jeudi 19 avril 2018

Octave Uzanne à Victor Colomb : "Je ne reprends pas de revue en 1894. Mordu par le goût des voyages, ambitieux d'indépendance absolue, je ne veux pas me créer de nouvelles attaches ni me donner des charges écrasantes et vraiment peu lucratives. Je ferai des livres, des articles, des plaquettes, mais en toute liberté de date et d'allure." (17 décembre 1893)


Photos Ebay / Copies d'écran - 20 avril 2018


Paris, ce 17 XII 93 [17 décembre 1893].

Cher Monsieur,

Je ne vous ai certes point oublié et conserve un excellent souvenir de nos relations. Le tome III de l'album Mariani n'a pas encore paru en édition de luxe, je penserai à vous au moment précis et M. Mariani y pensera, mais il n'y a encore que 2 tomes avec portraits de Lalauze.
Je ne reprends pas de revue en 1894. Mordu par le goût des voyages, ambitieux d'indépendance absolue, je ne veux pas me créer de nouvelles attaches ni me donner des charges écrasantes et vraiment peu lucratives.
Je ferai des livres, des articles, des plaquettes, mais en toute liberté de date et d'allure.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Octave Uzanne (*)


Photos Ebay / Copies d'écran - 20 avril 2018


(*) Carte-lettre adressée à Monsieur V. Colomb (**) de Valence, Drôme (13 rue du Jeu de Paume). Enveloppe ornée au recto du monogramme carré "SEUL" imprimé en brun (déjà rencontré - imitation du carrelage de l'Hôtel-Dieu de Beaune). Au verso de l'enveloppe, impression en brun "C'est mon plaisir" (losange). Cette carte autographe a été montée sur onglet dans un exemplaire des Zigzags d'un Curieux (1888) sur Hollande (n°602), relié demi-chagrin à coins de l'époque ou légèrement postérieur. Cet exemplaire a été vendu aux enchères publiques sur Ebay le 19 avril 2018 au prix de 201 euros. Photos : source Ebay / copies d'écran.



Photos Ebay / Copies d'écran - 20 avril 2018

(**) Victor Colomb (1847-1924), membre de la Société des Bibliophiles Contemporains fondée par Octave Uzanne fin 1889, membre de la Société d'Archéologie de la Drôme à Valence (Secrétaire Adjoint). On lui doit plusieurs publications dont une Notice biographique et bibliographique sur M. Adolphe Rochas, conservateur de la bibliothèque et du musée de la ville de Valence, par Victor Colomb, secrétaire-adjoint de la Société d'archéologie de la Drôme. - Genoble : Impr. Allier, 1890. - in-8° ; 18 p. (Études de bibliographie dauphinoise, XI).

dimanche 1 avril 2018

Envoi autographe de Noël Santon (Noëla Le Guiastrennec) à Octave Uzanne, sur La poésie de Rachilde (1928).


Exemplaire en vente sur internet le 1er avril 2018 (source Ebay). (*)


La poésie de Rachilde,
par Noël Santon (de son vrai nom Noëla Le Guiastrennec)
Paris, éditions "Le Rouge et le Noir", 1928

Envoi autographe de l'auteur à Octave Uzanne

"A Mr. Octave Uzanne
cette petite étude sur la
grande Rachilde
Hommage
Noël Santon"

(*) exemplaire très modeste, broché, mis en vente à 30 euros.

samedi 31 mars 2018

Octave Uzanne à son ami A. Huc : "à mon vieil ami A. Huc. En souvenir de notre chère Venise. Affectueusement." (1924).


Exemplaire en vente prochainement aux enchères publiques :


LIVRES ET AUTOGRAPHES
Mercredi 11 avril à 15h30 à Toulouse
Lieu de vente Maître Marc LABARBE et MARC LABARBE sarl
Place Saint-Aubin 3, bd Michelet
31000 Toulouse

N°72. Uzanne, Octave : Pietro Longhi. Paris, Nilsson, 1924. In 12°, reliure demi basane fauve. Edition originale sur papier ordinaire, envoi de l'auteur à A. Huc, directeur de la Dépêche du Midi à l'époque. Estimation : 20 / 30 euros.

Voir les occurrences HUC dans notre blog ICI.

Photographies Interenchères.

mardi 27 mars 2018

L'envers d'un féerie, par Octave Uzanne et Albert Robida (mars 1882). Les Mille et une nuits au théâtre du Châtelet dirigé par Emile Rochard.

L'ENVERS D'UNE FÉERIE (*)
 __________


      Que de livres n'a-t-on pas écrits, sur l'Envers au théâtre, dont les titres plus ou moins fantaisistes, imprimés sur couvertures multicolores, me dansent encore dans la tête, bien qu'entrevus furtivement au hasard des flâneries, soit aux vitrines proprettes des librairies modernes, soit dans les poussiéreuses boîtes à quatre sols des parapets de la Seine ? — Derrière la toile ; - le Manteau d'Arlequin ; — Au rideau ! — Entre cour et jardin ; — Foyers et coulisses ; — le Théâtre tel qu'il est ; — Derrière la rampe ; — les Théâtres en robe de chambre, et tant d'autres monographies des spectacles parisiens vus à l'envers du spectateur dans le brouhaha des changements à vue et des appels pour l'entrée en scène. — Le public semble très friand de ces mystères que lui voile le rideau de pourpre ; il n'est de joli rêve que son imagination ne crée, d'Éden qu'il n'entrevoie, de plaisirs piquants qu'il ne s'imagine dans sa conception de ce monde de comédiens. Point ne sert de lui répéter à satiété que rien n'est plus triste à voir de près que cette mascarade humaine ; ses désirs s'irritent de cet inconnu des coulisses et il ne comprendra jamais que le carnaval fini le masque tombe ; que là où le rire s'achève, la tristesse arrive et que la fiction fait place à la banalité la plus réelle ou à la vulgarité la plus sotte. — Je ne prétends pas ici m'armer du falot de Diogène pour jeter des lueurs crues dans les bas-fonds attristants du théâtre ; la toge du censeur se goderait en plis grotesques sur mon buste d'épicurien et mes jambes s'empêtreraient aisément dans la jupe philosophique ; je ne veux, en compagnie de mon collaborateur et ami Robida, qu'entr'ouvrir la porte de fer qui sépare la salle de la scène, et là tous deux, prenant notes et croquis, faire une de ces courtes chroniques, à propos et dessins rompus, digne de complaire durant une fugitive seconde à quelque piquante mondaine prise des vapeurs de l'ennui dans les far niente de sa chaise longue.
      Une féerie s'offre à nous : les Mille et une Nuits ; Émile Rochard, le jeune directeur gentleman, nous accueille au Châtelet avec une bonne grâce dont feu Roqueplan lui légua sans doute la tradition, et, puisque nous voici dans la place, nous aurons la consciencieuse ingratitude de mettre de côté tout esprit de réclame à son égard et de prendre la pièce qu'il a si superbement conçue et montée uniquement comme le prototype du genre où Martainville excella, et qui enrichit tant d'auteurs sur le dos de Perrault, de Mme d'Aulnoy et du bon et vertueux Galland.
      Nous arrivons au moment précis où le sifflet du chef machiniste fait mouvoir des cintres et des dessous les toiles de fond, la ferme et tous les châssis compliqués du Royaume des Perles. — La bousculade est effrayante comme en un camp à l'approche de la bataille ou sur un pont de corvette à l'heure de l'abordage ; les mâts se heurtent, les commandements se croisent, les herses se dressent et les manœuvres font glisser de lourdes charpentes dans une atmosphère de poussière de poudre et de gaz évaporés.
      « Attention ! attention ! » crient les machinistes qui rangent les plantations de Bagdad et d'Ispahan, et les visiteurs effarés, craintifs ne savent où avancer ni comment reculer, se blottissant pour éviter les chocs le long des murs blancs maculés d'huile, éraflés d'inscriptions, balafrés de caricatures naïves, encharbonnés de silhouettes burlesques.

 
      Le dialogue des acteurs en scène, les chansons, les chœurs et les répliques se perçoivent indistinctement dans ces clameurs confuses des coulisses, car voici que descendent des étages supérieurs la cohorte de la figuration et la colonie des marcheuses et des ballerines. — Un timbre électrique roule sa note cuivrée et continue vers la région des loges pour indiquer l'heure du premier ballet, et déjà, sur le côté jardin, l'aristocratie de la danse se masse lentement ; petites ondines, langoustes, hippocampes, crevettes roses, escargots marins, moules, coraux et bernards l'hermite se groupent ; mélange d'opulences charnelles et de pauvretés étiques, singulier bétail féminin où le rire se stéréotype sur des lèvres carminées, où le crayon allonge des yeux qui n'ont plus qu'une expression de passivité attendrie. Les caquets marchent dans cette cohue blonde et rose, c'est un papotage indicible mêlé de rires et de petits cris parmi lesquels domine parfois la toux rauque et irrésistiblement poignante d'une phtisique.
      Dans les bas côtés, on ne peut plus circuler ; le foyer regorge de premiers sujets emmitouflés dans de larges tricots de laine, d'acteurs bâillants, pris de l'impatience de regagner leur lit, d'habilleuses assises avec un abandon résigné sur les banquettes de velours rouge noircies et éventrées, tandis que près de la cheminée, une fée coquine se cambre, attifant, en ronronnant un refrain, les rebelles frisons de sa chevelure rousse.



      Un mouvement se produit: « En place pour le ballet ! » — près des plantations de troisième plan, on dispose l'apothéose ; de grandes échelles sont dressées auxquelles gravissent les nageuses aériennes que doivent suspendre des fils de platine. — D'aimables Bellevillois en casquette de soie, foulard imprimé au cou, serrés dans le bourgeron de toile bleue, montent aux échelons opposés pour agrafer ce fil à l'anneau de fer du corsage solidement blindé, et c'est un contraste puissant que de voir, ainsi réunis au sommet de ces vulgaires échelles de peintre en bâtiments, ces filles en maillot chair cuirassées d'argent, grelottantes dans leur nudité et ces ouvriers de faubourgs qui se dodelinent et grasseyent voyoucratiquement avec ce reste du gavroche qui fut en eux, aux heures du lazzaronisme de la rue.
      Au moment du « lâchez tout » ! ces vivantes poupées-nageuses, affolées par le vide, l'œil hagard, les jambes immobiles, grenouillant en l'air, se cramponnent de la main aux lambeaux de toile qui forment les « bandes d'eau » du féerique Royaume des Perles, et, tandis que ces infortunées contemplent l'espace et les dures arêtes de bois des décors, tandis que les fils fonctionnent, les balancent et les promènent sur la largeur de la scène, des artificiers allument et agitent dans des réceptacles de fer-blanc les rouges flammes de Bengale qui illuminent cette assomption de la femme- poisson. — Le public qui bonde la salle, émerveillé à juste titre, applaudit longuement pendant la dernière ritournelle du ballet, le rideau se baisse, se relève et tombe définitivement. L'acte s'achève, et toute cette population de l'humide séjour se rue à l'escalier pour gravir aux loges, souffler un instant, et se transfigurer de nouveau. — Nous montons pendant l'entr'acte à l'une de ces loges de première danseuse.

