mercredi 22 novembre 2017

Janus et les colombes. Augustin Poupart pour Joseph Uzanne. Epreuve d'artiste signée pour la carte de voeux pour la nouvelle année 1906.

 [Janus et les colombes]

Augustin Poupart (*)

Épreuve d'artiste pour la carte de vœux
de la nouvelle année 1906
pour Joseph Uzanne
Aquatinte tirée en camaïeu de vert sur papier du Japon.
11,5 x 7,8 cm (gravure) - 24,6 x 18,5 cm (feuille)
Épreuve signée en bas à droite à la mine de plomb par l'artiste

Collection Bertrand Hugonnard-Roche, 2017

(*) Augustin Poupart a illustré un Conte pour Mariani intitulé Cypsélos l'invinsible, conte grec (1904), tiré à 300 exemplaires en grand format in-4. En 1905 il donne une première carte de voeux pour Joseph Uzanne. Voir ci-dessous (remerciements à la librairie Trois Plumes / Benoît Galland pour nous avoir communiqué une reproduction de cette carte).


Photo. Librairie Trois Plumes / Benoît Galland

mardi 21 novembre 2017

Causerie de nouvelle année par Octave Uzanne (10 janvier 1886). Octave Uzanne explique le fonctionnement et les changements survenus dans sa revue Le Livre, les contraintes et les renoncements auxquels il a été soumis.



CAUSERIE DE NOUVELLE ANNÉE (*)


a saison des étrennes s'est heureusement écoulée. Quoi qu'on ait pu dire ou écrire sur la crise commerciale qui sévit en France à l'heure présente, il faut bien constater que jamais la librairie n'a produit davantage ; les livres foisonnent et la scribomanie semble chaque jour gagner de plus en plus toutes les différentes classes de la société.
Le fils d'un épicier de Lyon, J.-M. Chassaignon, fît paraître vers la fin du siècle dernier, sous le pseudonyme d'Épiménide l'Inspiré, une satire en quatre volumes sur les Cataractes de l'imagination, le Vomissement littéraire et l’Hémorragie encyclopédique. Assurément ce livre serait à reprendre et à mettre à la portée des révolutions du jour, car en aucun temps de notre histoire pareil déluge d'impressions n'a envahi un peuple plus démoralisé par la politique et relativement aussi peu épris de lecture et de belles-lettres.
A l'époque de la décadence littéraire romaine, les ouvrages ainsi se multipliaient et des armées de copistes travaillaient nuit et jour sans pouvoir arriver, même au prix d'un labeur surhumain, à transcrire les innombrables manuscrits qui faisaient irruption de toutes parts. - Pline et Sénèque, devant la profusion des livres, avaient déjà lancé ce salutaire conseil au lecteur : Non multa, sed multum, ce qui équivalait à dire « Lisez beaucoup, mais bornez votre lecture à un petit nombre d'ouvrages choisis. » - Aujourd'hui qu'on relie ses livres, mais qu'on ne les relit point, ce précieux avis serait sans valeur. Nous assistons à un débordement d'écrits de tout genre, à une production tumultueuse et encombrante, à un véritable envahissement de littérature sans grande couleur et sans force, et cela en un temps où l'exiguïté de nos logis devient plus impérieuse, où il faut restreindre sa vie dans la parva donus du sage, où enfin les rangs de nos bibliothèques sont assez mesurés pour que nous n'y puissions même admettre les seuls grands écrivains de notre France.
Devant cette surabondance d’œuvres imprimées, nous subissons parfois un effarement, un découragement profond, une tristesse poignante, comme une inquiétude vague qui tient de l'angoisse, car il faut bien avouer que seul, feu Boulard, le bibliomane à la toise, exproprié de ses immeubles par l'in-folio et l'in-18, aurait pu regarder d'un œil à la fois satisfait et inconscient cette pullulation incroyable d'ouvrages de tous formats et de toutes provenances, marqués au sceau de la plus curieuse médiocratie du talent.

