jeudi 16 novembre 2017

Une reliure parlante par Victor Champs pour La Locomotion à travers l'histoire et les mœurs par Octave Uzanne (1900).


Reliure signée Victor Champs, 1900
sur la Locomotion à travers l'histoire et les âges, par Octave Uzanne


Nous n'avions encore jamais croisé (depuis plus de 20 ans maintenant que nous cherchons ...) une reliure parlante signée Victor Champs sur La Locomotion à travers l'histoire et les moeurs par Octave Uzanne. Ce volume sorti des presses de Chamerot et Renouard à Paris le 15 novembre 1899, il y a presque 120 ans, a été recouvert d'une élégante reliure en demi-chagrin à larges coins par l'un des relieurs préférés d'Octave Uzanne : Victor Champs. C'est Victor Champs qui, en 1883 ou 1884, reliera pour la bibliothèque d'Octave Uzanne, Les Mœurs Secrètes du XVIIIe siècle, en exemplaire unique, avec dessins et nombreux états ajoutés.
En 1887 Octave Uzanne écrit : "[...] Emile Carayon et Victor Champs seront souvent encensés pour leurs cartonnages et leurs demi-reliures de qualité." Ce sont certainement plusieurs dizaines d'ouvrages d'Octave Uzanne qui sont passés par les mains du maître relieur parisien. Nous avons donné en 2011 (ça ne rajeunit pas...) un rapide aperçu de la vie et la carrière de Victor Champs.
En 1900 Victor Champs est âgé de 56 ans et est proche de la retraite. Il mourra en 1912. C'est Jean Stroobants qui lui succéda en 1904 après avoir travaillé longtemps à ses côtés.
Je vous laisse admirer ce spécimen de reliure parlante avec fer spécial, à priori assez rare, pour la Locomotion d'Octave Uzanne. On a dans les entrenerfs au dos de la reliure un fer représentant une locomotive à vapeur telle qu'on peut la voir dans l'ouvrage. Le présent volume est un des exemplaires sur vélin teinté (1.500 ex.) avec 60 ex. sur Japon et 10 ex. sur Japon colombier (légèrement plus grand de marges). Combien d'exemplaires de ce très joli ouvrage ont été reliés par Victor Champs ? Nous ne le saurons jamais. Une dizaine ? Une cinquantaine ? Pour une poignée d'amateurs avertis, peut-être même pour Octave Uzanne lui-même (nous n'avons pas retrouvé à ce jour son exemplaire personnel).

Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 15 novembre 2017

Octave Uzanne et les Almanachs. Compte rendu analytique paru dans Le Livre (10 novembre 1880).

Reliure en maroquin sur un
Almanach de Lansberg pour 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine


Les Almanachs pour 1881, au dépôt central des almanachs publiés à Paris. Librairie Plon et Cie. (*)

Un bibliophile ne quittait point son cabinet, nous rapporte je ne sais plus trop quel compilateur de calembredaines dans son amour pour ses chers bouquins, il négligeait de satisfaire aux tendres désirs d'une épouse caressante et dévouée, tant que celle-ci soupirait ardemment : "Que ne puis-je devenir livre, pour t'occuper un seul instant !". Lors l'émule de Peignot :

Deviens donc Almanach, répond-il, j'y consens ;
Et j'y consens en homme sage ;
J'en tirerai cet avantage,
C'est qu'on en change tous les ans.

Tous les ans, en effet, à l'approche de l'année nouvelle, presqu'au moment où les marchands de marrons se montrent sous les auvents des cabarets, les almanachs apparaissent plus nombreux, plus variés que jamais, avec la ponctualité du retour des hirondelles aux premiers beaux jours du printemps. On les voit prendre place à la vitrine des libraires : leurs couvertures aux notes éclatantes et gaies tirent. l'œil, ou, comme pourrait dire l'apôtre du naturalisme, marquent de taches criardes et avivent de couleurs crues les étalages de toutes les librairies de France et de l'étranger.
Leur variété surprend ; chacun d'eux a son caractère, son aspect particulier. Beaucoup ont disparu depuis leur origine. Les AImanachs des muses, de parnassienne mémoire, ont sombré après avoir abrité plusieurs générations de poètes. L'Almanach royal, celui qui faisait dire à Fontenelle « C'est le livre qui contient le plus de vérités », n'a pas résisté à la révolution. Mais voici un aïeul, le plus vénérable de tous les almanachs, l'Astrologue universel ou le véritable triple Liégeois, fondé par Mathieu Lansberg, dans son petit format carré, son impression naïve sur papier à chandelles, sa brochure grossière et primitive outrageusement rognée, faite d'une simple ficelle poinçonnée, au cœur de l'épais volume, et son titre original dont l'ancienne gravure sur bois burinée à la diable représente le vieux Lansberg, muni de ses lunettes et de sa barbe chenue, aussi fantastique qu'un Nicolas Flamel de vignette romantique. Le triple Liégeois n'a point perdu sa vogue, il reste encore aujourd'hui comme l'oracle des populations rurales ; le gros esprit de ses anecdotes y détonne comme un pétard plutôt que comme une fusée, et ses avis pratiques, ses remèdes, ses recettes ont de quoi alimenter les connaissances des commères de village.