 
      Une petite porte, au milieu de laquelle une lucarne ronde ; en face, une fenêtre sur cour ; d'un côté, le vestiaire ou plutôt l'armoire aux costumes ; de l'autre une longue tablette de marbre, quelques miroirs ou fragments de glaces et tout l'attirail voulu de blanc de perle, de cold-cream, de poudre de riz, de pattes de lièvre, ainsi que les crayons et tous les tubes où Gautier aurait vu de l'antimoine et des parfums de Judée, et qui ne contiennent en définitive que des pommades rosat, du blanc et du rouge pour graduer les pastels du visage. — Devant cette table, trois femmes déjà au repos, en jupon blanc, dans le déshabillé d'un lever de modistes, jadis peint par Bernard Lépicié ; l'une faufile un chausson de satin rose, l'autre fait au crochet une classique courtine de laine, tandis que la troisième, un « Syngnathe » signé Grévin, ajuste sa réchauffante, et fait des jetés-battus et des fantaisies giratoires dans la petite pièce.
      Des murs nus, sur lesquels, par place, un artiste décorateur, quelque ancien pensionnaire, a peint « en trompe-l'œil » des assiettes de vieux Rouen, une horloge en cartel et un parapluie jeté dans un coin où il projette une ombre fausse. — Aux patères est accroché le fouillis des costumes de ville ; les chapeaux fleuris, les manteaux-dolmans bordés de chat-noir, les jupes, les pantalons et les lingeries les plus intimes et, sur des chaises en désordre, des maillots reprisés et déteints par place, des chaussons troués, des ceintures abandonnées, tout un mêli-mêlo d'objets ; jusqu'au petit nécessaire de cuir que ces dames emporteront tout à l'heure à la sortie.
      Ici mon collaborateur Robida est l'objet de toutes 1es gracieusetés ; son crayon qui erre sur l'album tente ces filles d'Eve : « Pour quel journal... Dites ?... » et de se démener, de sourire, de se mettre de profil ou de trois quarts, à cheval sur un siège, héroïques devant la réclame entrevue, joyeuses à la pensée de voir leur silhouette provocante reproduite en public.
      Mais les personnages de la cour de Cléopâtre doivent songer dès ce moment à revêtir les costumes de l'Alexandrie décadente, et nous descendons de nouveau sur la scène, où de formidables praticables se sont dressés en un clin d'œil, encombrant de leur charpente massive les passages déjà trop étroits ; sur le côté cour, les éléphants attendent sous leur harnachement de velours que le cornac les accote flanc à flanc sous le même panneau qui doit supporter la divine reine d’Égypte et ses esclaves favorites ; — les énormes pachydermes épandent par leur seule présence une odeur puissante et fauve qui monte à la tête ; ils sont aimables, fouillent dans les poches et promènent de tous côtés leur longue trompe grise semblable à un tuyau de pompe d'incendie. Le cortège de Cléopâtre, les prêtres, les guerriers, les porteurs d'étendard arrivent peu à peu et jettent des notes d'or, de pourpre et de satin azur, au milieu des équipes populaires et dégingandées des machinistes, lampistes, et garçon d'accessoires. — Le contraste est bien fait ici pour charmer la rétine d'un artiste, d'un coloriste ou même pour un simple piqueur de croquis et de documents, et je m'étonne qu'en ce temps d'impressionnistes, de naturalistes et d'intentionnalistes, dans cette fièvre d'étrange qui passionne notre époque, je m'étonne, dis-je, qu'il ne se soit pas trouvé un seul peintre de talent pour tenter quelque pochade, même un tableau très étudié de ces coins de coulisse où la plus curieuse friperie humaine s'étale avec tant de pittoresque de heurté et d'imprévu.

   

      Il y a, entre certains portants, des aspects de salle bondée jusqu'aux cintres qui prennent, dans leur gradation populeuse et par les gigantesques remous des têtes, une allure grandiose d'arène romaine ou de cirque espagnol un jour de « toros ». — Cette salle, — de la scène, — offre à l'œil comme une muraille circulaire de spectateurs dont tous les yeux convergent au même point, depuis le rayon visuel horizontal ou oblique jusqu'au perpendiculaire qui tombe du paradis avec d'autant plus de fixité qu'il est plus élevé. Rien de baroque et de saisissant, dans un amphithéâtre aussi remarquablement vaste que celui du Châtelet, et pour un curieux de sang-froid, comme cette agglomération d'hommes et de femmes réunis en hauteur et qui inspirent ce rêve Poësque « d'une bibliothèque vivante rangée sur diverses galeries et dont un géant pourrait tirer à lui, comme autant de livres, les personnalités variées ou les tomaisons d'une même famille. »
   
  
      Je le répète, un peintre assoiffé de couleur et de bizarre, même un « tachiste » trouverait une jolie mine de « modernisme» à exploiter dans ces milieux des grands théâtres ; le crayon rend mal ce que la couleur seule pourrait interpréter avec ses reliefs, ses demi-teintes et ses vigueurs éclaboussantes. — Voici, par exemple, derrière un châssis, dans la pénombre, une fée et des sultanes qui guettent leur entrée en scène, presque frileuses sous la mante qui les protège ; c'est à peine si elles marchent librement dans les chaussures de satin qui emprisonnent leurs pieds mignons, et dont les talons élévés font saillir les muscles de la jambe ; le décor, troué par places, laisse filtrer des rayons de lumière qui se promènent sur la soierie ou les broderies des étoffes et des maillots, allumant tout à coup des scintillements sur les costumes comme un éclat de soleil sur un vitrail gothique ; — ces jeux de lumière des coulisses, surtout avant quelque changement à vue, eussent affolé Rembrandt lui-même par leur étourdissante fantaisie et leurs zébrures fluctuantes et spirituelles à force d'oppositions brutales.
      Mais nous voici tirés de notre contemplation esthétique par le bruit que ne peut manquer de faire le cortège de la reine Cléopâtre, dont les différentes parties se forment sur le grand praticable du fond. — Les porteurs de palmes, sacrées, les gardes, les dignitaires, les joueuses de cistre, les lévites, les harpistes bleues, les prêtres brûle-parfums, les eunuques, les esclaves porteuses de chasse-mouches en plumes d'ibis, les seigneurs, les guerriers conducteurs, se disposent pour le défilé que scandera un « pas redoublé » de l'orchestre. Tout ce monde vu de profil, de la coupe du praticable, donne l'illusion d'une foire aux costumes historiques, magistralement conçue par Gustave Doré, et, dans l'éloignement, la vibration des couleurs évoque les étonnantes débauches de palette d'un Monticelli.
   


      Le défilé de côté, avec la vision générale du spectateur en moins, prend, une allure très originale ; quelque chose de ce que devait être pour le public de la rue, à Vienne, lors des fêtes des noces d'argent, le fameux cortège historique du peintre Mackart. Au moment où Cléopâtre fait son entrée couchée entre quatre filles d'honneur sous le vaste dais de soie bleue pâle frangé d'or, il semble que le théâtre doive s'effondrer sous les pas des gros éléphants attelés côte à côte. Les costières tremblent sous le faix ; la maîtresse de Marcus-Antonius veut agiter encore un monde tout nouveau.
      Pendant le temps que dure le ballet égyptien, ces éléphants, remisés dans la coulisse, se dandinent en cadence avec des grâces titanesques, faisant grincer l'édifice de bois qui les harnache, comme un navire en rade, pris de gros temps, menacerait de briser. ses amarres.
      Au milieu de la poussière de la danse, de l'âcre odeur pachydermique, des senteurs du gaz et de toutes les émanations humaines qui se confondent, la nausée de la scène monte alors à la gorge. — Voici la meute des chiens danois, vendéens et anglais tenus en laisse par de grossiers piqueurs, voilà les chevaux qui montent du manège pour la Chasse infernale ; puis arrivent les sonneurs de trompe, les rabatteurs, toute la figuration du grand Lancé courre au tigre qui doit se terminer par une curée aux flambeaux d'un réalisme si saisissant qu'il enlève le public tout entier en frénétiques applaudissements. — Rien de plus navrant, j'ose le dire, que cette exhibition canine vue de près. Ces pauvres bons toutous de race, réduits sans doute par le fouet et le jeûne à tenir un rôle ; la grande fatigue résignée qui se lit dans leurs yeux, leur joie à sentir une main qui les caresse, et leur ahurissement dans ce pourchas sans merci sous des futaies de toile et des buissons de carton éclairés par des incandescences d'artificiers ; ce travestissement du meilleur ami de l'homme a quelque chose de profondément poignant ; — un honnête musulman s'indignerait, mais un chrétien civilisé est au-dessus de ces apitoiements. — La phrase du placide Fénelon d'un spectacle « fait pour le plaisir des yeux » a singulièrement dérivé de son sens originel ; ce n'est plus la nature, les sources, les berceaux de verdure et les frais bocages que cette phrase appelle ici à l'imagination, c'est l'apothéose théâtrale, la chasse fantomatique où passent éperdus, hors d'haleine, des animaux bizarres et des cavaliers géants comme dans la légende du Beau Pécopin.
  


      Les tableaux succèdent aux tableaux. Le Royaume d'Aladin ou le monde des Lampes apparaît, mais nous sommes harassés par cette très rapide excursion à travers une féerie. Ma foi ! tant pis, s'écrie Robida ; — qu'importe que l'on dise : Desinit in piscem ; finissons en cul-de-lampe par ce croquis de Lampes qui défilent. — Et tandis que les quarante voleurs rôtissent dans leurs jarres, et que se démènent dans un acte final tous les sujets brillants d'Aroun-al-Raschild, alors que les palais de porphyre, d'agate et de jaspe s'écroulent pour la plus belle moralité d'un amour qui veut rester pauvre afin de demeurer plus noblement grand ; tandis enfin que le spectacle enchanté s'achemine à l'évanouissement de tous ces contes bleus de Ma Mère l'Oie, nous fuyons, les yeux secs de poussière, la gorge aride, la tête cerclée d'une légère migraine, heureux de nous retrouver sous la morne clarté des becs de gaz, de respirer l'air de la rue et de humer les gouttes de la pluie bienfaisante qui bruine dans la nuit.
      Il ne nous restait plus qu'à envier la sérénité heureuse du public qui s'écoulait lentement à la sortie, et de voir des yeux de femmes se fermer lentement comme pour mieux emporter avec elles la vision des merveilles entrevues dans ces Mille et une Nuits, songeant à part nous à cette vérité ressassée que voir l'envers des plaisirs est une sottise, que la doublure importe peu à l'habit qui flatte, que la trituration de la meilleure cuisine dont on regarde les apprêts dégoûte souvent des plus fins ragoûts, et qu'avec le vieil Horace il faut bien répéter Nocet empta dolore vôluptas (fui la volupté qui amène la douleur).

OCTAVE UZANNE.

Paris, 6 mars 1882.
 
