasseur de mégots, par Tristan Klingsor ; Femmes du d'Harcourt, par Hugues Rebell ; Troubades, par Edmond Pilon ; Cipal (Garde de Paris), par Charles-Louis Philippe ; Le Garçon de Café, par Franc-Nohajn ; Coltineurs, par Louis Codet ; Porteurs de Babillardes (Facteur), par Georges Pioch ; Fleuriste, par Saint-Georges de Bouhélier ; Trottins, par Octave Uzanne.



Bertrand Hugonnard-Roche


NDLR : Cet article a été commencé de rédigé le 21 janvier 2018. Il a été achevé le 18 mars 2021 suite à l'acquisition de l'exemplaire Hugues Rebell.

mercredi 30 décembre 2020

Octave Uzanne à l'affiche des collaborateurs du "Cri de Paris" (Affiche signée Capiello)

 


Affiche publicitaire (vu sur le net - décembre 2020)

Artiste : Leonetto Cappiello (1875 - 1942)

Titre : Le Cri de Paris

Date : 1901

Dimensions : 112.5 x 159 cm

Imprimeur : Imp. P. Vercasson & Cie., 43. rue de Lancry, Paris.

Matériaux et techniques : lithographie en couleur sur papier.

Une des première affiche réalisée par Cappiello pour le Journal Le Cri de Paris dont la direction est confiée à Ernest Marilhet.

Le Cri de Paris est un périodique hebdomadaire politique et satirique français fondé par Alexandre Natanson en janvier 1897. Lié à ses débuts à La Revue blanche, cet organe de presse disparut en juin 1940.

Cette affiche publicitaire montre une liste impressionnante de contributeurs : Philibert Audebrand, Jean de Bonnefon, Marcel Boulenger, Marquis de Castellane, Maurice Donnay, Felix Dubois, Georges Feydeau, Fierens-Gevaert, Franc Nohain, Paul Gavault, Auguste Germain, Jean Guetary, Gustave Guiches, GYP, Henry des Houx, Jean Lorrain, René Maiseroy, Charles Maurras, Robert Mitchell, Jean de Mity, Comte de Montesquiou, Montjoyeux, François de Nion, Joséphin Peladan, Hugues Rebell, J. Joseoh Renaud, Charles Saunier, J. Shroeder, Maurice Talmeyr, Octave Uzanne, Pierre Valdagne, Pierre Veber.

Sur l’affiche, Cappiello dessine un arlequin se trouvant sur la Place de la concorde à Paris.

Cette affiche est proposée par la Galerie :

Moufflet and Co

Nicholas Moufflet

N° 1 Marché Biron
85 rue des Rosiers
93400 Saint-Ouen

Nous avions publié un article à propos de la collaboration d'Octave Uzanne au Cri de Paris (1902). Voici le LIEN.

Bertrand Hugonnard-Roche

jeudi 17 décembre 2020

Réception du Rêve, par Emile Zola, dans la revue Le Livre (dirigée par Octave Uzanne), sous les initiales du chroniqueur G. T. (10 novembre 1888). "la légende d'Angélique la petite chasublière de Beaumont restera tracée en lettres ineffaçables dans la littérature et jettera son rayon d'or, sa lueur féerique sur l'œuvre entier de Zola."


Page de titre de l'édition originale du Rêve parue chez G. Charpentier
le 13 octobre 1888. Exemplaire sur papier de Hollande (1/250)


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Le Rêve
, par Emile Zola. Paris, G. Charpentier et Cie, 1888. Un vol. in-18 jésus. Prix 3 fr. 5o. (*)

    Le nouveau roman de Zola n'est pas une révélation pour ceux qui n'ont pas oublié et n'oublieront jamais l'étincelant Paradou de la Faute de l'abbé Mouret, ni les touchantes amours de Miette et de Silvère de la Fortune des Rougon ; ceux-là savaient bien que, le jour où il le voudrait, à l'heure choisie par lui, il saurait faire produire à son vigoureux talent, à son étonnante et saine puissance, ce livre de pureté, de chasteté, d'art triomphant, et cependant toujours plein d'une sève qui déborde à chaque moment, d'une vie qui crève à tout instant la mince feuillure d'or de la Légende pour l'animer d'un sang vivifiant, d'un souffle brûlant et passionné.

    En se jetant à corps perdu dans le Rêve, Émile Zola n'a pas abandonné son dévorant besoin de réalité il a créé son œuvre, comme les peintres de l'école de vérité, ayant à traiter un sujet de légende, exécutent leur toile, en sachant parfaitement séparer la partie mystique de la partie réelle, en distinguant des choses vues la vision simplement extatique, et en restant absolument sincère. Même, à certains endroits dans ce Rêve, l'art est si admirable, qu'on ne voit pas exactement la ligne de démarcation entre le côté surhumain et le côté terrestre, et que cet étroit amalgame des corps et des purs esprits jette dans l'esprit un trouble plein de séduction.