Page de titre
Almanach de Lansberg pour 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
Au triple Liégeois doivent succéder le triple et le double almanach Mathieu (de la Drôme), indispensable, dit le texte, aux cultivateurs et aux marins, et qui, de même que l'Annuaire de ce disciple de Nostradamus, compte déjà près de vingt années d'existence. Mathieu (de la Drôme) est le plus populaire des astronomes ; il est plus connu en France que Victor Hugo ; ses prédictions font acte de foi dans l'esprit des provinces, et il ne ferait point bon de se montrer sceptique à leur endroit. Au reste, il faut leur reconnaitre un art extrême à ne se point compromettre et une logique que n'eût point désapprouvée le sieur de La Palisse ; un portrait de Mathieu (de la Drôme) en médaillon, aussi sévère qu'un président de république américaine sur timbre-poste, orne ces divers opuscules.
Je citerai ensuite, par degré d'âge depuis la date de fondation, les almanachs suivants : l'Almanach de France et du Musée des familles (49e année), publié par la Société nationale, avec cette épigraphe, hélas ! trop véridique « 15 millions de Français n'apprennent que par les almanachs les destins de l'Europe, les lois de leur pays, les progrès des sciences, des arts, de l'industrie, leurs devoirs et leurs droits. » Versez l'instruction sur la tête du peuple, vous lui devez ce baptême.

Page de titre
Almanach de Lansberg, 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
L'Almanach prophétique, publié depuis 1840. L'Almanach comique, rédigé par Véron, Leroy, Lassalle, Ad. Huard, et illustré par Grévin et Bertall, l'un des plus spirituels de la collection et des mieux composés, quarantième année d'existence. L' Almanach pour rire du pauvre Cham, aujourd'hui illustré par Draner et Mars, et qui parait depuis 1849 dans le format in-8° carré. La Mère Gigogne, Almanach de la poupée modèle, un vrai régal pour les poupons de tout âge (32e année). L'Almanach des dames et des demoiselles, qui a vu le jour en 1848. L'Almanach lunatique, tout constellé de l'esprit de Cham et de ses dessins (29e année). L'Almanach de la bonne cuisine, avec des recettes exquises par quelque petit-neveu de la Reynière (24e année.) L'Almanach du Charivari (22e année), avec dessins de Draner et de Lafosse, très parisiens de facture. L'Almanach du Voleur illustré, in-4°, avec des bois remarquables des principaux tableaux du Salon de 1880 et des portraits de littérateurs morts dans l'année. Le Parfait vigneron, almanach du Moniteur vinicole, fondé en 186o. Enfin, L'Almanach parisien, l'Almanach du bon catholique, L'Almanach scientifique, L'Almanach du Sacre-Cœur de Jésus, L'Almanach des jeunes mères, L'Almanach du savoir-vivre et L'Almanach-album des célébrités contemporaines.

Reliure en maroquin au chiffre de Marie-Louise
Petit souvenir des Dames, Janet, 1817
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
J'ai gardé pour la bonne bouche le plus fin et le plus élégant de tous les almanachs que je viens de faire défiler en grande hâte. Je veux parler des Parisiennes de Grévin, qui, depuis 1868, forment bien une série de douze petits chefs-d'œuvre d'humour et de verve satirique, un peu cocodettiana si l'on veut, mais ces Parisiennes-1à le sont jusqu'au bout des ongles. Les collectionneurs sont nombreux pour ces coquets almanachs ; on m'affirme même qu'une collection complète n'est point sans rareté. Parbleu !!! Une ancienne locution qu'on retrouve dans nos anciens auteurs : faire des almanachs, est synonyme de bâtir des châteaux en Espagne ou de se repaître de chimères. La maison Plon et Cie, qui a pris le monopole des grands almanachs, achève de démonétiser le sens du proverbe. Faire des Almanachs, c'est réaliser mieux que des espérances, car c'est par centaines de mille qu'il faut compter les acquéreurs ; la France n'aime point seulement les chansons, elle adore les almanachs par tradition et par goût.

O. U. [Octave Uzanne].


(*) Extrait des Comptes rendus analytiques parus dans la livraison du 10 novembre 1880 pp. 297-298 de la revue Le Livre dirigée par Octave Uzanne. Octave Uzanne s'est réservé pour lui-même ce petit résumé bibliographique sur les divers Almanach parus au fil des XVIIIe et XIXe siècle.

lundi 13 novembre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L'accoutumance à la guerre – Lundi 17 septembre 1917.