(*) Octave Uzanne (30 ans) et son ami et collaborateur Albert Robida (33 ans) assistent donc à une représentation (sans doute la première) des Mille et une nuits, féerie en trois actes et trente et un tableaux, de MM. Adolphe d'Ennery et Paul Ferrier, au théâtre du Châtelet, sous la direction de M. Emile Rochard. Cette première représentation a lieu le 14 décembre 1881. C'était un mercredi soir. Octave Uzanne a très certainement dû être invité à cette première grandiose par son ami de jeunesse Emile Rochard. Nous avons déjà traité du cas Emile Rochard dans les colonnes de ce blog. Emile Rochard fut l'ami des années de bohème parisienne des deux frères Uzanne, c'est-à-dire les années 1871 et 1872. L'amitié des deux frères Uzanne avec Emile Rochard se prolongera jusque dans les années 1910 et sans doute même jusqu'à la mort de ce dernier en 1917. Rochard qui fut bohème, riche, en partie ruiné, noceur, célibataire pour finir bredin-bigot. L'article que donne ici Octave Uzanne, assisté des dessins de son ami Albert Robida dans la revue La Vie élégante (pp. 153-163, troisième livraison du 15 mars 1882 - l'article étant daté du 6 mars). Le texte est ampoulé et rempli de néologismes et phrases alambiquées pas toujours très heureuses, les dessins de Robida sont là pour simplifier la chose. Néanmoins, il se dégage de ces descriptions des coulisses du théâtre un parfum de naturalisme (honni par Uzanne) assez intéressant. C'est le seul article qu'Octave Uzanne livrera pour cette revue (sous son nom tout au moins - car quelques articles signés de pseudonymes nous intriguent et pourraient bien sortir de sa plume également). Albert Robida quant à lui fut un grand collaborateur de cette revue éphémère que ne dura que 12 livraisons (1 an) -Nous avons reproduit l'intégralité des dessins de l'article dans ce billet. On trouve de nombreuses illustrations sorties de sa plume caricaturale ainsi que quelques textes savoureux tout au long de la revue. Pour en savoir plus sur cette féerie des Mille et une nuits librement adaptée de Galland, voir les Premières illustrées (1881-1882, pp. 77-84). Vous pouvez retrouver les billets consacrés à Emile Rochard ICI.

Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 21 mars 2018

Envoi autographe d'Octave Uzanne au journaliste Philippe Gille (1878) sur les Caprices d'un Bibliophile.


Envoi autographe d'Octave Uzanne à Philippe Gille (1878) (*)


(*) Philippe Gille (1831-1901) était un journaliste de la génération de Francisque Sarcey. Il tenait une chronique littéraire au Figaro sous le titre « Bataille littéraire ». Il épousa la fille du compositeur Victor Massé. Leur fils Victor Gille (1884-1964), à qui Franz Liszt aurait donné sa première leçon de piano à l’âge de deux ans, fut élève de Louis Diémer au Conservatoire et plus tard un interprète reconnu de Chopin. Philippe Gille fut élu en 1899 à l’Académie des beaux-arts (Section VI : Membres libres Fauteuil 8). (Source : Wikipedia). Octave Uzanne offrira au moins un autre ouvrage à Philippe Gille : Le Paroissien du Célibataire (1890) comme nous l'avions signalé dans un précédent billet ICI. Philippe Gille sera membre des Bibliophiles Contemporains fondés en 1889 par Octave Uzanne.

Bertrand Hugonnard-Roche

jeudi 15 mars 2018

Aux enchères prochainement : HISTOIRE DES QUATRE FILS AYMON très nobles et très vaillans chevaliers. Introduction et notes de Charles Marcilly. Paris, Launette, 1883. Un exemplaire bijou du joaillier bibliophile Henri Vever. Estimation : 200 000 / 250 000 euros.


Copie d'écran DROUOT DIGITAL. 15 mars 2018.

Lot 64. HISTOIRE DES QUATRE FILS AYMON très nobles et très vaillans chevaliers. Introduction et notes de Charles Marcilly. Paris, Launette, 1883. In-4, maroquin noir, encastrée dans le premier plat grande plaque d'or à émaux cloisonnés d'après une composition d'Eugène Grasset, dos à quatre doubles nerfs à l'imitation des reliures gothiques, large encadrement intérieur mosaïqué en bordeaux et décoré d'éléments dans l'esprit de l'illustration de Grasset, doublure et gardes de soie brochée bordeaux sur fond bleu, tranches dorées, double couverture et dos, boîte de maroquin brun en forme de livre, doublé de soie lie-de-vin (Ch. Meunier).

Spectaculaire édition illustrée par Eugène Grasset des Quatre fils Aymon, version en prose d'une chanson versifiée du XIIIe siècle ayant pour titre Renaut de Montauban, et appartenant à la geste carolingienne. Imprimé pour la première fois à Lyon vers 1483-1485, le texte fut diffusé durant tout le XVIe siècle avant d'être repris, très modifié, au siècle suivant, devenant, et ce jusqu'au XIXe siècle, l'un des romans de chevalerie les plus populaires de la bibliothèque bleue, à l'inverse de Lancelot du Lac, par exemple, qui disparaîtra après l'édition de 1533. L'illustration d'Eugène Grasset, oeuvre immense de plus de 250 aquarelles qui le mobilisera plus de deux années, révélera les qualités de l'illustrateur, alors que ses dons d'ensemblier s'étaient déjà manifestés quelques années auparavant lorsqu'il créa des meubles et objets de décoration pour la maison de Charles Gillot, l'imprimeur du présent livre. Révolutionnaire par sa mise en page dans laquelle texte et illustration s'interpénètrent, l'édition l'est aussi par la technique de phototypogravure mise au point par Charles Gillot, et employée ici pour la première fois. Cette technique photographique (gillotage) permettait l'impression des gravures en couleurs et du texte en même temps. La complexité de la conception du livre, qui voulait que les pages soient toutes imprimées dans des couleurs différentes, nécessita plus de 900 planches. Célébré à sa parution pour son esthétique, sa mise en page et son procédé industriel,

Les Quatre fils Aymon de Grasset fut classé parmi les plus beaux livres du siècle par le critique, éditeur et bibliophile Octave Uzanne et immédiatement adopté par les bibliophiles. Nombre d'exemplaires de luxe furent alors confiés aux deux grands maîtres relieurs de l'époque, Charles Meunier et Marius Michel, qui rivalisèrent d'imagination pour créer des reliures utilisant la technique du cuir incisé, laquelle, issue du XVe siècle, leur sembla particulièrement convenir à cet ouvrage célébrant le Moyen Âge. On peut citer aussi à ce propos l'étonnante reliure de Marius Michel ornée d'une plaque en étain repoussé, qui reproduit la composition de Grasset pour la couverture du livre, commandée par Henri Beraldi (IV, 1935, n°88) pour son exemplaire; celui-ci réapparut dans la bibliothèque Henri M. Petiet (IV, 1993, n°67). Tirage à grand nombre d'exemplaires sur papier ordinaire, munis le plus souvent d'un cartonnage d'éditeur illustré (tirage qui fut en grande partie détruit) et à 200 exemplaires de luxe, sur chine et sur japon. Celui-ci est un des 100 exemplaires sur japon (n° 7). Prestigieux exemplaire du grand bijoutier Henri Vever, orné d'une merveilleuse plaque d'or à émaux cloisonnés, exécutée dans ses ateliers par le maître émailleur Étienne Tourrette, d'après une aquarelle d'Eugène Grasset. Des bibliothèques Henri Vever et Henri Bonnasse (1980, n° 35). Premier exemple de collaboration entre Vever et Grasset, cette plaque de grand format (230 x 166 mm), signée Vever et portant les monogrammes d'Étienne Tourrette et d'Eugène Grasset, chef-d'oeuvre de l'émaillerie française de la fin du siècle, fut réalisée de 1892 à 1894 et présentée à l'Exposition du Champ-de-Mars en 1894 et à l'Exposition universelle de 1900. Elle est digne de tous les superlatifs. Elle est reproduite en couleurs dans Art et Décoration de janvier 1903, dans un article consacré à Grasset.

L'EXEMPLAIRE VEVER DES QUATRE FILS AYMON né de la rencontre de quatre personnalités qui marqueront l'histoire de l'Art nouveau. Henri VEVER (1854-1942), joaillier, directeur avec son frère Paul de la maison créée par leur père et devenue l'un des phares de la rue de la Paix. Bibliophile et grand collectionneur de tableaux, il participa dès 1892 aux dîners des Amis de l'art japonais de Siegfried Bing. Et c'est à partir de la vente, à la galerie Petit, de sa collection de peintures modernes et impressionnistes en 1897 qu'il se consacra pleinement à sa passion pour l'art japonais dont la vogue battait alors son plein. Praticien et marchand, Henri Vever fut aussi l'auteur de l'ouvrage de référence: La Bijouterie française au XIXe siècle, 1906-1908, 3 volumes in-4. En 1924, il fera don au musée des Arts décoratifs de sa collection, plus de 350 bijoux français du XIXe siècle, dont une soixantaine provenant de la maison Vever.

Charles GILLOT (1853-1903), imprimeur et graveur-lithographe. Perfectionnant une invention de son père Firmin Gillot, il mit au point en 1876 le procédé de photogravure connu sous le nom de «gillotage» dont il déposa le brevet en 1877. Grand admirateur d'Eugène Grasset, il lui confia l'ameublement et la décoration d'une partie de son hôtel particulier dans les années 1880. C'est lui qui présenta Grasset à Vever dont il était l'ami et le guide pour ses acquisitions d'objets d'art japonais. Lui-même collectionneur, Charles Gillot avait surtout réuni un ensemble d'art japonais qui faisait l'admiration des connaisseurs, notamment celle d'Edmond de Goncourt: [la] collection japonaise la plus parfaite, la plus raffinée [...], c'est la collection de Gillot. Offerte pour partie au musée du Louvre, elle enrichit aujourd'hui le musée Guimet. Le reste de ses collections fut dispersé aux enchères en 1904, l'expert de la vente en était Siegfried Bing.

Eugène GRASSET (1845-1917), décorateur et illustrateur, son style particulier allait marquer le Livre et l'Affiche. L'Histoire des quatre fils Aymon est sa première illustration importante. Sa rencontre avec Henri Vever s'avéra déterminante, ce dernier appréciant son vaste répertoire iconographique et ses compositions fortement influencées par l'art japonais. Il lui commanda la création d'une vingtaine de bijoux qui firent sensation à l'Exposition universelle de 1900, et restent aujourd'hui aussi fameux que ceux de René Lalique (1860-1945) qui créait depuis 1880 pour Vever des bijoux et des objets d'art. On rappellera à ce propos que l'un des alter ego de Vever rue de la Paix, Georges Fouquet, faisait lui appel au talent d'Alphonse Mucha. Une passion commune de l'art japonais unissait ces trois hommes. Sous la tutelle des deux marchands d'art Tadamasa Hayashi et Siegfried Bing (l'éditeur du Japon artistique), ils furent des collectionneurs passionnés d'objets d'art et d'estampes de la période Edo (1603-1868), particulièrement des oeuvres de Hokusai et Hiroshige. Ils se firent les hérauts du japonisme avec Philippe Burty (qui créa le mot en 1872), et, pour ne citer que les plus grands, Félix Bracquemond, les frères Goncourt, Théodore Duret et Claude Monet.