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La littérature française a eu ses États Généraux et jamais le titre de République des Lettres ne lui a été mieux approprié qu'aujourd'hui. La théorie égalitaire ne s'est que trop pleinement divulguée. Peu à peu le nivellement s'est fait, et cette, suprême distinction aristocratique de l'esprit qu'on nommait le talent s'est très vivement démocratisée et démonétisée ; cela a été, en quelque sorte, comme le morcellement intellectuel des grands domaines nationaux, car chacun montre du talent aujourd'hui, un bon talent courant qui ne choque pas, si toutefois il ne nous élève point vers des sphères supérieures. Chacun cultive son petit lopin intellectuel benoîtement, non pas comme un fief ou un bien patrimonial, avec une conviction et un orgueil de tréfoncier, mais simplement en brave franc tenancier qui épuise volontiers et sans souci son terrain. Aussi, tout a-t-il changé ; les hautes futaies sont devenues de simples petits taillis et la récolte artificielle a définitivement remplacé les bonnes frondaisons naturelles d'autrefois. - Les grands génies disparaissent, les petits talents s'éparpillent et se multiplient comme des bacilles.
Dans ces lots d'innombrables volumes que nous envoient les éditeurs et qui nous assiègent dans nos intérieurs bourgeois, débordant sur les tables, s'empilant sur les sièges, il se trouve une honnête moyenne de talents divers ; on ouvre au hasard un livre et l'on découvre d'aimables choses curieusement observées, un certain esprit de recherches et une jolie verve de biendisance ; on convient que ce sont là des ouvrages quelconques, mais non pas des œuvres de Quelqu'un ; ils sont pour la plupart médiocres, mais, hélas ! ils ne sont pas pires. - Or le critique désarme ; il n'a plus la force de s'indigner ; dans ce chaos de bouquins qui l'enserre, il s'égare, il faiblit, il s'énerve ; la nausée de la lecture le prend ; pour se débarrasser de tous ces intrus qui quêtent un mot, un éloge, une réclame et pour faire place aux nouveaux venus qui déjà frappent à la porte, il bénit en bloc, il absolutionne tous ces faméliques de renommée ; il gaspille sa bienveillance en mille banalités flatteuses ; il éprouve cette commisération frissonnante, ce dégoût refoulé du passant attardé qui est assailli par des filles il s'efforce de ne pas être blessant et peu à peu devient criminel.
Vingt romans, dix livres d'histoire ou de voyage, cent recueils de contes ou nouvelles sont là, près de lui, qui le sollicitent. Les peut-il lire ? - II n'y faut point songer ; il les parcourt de l'index, les fouille du couteau à papier ; partout il sent un effort, parfois une conviction, rarement un talent qui l'amorce et le touche à ce ganglion spécial de l'esprit qui dilate en nous la pensée et l'enthousiasme. La fatigue alors le saisit, il voit se dresser comme dans un cauchemar toute cette littérature qui l'envoûte et l'ensevelit ; il semble entendre, comme une prière générale qui monte à lui, un chœur d'esprits qui vantent leurs labeurs, leurs illusions, leurs chimères. Il songe que tous ces inoffensifs alimentent une petite flamme intellectuelle et surtout qu'ils ne font point de politique. C'est alors qu'il saisit sa plume pour bénir, bénir sans cesse, bénir toujours, jusqu'à épuisement d'épithètes ondoyantes et de qualificatifs émollients. Ah me disait, non sans tristesse, tout dernièrement, un vrai littérateur, critique sincère, que je compte parmi mes amis, quand me sera-t-il permis de me réfugier à la campagne, dans une solitude heureuse où je pourrai lire enfin tous les livres dont j'ai rendu compte !

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« La critique était bienveillante à son origine, écrivait le poète Longfellow ; elle indiquait les beautés d'un ouvrage plutôt que ses défauts ; ce sont les passions des hommes qui l'ont rendue maligne : de même, le lit, symbole du repos, fut transformé par le mauvais cœur de Procuste en un instrument de torture. » - Cette observation pourrait être juste, si notre société ne s'était point transformée sous l'influence chaque jour plus prépondérante de la presse, si le monde des lettres n'était devenu un véritable marché à la criée où il faut donner de la « gueule » pour se faire entendre, et si enfin on pouvait établir une logique conspiration du silence à la naissance de tous les méchants livres qui nous assaillent. II n'en est pas ainsi ; le charlatanisme ameute de tous côtés le public et la petite voix timide et consciencieuse de l'honnête homme mérite de se faire entendre. La critique, qui n'est que l'enluminure du mensonge d'ans les mains des pitres de la réclame, ne devient un instrument de vérité qu'au service des lettrés droits et amoureux de sacerdoce.