Lundi 17 septembre 1917 – L’accoutumance à la guerre. (*)



Au cours d’études sur la vie sociale sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, alors que la curiosité me tenait d’inventorier les mémoires, chroniques, correspondances privées, nouvelles à la main ou journaux, reflétant inconsciemment l’esprit public et les mœurs du temps, ma surprise fut grande de ne rencontrer, parmi tous ces documents explorés, qu’une dose extrêmement restreinte d’allusions ou de commentaires sur les faits d’armes de nos soldats qui établissaient à ces heures dans l’histoire les prouesses de l’Épopée napoléonienne.

De la guerre d’Italie, les luttes héroïques de nos troupes à travers l’Europe, presque rien ; aucune mention. Tous les historiens de la vie civile nous la Révolution jusqu’à la Restauration ont été amenés à le constater. Les Français semblaient se désintéresser des faits gigantesques qui forgeaient la glorieuse légende de notre action militaire invincible. A Paris et dans les principaux centres de la nation, les citoyens et citoyennes paraissaient entraînés vers les lieux de plaisir, les bals, les réunions, les fêtes, les spectacles de tout ordre, et les modes féminines ne furent jamais plus extravagants, plus décolletées et olympiennes. On cultivait les Muses, on pindarisait, on s’intéressait davantage à la Guerre des Dieux qu’à celle des hommes, cependant si active.

Comment dégager les causes psychiques de cet apparent détachement de tant de faits qui témoignaient du génie de nos chefs dans l’audacieuse exploitation de la gloire ? Convenait-il d’en attribuer l’origine à notre frivolité naturelle, à notre goût d’indifférence pour ce qui se passe sous un sol étranger, même merveilleusement conquis et assimilé ? Les journaux d’information n’existaient point. Les émotions des dernières nouvelles ne troublaient aucunement les masses populaires ; l’éducation de notre appétit de savoir les événements sans délai n’était pas encore ébauchée. Le pain et les jeux du cirque suffisaient alors à nos heureux arrières-grands-pères.

Toutefois, il me vient aujourd’hui une conscience plus nette qu’il y eut également aux heures héroïques dont je parle, une acclimatation à la guerre, une adaptation à l’anormal, par un retour insidieux aux habitudes confortables, la paix. Cette accoutumance, en un mot, arrive toujours à apparaître, quoi qu’on fasse, dans l’histoire des plus monstrueux chocs de peuples ayant persisté durant des années, c’est-à-dire bien au-delà du possible entrevu au début des conflits. D’autre part, toutes calamités qui évoluent à travers un cycle de nombreuses saisons renouvelées deviennent fatalement endémiques. Elles ne s’atténuent pas à vrai dire, mais on se familiarise avec les maux et les deuils qu’elles causent et, par la connaissance qu’on possède de sa propre impuissance à se pouvoir soustraire à un fléau qui afflige toute la communauté, on recherche l’oubli malgré soi, parce qu’il faut vivre.

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Il suffit de réfléchir, de voir, d’écouter, de comparer l’état d’émotivité nationale actuel avec ce qu’il fut en 1914 et même en 1915, pour observer que nous sommes à l’anormal entrés dans la phase d’accoutumance relative, dans une adaptation progressive et chaque jour plus accentuée, mieux perceptible, surtout plus accentuée, mieux perceptible, surtout dans les grandes capitales : Londres, Rome et Paris.

A regarder Paris, en ce début d’automne 1917, on ne le trouve que trop émancipé de cette belle dignité qui régnait partout il y a encore deux années. Il offre aujourd’hui l’aspect des saisons exceptionnelles de grandes foires mondiales. Je suis assuré qu’un recensement actuel de sa population atteindrait, s’il ne le dépassait, le chiffre de cinq millions et demi d’habitants ou de population flottante. Les neutres y affluent, ainsi que les réfugiés de la Belgique, du nord de notre pays et même de la Serbie ; les Anglo-Américains s’y multiplient ainsi que les Italiens qui fournissent, avec les Espagnols, un grand appoint aux nécessités de la main d’œuvre. Jamais la capitale ne fut si prodigieusement peuplée. La cohue est partout, engendrant un sans-gêne parfois brutal, un relâchement des manières aimables et un déchaînement des instincts vers les jouissances hâtives, immédiates, cambriolées avec âpreté, plutôt que senties ou recherchées avec délicatesse ; c’est la ruée vers les satisfactions coûte que coûte.

Le vieux Parisien ne s’y sent plus at home ; il s’y trouve aliéné de ses habitudes les plus chères, de ses milieux familiers, dépossédé de ce provincialisme de grande cité que les Montmartrois aussi bien que les Rive-Gauchers appréciaient à sa subtile valeur. Cette Cosmopolis de guerre n’a plus ses anciens agents de liaison, ses secteurs de rencontres spéciales, ses individualités ethniques. C’est Paris découronné de ses symboles les plus caractéristiques, n’ayant plus ses effigies en relief, son langage un peu ésotérique, ses Athéniens et ses Spartiates, ses vices originaux et ses vertus mystiques. La bataille de la Marne lui épargna l’infâme contact des Huns, mais la capitale fut le refuge des infortunés victimes de toutes contrées envahies par les Boches et c’est précisément cet envahissement qui est le trait distinctif de la nef de Lutèce, devenue une sorte d’arche de Noë.