Étienne TOURRETTE (1858-1924), maître émailleur parmi les plus grands. Possédant toutes les nombreuses techniques de l'émail (cloisonné, translucide, basses tailles, peint), il réutilisa celle de l'émail dit de résille d'or, technique très ancienne qui consistait en l'inclusion de feuille d'or entre les couches de l'émail pour lui donner un scintillement particulier. Étienne Tourrette fut l'un des grands artistes qui permirent aux bijoux Art nouveau d'exister, ces fantastiques «bijoux de peintre» ainsi dénommés pour rappeler la technique de la pose de l'émail, appliqué couche par couche au pinceau. Paul Richet, professeur à l'École des Arts appliqués, dans son article Les Émailleurs modernes au XIXe et XXe siècle (Revue Céramique, verre, émaillerie, mai 1936), a rapporté l'histoire et les vicissitudes de la fabrication de la plaque d'or de Vever pour laquelle Tourrette employa plusieurs techniques de l'émail. En effet, après plus de deux années de travail, celle-ci faillit se détruire en raison de la dilatation du métal, contrariée par le cloisonnement. Sa présence devant nous aujourd'hui n'est due qu'à l'art et à la ténacité de l'émailleur. Les destins croisés de ces quatre personnalités aboutirent ainsi à la création de cette oeuvre unique, pièce de qualité muséale. On a relié dans le volume divers documents: - L'aquarelle originale de Grasset pour la plaque de la reliure, ainsi que diverses gravures et photos de cette plaque. (reproduite page 45) - L'aquarelle originale de Grasset de la page 79. - Le menu illustré du dîner offert par ses amis à Eugène Grasset à l'occasion de sa promotion au grade d'officier de la Légion d'Honneur. - Deux lettres autographes signées d'Eugène GRASSET à Henri VEVER, datées du 1er octobre 93 et du 26 mars 94, dont l'une contient cet éloge: C'est avec la plus grande admiration que j'ai constaté la miraculeuse exactitude avec laquelle mon aquarelle a été reproduite et dont vous avez su faire une véritable oeuvre d'art à l'épreuve des siècles. - Une carte autographe signée d'Henri Vever. - Le prospectus illustré.

On joint TROIS ESSAIS D'ÉMAIL: - Une plaque sur cuivre (77 x 57 mm), partie du décor de Grasset, Renaut de Montauban à cheval sur Bayard, sans la tête du cheval ni le pied du cavalier. - Deux plaques sur or à émail translucide (42 x 35 mm chacune), portant les titres Souvenirs et Heures.

Estimation : 200 000 / 250 000 euros

Résultat 196 420 € (frais compris)

Nous donnerons ici le résultat de l'enchère.

Etudes Binoche et Giquello.
Vente du 29 mars à Drouot, Paris.

dimanche 4 mars 2018

Dessin original d'Albert Robida offert à Octave Uzanne (illustration pour le Rabelais).


Dessin original signé Albert Robida avec dédicace "à mon ami Octave Uzanne"

Copie d'écran - Librairie Connaissances et Perspectives SARL.
Vu sur le site Livre Rare Book le 5 mars 2018


Notice du libraire :  Joint : L.a.s. A Robida, adressée à "Cher docteur" daté 29 mai (19)21. 1 page in-8° sur papier azuré. Il a terminé son travail sur "le volume Par le fer & par le feu... Je l'ai gardé un peu longtemps, je m'en excuse, mai le sujet le voulait". 

Référence : 2433



‎Cet ouvrage, "Par le fer et par le feu", est la première partie d'une oeuvre sur l'histoire de la Pologne, de Henryk Sienkiewicz l'un des deux cents livres qu'il a illustré. Albert Robida, né à Compiègne le 14 mai 1848 et mort à Neuilly-sur-Seine le 11 octobre 1926, est un illustrateur, caricaturiste, graveur, journaliste et romancier français. Il a partagé avec Octave Uzanne l'écriture de "La fin des livres".

En vente au prix de 1.200 euros.

samedi 3 mars 2018

Monsieur Nicolas de Restif de la Bretonne vu par Octave Uzanne (10 février 1884). "Monsieur Nicolas est un sujet hors ligne, un visionnaire comme on en voit peu, un exalté de satyriasis, un fou génial et délicieusement excentrique."

Couverture imprimée en vert
de l'édition Liseux de 1883
[A propos de Restif de la Bretonne et de ses œuvres, par Octave Uzanne.]

      C'est lamentable à proclamer, mais ce sont les meilleures et les plus curieuses tentatives de librairie qui échouent le plus souvent. Voici, par exemple, sur ma table un ouvrage sans égal en son genre, et digne de passionner une génération moins ahurie par la fièvre des jouissances hâtives que la nôtre. Je veux parler de Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, mémoires intimes de ce Restif de la Bretonne dont tant de gens parlent au hasard et que si peu connaissent.
      Un éditeur qui est, à mon sentiment, l'honnête homme le plus désintéressé de l'heure actuelle, et qui eût reçu des témoignages publics d'estime à Sparte pour son érudition profonde et la philosophie de son existence ; un extravagant de sagesse qui aurait dû vivre au temps des Saumaise, des Beyle et des Ménage, M. Isidore Liseux a songé à réimprimer Monsieur Nicolas (1) sur l'édition unique et rarissime publiée par Restif même en 1796. Cet ouvrage original en 16 volumes se vendit dernièrement jusqu'à cinquante louis, mais sa cherté provenait d'autre source que de sa rareté. Restif dans ces volumes a écrit la confession la plus admirablement cynique que l'on puisse rêver ; c'est un Diogène bourguignon qui a roulé son tonneau dans tous les milieux du XVIIIe siècle et qui s'y montre le plus terrible vivant que l'on puisse concevoir. L'international aventurier Casanova disperse bien davantage l'intérêt dans ses mémoires que monsieur Nicolas, imprimeur-auteur, lequel fixe l'attention principale sur la vie parisienne d'il y a cent ans.
      On pouvait croire que la réimpression d'un tel ouvrage ferait un bruit immense dans le Landerneau, des bibliophiles, et même il était sensé de penser que le vulgum pecus enlèverait avec une passion furtive de collégien l'édition sur papier ordinaire à 3 fr. 5o le volume. Il n'est aucun de nous qui n'eût escompté ce succès ; l'édition est remarquablement imprimée, d'une correction rare aujourd'hui, où les correcteurs se recrutent on ne sait comment, et où les publications de luxe sont plus émaillées de coquilles qu'une plage bretonne. (- Cette revue, hélas ! n'en est pas plus exempte que les autres. - ) Des notes concises éclaircissent le texte, l'orthographe fantaisiste de Restif est remise sur le chemin académique ; rien n'y boite et la lecture y est attrayante au possible ; il était donc permis de croire à un succès considérable ; cependant l'éditeur ne constate qu'un froid succès d'estime. Ce fait est absolument typique, aucun journal n'a parlé de Monsieur Nicolas et cette inépuisable matière à chroniquer n'a tenté aucun chroniqueur. Les Illuminés n'offrent plus d'intérêt, parait-il, pour les écrivains philologues du jour : Gérard de Nerval n'a point laissé de successeurs.
      Quelle superbe étude il y aurait à écrire cependant au point de vue psychologique sur Restif raconté par lui-même ! Un admirateur du docteur Charcot y retrouverait une expression de la névropathie au XVIIIe siècle dans une intensité bien supérieure à celle de tous les cas décrits jusqu'alors, car Monsieur Nicolas est un sujet hors ligne, un visionnaire comme on en voit peu, un exalté de satyriasis, un fou génial et délicieusement excentrique.
      Sait-on que Restif lui-même a pressenti le sort réservé à ses Mémoires ? Au tome VI, p. 36oo de l'édition originale, il dit « Où trouvera-t-on le cœur humain aussi bien, aussi véritablement peint que dans cette histoire Ah ! l'abbé Delille avait raison ! c'est un chef- d'œuvre mais c'est la nature et non l'auteur qui l'a fait !... Je puis dire comme Ovide : Exegi monumentum, et ce monument étonnera quelque jour. »
      Certes, il étonne, il renverse même, ce prodigieux monument ! - A le regarder dans son ensemble et dans ses détails il semble impossible qu'un homme l'ait échafaudé de sa propre existence. En dépit des figures extraordinaires que le siècle dernier a pu fournir à notre admiration ou à notre surprise, il n'en est pas de plus curieuse, de plus complexe, de plus vivante ; il ne s'en trouve pas d'aussi largement humaine que celle de Restif de la Bretonne.
      Je serais heureux de voir M. Liseux publier, en appendice dans le quatorzième et dernier volume (qui ne paraîtra guère avant quelques mois), une suite de notes sur les singuliers et spirituels néologismes de Restif, sur le nombre de ses bâtards, et même nous fournir un index alphabétique de toutes les femmes et filles mentionnées dans ces confessions uniques.
      Pour ma part, j'ai relevé plus de cent néologismes et surtout cent trente-cinq bâtards, dont seize garçons, quatre-vingt-quinze filles et vingt-quatre enfants de sexe non indiqué. Si l'on faisait un calcul d'économiste ou de statisticien, on arriverait assurément presque à prouver que les descendances de Restif furent assez nombreuses pour former tout un bataillon du premier Empire.
  
       J'aurai à revenir sur l'auteur des Nuits de Paris, car il est de ceux qui ne se laissent point oublier et qui ont trop semé leur vie dans leurs œuvres pour qu'un de leurs lecteurs aussi fervents que je le suis ne les retrouve pas très fréquemment au cours de la sienne. (*)

(1) Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, Mémoires intimes de Restif de la Bretonne. Paris, Isidore Liseux, 23, avenue d'Orléans. 14 volumes sur vélin à 3 fr. 5o. Sur papier Hollande, la collection 112 fr. Les dix premiers volumes sont en vente.

(*) Vieux airs, Jeunes paroles, chronique par Octave Uzanne, article extrait de la revue Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 février 1884, pp. 68-69.

samedi 3 février 2018

Joseph Uzanne reçoit 500 francs de secours exceptionnel de la ville de Paris moins d'un mois avant sa mort (mars 1937).


Joseph Uzanne, rédacteur des notices Mariani
à son bureau, entouré de livres et d'objets précieux
      Le 29 septembe 2013, nous publiions un petit article intitulé « Le critique d'art Joseph Uzanne, qui s'est éteint dans l'indigence, à 87 ans, après une vie d'un labeur considérable. » (avril 1937). Nous écrivions que l'on pouvait lire dans la rubrique nécrologique de la Revue de l'Art ancien et moderne du mois d'avril 1937 : « Le critique d'art Joseph Uzanne, qui s'est éteint dans l'indigence, à 87 ans, après une vie d'un labeur considérable. ».
      Nous nous interrogions alors sur la véracité de cette affirmation qui ne manquait pas de nous étonner. La petite fortune des Uzanne avait-elle été complètement dilapidée en 50 ans ? Nous n'avions pas de réponse à cela. Et nous n'avons encore que très peu d'éléments pour y répondre. Mais nous pouvons désormais ajouter une petite pierre supplémentaire à la tentative de reconstruction de l'histoire de la fortune des Uzanne.
      En effet, nous avons pu consulter le registre des délibérations du Conseil municipal de la ville de Paris et nous lisons à la date du 24 mars 1937 qu'un secours exceptionnel est accordé à Joseph Uzanne pour un montant de 500 francs (payable à madame Christ - La mère d'Yvan Christ - fille adoptive de Joseph Uzanne dont nous avons déjà parlé). Joseph Uzanne se voit donc gratifié d'un secours de 500 francs sur un total de 24.250 francs distribués par la ville de Paris à cette occasion à 44 personnes dans le besoin. (*)
      Il s'avère donc exact, qu'à cette date du 24 mars 1937, soit moins d'un mois avant son décès, Joseph Uzanne était dans le besoin. Dernièrement nous avons pu établir que Joseph Uzanne avait été victime d'un grave accident (encore indéterminé) à l'été 1936. Il était alité depuis. Par ailleurs il avait été gratifié d'un prix de 1.000 francs par l'Association La Presse Artistique professionnelle en juillet 1936 (prix accordé par complaisance parce qu'il était déjà dans le besoin ?). Quoi qu'il en soit, tout ceci fait une fin de vie assez peu rutilante qui mérite de nouvelles découvertes pour comprendre exactement ce qui s'est passé. Joseph Uzanne a hérité en 1931 de son frère unique Octave. Octave Uzanne possédait-il encore quelque bien à son décès ? On peut en douter également. Les maladies successives et les soins lourds nécessités par cela ont certainement très fortement grevé le budget d'Octave Uzanne pendant les dernières années de sa vie, ne vivant plus alors que des chroniques qu'il livrait encore à la Dépêche de Toulouse.