    Le roman de la pauvre petite orpheline, échappée de l'hospice des Enfants assistés, et du jeune millionnaire, fils de l'évêque, est d'une absolue simplicité dans son antithèse voulue, dans l'exagération même de son contraste social, exagération destinée à mieux faire entrer dans le caractère spécial de la Légende dorée cette histoire moderne et vraie par tant d'autres points. Le romancier, en s'aidant de détails véridiques, de documents d'humanité, de paysages pris sur nature, n'a pas hésité pourtant à marcher en pleine fabulation avec son héroïne, pour accentuer encore son idée, donner une forme plus archaïque à son œuvre. Il a pris cette banalité nécessaire, le jeune homme cinquante fois millionnaire, de haute naissance, se déguisant en ouvrier verrier, et venant parler d'amour à une pauvre fille sans fortune, sans famille, sans éducation ; mais, de cette chose banale, il a tissé une si merveilleuse tapisserie de soie et d'or, qu'elle charmera non seulement les femmes et les jeunes filles, bien plus tous ceux qui trouveront là quelques-unes des plus belles pages, des plus éblouissantes descriptions du grand-maître écrivain. Jamais, dans aucun de ses livres, il n'a parlé de la jeune fille avec une tendresse plus communicative, une douceur plus émue. Dès le premier chapitre, cette magistrale évocation de la vieille cathédrale de Beaumont sous la neige, on est empoigné, saisi d'une émotion et d'une admiration qui ne font que croître à mesure que les pages se suivent. Les détails délicats et touchants abondent, naissent sous la plume de l'auteur comme une floraison spontanée, et viennent frapper au cœur avec une sûreté infaillible, qu'il fasse emporter par le brave Hubert la pauvre petite, à moitié morte, « toute froide, d'une légèreté de petit oiseau tombé de son nid » ; qu'il montre le ménage se taisant, « ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche » ; qu'il la fasse disparaître, « dans le petit souffle d'un baiser » ou dans cent autres endroits tout aussi exquis.

    La petite grandit, s'apprivoise, devient presque la fille adoptive de ces excellents chasubliers qui l'ont recueillie, et elle n'a qu'un grand amour, en dehors de son métier de brodeuse de chasubles, qu'une passion, la lecture de la Légende dorée, qui la transforme peu à peu en visionnaire. Ici l'on sent que Zola, peu à peu envoûté parle charme extraordinaire, presque surnaturel, de la figure d'Angélique, qu'il a créée, s'identifie désormais avec elle, au point d'avoir ses visions, d'apercevoir les saintes voltigeant autour d'elle, d'entendre le chuchotement de ces créatures du paradis ; il a dû, lui aussi, en se retournant, voir de grandes figures blanches flotter au-dessus des ruines du château des Hautecœur ; cela le pousse à toutes les hardiesses hors nature, à une sorte de vie de mirage qu'il décrit merveilleusement.

    Puis c'est l'arrivée en scène de l'amoureux, le mystérieux inconnu aperçu au clair de lune, devant le jardin de l'évêque, dans le Clos-Marie, et rencontré ensuite au bord de la Chevrotte, le ruisseau jaseur où elle lave son linge. Il faudrait successivement citer tous les chapitres saisissants de ce livre superbe, celui où Angélique, la nuit, dans le silence de la maison endormie, attend, comme une Vierge Marie, la venue de celui qu'elle aime de l'amour le plus virginal, le plus chaste, et plus éthéré ; l'éblouissant tableau de la procession du miracle, une des merveilles du roman ; d'autres encore, où se déroule le chemin de croix de la pauvre affligée sachant que celui qu'elle aime ne peut être son mari ; enfin cette admirable scène de l'extrême-onction, où les pages atteignent une élévation, un souffle de grandeur, qui emportent tout ; pour terminer par la cérémonie si originale du mariage et de la mort d'Angélique au seuil de son Rêve réalisé.

    A travers les critiques ardentes que va faire surgir cette œuvre toute neuve et très étrange du Maître, il sera impossible de ne pas entendre surtout les exclamations laudatives qui retentiront partout à la lecture du Rêve, et de ne pas admirer. sans réserve des passages qui marqueront profondément dans les esprits et dans les cœurs. Quoiqu'on fasse, quoiqu'on dise, la légende d'Angélique la petite chasublière de Beaumont restera tracée en lettres ineffaçables dans la littérature et jettera son rayon d'or, sa lueur féerique sur l'œuvre entier de Zola.

G. T.



(*) Compte-rendu paru dans Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 novembre 1888, signé des initiales G. T. Nous ne savons pas qui se cache derrière les initiales G. T. ? Est-ce Octave Uzanne lui-même ? Quelques tournures de phrases et quelques élans pourraient le laisser supposer, mais rien n'est moins certain (de ce que nous savons à ce jour). Cette critique du Rêve est totalement enthousiaste. Le Rêve a paru tout d'abord en feuilleton dans la Revue illustrée, du 1er avril au 15 octobre 1888. Il sort en volume chez Charpentier le 13 octobre 1888.

Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 16 décembre 2020

Réception de La Terre (Les Rougon-Macquart), par Emile Zola, article publié dans Le Livre (10 décembre 1887) et signé des initiales G. T. "C'est l'épopée tragique du paysan, comme Germinal est l'épopée du mineur et l'Assommoir celle de l'ouvrier parisien."


La Terre, par EMILE ZOLA. Paris, G. Charpentier et Cie ; 1887. Un vol. in-18 jésus. Prix: 3 fr. 5o. (*)

    Nous considérons que la critique du Livre doit se produire en toute liberté d'expression, selon les sentiments personnels de ceux à qui nous accordons notre confiance. Parfois il nous en coûte de nous effacer devant une opinion entièrement opposée à la nôtre, mais nous jugeons que notre devoir nous impose de ne jamais exercer la moindre pression sur les tendances et l'esprit de nos collaborateurs. Nous éprouvons à l'égard du dernier roman de M. Zola un sentiment pénible et, il faut le dire, empreint d'un réel dégoût, pour les écœurantes peintures qui maculent une œuvre superbe par endroits. Nos lecteurs verront que notre collaborateur n'en a pas jugé ainsi. Nous lui laissons donc la parole sans partager aucunement tous ses enthousiasmes.