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Il y a un danger qu’il est temps d’envisager et de prévenir dans cette accoutumance à la guerre qui nous gagne peu à peu davantage et qui nous laisse moins combattifs et défiants vis-à-vis des ennemis qui foisonnent dans la Métropole et guettent avidement ce qu’on pourrait nommer la psychose de notre relâchement et de nos distractions par égoïsme inconscient et reflexe. Dans ce mouvement actuel des foules débordantes qui noient et détrempent le caractère de notre cher Paris, sans que rien ne le puisse endiguer ou filtrer, comme il serait nécessaire et prudent de le faire, il faut redouter non seulement les accapareurs et monopoleurs étrangers, âpres à s’enrichir aux dépens de notre subsistance et de notre vie économique, mais surtout les agents boches qui se dissimulent sous tant de masques et qui sont les courtiers marrons d’une politique de défaite morale et d’épuisement.

Ne pouvant plus recueillir le moindre succès sur le front occidental où ils se brisent et s’émiettent, les Allemands agissent avec l’insinuante perfidie dont ils fournissent tant de témoignages sur tous les points du monde. Ils sentent l’heure propice pour travailler à notre désunion et produire toutes les toxines qui empoisonnent ceux qu’ils n’arrivent plus à vaincre par les armes.

Méfions-nous de la renaissance des scandales dont on ne cultive que trop le goût chez nous et qui nous firent tant de mal depuis quarante ans : Affaires Wilson-Grévy, Panama, Dreyfus, Steinheil … J’en passe, car la liste serait trop longue. Dédaignons de parti pris les fermentations qu’on nous débite sous forme de romans-feuilletons politiques. Vigo-Almereyda, Duval, Bolo Pacha et autres. Tout cela est équivoquement boche d’origine. Le pays le pressent, se dégoûte et refuse de marcher sur toutes ces déjections. La justice militaire fera son devoir, mais la presse gagnerait en dignité et en patriotisme à ne pas répandre cette répugnante gadoue. Ce n’est pas l’heure de revenir à notre fumier. Rien ne doit plus nous affaiblir, nous diviser, nous détourner de notre opiniâtre volonté de tenir derrière le rempart de nos héros. Ne soyons plus les bouviers d’hier qu’on nourrissait des matières peu louables des scandales politiques. Si les Boches sont toujours à Saint-Quentin et à Lille, ils sont un peu trop aussi à Paris. Sachons les dépister et leur résister sur tous les terrains. Il y a d’illustres plus journalistiques qui oublient trop que leurs ancêtres ont sauvé le Capitole. Que les plumes d’oie restent vigilantes !


OCTAVE UZANNE.


(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.



Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 7 novembre 2017

Envoi autographe d'Octave Uzanne à son ami et confrère en bibliographie Félix Bouchor : à Félix Bouchor, fervent célibataire de ma paroisse j'offre ce livre "en dévotion féminine", son ami, Octave Uzanne. 12. I. 91.


Envoi autographe d'Octave Uzanne à son ami et confrère en bibliographie Félix Bouchor : à Félix Bouchor, fervent célibataire de ma paroisse j'offre ce livre "en dévotion féminine", son ami, Octave Uzanne. 12. I. 91.

Sur Le Paroissien du Célibataire paru à Paris chez Quantin le 10 décembre 1890 (l'envoi autographe a été apposé seulement à peine un mois après la parution du livre). Félix Bouchor (1853-1937) était le frère de Maurice Bouchor, également proche d'Octave Uzanne. Félix était peintre.

Cet envoi d'Octave Uzanne a été rendu caduque par un mariage en date de février 1906 (à l'âge de 53 ans). Félix Bouchor épouse Suzanne Riquet, jeune fleur des villes alors âgée de seulement 23 ans ... 30 ans les sépare ... elle meurt à l'âge de 47 ans en 1931.

Le couple n'a pas eu de descendance. Octave Uzanne, lui, est resté célibataire ... en totale "dévotion féminine" ... ou presque ...

Bertrand Hugonnard-Roche

vendredi 3 novembre 2017

Dorci ou la Bizarrerie du Sort, conte inédit par le marquis de Sade, avec une notice sur l'auteur [par Anatole France]. Compte-rendu par Octave Uzanne dans le Livre (10 avril 1881).