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Cette critique sincère, minutieuse et patiente, nous l'avons cherchée, attirée pour ainsi dire dans cette Revue qui entre aujourd'hui dans sa septième année ; il faut bien le dire, nous n'avons guère réussi à l'acclimater aussi entièrement que nous le désirions. En dépit de tous les efforts, elle s'est parfois banalisée et même trop souvent compromise à notre insu. Elle s'est montrée femme de nature coquette, capricieuse, frivole, agaçante, marivaudeuse, insoumise et fugace ; tour à tour au service de différentes mains, elle n'a pu subir le joug d'un seul maître et est devenue forcément mondaine, alors que nous l'eussions voulue surtout plus austère et plus janséniste.
Conduire la critique est devenu, par malheur, impossible dans la mêlée littéraire de ce siècle. « On ne trouvera pas de sitôt, disait déjà Balzac en 1840, un écrivain positivement instruit, ayant médité les moyens, connaissant les ressources de l'art, qui critique dans l'intention louable d'expliquer, de consacrer les procédés de la science littéraire et ayant lu les ouvrages dont il s'occupe. Voici pourquoi : lire un livre, s'en rendre compte a soi-même avant d'en rendre compte au public, en chercher les défauts dans l'intérêt des lettres et non pour le triste plaisir de chagriner l'auteur, est une tâche qui veut plus d'un jour elle demande des semaines. »
Il s'agit aujourd'hui d'être renseigné vite, d'être guidé prudemment dans ce labyrinthe d'ouvrages nouveaux, dont la vogue passe si vite, que le livre du lendemain chasse déjà de la mémoire l'œuvre de la veille. Le lecteur ne veut pas attendre, l'auteur aspire à être jugé dès le jour de sa mise en vente et la production haletante monte toujours avec tant de puissance qu'il est impossible de l'endiguer et d'espérer trouver pour lire une heure de solitude. - D'autre part, sous peine de se déclarer un savant encyclopédique, il est malaisé à un Directeur de Revue de juger par soi-même de toutes les nouveautés qui paraissent dans les différentes branches bibliographiques. Forcé d'appeler à la rescousse de nombreux collaborateurs, spécialistes en leur manière, il doit, tout en leur inculquant l'indépendance et les protégeant dé son autorité, leur accorder pleine et entière confiance ; il trace à chacun une ligne de conduite, un cadre d'évolution il fixe un nombre de lignes déterminé par la surabondance des textes à insérer ; il agit en quelque sorte en bon père de famille, ayant l'œil à tout et s'occupant des moindres détails. La besogne est suffisamment onéreuse et plus ardue qu'on ne se l'imagine.
Les choses en étant à ce point, et jugeant de la difficulté de m'éclairer sur la conscience de tous ceux qui veulent bien m'apporter leur concours, que de fois n'ai-je point rêvé de diriger personnellement une Revue de critique impeccable, dans un couvent de moines laïques, studieux, érudits, aimant les lettres avec abnégation ! Au milieu de cette petite population de travailleurs intègres, détachés du monde, soustraits aux influences extérieures, sans relations d'auteurs et apportant leur jugement sans complaisances affectives ou autres, il me semblait qu'on eût pu faire revivre les anciennes critiques du Journal des Savans ou du Mercure de France, sans amoindrissement, avec une invincible logique de la pensée et une autorité incontestable.
Cela est, hélas! du domaine du paradoxe...et puis, cette congrégation de la libre conscience littéraire porterait ombrage au panmuflisme contemporain ; non seulement elle ne serait pas autorisée, mais ce parfait Moniteur de la littérature compterait tout au plus une dizaine d'abonnés dans les États désunis d'Europe, même en dehors de l'Union postale.
Encore une utopie à joindre à la Bibliographie des Rêves s'il en fut jamais !

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Le Livre est presque le seul journal de littérature et de bibliographie mêlée qui ait pu prendre racine sur le sol léger de notre France au cours de ce siècle. - Lorsque nous le conçûmes et le mîmes en œuvre, il y 'a sept ans ; mon éditeur et moi, j'étais, je l'avoue, un peu sceptique sur le résultat, bien que ne créant pas une petite chapelle exclusive pour les bibliophiles, mais un vaste temple ouvert à tous les lettrés. Il me semblait difficile qu'en ce pays de la Chanson et du Conte gaulois, une publication si abondante en documents sérieux pût s'établir solidement et obtenir les milliers de lecteurs nécessaires à son existence. Mon éditeur ami avait une confiance calme qui ne me pénétrait pas ; j'étais un peu comme ces architectes qui bâtissent une maison avec la persuasion qu'elle comptera peu de locataires, et cependant je mollissais avec rage et je me sentais si fort enfiévré dans l'édification de ce petit monument, si courbatu par les efforts et les difficultés à vaincre, que j'espérais malicieusement in petto qu'une malchance caractérisée viendrait me délivrer de tous ces tracas et me rendre à mon indépendance première et à la pleine jouissance de moi-même.
Il n'en fut pas ainsi ; la bibliographie prit sa revanche avec un certain éclat. Je fus rivé à mon œuvre, non sans quelque dépit dans les premiers temps puis, peu à peu, je m'y attachai si étroitement que je la réduisis pour la mieux parfaire. On cria bien un peu, on clabauda contre la diminution des feuillets, contre le changement du papier de première partie, contre la modernité des articles de la tomaison rétrospective ; mais, n'étant pas amateur de régime parlementaire, je passai outre et ne me laissai oncques aller à faire à nos très précieux lecteurs ni profession de foi ni déclaration de principes. - A cette heure, le Livre est mis au point, définitivement aménagé, pourvu de toutes les munitions littéraires ; son cadre, je puis le dire, demeurera invariable. Les premiers tâtonnements, les petites expériences sont terminés ; il est, dans son ensemble, arrivé à sa forme consacrée ; ceux auxquels il a pu déplaire au cours de son insensible évolution ont logiquement battu en retraite et je les salue de loin sans espoir de retour. Pour les autres, vieux abonnés chevronnés, ou conscrits lecteurs de l'année qui commence, je leur tends cordialement la main, je les prie de me tenir en sympathie et de me permettre de discourir souvent avec eux à cette même place, sur tous les événements littéraires et sur les questions de profonde et légère bibliophilie.