O. U. [Octave Uzanne]

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    Rarement, avant même d'être terminé en feuilleton dans le journal qui le publiait, avant d'être paru en volume, un roman avait soulevé une pareille tempête que le dernier roman d'Emile Zola, la Terre. Que restera-t-il plus tard, que reste-t-il déjà de cette indignation, aussi bruyante qu'injustifiée, aussi furibonde qu'intempestive ? Ce n'est pas avec des cris de colère, avec des exclamations d'horreur qu'on peut juger une œuvre, surtout sans la connaître dans son entier, qu'on peut jeter ainsi hors la loi un écrivain qui s'est toujours fait remarquer par sa conscience d'artiste, par sa ténacité de travailleur, par sa constante marche en avant toujours vers le même but. C'est de sang-froid, sans parti pris, avec le raisonnement, qu'il faut aborder cette œuvre, une des plus rudes et des plus terribles qu'ait jusqu'ici écrites le maître romancier.

    Pour bien comprendre ce roman, pour ne se laisser impressionner ni en sa faveur ni en sa défaveur, le lecteur doit se placer à un point de vue très élevé, à celui-là même où s'est placé l'écrivain, soucieux avant tout de dire vrai, de peindre ce qu'il avait vu. C'est donc de haut qu'il faut examiner les choses, avec une large vision, de manière à en embrasser l'ensemble, l'allure générale, à en saisir l'ordonnance et l'intention, sans s'arrêter à des questions de détail, à des phrases toujours faciles à détacher, à isoler et à présenter ainsi sous un aspect faux et exagéré, sous un jour brutal, odieux, qui disparaît dans l'œuvre de la masse. Il faut aussi se pénétrer du milieu tout spécial où se passe l'action et laisser de côté nos pudibonderies malsaines, nos suspectes hypocrisies de bourgeois, de citadins, pour ne voir que l'étude paysanne, sincère. On se convaincra alors immédiatement de la majesté grandiose de ce livre, de son indiscutable puissance, de sa réalité terrifiante.

    Quand le soc de la charrue ouvre son profond sillon dans la chair grasse de la terre, il met à jour des débris informes, des ossements, des tronçons de vers, des êtres répugnants ou hideux, des fumiers nauséabonds, et pourtant qui songe à s'en indigner, qui pense à l'arrêter dans cette marche qu'il poursuit sans dévier, sans faiblir ? Personne, car du sillon naitra la nourriture de l'homme, le pain, la vie. C'est ainsi que Zola poursuit son œuvre énorme, poussant devant lui, en ligne directe, inflexible, impitoyable, sa plume dans la chair vive de l'humanité, et s'il met à jour des plaies, des gangrènes, des hideurs, il n'en croit pas moins devoir continuer sa besogne, sans les cacher, sans les oublier, sans les voiler, puisqu'elles font partie de la nature humaine comme les détritus fécondants font partie de la terre.

    En effet, c'est bien la terre qui, d'un bout à l'autre, tient ce livre, la terre qui est l'âme, la vie, l'unique préoccupation de ces paysans jeunes ou vieux et cette pensée les absorbe égoïstement jusque par delà la mort. Pour eux, tout est asservi à cette idée : il n'y a plus ni passions, ni vices, ni amours, ni joies, il n'y a que la terre, toujours la terre. Quand la terre est en question, ils ne connaissent plus rien autre : lois, religion, conventions sociales, famille, tout s'efface devant a force irrésistible, la terre. C'est là ce que Zola a voulu peindre, faire sentir, hardiment, crûment, sans hésiter à en montrer toutes les conséquences, toutes es lâchetés, toutes les monstruosités : si son œuvre ne recule ni devant la révélation de l'inceste, ni devant l'épouvante du meurtre, c'est que le paysan se montre ainsi dans sa dévorante et sauvage passion pour la terre, prêt à tout. Mais on n'aime pas la vérité trop nue, on ne l'admet que dans la Gazette des tribunaux, jamais dans le livre, dans l'analyse des passions humaines de là ce haro formidable.

    Que de reproches ne lui a-t-on pas faits qui ont dû l'étonner, faire saigner sa conscience, sa vision de l'art et lui ne sont fondés qu'en apparence, car la réflexion les détruit aussitôt, pour peu qu'on connaisse la bonne foi de l'auteur ! On lui reproche d'insister sur l'acte de la génération, comme si toute vie n'en sortait pas forcément, comme si les exemples ne se multipliaient pas sans cesse sous nos yeux, comme si la terre n'accomplissait pas ce continuel travail, s'ouvrant pour recevoir la semence, la fécondant et mettant au jour le pain, les fruits, les herbages d'où naît la chair nourrissante des bestiaux, comme si tout ne dépendait pas de là. Il ne faut voir là que le levier destiné à donner le mouvement à cette œuvre. Seuls les esprits malsains, les imaginations dépravées peuvent s'amuser à relever, avec des commentaires graveleux, les passages où l'écrivain a cru devoir nous faire assister à l'accomplissement de l'acte de génération, le représentant simplement sans équivoques, tel que les paysans le comprennent eux-mêmes, c'est-à-dire une des fonctions ordinaires de l'existence, comme le boire, le manger ou le dormir.

    Pour nous qui ne saurions nous arrêter à ces étroites chicanes de détails et désirons faire la part du tempérament de l'écrivain, nous déclarons sortir de cette lecture, émerveillé de cette prodigieuse intuition des êtres et des choses, de l'implacable volonté du romancier, de sa force. C'est un maître livre qui s'élève au dessus du maladroit débat qu'on a tenté d'engager à son sujet.

    La fïgure magistrale du vieux Fouan ferait à elle seule le succès du livre par sa grandeur épique, par son envergure extraordinaire. Le romancier a symbolisé dans ce vieillard le paysan tel qu'il est, tel qu'il a été, tel qu'il sera toujours, tant qu'il aimera la terre, le paysan qui fait corps et âme avec elle ; il le fait revivre également sous une forme hardie, brutale, fanatique jusqu'au crime dans la figure de Buteau, cet autre paysan, ce jeune, plus épris encore ou tout au moins l'une manière plus féroce, plus jalouse, passionné pour la terre, au point de la flairer comme une grisante chair de femme, de la caresser de ses doigts ainsi qu'une maîtresse, la seule maîtresse, l'amoureuse éternelle.