(*) nous avons encore retrouvé 2 autres "secours" de la ville de Paris directement octroyés à Madame Christ résidans à la même adresse que Joseph Uzanne (172, Bd St-Germain), 500 francs en délibération du 1er janvier 1937 (Joseph Uzanne est encore en vie) et 300 francs en délibération du 12 juillet 1937 (Joseph Uzanne est décédé depuis le mois d'avril - Mme Christ habite dans l'appartement de Joseph Uzanne dont elle a hérité).

A suivre ...

Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 30 janvier 2018

Carte autographe adressée au marchand d'estampes P. Roblin 65, rue St-Lazare à Paris (20 mars 1901).

 Copie d'écran internet


[carte imprimée sur papier rose avec motif japonisant en haut à gauche] (*)

17 Quai Voltaire
Paris, le 20 mars 1901

Cher Monsieur,
Je vous fais adresser un portrait que je vous compterai 4 fr.
Je reviens de Londres où j'ai été malade et suis encore grippé.
J'irai vous voir et vous reporter quelques portraits dès que je le pourrai.
Bien à vous.

Octave Uzanne

(*) en vente sur site marchand internet le 30 janvier 2018. Cette carte est jointe dans un exemplaire des Contes pour les Bibliophiles.

 Copie d'écran internet

lundi 29 janvier 2018

"Octave Uzanne - Célèbre écrivain, critique d'art, directeur fondateur de plusieurs revues et sociétés de bibliographies. Auteur de nombreux ouvrages très recherchés et très appréciés. Homme du monde charmant." (Julien Stirling)


Collection Eric Guillemot / Photographie Eric Guillemot

"Octave Uzanne - Célèbre écrivain, critique d'art, directeur fondateur de plusieurs revues et sociétés de bibliographies. Auteur de nombreux ouvrages très recherchés et très appréciés. Homme du monde charmant." (Julien Stirling) (*)

(*) Cette page est extraite de l'album personnel d'ex libris de la collection de Julien Stirling. Elle nous a été aimablement communiquée par Eric Guillemot, auteur, auto-éditeur, libraire bibliophile. On trouve également dans cet album le second ex libris d'Octave Uzanne gravé par Aglaüs Bouvenne (voir ci-dessous). Julien Stirling avait fait incrusté dans le premier plat de la reliure de cet album d'ex libris le cuivre de l'un de ses ex libris. Nous ne savons pas beaucoup sur Julien Stirling. Nous avions écrit (novembre 2012) : "Julien Stirling fut connut pour être un éminent Hugolâtre. Voir à son sujet Un Hugolâtre [Julien Stirling], Le Carnet, XVI (1903) p. 413 et suiv. Il est décédé en 1919. Il écrivait sous le pseudonyme de Georges Colas dans diverses publications littéraires et scientifiques. André Stirling, son fils, s'essaya à la poésie (Les Extases, Poèmes, 1908) et publia divers ouvrages de littérature et d'érudition. Nous ne savons rien des liens qui ont pu unir Octave Uzanne avec Julien Stirling à la fin du XIXe siècle." Il est probable que Julien Stirling était originaire de la région de Strasbourg. Nous avions publié 2 envois autographes d'Octave Uzanne à Julien Stirling, nous y renvoyons le lecteur.

Bertrand Hugonnard-Roche


Collection Eric Guillemot / Photographie Eric Guillemot

dimanche 28 janvier 2018

Antoine Albalat et l'Inassouvie malmenés par le critique du Livre d'Octave Uzanne (10 novembre 1882) : "Ayez donc une bonne fois la franchise d'avouer que ces pages sont précisément placées là à dessein et polies amoureusement pour épicer l'œuvre, atteindre au scandale et vendre le plus d'exemplaires possible."

Page de titre
Copie d'écran Gallica / Bnf

Nous venons de publier les animosités qui pouvaient exister entre Antoine Albalat et Octave Uzanne et ce dès la publication d'une chronique dans la Dépêche de février 1903 dans laquelle ce dernier étrille cet instituteur de l'art d'écrire. Mais l'inimitié entre les deux hommes semblent remonter bien avant. En effet, dès novembre 1882, Octave Uzanne publie dans sa revue Le Livre une critique de l'Inassouvie (Paris, Ollendorff, 1882). Cette critique est signée des initiales A. J. P. que nous prêterions volontiers à Octave Uzanne lui-même. Si cette critique n'est pas de lui, elle doit être d'un collaborateur à qui Octave Uzanne a de toute façon donné son aval. Lisons cette critique acerbe et sans complaisance :

      "Dès la première page, un relent bien en vue, aussitôt suivi de la minutieuse description d'un choeur de grenouilles, nous prévient que le débutant s'enrôle sous le drapeau naturaliste. Alphonse Daudet, à qui, avant de publier son volume, il en avait communiqué les bonnes feuilles, lui a donné l'accolade en ces termes : « Je vous garantis qu'au second livre vous serez quelqu'un. » Le compliment reste en deçà de la vérité. Allons plus loin et, sans attendre d'autre preuve, accordons à M. Albalat le dignus es intrare. Eh! qui donc mériterait mieux de grossir le bataillon des littérateurs madrés que l'adroit compère assez au fait déjà des procédés de l'école pour écrire hypocritement dans sa préface « Peut-être trouvera-t-on dans cette étude quelques pages un peu vives ; mais la volupté y est une souffrance, et la souffrance purifie. » Oh ! la bonne excuse ! Par malheur, elle a servi si souvent qu'elle ne trompe plus personne. Ayez donc une bonne fois la franchise d'avouer que ces pages sont précisément placées là à dessein et polies amoureusement pour épicer l'œuvre, atteindre au scandale et vendre le plus d'exemplaires possible.
      Un don Juan naturaliste se reconnaît à un signe infaillible il n'aime que les femmes odorantes et il respire avec délice l’arôme de leurs sueurs. Dès qu'elles n'exhalent rien, adieu le sentiment ! Le premier soir que sa maîtresse introduit celui-ci dans sa chambre à coucher, savez-vous quelles émotions l'agitent ? D'autres seraient impatients, enflammés de désirs, insensible à toute sensation qui éloignerait du but. Lui entre là le nez au vent. « Je visitai en artiste ce sanctuaire si convoité. J'examinai les tableaux, je humai l'odeur de femme qui s'échappait des tentures et du lit, dont la couverture blanche faite au crochet pendait jusqu'à terre. » Plus loin il ira jusqu'à préciser le degré de température inhérent à chaque partie du corps de la dame ; il l'a sans doute parcourue de haut en bas, un calorimètre en main.
      Il est bon d'avertir que l'Inassouvie est un roman intime ou plutôt une sorte de confession autobiographique. On ne sait, il. est vrai, si le prétendu homme de lettres qui y raconte ses impressions est un être fictif ou l'auteur en personne, tant M. Albalat s'identifie avec son Léon. Il a négligé seulement de nous le peindre au physique. Nous l'entendons draper à chaque instant les autres de pied en cap, sans qu'il se regarde lui-même une seule fois au miroir. Sa maîtresse l'appelle souvent vilain polisson ; mais ce n'est pas là un signalement. Ses façons de parler ont néanmoins, par places, un accent marseillais qui sent d'ici la Canebière et le vieux port. Autant qu'on peut le juger d'après sa conduite, il est suffisant, vaniteux, certain par avance de triompher des femmes et il ne recherche en elles que la satisfaction d'appétits physiques, leur reprochant comme un crime la lassitude où il tombe pour avoir trop abusé d'elles.
      L'histoire qu'il nous raconte ne se distingue en rien des séductions banales. Une femme unie à un mari peu passionné et qui espère trouver ailleurs que dans ses bras des voluptés inconnues au lit conjugal le mari benêt que l'on trompe sans qu'il s'en doute et qui introduit lui-même dans son intérieur le jeune muguet ; enfin celui-ci, qui profite de la sottise du mari pour capter sa confiance et endormir ses soupçons au moyen de parties de billard et de pêche à la ligne ; voilà le trio complet. Passons sur les délicatesses de la femme, sur sa répugnance à se livrer ainsi à deux hommes. Léon, après s'être fait tirer un peu l'oreille, consentira bien à l'enlever, à fuir avec elle à Nice, puis à Paris ; mais nous savons d'avance que leur flamme ne sera qu'un feu de paille, que la désillusion suivra de près l'enthousiasme. Il suffit, pour deviner le résultat de l'escapade amoureuse, de voir quelles idées hantent la cervelle du ravisseur le jour même de l'enlèvement. Figurez-vous qu'il s'amuse à noter l'état de l'atmosphère et la calme tiédeur d'une après-midi d'été.
      « Pas un frisson de brin d'herbes, pas un cri d'oiseau dans l'espace. Partout le grésillement ronflant des cigales ; on les entendait sur les arbres qui bordaient la route et sur d'autres de plus en plus éloignés de sorte que ces milliers de cris s'épandaient au loin et m'environnaient d'un cercle de bruit toujours élargi et toujours reformé. » La description ne finit pas là il nous faut subir encore les rayons d'un soleil torride qui noient de leur blancheur les bastidons endormis, puis les vignes qui se tordent le long des terres fendillées. « Les châtaigniers lointains, les oliviers plus rapprochés, les mûriers poudrés de poussière se raidissaient, sans un balancement de branches, sans un tremblement de feuilles, léthargiques et anéantis. La clarté du soleil dégageait au loin une lumière cendreuse, pareille à une buée d'étuve qui semblait mollir les collines. »
      Ici le procédé saute aux yeux notre narrateur, cela est évident, a oublié le motif qui l'amène, le tourment qui l'agite, pour ne plus songer qu'à rendre le paysage en toute exactitude. Ainsi partout chez M. Albalat ; l'intrigue n'est qu'un cadre à insérer ses tableaux. Quand les amants arrivent à Nice, leur premier soin est de se mettre à la fenêtre pour regarder la mer ; plan, description poétique de la mer et du mouvement des vagues. A Paris, Léon, dégoûté de sa maîtresse, après avoir descendu avec elle tous les degrés de la dépravation, la laisse au lit le soir pour venir respirer l'air sur le balcon nouveau tableau comme il s'en trouve tant dans une Page d'amour :

Voyez-vous ce garçon-là,
Qui va dégoter Zola.