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Certes, on pourrait discuter à perte de vue, sans arriver à s'entendre, sur les différentes façons de comprendre la rédaction générale de cette Revue ! - Tel bibliophile de la vieille école ne saurait admettre la première partie du Livre, sans certaines études de technologie judicieuse et pratique. Il voudrait y voir revivre les Quérard, les Brunet, les Barbier, les Peignot, les Tricotel, les Renouard, toute cette légion savante qui fait honneur à la science bibliographique de notre nation ; il ne lui déplairait point non plus d'y trouver des articles de bibliotique, de bibliognostique, de bibliomanie et même de dissertation sur les bibliolytes et les bibliopégistes anciens et modernes. Tel autre, bibliomane exclusif, pencherait volontiers pour des renseignements plus complets ou minutieux sur le prix des livres vendus, avec études comparatives des adjudications diverses, puisées dans les catalogues des ventes célèbres du siècle. Tel bibliothécaire de province, par esprit de système, ne rechercherait dans ses pages que des notes de catalographie, des classifications bouquinières ou des études statistiques, tandis que certains amateurs demanderaient avec instance de précieuses descriptions des livres à vignettes du XVIIIe siècle ou des ouvrages illustrés du XIXe siècle, avec des remarques sur l'état des planches, les avant-lettres, les figures découvertes et toute l'iconologie désirable et raffinée qu'il est de mode de professer aujourd'hui.
Sans négliger entièrement ces divers travaux, je ne saurais y renfermer toutes les aspirations du Livre, et je trouve préférable de renvoyer ces différents monomanes dont les idées sont si respectables à des magazines très spéciaux et excellents, comme le vieux Bulletin du Bibliophile, ce vétéran de la bibliographie podagre, qui sort encore quelquefois, comme un petit vieillard propret, de la librairie de M. Techener, sur les plates-bandes maroquinées duquel je ne veux point marcher.
Une autre école plus moderne se plaît à rechercher des opinions sagaces sur les belles publications typographiques du jour ; elle s'étudie à connaître la trituration du livre, sa physiologie, et je dirai, même sa psychologie. Amoureuse du document, du fait inédit, des mystères qui planent dans les entours d'une œuvre ou d'un écrivain, elle met son esprit au service de sa curiosité toute littéraire, et compulse plus volontiers les dossiers épistolaires, les petits côtés de l'histoire des lettres, les fragments de mémoires, les dessous des livres à clef, toutes les choses vivantes de la littérature, les pages chaudes et colorées des romantiques inconnus ou oubliés, les excentricités de la plume ou les originalités des conceptions cérébrales. Les disciples de cette école ne dédaigneront pas encore de connaître les façons dont ils peuvent agencer une bibliothèque, quels sont les relieurs, ces couturiers du livre, qui soient susceptibles d'habiller les meilleurs élus de leur choix. Aucunement confinés dans la passion des siècles passés, ni embaumés ni momifiés dans le pédantisme et la bibliognosie de tradition, ils feront leurs efforts pour étendre plutôt leurs vues, leur goût, leur manie délicate, que pour les circonscrire dans un cadre étroit. Ils admettront à la fois, sans les confondre, Rabelais et Veuillot, Bossuet et Renan, La Bruyère et Maupassant, Montaigne et Ludovic Halévy, Lesage et Alphonse Daudet.
C'est plutôt à ces derniers, à ces nouveaux, que cette Revue, dans sa partie rétrospective, conviendra par la manière dont je la conçois. Ce siècle est assez vieux, assez chargé d'hommes illustres pour qu'on y puisse fouiller l'inédit et y coordonner l'histoire, sans emprunter éternellement aux temps passés, plus sillonnés d'investigations que l'Europe ne l'est de chemins de fer. Le Livre doit être un recueil original, sans précédent, tirant toute sa force de son caractère unique et de son genre absolu. Aux esprits encyclopédiques et moins épris de littérature masculine et musculeuse, je recommanderai, avec un parfait sérieux et une sincère conviction, Monseigneur Le Polybiblion ou Son Excellence ministérielle le Bulletin des Bibliothèques et des Archives.
Dans la partie moderne de ce périodique, si essentiellement foisonnante de renseignements de toute nature, je pense qu'il était difficile d'apporter à la fois plus de méthode et plus de variété. Cependant, si ma perception est juste, c'est ici que les avis bifurquent parmi les lecteurs : ceux-ci voudraient développer l'étude des comptes rendus et sacrifier largement cette compendieuse gazette bibliographique qui résume le mois littéraire avec tant de logique et de probité ; ceux-là, par contre, ne se soucient mie des critiques d'ouvrages nouveaux. Trop de romans, disent les uns ; pas assez d'analyse pensent les. autres ; c'est l'histoire de l'âne de Buridan. - Je sais certains curieux qui périraient de dépit si on leur supprimait la liste officielle des nouveaux journaux parus, qu'ils ne sauraient découvrir ailleurs ; d'autres trouvent des charmes touchants à la nécrologie honnêtement préparée. Pour telle classe d'abonnés, le véritable clou du Livre, ce sont les listes sommaires des principaux articles de la presse littéraire et politique, ainsi que le résumé des Revues ; pour telle autre catégorie, le suprême attrait ne se trouve que dans ces notes de provenance étrangère qui ne nous laissent rien ignorer de ce qui se fait ou s'imprime urbi et orbi. - Au demeurant, chacun trouve ici sa pâture intellectuelle ; chacun y alimente son caprice, sa passion ou ses études. Ce serait la fable du Meunier, son fils et l'âne qu'il nous faudrait jouer sans fin, s'il fallait déférer aux désirs de tous nos très chers abonnés.
C'est ici un terrain de conciliation pour tant de boutades opposées. Toute Société ne vit que de concessions réciproques et l'égoïsme individuel cède forcément le pas à l'intérêt général.
Si, après six ans de travail silencieux, je me livre aujourd'hui à cette causerie d'intimité soudaine, c'est que je sens ma tâche allégée par le succès et que je puis, peut-être pour la première fois, sortir des sous-sols de cet immeuble afin de visiter mes locataires inconnus :
« Dites-moi, vous trouvez-vous bien ?- Ne vous manque-t-il rien ? Ne sentez-vous ni trop de chaleur ni trop de vents coulis ? » - Et, par manière préventive, je pourrais ajouter : - « Je sais ce qui vous fait défaut ; pas assez de tenue et de correction typographique ; trop de coquilles qui gâtent et marbrent nos colonnes, et, puis encore, peut-être désirez-vous plus de luxe et de confortable dans la décoration intérieure, quelques bahuts vieux style dans l'antichambre, de la recherche dans les détails, de l'esprit de suite et de l'harmonie dans l'analyse critique des visiteurs. Est-ce là bien tout ? » - Je n'ose espérer que vous ajoutiez : « De plus fréquentes entrevues entre nous. Comment donc, cher monsieur, l'honneur serait pour moi ! »
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Cette visite étant faite ces quelques mots échangés, mes hôtes très aimés, je vous dis au revoir. - Sachez que je suis toujours ici avec vous et près de vous, sous le même toit, cousu à vous sur nerfs sympathiques, relié dans une même passion de peau humaine. Signalez-moi les abus, - s'il en existe, - faites scintiller les petits fers de vos désirs, le titre de vos ambitions ; montrez-moi la doublure de tabis de vos rêves, les fleurons à froid de vos déceptions, et aussitôt j'accours.
Ces dernières préciosités sont sucreries de jour de l'an. Goustez-les pour ce qu'elles valent.