    Il faudrait citer les unes après les autres les scènes merveilleuses où naît, se développe, se dramatise et s'achève cette tragédie gigantesque de la terre ; mais tout le monde les connaît, les a lues, en a eu le saisissement, ce coup au profond de l'être qui vous retourne et nous remue jusqu'au vif des entrailles.

    Qu'est-ce à côté de cela que ces mesquineries à l'aide desquelles on attaque l'écrivain ? N'a-t-on pas crié au scandale, au sacrilège même, à cause de ce bon soulard surnommé Jésus-Christ, en résumé une figure plutôt sympathique et drôle qu'eût aimée le curé de Meudon. Il faut bien peu connaître les paysans pour croire qu'ils en pensent si long sur ces questions de religion ou d'irréligion, qui sont la plaie hypocrite des villes. Superstitieux, oui ; mais religieux, jamais. Quel est donc le journal, quel est donc le milieu bourgeois, où il se passe un jour, sans que le genre de plaisanterie reproché à son joyeux héros ne soit traité, souligné, raconté à plaisir ? Peut-être la chose est-elle plus fleurie, plus cachée, plus enveloppée de circonstances atténuantes ; en réalité, elle existe, elle est dans la pensée de celui qui fait la plaisanterie, qui l'écrit ; mais ici il s'agit de paysan, le paysan n'y met pas tant de façons. Quelles récriminations aussi, parce que Zola ose parler en termes, plus que mesurés d'ailleurs, de certaine maison clandestine de Chartres, que l'on ne voit pas, mais dont le propriétaire enrichi vit retiré à la campagne, honoré, presque respectable ! N'a-t-on donc pas admis, admiré même, et avec justice, certains livres tout entiers consacrés à de pareilles études ? On en a ri, on a blagué, on ne s'est pas fâché tout rouge comme aujourd'hui. C'est une note comique et vraie, et l'auteur était absolument dans son droit en s'en servant comme il l'a fait.

    De tout cela il ressort une chose, c'est que ce livre tant conspué est une œuvre hors ligne, faite dans la même manière que les précédentes œuvres de Zola, sans concessions au goût plus ou moins pudique de certains lecteurs, prouvant son énergie, sa volonté, sa haute conscience d'artiste, sa puissance de travail et d'intuition. Certaines parties peuvent être grossies, exagérées par une vision spéciale à l'écrivain ; mais l'œuvre n'en reste pas moins une peinture impitoyable de scènes que nous voyons constamment se reproduire dans nos campagnes. C'est l'épopée tragique du paysan, comme Germinal est l'épopée du mineur et l'Assommoir celle de l'ouvrier parisien.

G. T.


(*) Compte-rendu paru dans Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 décembre 1887, signé des initiales G. T. Nous ne savons pas qui se cache derrière les initiales G. T. ? Est-ce Octave Uzanne lui-même ? Quelques néologismes employés à souhait et quelques tournures de phrases pourrait le laisser supposer, mais rien n'est moins certain (de ce que nous savons à ce jour). Cette critique de La Terre est très bienveillante. Elle souligne à peine les procédés de l'écriture propre à Zola, souvent dénoncés par Octave Uzanne et d'autres de ses collaborateurs au Livre entre 1880 et 1889. La Terre a paru tout d'abord en feuilleton dans le Gil Blas du 29 mai au 16 septembre 1887. Il sort en volume chez Charpentier le 15 novembre 1887.

Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 15 décembre 2020

Réception du dernier des Rougon-Macquart par Emile Zola : Au Bonheur des Dames (mars 1883) dans Le Livre d'Octave Uzanne, par L. D.


Page de titre et justification de
Au Bonheur des Dames
Paris, G. Charpentier, 1883
Edition originale. Un des 150 ex. sur papier de Hollande.



Au Bonheur des Dames, par M. Emile Zola. 1 vol. in-18 de 521 pages. Paris, librairie Charpentier. 1883. (*)

    Dans le tome VII, récemment paru, de ses études sur la littérature contemporaine, un critique du genre dédaigneux et déplaisant, M. E. Schérer, termine par ces lignes un éreintement en règle de M. Émile Zola "Et c'est de la candeur à moi de parler d'art et de goût, à propos d'une tentative que l'on peut caractériser d'un seul mot : l'effort d'un illettré pour abaisser la littérature jusqu'à lui." Cette sortie haineuse, ces pages de fiel, auraient été provoquées, semble-t-il, par un article où M. Zola, critique du genre brutal, traite M. Schérer de pion, de pédant, de cuistre bibliographe sans nul talent, et de ridicule produit du suffrage universel. M. Schérer avait-il lui-même par une attaque antérieure amené M. Zola au champ ? Quel était le lapin qui avait commencé ? Cette querelle, dans laquelle nous n'avons nulle envie de prendre parti, nous intéresse trop peu pour que nous en recherchions plus loin les causes. Ces sortes de combats à la plume remontent plus haut même ue l'invention de l'encre ; ils dureront autant qu'elle, et le public y viendra toujours rafraîchir avec une véritable joie ses sentiments d'estime et de sympathie pour le monde des gens de lettres. Cependant, quoi qu'en pense ou qu'en dise M. Schérer, M. Émile Zola est une force d'à présent ; on dit qu'il est le fabricant de livres dont la marchandise s'écoule le plus abondamment. Cet éloge étant celui qui doit le mieux agréer à l'écrivain qui a, dans un prospectus tapageur, classé nos confrères d'après le chiffre de leur vente et le nombre de leurs éditions, ne lui marchandons pas un témoignage mérité. Puisse cette affirmation de bon vouloir nous conquérir au moins le droit de parler à notre aise et en toute impartialité d'un homme traité tour à tour de boutiquier en polissonneries et de régénérateur des lettres nationales !