      Une autre manie commune à tous les naturalistes et que M. Albalat pousse jusqu'à l'extravagance, c'est de rapporter de point en point les conversations, les propos les plus insignifiants, les niaiseries échangées entre deux amants et qu'ils peuvent trouver adorables, mais dont le lecteur n'a que faire.
      Il me resterait à rendre compte de la seconde partie du volume. Elle n'a presque aucun rapport avec la première. Elle est consacrée aux amours de la maîtresse abandonnée par Léon et qui est allée en province, au fond d'une petite ville, pour s'y mettre au vert, ce qui ne l'empêche pas de s'offrir, en manière de distraction, le fils de son hôtesse, un jeune collégien encore imbu de toutes sortes de belles illusions. Mais puisque M. Albalat annonce qu'il publiera bientôt un autre volume, nous aurons occasion de reparler de lui.                 A. J. P. (*)


(*) En 1882 Antoine Albalat est âgé de 26 ans et l'Inassouvie est l'une de ses toutes premières œuvres. Octave Uzanne dénonce sans détour un simple plagiaire des naturalistes, un copieur de Zola et ses acolytes. Critique publiée dans la livraison du Livre du 10 novembre 1882, Bibliographie moderne.

Pour en savoir plus lisez nos autres articles relatifs à Antoine Albalat :

- Antoine Albalat versus Octave Uzanne (1905)

Antoine Albalat versus Octave Uzanne (1905). "Esprit charmant, tout en dentelles et en fanfreluches, M. Uzanne a chiffonné les Belles-Lettres, bibeloté l'Histoire, taquiné la Psychologie, coquetté avec la Critique. Il a fait de la jolie érudition de boudoir, de la littérature fardée et poudrée la plus galante du monde. [...]"

Antoine Albalat
(1856-1935)
      Vite ! Un ennemi ! ainsi aurait pu s'exclamer Cyrano de Bergerac.
      Que reste-t-il de l’œuvre d'Octave Uzanne ? Peu de choses dans l'esprit public à vrai dire. Que reste-t-il de l’œuvre d'Antoine Albalat ? Rien ! Rien ! Ou si peu.
      La vengeance est si mauvaise conseillère qu'elle fait des victimes à tout va. L'intransigeance des bourreaux mène aux extrêmités de la perversité.
      Étudions le cas de cet exécuteur littéraire donneur de leçons magistrales : Antoine Albalat qui s'exprime dans un ouvrage intitulé Les ennemis de l'art d'écrire publié en 1905 à Paris à la Librairie Universelle. (1)

Bertrand Hugonnard-Roche


 *
 *  *

      Tous nos contradicteurs n'ont pas la même tournure d'esprit. (Quelques-uns se sont fâchés d'autres n'ont pas compris et d'autres nous ont attaqué sans nous avoir lus. M. Octave Uzanne est de ces derniers et, à ce titre, il mérite une mention.
      Esprit charmant, tout en dentelles et en fanfreluches, M. Uzanne a chiffonné les Belles-Lettres, bibeloté l'Histoire, taquiné la Psychologie, coquetté avec la Critique. Il a fait de la jolie érudition de boudoir, de la littérature fardée et poudrée la plus galante du monde. Il a raconté l’Éventail, l'Ombrelle, les séduisants artifices de la beauté féminine, badineries agréables, dont j'apprécie tout le charme, mais peut-être insuffisantes préparations aux études sévères du style.
      Cette aimable dilettante a sur nos autres contradicteurs cette originalité de n'avoir pas lu une seule ligne de nos livres. Ainsi désigné pour se taire, il est précisément celui qui crie le plus fort. Ignorant mes ouvrages et ne pouvant, par conséquent, y puiser ses objections, M. Uzanne est obligé, pour me combattre, de me faire dire ce que je n'ai point dit, et cette intrépidité finit par donner à sa critique une rare saveur. Il n'a lu que M. de Gourmont ; il ne nous juge, il ne sait de nous que ce qu'en a dit M. de Gourmont.
« M. Albalat, déclare sans sourciller M. Uzanne, limite le style au pastiche adroit. Il se dispose à vous faire acquérir, grâce à quelques règles rapides et faciles d'assimilation, un style inspiré de celui des auteurs illustres. A l'en croire, tout grimaud d'école, pourvu qu'il y mit le temps et l'étude, deviendrait un Chateaubriand. C'est là une dangereuse plaisanterie (2). »
      Faut-il s'ébahir d'une telle inconscience ou se révolter de tant d'injustice ? Si ceci n'est qu'un badinage, il n'est pas habile. C'est toujours une maladresse de rabaisser à ce point ses adversaires, quand on veut se donner le mérite de triompher d'eux, et je ne vois pas l'autorité qu'on peut prendre à réfuter quelqu'un que l'on présente comme à peu près dénué de sens commun. Ai-je besoin de démentir ces ironies sans scrupule, qui n'ont d'autre but que d'entretenir l'équivoque où nos contradicteurs puisent leurs seuls arguments ? Je serais en démence ou le dernier des effrontés, si  j'avais publié trois consciencieux ouvrages pour démontrer que tout le style consiste dans le pastiche et pour laisser croire qu'avec quelques règles faciles tout grimaud peut devenir un Chateaubriand.
      Sans être « dangereuse », la « plaisanterie » de M. Uzanne révèle un aplomb dont je lui fais mon compliment. Remuerai-je ce bloc ? Je ne sais.
      Chaque ligne de M. Uzanne contient une fausseté. Non seulement nous n'avons jamais dit ce qu'il nous fait dire, mais nous avons nettement dit le contraire. Non seulement nous ne limitons point le style au pastiche adroit mais nous n'avons même pas fait du pastiche une méthode de l'art d'écrire. Nous l'avons défini « Une imitation artificielle et servile ». Nous le conseillons comme un « exercice de gymnastique littéraire momentané », destiné seulement à former l'esprit littéraire ». « I1 n'a de valeur, disions-nous, que comme moyen de métier et n'est pas un but par lui-même. Il y manque la vie, On n'emprunte pas l'âme d'un auteur. »
      Voilà comment nous limitons le style au pastiche adroit (3). Quant soutenir qu'on peut avec quelques procédés acquérir le style des grands auteurs, et que tout grimaud, en y mettant le temps, peut devenir un Chateaubriand, il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher M. Uzanne de me prêter des opinions qui feront hausser les épaules à ceux qui m'ont lu. Après les énormités, voici les naïvetés « On n'obtient pas, s'écrie M. Uzanne, un style de commande. D'autres ne l'acquièrent qu'au prix d'un labeur effroyable, Buffon a mis cinquante ans à écrire l'Histoire naturelle ; Pascal refait treize fois sa 18e Provinciale ; et Balzac autant de fois sa Pierrette. Le labeur de Flaubert est demeuré célèbre ; il confine à une sorte de sainteté. .. Ce sont là de grands exemples ; les conseils insidieux de M. Albalat ne tiennent pas en présence. »
      Ici, l'aventure est comique. Voilà maintenant M. Uzanne qui nous oppose les arguments que nous lui servons et imagine de nous répondre ce que nous avons déjà dit nous-même ! Les « grands exemples » de labeur qu'il nous cite, nous les avons précisément exposés, détaillés et étudiés dans notre dernier livre, dont il se moque et qu'il n'a pas lu. Ce volume de corrections et de ratures, M. Uzanne n'a pas l'air de se douter que nous l'avons publié uniquement pour prouver ce qu'il a la prétention de nous apprendre, et aussi parce que cet ouvrage était la confirmation éclatante de nos conseils « insidieux ». Nous le remercions infiniment, cet excellent critique, de vouloir bien nous révéler que l'art d'écrire exige un labeur effroyable, après que nous avons consacré 3oo pages à indiquer cet effroyable labeur, ce qui, par parenthèse, ne me semble pas le meilleur moyen de démontrer qu' « un grimaud peut devenir un Chateaubriand ».
      M. Uzanne me dit encore bien des choses folâtres dont je le tiens quitte pour ménager mes lecteurs. Faut-il omettre aussi ses inexactitudes ? Il y en a de criantes, celle-ci entre autres « Un Buffon, dit-il, un Chateaubriand, un Flaubert n'eurent d'autres maîtres qu'eux-mêmes, ne subirent d'enseignement que celui de leur génie. » Rien n'est plus faux. Flaubert étudiait toujours le style et relisait constamment Chateaubriand. Il eût donné, disait-il, tous ses livres pour une phrase de lui. Il suivait aveuglément les conseils de Bouilhet, qui ne le valait pas. Gautier et du Camp l'obligèrent à renoncer a sa première Tentation de saint Antoine, et on le força de changer son style pour écrire Madame Bovary. Buffon consultait Bexon, Gueneau et ses collaborateurs ; il demandait leur avis ils refondaient ensemble leur prose ; quant à Chateaubriand, nul ne fut plus docile à la critique. Fontanes lui faisait recommencer des pages entières il refit même des passages qu'un anonyme lui signala.
      En fin de compte, quelle est la doctrine, quels sont les principes de M. Uzanne ? A-t-il des idées sur le style ? Oui, il a des idées, et des idées très simples, celles qu'on trouve sans se donner la peine de réfléchir, et qui suffisent, d'ailleurs, à écrire de tels articles. Les voici textuellement : « En fait de méthode de style, déclare-t-il, le plus sûr est de n'en point avoir. L'originalité est à ce prix. » Retenez bien ce conseil, jeunes gens. Écrivez n'importe quoi, n'importe comment ! Vous manquez d'expérience, vous êtes maladroit, votre style est banal, vous ne savez pas, vous voulez savoir. A quoi bon ? Lectures, guides, conseils, procédés, labeur, exemples, rien ne sert, rien n'est pratique. Écrivez comme vous l'entendrez, au petit bonheur. C'est le seul moyen d'être original. Que dis-je ? « l'originalité est à ce prix ». On me blâmait d'enseigner l'art d'écrire en vingt leçons. M. Uzanne l'enseigne en zéro leçons.

Antoine Albalat 


(1) Les ennemis de l'art d'écrire par Antoine Albalat. Paris, Librairie Universelle, s.d. (1905), pp. 211-220. Antoine Albalat (1856-1935), quasi exact contemporain d'Octave Uzanne, était né à Brignoles en 1856. Arrivé à Paris en 1897 seulement, il devient secrétaire de la direction du Journal des débats en 1899. Il devient rédacteur du feuilleton littéraire. Il fut un habitué du Café Vachette et était l'ami de Jean Moréas. Au-delà de ses romans et nouvelles, Antoine Albalat s'est fait connaître par ses enseignements sur l'écriture : « J’ai voulu être un guide pour ceux qui ne peuvent en avoir d’autres. Voilà quinze ans que je me bats avec les mots et que j’écris du roman, des nouvelles et des articles de critique, faits et refaits avec acharnement. » Il développe une théorie du style basée sur l'étude de l'évolution des manuscrits des auteurs français jusqu'à leur édition finale, ainsi que les travers de style de la littérature contemporaine. On retrouve ainsi dans L'Art d'écrire enseigné en vingt leçons, l'étude de l'harmonie, la concision ou encore l'emploi des images. Il fut, avec le bouquiniste Antoine Laporte, l'un des plus virulents ennemis d'Octave Uzanne.
(2) La Dépêche, 5 février 1903.
(3) Ceux qui nous jugent sans nous avoir lu ne manquent jamais de nous faire ce reproche. « Les oeuvres de M. Albalat sont un danger public », dit M. Van Gennep (Revue générale de bibliographie, novembre 1903). Un danger public ! En quoi ? M. Van Gennep l'ignore, mais il a lu quelqu'un qui le sait « C'est dit-il, ce que vous exposera avec vivacité et précision M. de Gourmont dans son Problème du style. L'excitation au plagiat (?) et les recettes de cuisinière bourgeoise (!) de M. Albalat sont traitées comme il convient, et stigmatisés des procédés qui tendent à détruire sous la plume toute spontanéité et toute audace ! » Même M. Blum, qui nous a lu, ne résiste pas à la tentation de rééditer cette facétie « M. Albalat, dit-il, est convaincu qu'on peut apprendre à écrire comme on apprend à compter !!! »

jeudi 25 janvier 2018

Octave Uzanne à Paul Lacroix : « votre exemple comme guide et votre mérite comme but » (texte lu par Bertrand Hugonnard-Roche lors de la Journée Paul Lacroix, l'homme-livre du XIXe siècle, le 20 mars 2015).


Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob (1806-1884)
Photographié par Nadar


« votre exemple comme guide et votre mérite comme but »
  

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Mesdames, Messieurs, bonjour et merci de votre présence à cette journée d’études Paul Lacroix.

Je m’appelle Bertrand Hugonnard-Roche et je gère une librairie ancienne depuis maintenant 13 ans.

J’ai fait la connaissance d’Octave Uzanne il y a de cela près de 20 ans. Depuis, par l’intermédiaire d’un site internet et quelques publications, j’essaye de faire revivre la mémoire de cet homme de lettres oublié du grand public.

Dans un premier temps je vais vous présenter brièvement Octave Uzanne et son parcours.
Dans un deuxième temps nous verrons les liens entre Octave Uzanne et Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob.

Octave Uzanne est né à Auxerre, en Bourgogne, en 1851. Issu, par sa mère d’une longue lignée de marchands de cette même région, et par son père, d’origine savoyarde, également d’importants marchands en gros établis dans cette ville depuis les premières années du XIXe siècle. Octave Uzanne est orphelin de père à l’âge de 15 ans (1866).

Le jeune Octave Uzanne suit des études au collège d’Auxerre, fait un passage par un collège en Angleterre (1870), revient au collège Rollin à Paris. On sait qu’il suit des cours de droit et que ses études s’achèvent vers 1872. Pendant ces années de jeunesse Octave Uzanne mène une vie mêlée de bohême et d’études au cœur des quartiers de fête parisiens. C’est à ce moment là qu’il se dirige vers une carrière d’hommes de lettres. Ses premières publications datent de 1875, avec la réédition annotée des Poètes des Ruelles (Sarasin, Montreuil, Voiture, Benserade). Sa formation littéraire passe par la rencontre de plusieurs éminents lettrés : Paul Lacroix (ce que nous verrons plus en détail), mais également Jules Barbey d’Aurevilly, et bien d’autres. Il collabore à de jeunes revues bibliographiques et littéraires (Le Conseiller du Bibliophile – 1876 -1877 ; La Jeune France ; Les Miscellanées bibliographiques de Rouveyre (1878-1880).

Très vite, le caractère très indépendant du jeune bibliophile-bibliographe s’affirme. Ayant tissé un réseau de relations suffisant, il fonde en 1880, aux côté du jeune imprimeur-gérant Albert Quantin, ce qui sera une revue bibliographique incontournable pendant 10 années : Le Livre. Cette revue sera le point de rendez-vous de très nombreuses connaissances dans le milieu des lettres : On y retrouve Paul Lacroix, Paul Bourget, Edouard Drumont, son collaborateur communard Bernard Henri Gausseron et une myriade de noms encore connus aujourd’hui. Cette revue formera 20 gros volumes in-4 truffés de très nombreuses reproductions de documents, illustrations, estampes, etc.
Uzanne poursuit son aventure éditoriale avec 2 revues d’un format différent mais non moins luxueuse : Le Livre moderne (1890-1891) et L’art et l’idée (1892). Les collaborations se poursuivent. Uzanne y montre son amour de l’art qui se disperse vers d’autres domaines comme la céramique, la sculpture, la peinture, l’ameublement.

Il faut tout de suite souligner que ces revues sont éditées alors qu’il publie quantité d’ouvrages à côté, en simultané : Depuis 1875 chaque année voit paraître un nouvel ouvrage : On citera Le Bric-à-Brac de l’amour (1878) préfacé par Barbey d’Aurevilly ; Les Surprises du Cœur ; Le Calendrier de Vénus. Trois productions personnelles aujourd’hui oubliées. En 1878 il publie les Caprices d’un Bibliophile. A partir de 1879 il publie les Conteurs du XVIIIe siècle (série de 12 volumes) avec notes et préface. Paraissent également en 1882 et 1883 les deux ouvrages qui feront sa renommée d’écrivain précieux : L’éventail et l’Ombrelle. Puis viennent les livres sur la femme : Son Altesse la Femme (1884) et La Française du Siècle (1885), puis bien d’autres que nous ne pouvons citer ici. Uzanne publiera sans relâche jusqu’aux premières années de 1900 sur la femme, la mode et la bibliophilie. Les bibliophiles connaissent ses ouvrages sur l’art de la décoration extérieure des livres (reliures et cartonnages), l’illustration, etc. Nous ne pouvons nous étendre ici sur le détail de toutes ces publications luxueuses et destinées avant tout à une élite (tirages numérotés).

Parallèlement à tout ceci, Uzanne mène une vie agrémentée de nombreux voyages en Europe et dans le monde (USA, Japon). Progressivement, sa passion d’écrire le conduit à devenir de plus en plus journaliste ou plutôt chroniqueur. Il passe ainsi, dès les années 1893, du Figaro à l’Echo de Paris, puis à la Dépêche de Toulouse où il chroniquera pendant près de 30 ans, pratiquement jusqu’à sa mort en 1931.

Octave Uzanne aujourd’hui oublié méritait de retrouver sa place dans le monde des lettres. Il a côtoyé les plus grands de son temps : hommes de lettres et artistes. Il a été l’ami de Félicien Rops, du céramiste Jean Carriès, de Barbey d’Aurevilly dans ses dernières années, etc.

Nous allons voir maintenant ce que nous savons à ce jour de ses liens avec Paul Lacroix.

Il faut tout d’abord insister sur les dates. Paul Lacroix est né en 1806. Lorsqu’Octave Uzanne finit ses études et s’oriente vers les lettres en 1872, c’est un jeune homme de 21 ans qu’il rencontre. Lacroix est alors âgé de 66 ans. Lacroix est conservateur à la bibliothèque de l’Arsenal depuis plus de 17 ans (1855). Lorsque Lacroix meurt en 1884, Uzanne dresse ce portrait de l’infatigable bibliographe :

« Levé vers cinq heures, il se mettait à l’œuvre jusqu’à 8 heures du matin. Il consacrait une heure à son coiffeur qui, régulièrement, venait le friser, le raser, l’éveiller pour ainsi dire à la vie extérieure ; puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il reprenait son labeur. L’après-midi, lorsqu’il n’était pas de service aux manuscrits de l’Arsenal, il travaillait encore, il travaillait toujours, et souvent le soir il quittait le salon hospitalier de l’Arsenal, où tant d’anciens amis venaient égrener leurs souvenirs, pour aller s’enfermer jusqu’à minuit dans ce petit cabinet encombré et impraticable où il avait emmuré sa vie dans les livres depuis de si longues années. »

C’est là que le jeune Octave Uzanne fit sa connaissance. Tous deux partagèrent bien des découvertes et des travaux en cours, pour l’un et pour l’autre. Le jeune Octave Uzanne se prit d’admiration pour ce modèle encore vivace ancré dans un siècle qui n’était déjà plus le sien. Uzanne s’en inspirera toute sa carrière.

Voici ce qu’écrit Octave Uzanne en tête de sa réédition de la Guirlande de Julie (1875) :

« Monsieur, Je viens, disciple fidèle, placer cette édition, de la Guirlande de Julie sous votre haute protection, rendre humblement hommage à votre vaste savoir, et atténuer, s'il est possible, ma dette de reconnaissance envers vous. C'est non-seulement au maître, au docte bibliophile, au grand lettré de ce siècle, que je dédie cette réimpression, c'est plus encore à l'homme bienveillant, au savant d'intimité, prodigue, comme les vraiment riches, de ses immenses trésors bibliographiques, de son expérience et de ses conseils. N'est-ce pas, en effet, sous l'influence de vos généreux encouragements que j'ai pu concevoir ma tâche, préparer et mûrir la réhabilitation des poètes de ruelles du XVIIe siècle ? Aux quelques beaux esprits que je me proposais d'exhumer, à Sarasin, Voiture, Colletet, Malleville, Brébeuf et Scudéry, n'avez-vous pas ajouté, avec l'enthousiasme juvénile de votre ardente érudition, les noms de Chapelle, Montreuil, Charleval, Lainez, Ferrand, et autres poètes, hélas ! oubliés, jadis oracles dans le temple du beau langage, talents originaux, précieusement étoffés de couleur locale, au milieu de la grandiose universalité littéraire du siècle de Louis le Grand ? Vous avez particulièrement daigné sourire à l'illustre galanterie du marquis de Montausier, éclose dans ce pays de la conversation, ou Julie d'Angennes était reine et idole, et j'ai eu l'inappréciable bonheur de contempler dans votre cabinet de travail, radieuse dans son auréole de fleurs, la ravissante Guirlandeuse, dont le portrait si recherché, et jusqu'alors ignoré, embellit, grâce à vous, cette nouvelle édition. Ne sont-ce pas là, monsieur, des titres à mon entier dévouement, et ne dois-je pas m'estimer fier et heureux d'avoir su rencontrer, au début du chemin, le guide sûr et charmant qui a bien voulu faire quelques pas sur ma route ? C'est donc sous votre inspiration que paraît aujourd'hui la Guirlande de Julie, et que renaîtront tour à tour tous ces rimeurs galants, favoris des Parnassides, troupe légère d'avant-garde des Corneille et des Molière, qui, en dépit de la verte férule du régent Boileau, sut si agréablement faire l'école buissonnière et butiner dans les sentiers de la double colline. Grâces vous soient rendues, monsieur, si je puis mener à bonne fin l'entreprise que je conçois, et offrir aux lettrés, dans une gracieuse rénovation, ces délicates victimes de l'oubli. Quoi qu'il en soit, heureux ou non dans l'avenir, ayant votre exemple comme guide et votre mérite comme but, je marcherai fièrement en avant, prenant la devise que les anciens, dans leur erreur, plaçaient sous le disque solaire : Fit cursu clarior. Avec l'assurance de ma plus vive reconnaissance et de ma sincère amitié, veuillez me croire, Monsieur, Le plus fervent et le plus dévoué de vos admirateurs. »
Octave Uzanne est admiratif, Octave Uzanne est redevable à Paul Lacroix de tout ce qu’il sait ou presque. A son décès en 1884 ne fera que réitérer remerciements et marques d’admiration à l’égard du maitre.