OCTAVE UZANNE.



(*) Ce long texte explicatif a été publié en tête de la première livraison de l'année 1886 (10 janvier), septième année de la revue Le Livre. On y découvre avec intérêt un rédacteur en chef-directeur en plein maturité, avec ses doutes et ses certitudes quant à la bonne marche de sa revue. On y retrouve l'homme indépendant qui aurait aimé pouvoir tout orchestrer et mettre en oeuvre seul, sans l'aide d'une cohorte de critiques que l'on comprend toujours débordés par la besogne. Il annonce ici aussi clairement la couleur en faveur de la bibliophilie moderniste contre cette bibliophilie vieillissante et podagre personnifiée par le quasi séculaire Bulletin du Bibliophile. Peu de surprises quant à ses déclarations donc, si ce n'est cette forte réticence qu'il a pu avoir au moment du lancement de la revue, initié par l'éditeur Albert Quantin, son ami. Est-ce simple coquetterie après coup ou bien réalité ? Nous essaierons d'en savoir plus sur la genèse de cette revue monumentale qui s'achèvera à la fin de l'année 1889 pour laisser la place au Livre Moderne que l'on sent pourtant ici déjà en gestation trois ans avant sa naissance.

samedi 18 novembre 2017

10 octobre 1889 : Octave Uzanne devient Directeur-Gérant de la revue Le Livre.