    M. Émile Zola a dû être tout le premier à rire de ces grands mots. Il n'a rien régénéré, il le sait bien ; mais nous voyons à son actif assez de qualités qui ne sont pas communes. C'est un solide travailleur doué d'une grande énergie de volonté, à laquelle n'a point manqué le pressentiment d'un avenir prospère. Nous n'avons pas souvent rencontré à ses débuts le futur auteur de l'Assommoir ; mais nous l'avons rencontré précisément à cette époque intéressante de sa vie, où il se partageait entre de petits contes anodins pour de petites revues littéraires de province et des articles à thèse sur les Taine, les Flaubert et les Goncourt. J'ignore ou plutôt je sais trop bien la destinée qui attend les romans de M. Émile Zola ; ce sera celle de tous les romans et de la presque totalité des livres ; mais il y a une partie de son œuvre pour laquelle je demanderais volontiers grâce au dieu de l'imprimé : c'est cette excellente série de portraits politiques où notre auteur a montré une magistrale justesse de coup d'œil et sa vigueur ordinaire d'expression. Comme il les a déshabillés d'un tour de main ! Et comme, dépouillés de leurs oripeaux révolutionnaires et de leurs affectations jacobines ; il a mis à cru le néant, le vide, la méprisable faiblesse de ces prétendus forts, où l'on ne retrouve plus que des malins nantis ... nantis pour avoir exploité à l'heure juste le pouvoir du pince-nez ironique et du silence rogue sur le peuple le plus spirituel de l'univers.

    Le nouveau roman de M. Émile Zola est le onzième de la série qu'il a lancée dans le monde, avec cette étiquette : les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire. Ces onze volumes n'ont pas dû être suivis régulièrement par les mêmes lecteurs, ni surtout par le même nombre de lecteurs, puisqu'on trouve dans leur liste de petits malheureux qui se sont arrêtés à leur seizième mille, entre le cent mille et les cent vingt mille de l'Assommoir et de Nana. Au Bonheur des Dames est comme la seconde partie de Pot-Bouille, où l'on a pu voir un certain Mouret, grand amateur de femmes, entrer, après divers scandales domestiques, dans le magasin de nouveautés dont l'enseigne sert de titre au roman nouveau. Il commence par essayer, inutilement, de séduire la patronne, la belle Mme Hédouin, qu'il finit d'ailleurs par épouser bientôt, Hédouin étant mort, comme exprès pour permettre à son honnête épouse d'être à Mouret, sans manquer à la vertu. Le précédent récit s'achevait sur ce mariage ; le récit actuel nous montre Mouret déjà devenu veuf. Sa femme vient de périr accidentellement, pendant là construction des nouveaux et immenses magasins, qui vont faire du Bonheur des Dames le palais, la cathédrale des produits du commerce et de l'industrie ... un vrai ministère, comme disaient nos naïfs aînés. Mouret brille à la tête de ces quinze ou vingt messieurs, devenus, grâce à nos mœurs nouvelles, de grands personnages dans ce Paris, qui les vit hier encore auner dans de ténébreuses boutiques, et qu'ils convoquent aujourd'hui d'un air tout à fait directorial à leurs premières, comme parle l'odieux argot cabotinard de notre temps. N'a-t-on pas vu, tout récemment, l'un de ces gentilshommes, dans une réunion de son personnel, au lendemain d'un sinistre devenu une réclame, assurer la presse de toutes ses sympathies ?

    Au Bonheur des Dames raconte, avec les façons énormes propres à l'auteur et l'indigeste labeur de ses interminables descriptions, les monstrueux agrandissements d'une de ces maisons, qui finit par dévorer tout un quartier, et comme par couvrir à la fois Paris de sa masse extérieure, tout en brûlant les femmes de Paris dans ses intérieures fournaises. Le long et minutieux récit de ces transformations successives ; l'inquiétude, l'émoi, la fureur, la ruine et la mort de chacun des marchands du voisinage présentées individuellement au lecteur ; la physionomie morale des hommes et des femmes qui composent l'immense personnel d'une pareille maison ; les particularités des principaux d'entre eux : caissiers, inspecteurs, vendeurs et vendeuses, premiers et premières, et seconds et secondes aussi ; avant tout la portraiture du grand chef Mouret, homme adoré des femmes, comptant des maîtresses dans la haute société et dans toutes les autres, et qui a pour programme de dominer le commerce de son temps par l'exploitation des convoitises de la femme ; enfin, l'épreuve photographique tirée par trois fois, au parfait énervement du lecteur, d'une grande vente au Bonheur des Dames, sans oublier la scène à faire (et bien faite) de la prise en flagrant délit d'une voleuse du grand monde, remplissent ce volume de 520 pages.