Dans l’article qu’il publie dans sa revue Le Livre quelques semaines après le décès du Bibliophile Jacob, Octave Uzanne nous donne quelques intéressants détails sur les soirées de l’Arsenal auxquelles celui-ci a assisté à plusieurs reprises :

« [...] Chaque vendredi soir, c'était fête à l'Arsenal ; le bibliophile groupait quelques amis autour de la table ; c'était tout une Renaissance délicieuse à étudier pour les jeunes admis au cénacle. Là, venaient le vieux baron Taylor, Paul de Saint-Victor, Henri Martin, Maquet, Monselet, Jules Lacroix, Faber, l'auteur de l'Histoire du théâtre en Belgique, Mme de Montmerqué, autrefois la belle Mme de Saint-Surin, et nombre d'aimables survivants de la génération de 1830. Paul Lacroix, à ces réunions, se montrait un causeur intarissable, spirituel, délicat, un narrateur exquis, qui savait faire revivre ses souvenirs avec une précision et un charme de jeunesse inoubliables. C'est peut-être le dernier salon de conversation qu'il m'aura été donné d'entrevoir, la dernière maison qui eût conservé, dans l'urbanité de la causerie, comme un malicieux reflet des bureaux d'esprit du XVIIIe siècle ; on n'y fumait point, on y causait doucement, en savourant un café spécial dont Balzac avait fourni la recette ; on y lisait, on y inventoriait les pièces curieuses, les bibelots des étagères, et, en particulier, cette fameuse canne de l'auteur de la Comédie humaine, dont la pomme en argent réprésentait trois singes ciselés que le charmant bibliophile affirmait n'être autres que Lautour-Mézeray, Emile de Girardin et ...nescio quem. - On n'y parlait que littérature ancienne et moderne, beaux-arts et bibliographie ; on y projetait des volumes, on y échangeait des idées sur les morts et les vivants, on renversait des bibliothèques sur le tapis, on admirait la superbe galerie de tableaux de l'aimable et accueillante hôtesse, on y vivait double par l'esprit ... enfin, à dix heures on se retirait. »
Octave Uzanne poursuit :

« Pourrais-je oublier ces soirées de l'Arsenal où pour moi défilait la tradition orale de tout un passé, où le regretté bibliophile m'apprenait paternellement à distinguer les souvenirs écrits des souvenirs parlés. »
Uzanne dresse ensuite un portrait du vénérable bibliophile :

« [...] Paul Lacroix devint l'homme-livre par excellence, bien que rien en lui ne trahit le rat de bibliothèque grincheux et étriqué d'idées. Il avait l'esprit aussi large que son cœur était ouvert à toutes les miséricordes [...] Paul Lacroix joignait à une extrême facilité de conception et d'exécution une infatigable persévérance dans ses entreprises. Dans le logis qui lui était réservé à la bibliothèque de l'Arsenal, le cabinet était situé derrière la porte d'entrée. Lorsqu'on y pénétrait pour la première fois, on ne distinguait qu'une agglomération de livres, de journaux et de brochures, une sorte d'arrière-boutique de bouquiniste, où il semblait impossible à un écrivain, ami du confort moderne, qu'un homme pût vivre, penser et travailler à loisir. On cherchait avec peine un siège pour s'asseoir, et tout à coup d'un amas de paperasses la tête souriante du vieux bibliophile surgissait. Assis devant une petite table d'acajou recouverte de papier goudron, l'historien du moyen âge et de la Renaissance, penché comme un myope sur sa copie, écrivait fébrilement, d'une écriture menue, microscopique, presque indéchiffrable pour les compositeurs. La croisée, sanas autres rideaux qu'un store pour les heures de soleil, s'ouvrait sur l'entrepôt ; dans le lointain brumeux, au-dessus du Jardin des Plantes, le Panthéon et le Val-de-Grâce s'étageaient sur les hauteurs de la Montagne Sainte-Geneviève. Sur la cheminée, le buste de Paul Lacroix romantique de 1830 par Jehan Duseigneur ; dans l'âtre, à terre sur les sièges, des cartons, des papiers, des livres dans le plus incroyable désordre ; - appendus au mur, des tableaux de maîtres, un Greuze : une femme vue de dos tressant sa chevelure, un Jordaens, un Ribeira, quelques portraits de famille et une grande toile anonyme du XVIIe siècle représentant le Temps coupant les ailes de l'Amour. Au milieu de ce capharnaüm dont il avait fait sa thébaïde, l'érudit conservateur vivait à l'aise, accueillant pour tous, conteur et causeur inépuisable et exquis pour ses amis, conseiller précieux, guide empressé, vous mettant sur la piste de toutes les recherches. Dans ce fouillis, il ne s'égarait jamais, et s'il s'agissait d'obtenir des renseignements sur un poète du XVIIe siècle, tout en causant, sa main ramassait à terre un tome in-folio de la bibliothèque du roi, qu'il ouvrait juste à point donné, ou bien le volume voulu du père Niceron ou de l'abbé Gouget, qu'il feuilletait vivement pour y lire à haute voix les références littéraires qu'il y trouvait. Les heures s'écoulaient vite en compagnie de ce charmeur, qui pensait que c'est rester jeune que de savoir vieillir. [...]. »
Uzanne conclut :

« Paul Lacroix fut un collaborateur assidu du Livre ; il rêvait d'y publier une longue série de notices bibliographiques sur des écrivains inconnus du grand siècle, pour en former en quelque sorte un Quérard des livres français imprimés au XVIIe siècle ; il projetait de nombreuses études sur les Romantiques avortés ; il avait également ébauché pour cette revue une intéressante Histoire des livres doubles dans les bibliothèques publiques, ainsi qu'une collection physiologique des Voleurs et destructeurs de livres. »
Personne, hélas ! ne saurait reprendre ces projets ni les traiter avec la science, l'humour, l'élégante concision, la conscience littéraire et surtout la prodigieuse mémoire qu'il y eût apportés.

La bibliothèque particulière du bibliophile Jacob restera probablement la propriété de l'Arsenal, selon les vœux du défunt. - Je ne saurais dire ce que deviendront ses manuscrits.

Le temps qui nous est imparti ne nous permet pas hélas ! d’aller plus loin.

Il nous faudrait pourtant, pour être complet, parler de bien d’autres choses qui réunirent pendant quelques années les deux hommes férus de curiosités en tous genres.

Il nous faudrait parler de cet ex libris dessiné par Marius Perret sur les indications d’Octave Uzanne pour le Bibliophile Jacob. Ex libris qui était destiné à orné les volumes de la bibliothèque de sa bibliothèque de romans. Mais Lacroix meurt trop tôt.

Il nous faudrait parler des nombreux compte-rendus d’ouvrages de Paul  Lacroix publiés dans la revue Le Livre entre 1880 et 1884.

Il nous faudrait parler de l’excellent article signé Bernard Henri Gausseron (bras droit d’Octave Uzanne à la revue Le Livre) intitulé : Cabinets de travail et bibliothèques : M. Paul Lacroix (1884).
Il nous faudrait parler également de leur avis convergeant sur les Femmes bibliophiles. Lacroix aurait confié à Uzanne :

« Les femmes n’aiment pas les livres et n’y entendent rien : elles font à elles seules l’Enfer des bibliophiles : Amours de femmes et de bouquin ne se chantent pas au même lutrin. »
Octave Uzanne tout à la fois féminolâtre et gynécophile, un brin mysogine pour certains, devait apprécier au plus haut point ces propos.

Il nous faudrait parler des nombreuses anecdotes rapportées par le Bibliophile Jacob au jeune Octave Uzanne. Notamment celle du fameux parasol nommé Pépin de Henri IV, conservé pendant longtemps à l’Arsenal, ancien hôtel de Sully. Il nous faudrait également parler de ses anecdotes sur les bouquinistes parisiens qu’a longtemps fréquenté Paul Lacroix (pendant plus de 60 ans !).

Mais nous manquons de temps.

Ainsi, nous conclurons :

Octave Uzanne paraît aujourd’hui, à la plupart des lecteurs, un écrivain mineur, au style précieux. On l’accuse d’avoir épuisé des sujets jusqu’à lasser son public : La femme, la mode, les mœurs féminines, mais aussi la bibliophilie. C’est ne pas connaître son œuvre qui comprend plus de 50 ouvrages et plusieurs milliers d’articles dispersés dans de très nombreux journaux.

Je crois d’ailleurs pouvoir dire que les plus virulents à le critiquer sur son style ou sur se choix littéraires sont ceux là même qui ne l’ont pas lu, ou si peu.

Ses années de formation sont à mettre sous la direction de deux maîtres : Paul Lacroix et Jules Barbey d’Aurevilly. Deux personnages de l’ancienne France, plus ancrés dans la première moitié du XIXe siècle que dans le XXe siècle qui s’annonce. De Paul Lacroix, Octave Uzanne retiendra une force de travail impressionnante et une curiosité démesurée pour toutes choses. De Barbey d’Aurevilly il retiendra un style d’écriture, reconnu et adoubé par le Connétable des lettres lui-même.
Arrivé à maturité, formé par ces « anciens », Octave Uzanne s’orientera de lui-même vers la nouveauté, le moderne. Sa devise bibliophilique n’était-elle pas « Tout aux modernes ! » ? Son esprit indépendant, travailleur, insensible à la gloire littéraire et aux lauriers tressés, feront de lui un personnage incontournable pendant plus de 25 ans (1875-1900). Son côté misanthrope dès l’aube de sa vieillesse, feront de lui un chroniqueur paradoxal, mal compris, y compris de ses contemporains. Oublié avant même sa mort par ses contemporains alors qu’il était à la tête d’une œuvre littéraire et critique méritante, il nous a semblé juste de remettre à l’honneur, et son travail, et sa personnalité tout à la fois attachante et complexe.

C’est le but du site internet qui,  à travers déjà plus de 750 articles, donne un panorama des plus complet de son œuvre et de son caractère.

Mesdames, Messieurs, Merci de votre attention,

Bertrand Hugonnard-Roche (*)

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(*) Ce texte a été lu lors de la Journée Paul Lacroix, l'homme-livre du XIXe siècle qui s'est déroulée à la bibliothèque de l'Arsenal le 20 mars 2015. Notre intervention a eu lieu à 11h15 : Bertrand HUGONNARD-ROCHE (libraire et chercheur) – Paul Lacroix et Octave Uzanne, apprentissages d’un jeune homme de lettres : votre exemple comme guide et votre mérite comme but. Durée : 20-30 min. Le programme entier de cette journée se trouve ICI. Nous avons refusé de nous plier au diktat des règles et snobismes universitaires qui consistait en une refonte complète de notre texte avec ajouts de notes et mise en forme "militaire". Ce refus nous a valu de ne pas retrouver ce texte parmi les actes de cette journée (normalement publiés à ce jour). Peu importe le flacon, nous voulons l'ivresse, et par dessus tout la connaissance. Ni Octave Uzanne, ni Paul Lacroix n'auront à souffrir de mon abjection pour les conventions qui ne servent à rien. Voici donc mon texte, en pleine propriété de mes mots, je le livre ici tel qu'il a été lu devant quelque dizaines de personnes tout au plus à l'Arsenal. Espérons qu'il trouve en ce lieu virtuel un lectorat plus ample et non moins passionné.

Nous vaincrons !

Bertrand Hugonnard-Roche, le 25 janvier 2018

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