Petite information qui vient compléter l'historique du parcours d'Octave Uzanne au sein de la revue Le Livre publiée par Albert Quantin entre 1880 et 1889 : Octave Uzanne apparaît en tant que Directeur-Gérant de la revue à compter de la livraison du 10 octobre 1889. Autant dire en bout de course puisque la revue prend fin avec la livraison du décembre de la même année. Auparavant la direction-gérance était assurée par A. Sauphar et ce depuis la livraison du 10 avril 1886. Depuis la première livraison du 10 janvier 1880 jusqu'à la livraison du 10 mars 1886 cette responsabilité revenait à l'imprimeur-éditeur-gérant : Albert Quantin.
Nous n'en savons pas plus quant aux véritables fonctions liées à ce titre et pourquoi Octave Uzanne en hérita à deux mois de la fin de la revue. Qui était A. Sauphar ? Quelle était sa véritable fonction au sein de l'imprimerie Quantin ? Tout reste à découvrir de ce côté-là.

Bertrand Hugonnard-Roche

Octave Uzanne et Emile Zola : La Confession de Claude (1880). "Affabulation niaise, caractères faux, descriptions confuses, style déclamatoire, langue nulle, rien, rien, rien, tel est le bilan de ce roman prétentieux."

Émile Zola, caricature par André Gill
La Confession de Claude, par Émile Zola. Paris, Marpon et Flammarion, 1880. 1 vol. in-8° jésus. - Prix 3 fr. 5o. (*)

Quelque antipathie qu'on ait pour la personnalité tapageuse et encombrante de M. Zola, il faut reconnaître son incontestable talent et admirer surtout la ténacité laborieuse de ses efforts. Nul plus que lui n'a réalisé le proverbe qui dit qu'on devient forgeron en forgeant. C'est à force de travail, de volonté, d'acharnement, qu'il est arrivé non seulement au succès, mais au talent. Ses débuts ne promettaient rien de pareil. On y trouvait un piètre écrivain, encombré d'imitations, inhabile à manier les mots, déjà brutal, mais sans force, déjà curieux de style, mais sans la moindre langue. La Confession de Claude est un de ses livres de début. A ce titre, il était curieux de le remettre en vente, afin de montrer au public le chemin qu'a parcouru l'auteur depuis ces ébauches informes jusqu'à l'Assommoir, qui n'est certes pas un chef-d'œuvre, comme le disent les naturalistes, mais qui est une œuvre se tenant debout, dans une langue à part, dans un art spécial. Quelle volonté il a fallu à M. Zola, quelle patience pour parcourir ce chemin ! Car la Confession de Claude est d'un mauvais à faire pleurer les pierres. Affabulation niaise, caractères faux, descriptions confuses, style déclamatoire, langue nulle, rien, rien, rien, tel est le bilan de ce roman prétentieux. Lisez-le donc, ô jeunes gens qui perdez courage en voyant l'inutilité de vos premiers efforts ! Lisez cela, c'est encourageant. On voit d'où il est possible de partir, et que les plus lamentables débuts ne prouvent pas toujours l'impuissance irrémédiable.

[article non signé attribuable à Octave Uzanne]

(*) Ce compte-rendu a paru dans la revue Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 novembre 1880. Il n'est pas signé mais est sans conteste du rédacteur en chef Octave Uzanne qui livre ici encore une fois son sévère jugement sur Émile Zola et son œuvre. Cette opinion évoluera au fur à mesure des années et deviendra de plus en plus clémente malgré les ressentis primitifs quand à un naturalisme qu'il n'a jamais assimilé.

jeudi 16 novembre 2017

Une reliure parlante par Victor Champs pour La Locomotion à travers l'histoire et les mœurs par Octave Uzanne (1900).


Reliure signée Victor Champs, 1900
sur la Locomotion à travers l'histoire et les âges, par Octave Uzanne


Nous n'avions encore jamais croisé (depuis plus de 20 ans maintenant que nous cherchons ...) une reliure parlante signée Victor Champs sur La Locomotion à travers l'histoire et les moeurs par Octave Uzanne. Ce volume sorti des presses de Chamerot et Renouard à Paris le 15 novembre 1899, il y a presque 120 ans, a été recouvert d'une élégante reliure en demi-chagrin à larges coins par l'un des relieurs préférés d'Octave Uzanne : Victor Champs. C'est Victor Champs qui, en 1883 ou 1884, reliera pour la bibliothèque d'Octave Uzanne, Les Mœurs Secrètes du XVIIIe siècle, en exemplaire unique, avec dessins et nombreux états ajoutés.
En 1887 Octave Uzanne écrit : "[...] Emile Carayon et Victor Champs seront souvent encensés pour leurs cartonnages et leurs demi-reliures de qualité." Ce sont certainement plusieurs dizaines d'ouvrages d'Octave Uzanne qui sont passés par les mains du maître relieur parisien. Nous avons donné en 2011 (ça ne rajeunit pas...) un rapide aperçu de la vie et la carrière de Victor Champs.
En 1900 Victor Champs est âgé de 56 ans et est proche de la retraite. Il mourra en 1912. C'est Jean Stroobants qui lui succéda en 1904 après avoir travaillé longtemps à ses côtés.
Je vous laisse admirer ce spécimen de reliure parlante avec fer spécial, à priori assez rare, pour la Locomotion d'Octave Uzanne. On a dans les entrenerfs au dos de la reliure un fer représentant une locomotive à vapeur telle qu'on peut la voir dans l'ouvrage. Le présent volume est un des exemplaires sur vélin teinté (1.500 ex.) avec 60 ex. sur Japon et 10 ex. sur Japon colombier (légèrement plus grand de marges). Combien d'exemplaires de ce très joli ouvrage ont été reliés par Victor Champs ? Nous ne le saurons jamais. Une dizaine ? Une cinquantaine ? Pour une poignée d'amateurs avertis, peut-être même pour Octave Uzanne lui-même (nous n'avons pas retrouvé à ce jour son exemplaire personnel).

Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 15 novembre 2017

Octave Uzanne et les Almanachs. Compte rendu analytique paru dans Le Livre (10 novembre 1880).

Reliure en maroquin sur un
Almanach de Lansberg pour 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine


Les Almanachs pour 1881, au dépôt central des almanachs publiés à Paris. Librairie Plon et Cie. (*)

Un bibliophile ne quittait point son cabinet, nous rapporte je ne sais plus trop quel compilateur de calembredaines dans son amour pour ses chers bouquins, il négligeait de satisfaire aux tendres désirs d'une épouse caressante et dévouée, tant que celle-ci soupirait ardemment : "Que ne puis-je devenir livre, pour t'occuper un seul instant !". Lors l'émule de Peignot :

Deviens donc Almanach, répond-il, j'y consens ;
Et j'y consens en homme sage ;
J'en tirerai cet avantage,
C'est qu'on en change tous les ans.

Tous les ans, en effet, à l'approche de l'année nouvelle, presqu'au moment où les marchands de marrons se montrent sous les auvents des cabarets, les almanachs apparaissent plus nombreux, plus variés que jamais, avec la ponctualité du retour des hirondelles aux premiers beaux jours du printemps. On les voit prendre place à la vitrine des libraires : leurs couvertures aux notes éclatantes et gaies tirent. l'œil, ou, comme pourrait dire l'apôtre du naturalisme, marquent de taches criardes et avivent de couleurs crues les étalages de toutes les librairies de France et de l'étranger.
Leur variété surprend ; chacun d'eux a son caractère, son aspect particulier. Beaucoup ont disparu depuis leur origine. Les AImanachs des muses, de parnassienne mémoire, ont sombré après avoir abrité plusieurs générations de poètes. L'Almanach royal, celui qui faisait dire à Fontenelle « C'est le livre qui contient le plus de vérités », n'a pas résisté à la révolution. Mais voici un aïeul, le plus vénérable de tous les almanachs, l'Astrologue universel ou le véritable triple Liégeois, fondé par Mathieu Lansberg, dans son petit format carré, son impression naïve sur papier à chandelles, sa brochure grossière et primitive outrageusement rognée, faite d'une simple ficelle poinçonnée, au cœur de l'épais volume, et son titre original dont l'ancienne gravure sur bois burinée à la diable représente le vieux Lansberg, muni de ses lunettes et de sa barbe chenue, aussi fantastique qu'un Nicolas Flamel de vignette romantique. Le triple Liégeois n'a point perdu sa vogue, il reste encore aujourd'hui comme l'oracle des populations rurales ; le gros esprit de ses anecdotes y détonne comme un pétard plutôt que comme une fusée, et ses avis pratiques, ses remèdes, ses recettes ont de quoi alimenter les connaissances des commères de village.

Page de titre
Almanach de Lansberg pour 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
Au triple Liégeois doivent succéder le triple et le double almanach Mathieu (de la Drôme), indispensable, dit le texte, aux cultivateurs et aux marins, et qui, de même que l'Annuaire de ce disciple de Nostradamus, compte déjà près de vingt années d'existence. Mathieu (de la Drôme) est le plus populaire des astronomes ; il est plus connu en France que Victor Hugo ; ses prédictions font acte de foi dans l'esprit des provinces, et il ne ferait point bon de se montrer sceptique à leur endroit. Au reste, il faut leur reconnaitre un art extrême à ne se point compromettre et une logique que n'eût point désapprouvée le sieur de La Palisse ; un portrait de Mathieu (de la Drôme) en médaillon, aussi sévère qu'un président de république américaine sur timbre-poste, orne ces divers opuscules.
Je citerai ensuite, par degré d'âge depuis la date de fondation, les almanachs suivants : l'Almanach de France et du Musée des familles (49e année), publié par la Société nationale, avec cette épigraphe, hélas ! trop véridique « 15 millions de Français n'apprennent que par les almanachs les destins de l'Europe, les lois de leur pays, les progrès des sciences, des arts, de l'industrie, leurs devoirs et leurs droits. » Versez l'instruction sur la tête du peuple, vous lui devez ce baptême.