    Eh bien ! et l'amour, là-dedans, on ne le voit pas ? Vous l'allez voir. Une maigre petite orpheline ; strictement vêtue d'une mince robe noire qui ne sauvegarde que la décence et laisse mourir de froid, débarque à Paris un beau matin de brouillard et de pluie glacée, et flanquée de deux frères dont cette demoiselle sans un sol est l'unique soutien. Elle s'appelle Denise ; après avoir traversé les épreuves de la plus sombre misère, résisté aux lâches persécutions, aux moqueries, aux insultes, aux conseils tentateurs, aux exemples dangereux, aux penchants de son propre cœur, la pure et intelligente jeune fille allume l'invincible amour dans le cœur de son seigneur, sultan Mouret, ce dompteur de femmes. Elle résiste aux séductions, aux propositions, aux larmes et au chagrin de ce dominateur dont un regard la faisait jadis trembler, et qui maintenant se désespère devant cet empire où il commande et ce million quotidien étalé sur sa table, tous deux impuissants à lui gagner le baiser de sa servante ! A la dernière page du livre, c'est à peine si une demande en mariage, humblement formulée par Mouret dans une explosion de sanglots, laisse entrevoir que Denise va devenir Mme Mouret. C'est là l'originalité et la poésie de l'œuvre, et. ce qui rejette bien loin dans l'ombre ces trop techniques et excessives énumérations. Que si l'on se refuse à voir un héros d'amour dans un joli marchand de nouveautés, nous répondrons que la réalité n'entre presque jamais dans le sens de nos conventions à cet égard ; d'ailleurs, personnellement, nous ne sommes pas fâché de voir les femmes s'animer pour d'autres gens que des peintres ou des hussards. Il y a dans M. Émile Zola comme une vocation de poésie, attestée particulièrement encore dans la magnification et le symbolisme des vulgarités de son dernier thème, qui nous fait espérer de lui voir bien accueillir la déclaration sur laquelle s'achèvera cette note. Que l'aveu soit taxé de provincial, de rococo, de troubadour, de pendule d'hôtel meublé ; nous donnerions toute l'anatomie, toute l'autopsie, toutes les buées, tous les procès-verbaux et états des lieux du roman contemporain, pour la moitié d'une strophe qui nous console avec l'idéal des affreuses tristesses de la vie et qui rende à notre âme un éclair de ce monde invisible, d'où elle nous semble l'émigrée nostalgique.

L. D.


(*) Compte-rendu paru dans Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 avril 1883, signé des initiales L. D. Nous ne savons pas qui se cache derrière les initiales L. D. ? Est-ce Octave Uzanne lui-même ? Quelques néologismes employés à souhait et quelques tournures de phrases pourrait le laisser supposer, mais rien n'est moins certain (de ce que nous savons à ce jour). Cette critique d'Au Bonheur des Dames est plutôt bienveillante, tout en soulignant les défauts de l'écriture propre à Zola, souvent dénoncés par Octave Uzanne et d'autres de ses collaborateurs au Livre entre 1880 et 1889. Au Bonheur des Dames a paru tout d'abord en feuilleton dans le Gil Blas, du 17 décembre 1882 au 1er mars 1883. Il sort en volume chez Charpentier le 2 mars 1883.

Bertrand Hugonnard-Roche

dimanche 13 décembre 2020

Nana, par Emile Zola. Compte-rendu par Louis Ulbach dit Ferragus dans Le Livre (10 mars 1880). Zola et la littérature putride.


Page de titre de Nana, année de l'édition originale
avec mention de sixième édition.



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES
DES PUBLICATIONS NOUVELLES

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QUESTIONS DU JOUR




NANA,

PAR M. ÉMILE ZOLA.

Paris, 1 volume. Charpentier, éditeur.


    Je me souviens, en feuilletant Nana, qu'en 1870, pendant le siège de Paris, un patriote fantaisiste avait sérieusement proposé au gouvernement de la Défense nationale de garantir Paris contre un assaut, en répandant tout autour, sur les remparts, ce qu'il était devenu difficile de transporter à Bondy. C'était, on en conviendra, un singulier moyen d'intimider les Prussiens.

    M. Zola, qui est un fantaisiste du même goût, a entrepris de donner la même inviolabilité à son livre. Il a cru garantir Nana contre la critique tout en spéculant sur l'impudeur d'un certain public.

    S'est-il trompé ? En tout cas, ses principes littéraires ne lui ont pas permis de prévoir l'usage des gants pour toucher aux objets malpropres, et son ignorance de la réalité ne l'a pas averti que cette fois il dépassait la mesure, même pour les lecteurs les moins raffinés.

    Les curiosités qui avaient pris des engagements d'avance sont bien obligées d'acheter le livre commandé ; les amateurs de scandale, toujours assez nombreux, sont bien contraints de faire entrer ce livre dans leur collection. Mais ce débit fatal, assez abondant pour dédommager l'éditeur et pour permettre à l'auteur quelques petites satisfactions naturalistes, ne constituera jamais un succès. L'échec est certain, échec littéraire, échec moral. Le gain ne peut compenser la honte, et, cette fois, il ne prouvera rien.

    Est-ce donc un livre que ce composé de tableaux obscènes, sans l'excuse de la jeunesse, sans le voile de l'esprit, sans le parfum d'une grâce qui pourrait faire sourire les plus austères ? Non. Des pages tachées d'encre et cousues ensemble n'ont droit au nom de livre que quand elles constituent une œuvre équilibrée, ayant un début, un milieu, une fin, développant des caractères, une thèse, ou racontant des événements, Nana ne remplit aucune de ces conditions. On ne sait d'où vient l'héroïne quand, au premier chapitre, on la voit toute nue sur les planches ; on ne sait où elle irait : c'est un accident qui interrompt ses attitudes, ses poses plastiques, un accident qui ne tient ni à son entourage, ni à ses mœurs, ni à sa santé, ni à la revanche des uns, ni à l'imprudence des autres, ni à un vice, ni à une vertu. Si Nana avait été suffisamment vaccinée, le roman pouvait durer encore pendant trois cents autres pages. L'auteur ne cesse de la décrire et ne parvient pas à en faire un portrait qui vive, qui reste. Tous les personnages d'ailleurs ont la même silhouette vague, la même absence de relief, la même pauvreté d'esprit, la même inanité de conscience. Chose singulière on ne sait l'âge de personne, l'âge, cette raison déterminante de tant de phénomènes, de passions et qui devrait préoccuper par-dessus tout un romancier naturaliste ! Tous ces gens-là se heurtent, s'engueulent, se prennent, se quittent, se souillent, sans qu'on puisse en classifier un seul. Il n'y a pas un type, pas un caractère, pas une individualité, pas un homme qui ait un quart d'heure de réflexion pas une femme qui s'élève, en amour, au-dessus de la passivité de la prostituée. A chaque chapitre, le roman recommence et pourrait finir. L'analyse en est impossible : la synthèse en serait chimérique.