Page de titre
(exemplaire Gallica)
Dorci ou la Bizarrerie du Sort, conte inédit par le marquis DE SADE, avec une notice sur l'auteur [par Anatole France]. Paris, Chavaray. 1 vol. in-18 carré. - Prix 10 fr. (*)

Le marquis de Sade relève de la pathologie littéraire ; son cas, curieux à étudier, a séduit déjà plusieurs critiques et bibliographes, et soyez assuré que le débat ne sera point de sitôt clos ; car d'une part, notre époque est avide de l'étrange et recherche volontiers les causes des manifestations antiphysiques tandis que d'autre part le sujet est encore assez vierge n'ayant point été traité par un littérateur doublé d'un médecin légiste, par un Tardieu ayant la puissance d'analyse d'un Balzac ou la clarté d'exposition d'un Michelet. Janin, ce roi des superficiels, auquel il reste bien peu d'admirateurs sérieux dans la principauté démodée de sa critique, Janin, avec son aisance imperturbable, ne nous a donné que des contes à dormir debout sur le fameux et joli marquis. Le bibliophile Jacob et Gustave Brunet ont été les premiers à préciser la démence de l'auteur de Justine et à apporter des documents sur sa vie. Mais, je le répète, en dépit de l'excellente et très originale notice que M. Anatole France vient de publier en tête de Dorci, il reste beaucoup à dire encore sur cette grimaçante figure de l'apôtre du vice.
Dernièrement l'expérimental M. Zola, qui ignore totalement son histoire littéraire et les grotesques de cette histoire, a fait fausse route en abordant le marquis de Sade, comme il fera fausse route chaque fois qu'il lui prendra fantaisie de revenir dans le pays de la littérature rétrospective. Ce n'est donc pas le naturalisme qui dira le dernier mot sur cet antinaturel.
Frontispice à l'eau-forte par Charpentier
(exemplaire Gallica)
Dorci, que nous venons de lire, est une nouvelle vertueuse qu'auraient pu signer Ducray-Duminil, M. de Jouy ou Mlle de la Force. Le sadisme n'y perce point ; le tigre y a perdu ses griffes. Ce petit conte, publié pour la première fois sur un manuscrit autographe signé, devait figurer dans un des quatre tomes des Crimes de l'amour, mais la fabulation était trop bénigne pour concorder avec le titre de ce recueil de fauves nouvelles, et Dorci fut relégué aux oubliettes d'où M. Anatole France et M. Charavay viennent de le retirer.
Cette publication, tirée à très petit nombre (269 y compris les papiers de choix), mérite de figurer dans les bibliothèques choisies. L'impression est faite par Motteroz sur fort papier à la cuve et le format carré en est charmant. Le grand défaut, puisqu'il nous faut user de franchise, se trouve dans l'eau-forte frontispice. Il n'y a là ni originalité de dessin, ni science de compositeur, ni talent de graveur, c'est un charbonnage vague contre lequel MM. Charavay feront bien de se tenir en garde à l'avenir.

O. U. [Octave Uzanne]

(*) ce compte-rendu a été rédigé par Octave Uzanne et publié dans Le Livre, Bibliographie Moderne, Quatrième Livraison, Deuxième Année, du 10 avril 1881, pp. 242. Le frontispice à l'eau-forte sévèrement critiqué par Octave Uzanne est de Charpentier.

mercredi 1 novembre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L’Argot-Poilu – Samedi 28 avril 1917.



L’Argot-Poilu – Samedi 28 avril 1917. (*)

La langue française, comme une vaste rivière, a sans cesse reçu, au cours de sa route, les apports de nombreux affluents plus ou moins limoneux, même ceux chargés des grasses eaux d’égouts, charriant les détritus des cités, les ordures des faubourgs, les scories des usines ou les gadoues des cantonnements et casernes. La langue verte s’est peu à peu mélangée aux éléments limpides et bleus des pures et nobles sources classiques. La verve jobeline et lyrico-populaire de Villon tout empreinte du parler des tavernes et des filles, le joyeux idiome de maître François Rabelais n’ont point nui aux frais de coquetteries des muses de Ronsard et de Marot, tandis qu’ils exaltaient le vocabulaire satirique et virulent d’un Mathurin Régnier.

L’argot apparaît comme un purin fécondant du langage national. Il enrichit, à sa manière, le patrimoine verbal et lexicographique. C’est lui qui nous donne les plus surprenantes métaphores, écloses de la boue des rues ou épanouies sur le fumier des suburbs. Ses origines sont plébéiennes, mais, par cela même, sa force d’expression reste davantage pittoresque, puissante, imprévue et caractéristique. L’impudente impudeur de ses termes et de ses images ajoute à la phraséologie usuelle et aux idiotismes courants. 

Il serait amusant de démontrer l’intérêt dont témoigna, depuis des siècles, la société polie pour les audaces d’élocution, la verdeur des symboles, le lyrisme dans la grossièreté du jargon érotique ou scatologique des milieux ouvriers, militaires ou ruraux. Les dictionnaires du bas langage furent toujours consultés avec curiosité par les pontifes de la correction, de la bien-disance et des belles manières. Le duc de Beaufort, le Roi des Halles, était devenu l’idole de la populace en raison de son verbe crapuleux et de cette floraison d’argot qui s’était alors répandue dans la plupart des milieux de la Cour. Plus tard, le comte de Caylus s’attira la considération des esprits distingués en exprimant dans l’Histoire de M. Guillaume, cocher, les drôleries dialoguées des batteurs de pavé. Restif de la Bretonne charma et amusa les honnêtes dames de son temps, en leur révélant tout ce qu’il y avait de gaillardises et d’épices ingénues dans les propos des Contemporaines du commun

Depuis le milieu du siècle dernier jusqu’à ce jour, l’argot des barrières, de la haute et basse pègre, celui des ateliers et des bistros, des escarpes et des policiers, l’argot des gigolos et gigolettes amusa les parigots, au même titre que le sland de White Chapel charme les snobisme des cockneys londoniens. Les excentricités du langage se firent jour dans la littérature naturaliste aujourd’hui aussi démodée que le style poissard de Vadé ou le lexique outrancier du Père Duchêne.