    Il ne faut pas croire que M. Zola, qui est très systématique, ait voulu ce désordre, cette confusion. C'est, au contraire, l'impuissance de sa volonté qui l'a amenée. Jamais auteur n'eut un plan plus solennellement arrêté. Celui du général Trochu mérite moins d'être légendaire. J'ai eu occasion de lire le programme que M. Zola adressait un jour à un éditeur pour lui proposer l'Histoire naturelle d'une famille, et voici textuellement ce qu'il disait du roman qui s'appelle aujourd'hui Nana :

    « Un roman qui aura pour cadre le monde galant, et pour héroïne Louise Lantier, la fille du ménage ouvrier. De même que le produit des Rougon, gens enfoncés dans la jouissance, est Maxime, un avorton social, de même le produit des Macquart, gens gangrenés par les vices de la misère, est Louise, une créature pourrie et nuisible à la société. Outre les effets héréditaires, il y a dans les deux cas une influence fatale du milieu contemporain. Louise est ce qu'on nomme une biche de la haute volée. Peinture du monde où vivent ces filles, drame poignant d'une existence de femme perdue par l'appétit du luxe et des jouissances faciles. »

    Voilà le plan de l'auteur. Je m'en servirai pour contrôler son œuvre.

    M. Zola se croit l'héritier de Balzac, ce Napoléon Ier du roman (ainsi que Balzac aimait à le supposer) ; il n'est pas même le reflet équivalent à Napoléon III. Il parodie, il ne succède pas.

    C'est tout d'abord une imitation puérile que de commencer par où Balzac a fini, c'est-à-dire par le cadre d'une nouvelle Comédie humaine. Tout le monde sait que Balzac ne s'avisa réellement de ce titre collectif pour tous ses romans que quand il en fit une édition complète. A l'époque où il écrivait Vautrin, Eugénie Grandet, il ne songeait guère à leur assigner une case spéciale, dans un ensemble gigantesque. Il allait et il alla toujours où son génie l'appelait.

    J'oserai affirmer, sans crainte de commettre un paradoxe, que c'est un signe d'infériorité intellectuelle, d'arrêter ainsi d'avance les étapes de son essor ; de dresser, avant la conception, l'arbre généalogique des enfants qu'on rêve ; d'être bien sûr de mettre à heure fixe dans le gaufrier la pâte nécessaire, et de discipliner à ce point son esprit, pour lui défendre de s'émouvoir, avant l'heure, d'une idée dont le tour n'est pas venu !

    L'homme de génie ne sait pas toujours ce qu'il veut ; l'homme médiocre le sait imperturbablement. Le premier va où son imagination le pousse ; l'autre, sur ce point, est infaillible ; il va à sa fonction comme un employé à son bureau. Seulement il arrive à ce dernier quelquefois de se tailler une besogne au-dessus de ses forces et de ne pouvoir s'en tirer alors il manque son avancement.

    C'est le cas de M. Zola. Il ne tient rien de ce qu'il promet aux autres et de ce qu'il s'est promis.

    La question scientifique de l'hérédité du sang et des vices n'apparaît pas dans Nana. Cette drôlesse, qui a la nostalgie du trottoir, n'est pas la biche de haute volée. Elle n'a pas la première condition du genre, un salon où l'on trouverait toutes sortes de beau monde, sans oublier les romanciers naturalistes. C'est simplement une fille de l'acabit de la première venue, la plus vulgaire des rôdeuses de nuit. Elle n'est pas si nuisible à la société que l'auteur voudrait le faire croire. Les gens qu'elle ruine, on ne sait comment, ne manquent, après leur désastre, ni à la société, ni même à leur famille. II ne se fait aucun craquement dans le monde parisien, quand Nana monte au sommet. Il est parfaitement indifférent qu'elle rôde sur le trottoir du faubourg Montmartre ou qu'elle se vautre sur les tapis de son hôtel. C'est un des atomes malsains de Paris, mais c'est un atome.

    Quant à l'influence du milieu contemporain, il n'en est pas question une minute ; nous faisons la connaissance de Nana sur les planches du théâtre des Variétés nous la suivons chez elle, dans la compagnie d'une proxénète, dans une table d'hôte où les vieilles vestales de Lesbos vont renouveler l'huile de leur lampe. Ce milieu est aussi laid que l'héroïne, mais il ne la corrompt pas plus qu'il n'en reçoit la corruption.

    Je soupçonne M. Zola d'être d'une candeur égale à son ambition. II a, dans ses peintures, dans son langage, une violence qui est la griserie, l'effronterie de la naïveté. Ignorant du monde qu'il veut peindre, il croit le faire vivre puissamment, en lui faisant tenir les propos les plus exorbitants. Mais l'art des nuances, des couleurs sobres devant produire l'effet par la variété lui échappe fatalement.

    Dans son programme il promettait un drame poignant. Il n'y a pas l'ombre d'un drame. Nana est atteinte de la petite vérole, par hasard, parce qu'elle a embrassé son enfant en revenant de Russie ; elle va mourir au Grand-Hôtel, pour qu'il y ait quelque chose de grand dans sa mésaventure. Pendant qu'elle agonise, on crie sous ses fenêtres « A Berlin à Berlin ». Nous sommes en 1870. Est-elle donc pour cela l'incarnation vivante, la muse pourrie de l'empire ? Non. Muffat et tous les autres imbéciles qui se font berner par Nana seraient aussi invraisemblablement d'aujourd'hui que d'hier, s'ils devaient jamais être d'aucun temps.

    Il est visible que M. Zola a été préoccupé du dénouement de la Cousine Bette. Mais quelle différence entre cette mort épouvantable de Mme Marneffe qui est un châtiment voulu, un crime vengeant d'autres crimes, et cette mort de Nana, aussi bête que sa vie !

    En supprimant la morale, le sentiment, la conscience, M. Zola, incapable d'émouvoir ses lecteurs, est condamné à faire tressaillir les nerfs par le dégoût physique ou par un goût exaspéré de la chair. Phryné se défendait en se mettant toute nue : l'auteur de Nana ne connaît pas d'autre plaidoirie pour elle. Quand l'intérêt languit, tout à coup Nana retire sa chemise. Tant pis pour ceux que cela n'amuse pas ! Voilà le drame poignant et empoignant !

    Je le répète, on ne fait pas un livre uniquement avec des gravelures ; on fait un recueil pour servir de commentaire aux photographies défendues. Le naturalisme qui borne ses applications à nous montrer des hommes et des femmes jouant une comédie quelconque in naturalibus n'appartient pas à l'industrie littéraire, la police le pourchasse sous un autre nom.

    Comme nous sommes loin de ces inquiétudes généreuses qui réhabilitaient par un éclair d'amour la femme perdue, avilie !

    Dans la Fille Élisa, de M. de Goncourt, il y avait encore une lueur, une phosphorescence vague qui planait sur la boue et qui ressemblait à une âme ; on sentait la mélancolie d'une créature humaine. Dans Nana, rien de pareil la boue fume et à travers ses miasmes ; pas un rayon qui nous fasse souvenir qu'après tout ces êtres vils sont pétris de la même chair que nous, que ces femmes sont du même sexe que nos mères, nos sœurs, nos filles !

    M. Zola est démocrate. Est-ce servir la démocratie que de montrer simplement la fatalité de la corruption dans les enfants du peuple, non par l'influence de la misère, de l'ignorance, mais par l'hérédité tyrannique ? Admettre des races maudites, c'est servir les idées les plus arriérées, les plus pauvres, les plus oppressives, les plus bêtes.

    Fort heureusement M. Zola ne sert rien, pas même le vice qu'il peint sans le punir. L'insuffisance de la conception, l'ignominie volontaire du style, l'insignifiance des faits harassent l'esprit, le goût et l'attention. On baille trop en lisant, pour garder les miasmes putrides qu'on avale.

    Cette œuvre, qu'il faudra cacher, dans le voisinage des livres du marquis de Sade, sera vite oubliée. Illisible dans sa nouveauté, qui s'avisera de la relire quand elle n'aura plus ce mince attrait du nouveau ?

    Elle fait, en tous cas, pour quelques instants, une étrange figure dans cette collection Charpentier, qui a été, en son temps, une révolution glorieuse de la librairie française, qui a vulgarisé tant de chefs- d'œuvre, et que son fondateur voulait maintenir au-dessus des vilenies de ce qu'on appelait alors le réa- lisme.

    Un jour, écrivant à l'auteur d'un roman qu'il publiait dans le Magasin de librairie, M. Charpentier lui disait avec émotion : 

    « Je vous fais mon compliment. J'ai lu cette nuit la première partie de ... C'est intéressant, spirituel, amusant et honnête ! honnête ! Quelques ouvrages encore comme celui-là et les Bovary, les Fanny seront enfoncées, la vertu reprendra ses droits.

    « Il y a au reste assez longtemps qu'on la méprise, cette pauvre vertu ... aussi je vais donner la place d'honneur à votre roman.

    « Ce qui me fait encore plaisir, c'est que le public finira par voir et comprendre que nous autres, les libéraux, nous sommes en même temps les honnêtes gens de ce temps-ci, et que nos adversaires sont de la pure canaille. »

    C'était en 1859 que M. Charpentier s'exprimait ainsi. Son fils veut-il éditer ses lettres ? Il était, j'en conviens, bien sévère, trop sévère pour Madame Bovary, mais comme il eût reçu l'auteur de Nana, si celui-ci était venu lui proposer son roman !

Louis ULBACH. (*)


(*) Ce compte-rendu a été publié dans la troisième livraison du Livre du 10 mars 1880. L'auteur de cette réception acide du Nana de Zola (paru le 15 février 1880 - a paru en feuilleton dans Le Voltaire du 16 octobre 1879 au 5 février 1880), Louis Ulbach, était un pourfendeur de la première heure de cette "littérature putride" qu'était, selon lui, le naturalisme. Louis Ulbach, dit Ferragus (1822-1889), journaliste, romancier, dramaturge et critique, est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages aujourd'hui oubliés. Entré au Figaro en 1867, il attaque Zola dans un article intitulé "La littérature putride" (à propos de la parution de Thérèse Raquin). Une polémique s'ensuivit, à la suite de laquelle Zola précisera ses intentions sur le roman naturaliste. Ulbach ne désarmera jamais contre Zola et ses écrits putrides. On le retrouve ici collaborateur de la première heure à la revue Le Livre dirigée et fondée par Octave Uzanne (à cette heure ennemi déclaré du naturalisme). Nana est le neuvième volume de la série Les Rougon-Macquart. Cet ouvrage traite du thème de la prostitution féminine à travers le parcours d’une lorette puis cocotte dont les charmes ont affolé les plus hauts dignitaires du Second Empire. Le récit est présenté comme la suite de L'Assommoir (1877). Tout d'abord succès de scandale (55 000 exemplaires étant achetés dès le premier jour de sa publication), Nana devient l'un des titres phares des Rougon-Macquart avec plus de 275 mille exemplaires vendus en 1929.

Bertrand Hugonnard-Roche

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