Le vieux parler bigorne, le jars ou le filin, tous les genres montmartrois ne nous disent plus rien à l’heure actuelle. L’argot des tranchées, le baragouin héroï-drolatique du front, le parler poilu, à la fois bon enfant, pépère et de génération spontanée (lorsqu’il ne dérive point des locutions de caserne ou de la langue arbi, sinon des formations d’expressions coloniales), le nouvel usus loquendi de nos héros nous passionne exclusivement. C’est avec une curiosité encore inassouvie que nous en dégustons la saveur soit avec ceux de nos permissionnaires qui nous l’échantillonnent, soit que nous le découvrions parmi les publications de guerre qui, chaque jour, augmentent en nous laissant le regret de ne pouvoir tout lire à notre gré. Les philologues, tôt ou tard, viendront contrôler ces termes de toutes provenances et créations multiples. Ils feront la part des néologismes positifs et qui sont nés, comme champignons, sur l’humus marmité des premières lignes de combat et ils poinçonneront les mots d’origine pacifique, les vieux termes des anciens régimes transmis par la tradition des régiments ou par la blague des chambrées.

Beaucoup qui ont été déformés ou réformés et retapés, sont issus du peuple, tels que godasse (chaussure), en écraser (dormir), en mettre ou en remettre (pour accentuer le don, le propos, l’effort ou l’injure) ; blairer (sentir), qui n’est que le flairer modifié par la méthode du loucherbem (argot des bouchers), bousiller (qui de « faire de la sale besogne » passa à imager le zigouillage du Boche), être rétamé (être pochard), se biler, s’en faire ou ne pas s’en faire, se mettre la ceinture quand on n’a rien dans le bidon, avoir la ribouldingue (gueule de fêtard), on est un peu là, faire la nouba (la noce), zyeuter ou bourrer le crâne à la façon des journalistes, et plus de cent autres locutions ou métaphores actuelles sont pour les moindres connaisseurs d’arguche de vieilles connaissances.

De même les qualificatifs de marmite ou marmiter, datent du milieu du dix-huitième siècle, le moulin à café (dans le sens de mitrailleuse) remonte à la guerre de 1870. Les chasse-pattes, chassebis, vitriers, désignent depuis cinquante ans les chasseurs à pied, aussi bien que les cuirs, les marsouins, les biffins et mille pattes s’appliquent depuis de longs jours, aux gros frères cuirassés, à l’infanterie de marine et aux fantassins qui sont la masse. Le cuistot, la cuistance, l’artiflot, l’adjupète, le capiston et autres noms adaptés aux fonctions militaires, aux gradés ou gradailles et aux légumes, même aux graines d’épinards, sont aisément interprétés par tous les territoriaux marioles, dégrouillards ou ballots qui ont manié le flingue et trinqué au frichti des cantines avec les potes alors qu’ils s’ingéniaient à carotter le service, à tirer au flanc et à purger leur temps à la planque à grives, autrement dit à la caserne.

C’est dans le sensible, si humain et si hilarant roman de Gaspard, dû à René Benjamin, dans le Chass’bi d’André Salmon, et surtout dans cet admirable journal d’une escouade qu’est le Feu, d’Henri Barbusse, que, pour nous autres, vieux civelots-pantouflards, il nous est loisible d’entrevoir le parler cuisiné si pittoresquement par les soldats de cette guerre. Il est âpre, boueux comme la tranchée ; il sent souvent à pleines narines la feuillée stercoraire.

Le bon Curé de Meudon y recueillerait avec surprise d’innombrables erotica verba insoupçonnés, malgré la ploutocratie de son glossaire sans vergogne. Les métaphores y apparaissent abondantes, pétries de belle humeur optimiste, brodées sur un fond de jolie philosophie qui nous émeut et nous charme par son esprit voulu de badinage, de dérision, de farce, entretenant la gaieté, l’espièglerie, le batifolage dans l’enfer de nuit et de jour où ces fakirs de la Religion du Devoir doivent s’aveugler à plaisir pour distraire leur cafard si persistant. Oui, les mots qu’ils créent sont, comme on le remarqua, des documents psychologiques dont la vertu et la valeur subsisteront au-delà du bouleversement qui les fit éclore. Dans leurs journaux du front, nos chers gars se moquent des expressions que nous avons cru adopter à l’arrière comme marque de fabrique de leurs esprits. Ont-ils jamais surnommé leur baïonnette Rosalie, eux qui la désignent si crânement cure-dent ou rince-bouche ? Nos mots d’argot embusqué sont moins chaudement alimentés de pinard ou de gnole. Ils sont anémiques et délavés par la flotte des pudibonderies bourgeoises. Nos héros se fâchent, à bon droit, de nous voir leur attribuer des locutions qui n’ont pas le poil au ventre. Je les comprends : ils aiment à reconnaître les leurs sans contrefaçon.

Entre eux, ils se donnent des noms d’amitié rossards : Peau-de-Hareng ou Peau-de-Mouche, Face-de-Fesse, Fumier-de-Sapin. Ils ont la tirelire ouverte à la blague comme au gueuleton. Ils sont filoneurs pour en inventer de bonnes, et c’est un borborygme constant de quolibets, d’engueulades pour rire, des rouspétances imprévues, de lazzis impayables dans les sombres boyaux où leur ennui se constiperait jusqu’à l’intoxication si la poussée de jovialité, de gauloiserie, de désopilation ne venait pas leur apporter la purge salutaire en chassant la perfide démoralisation qui les guette, en raison de leurs misères et lassitudes renaissantes. 

Honorons l’argot poilu : non seulement il constitue une précieuse alluvion à la fertilité de notre langage, qui serait vite stérile s’il demeurait académique, mais encore, comme dit Hugo, à propos de l’idiome des gueux : « Cette pullulation de mots immédiats créés de toutes pièces on ne sait où, ni par qui, mots solitaires, barbares, contrefaits parfois, ont une singulière puissance d’expression qui les exalte ». L’argot vit sur la langue ; il en use à sa fantaisie ; il repousse le Jansénisme du Langage et témoigne que le Rire n’est pas né du bégueulisme et qu’il reste le besoin le plus urgent, la nécessité primordiale des Français dans les pires convulsions hystériques de notre pitoyable humanité.

Octave Uzanne 



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

dimanche 29 octobre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L’année 1917 verra-t-elle la fin de la guerre ? – Jeudi 11 janvier 1917.



L’année 1917 verra-t-elle la fin de la guerre ? Jeudi 11 janvier 1917. (*) 

Il y eut de l’étonnement, presque de la stupéfaction et de l’incrédulité même lorsqu’on apprit en France, vers la fin d’août 1914, que nos alliés de Grande-Bretagne traitaient leurs marchés de guerre à long terme et se refusaient à conclure les contrats pour une durée moindre de trois ou quatre années. Il ne pouvait entrer dans nos conceptions que le formidable conflit mondial se puisse perpétuer au-delà d’un an ou dix-huit mois. Nos amis britanniques voyaient plus juste. Leur premier chant de débarquement scandait, sur un rythme de gigue mélancolique, la longueur du chemin qui mène à Tippérary, au but lointain de la marche épique pour la sauvegarde du monde. Ils ne s’illusionnaient point, ni sur l’âpreté des combats, ni sur leur inexorable continuité, ni surtout sur l’étendue prodigieuse des efforts à multiplier pour atteindre une performance supérieure. Ils savaient surtout que la force du Royaume-Uni était faite de patience, de volonté froide et persistante et de méconnaissance de la lassitude. Au cours de son histoire, l’Angleterre semble avoir faite sienne la fière devise de Charles-Quint : « Le Temps et Moi contre tous. » Ce qu’elle ne put obtenir par la puissance de ses armes, par la maîtrise de sa flotte ou par l’abondance de ses moyens financiers, elle sut toujours le réaliser par son obstination prodigieuse dans la résistance et par son dédain des mois et des années qu’il fallut dépenser pour résoudre toute affaire entreprise aux conditions mêmes qu’elle s’était proposées dès le principe pour sa réussite.

Lord Kitchener, peu de temps avant le mystérieux désastre maritime où il disparut, répondait à l’un de ses compatriotes qui l’interrogeait sur la durée de la guerre : « Comment vous dirais-je quand elle finira, alors que je ne sais pas encore quand, pour nous autres, Anglais, elle commencera vraiment avec tous nos moyens. »

Et, en effet, la grande ruée en avant du Léopard britannique, le bondissement définitif ne s’est pas encore produit. Sir Douglas Haig, le nouveau maréchal, chargé de le déclencher sur notre front et à nos côtés, montre autant d’humour que Kitcheneer, pour le moins, dans ses propos sur la continuité des efforts. On lui prête cette réplique à quelqu’interviewer sur le terme à entrevoir de tant de misères : « Le mieux, est de se dire que, dans ces sortes d’affaires, les cinq premières années sont les plus terribles ; après cela, il n’y a plus qu’à voir venir le résultat. »

Pour le caractère granitique du britisher d’origine celtique, l’esprit de notre fabuliste est assurément le meilleur qui soit : « Patience et longueur de temps valent mieux que force et que rage. » Laisser l’ennemi dépenser ses forces en agressions fiévreuses, épileptiques, rapides, avec la hâte du résultat ; constater ses succès, avec la volonté décisive de ne pas s’en alarmer ; attendre, en réservant ses énergies, le moment voulu, précis où l’on percevra son halètement distinct dans l’effort, afin de frapper avec tout le sang-froid, toute la force accumulée pour le jeter à terre. Les professionnels du ring connaissent cette théorie des ruses sportives de la Boxe.

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Les débuts d’années sont fertiles en spéculations d’espérances. Les civilisés montrent une foi de joueurs fatalistes en engageant, croient-ils, la partie sur un tapis neuf. Déjà, en janvier 1915 et 1916, ils ouvrirent un crédit sans limite aux offensives des printemps prochains, croyant entrer dans l’année des solutions heureuses et des libérations territoriales.

Toutefois, les esprits méthodiques, réfléchis, clairvoyants, susceptibles de considérer dans l’ensemble le tableau des chances adverses sur l’immense échiquier des opérations ; ceux qui ne méjugent pas la témérité, la ténacité, la décision germanique et qui se gardent d’oublier que l’importance de l’enjeu est un dilemme de vie ou de mort, ceux-ci réservent sagement leur opinion. Ils savent que les coups de partie seront nombreux encore, et que le moment n’est pas venu où l’on jouera « la belle ».

Cependant, l’année 1917, à son aurore, en dépit d’incontestables victoires des Empires du Centre sur les infortunés Roumains, cette année considérée comme fatidique par les féticheurs du chiffre 7, apporte aux alliés des prévisions de paix qui semblent se cristalliser en solides apparences de certitudes dans la majorité des cerveaux. Les échanges de souhaits de ce premier janvier se sont faits partout sur des pronostics d’un optimisme dépourvu de toute discrétion. Il semble que le terme de l’affreuse tuerie soit comme un météore visible à l’horizon. Les Boches se sont avisés de vouloir nous déclarer la paix, dont ils sont affamés, tout autant que d’aliments azotés. Il n’est pas un Français qui ait été enclin de tomber dans le godant. La réponse exprime bien notre fermeté nationale. Nos espoirs ont légitimement rebondi. Ils ne doivent pas toutefois devenir aveugles et nous conduire aux désillusions.

En nous défiant de l’hypocrite accès d’humanité de l’ogre allemand, en estimant l’heure inopportune pour ouvrir des pourparlers pacifiques, nous avons conscience de vouloir dicter nos conditions après partie gagnée. Il y a en nous trop de fierté, du moins j’en ai la conviction, pour nous féliciter de voir la bête malfaisante à terre uniquement du fait d’inanition. Une victoire acquise par dénutrition de l’adversaire et non par la vertu et la gloire de nos armes, ne nous apparaîtrait pas très reluisante. Elle laisserait au militarisme prussien que nous prétendons détruire toute sa morgue et une confiance intégrale dans sa valeur indéfectible. La paix qui résulterait d’une tel triomphe offrirait un pitoyable minimum de garanties psychiques. Pouvons-nous vraiment nous en contenter ?

Soyons donc rationnels et logiques. Considérons la famine possible et probable du peuple allemand comme un facteur d’anémie, de démoralisation, d’appauvrissement général de sa résistance, qui n’est point pour nous déplaire, mais ne nous illusionnons plus sur la possibilité de nous garantir des méfaits du monstre par une paix de la faim qui ne serait qu’un point et virgule au contrat où nous rêvons de mettre le point définitif et final.

Or, la guerre, celle à laquelle nous fûmes contraints, ne fut jusqu’ici, pour nous, qu’un terrible champ d’expérience. Nous avons tâtonné dans des actions souvent empiriques et insuffisamment audacieuses, sans toujours développer avec ampleur les résultats obtenus. Notre héroïsme est hors de cause ; nos poilus méritent encore le qualificatif d’enfants chéris de la Victoire. Ils ont rudement pilonné et bosselé le front adverse, mais résignons-nous à penser que la vraie guerre que nous désirons ne commencera que lorsqu’ils l’auront crevé au point de s’ouvrir libre champ de bataille vers les plaines de la vallée du Rhin.

Nous reconnaissons volontiers entre alliés nos imprévoyances et notre impréparation guerrière à laquelle nous remédions chaque jour avec plus d’intensité dans le rendement industriel. Nos erreurs, nos fautes nous apparaissent et nous avons, je l’espère, la vision très nette de l’effort qui reste à faire. Il est considérable. Il suffit d’envisager la nécessité des reprises dans le Nord de la France, en Belgique, en Alsace même et là-bas, en Orient, dans la Macédoine serbe, sur le front des Carpathes et de la Pologne russe pour redevenir modestes et nous dire que pour « les avoir », comme on les aura sûrement, il y faudra du temps, encore du temps et beaucoup d’huile de patience. L’armature boche est atteinte mais encore solide et résistante. A nous d’élargir les défauts de la cuirasse, côté du cœur.

OCTAVE UZANNE

(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.




Bertrand Hugonnard-Roche

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