Page de titre
Almanach de Lansberg, 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
L'Almanach prophétique, publié depuis 1840. L'Almanach comique, rédigé par Véron, Leroy, Lassalle, Ad. Huard, et illustré par Grévin et Bertall, l'un des plus spirituels de la collection et des mieux composés, quarantième année d'existence. L' Almanach pour rire du pauvre Cham, aujourd'hui illustré par Draner et Mars, et qui parait depuis 1849 dans le format in-8° carré. La Mère Gigogne, Almanach de la poupée modèle, un vrai régal pour les poupons de tout âge (32e année). L'Almanach des dames et des demoiselles, qui a vu le jour en 1848. L'Almanach lunatique, tout constellé de l'esprit de Cham et de ses dessins (29e année). L'Almanach de la bonne cuisine, avec des recettes exquises par quelque petit-neveu de la Reynière (24e année.) L'Almanach du Charivari (22e année), avec dessins de Draner et de Lafosse, très parisiens de facture. L'Almanach du Voleur illustré, in-4°, avec des bois remarquables des principaux tableaux du Salon de 1880 et des portraits de littérateurs morts dans l'année. Le Parfait vigneron, almanach du Moniteur vinicole, fondé en 186o. Enfin, L'Almanach parisien, l'Almanach du bon catholique, L'Almanach scientifique, L'Almanach du Sacre-Cœur de Jésus, L'Almanach des jeunes mères, L'Almanach du savoir-vivre et L'Almanach-album des célébrités contemporaines.

Reliure en maroquin au chiffre de Marie-Louise
Petit souvenir des Dames, Janet, 1817
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
J'ai gardé pour la bonne bouche le plus fin et le plus élégant de tous les almanachs que je viens de faire défiler en grande hâte. Je veux parler des Parisiennes de Grévin, qui, depuis 1868, forment bien une série de douze petits chefs-d'œuvre d'humour et de verve satirique, un peu cocodettiana si l'on veut, mais ces Parisiennes-1à le sont jusqu'au bout des ongles. Les collectionneurs sont nombreux pour ces coquets almanachs ; on m'affirme même qu'une collection complète n'est point sans rareté. Parbleu !!! Une ancienne locution qu'on retrouve dans nos anciens auteurs : faire des almanachs, est synonyme de bâtir des châteaux en Espagne ou de se repaître de chimères. La maison Plon et Cie, qui a pris le monopole des grands almanachs, achève de démonétiser le sens du proverbe. Faire des Almanachs, c'est réaliser mieux que des espérances, car c'est par centaines de mille qu'il faut compter les acquéreurs ; la France n'aime point seulement les chansons, elle adore les almanachs par tradition et par goût.

O. U. [Octave Uzanne].


(*) Extrait des Comptes rendus analytiques parus dans la livraison du 10 novembre 1880 pp. 297-298 de la revue Le Livre dirigée par Octave Uzanne. Octave Uzanne s'est réservé pour lui-même ce petit résumé bibliographique sur les divers Almanach parus au fil des XVIIIe et XIXe siècle.

lundi 13 novembre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L'accoutumance à la guerre – Lundi 17 septembre 1917.



Lundi 17 septembre 1917 – L’accoutumance à la guerre. (*)



Au cours d’études sur la vie sociale sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, alors que la curiosité me tenait d’inventorier les mémoires, chroniques, correspondances privées, nouvelles à la main ou journaux, reflétant inconsciemment l’esprit public et les mœurs du temps, ma surprise fut grande de ne rencontrer, parmi tous ces documents explorés, qu’une dose extrêmement restreinte d’allusions ou de commentaires sur les faits d’armes de nos soldats qui établissaient à ces heures dans l’histoire les prouesses de l’Épopée napoléonienne.

De la guerre d’Italie, les luttes héroïques de nos troupes à travers l’Europe, presque rien ; aucune mention. Tous les historiens de la vie civile nous la Révolution jusqu’à la Restauration ont été amenés à le constater. Les Français semblaient se désintéresser des faits gigantesques qui forgeaient la glorieuse légende de notre action militaire invincible. A Paris et dans les principaux centres de la nation, les citoyens et citoyennes paraissaient entraînés vers les lieux de plaisir, les bals, les réunions, les fêtes, les spectacles de tout ordre, et les modes féminines ne furent jamais plus extravagants, plus décolletées et olympiennes. On cultivait les Muses, on pindarisait, on s’intéressait davantage à la Guerre des Dieux qu’à celle des hommes, cependant si active.

Comment dégager les causes psychiques de cet apparent détachement de tant de faits qui témoignaient du génie de nos chefs dans l’audacieuse exploitation de la gloire ? Convenait-il d’en attribuer l’origine à notre frivolité naturelle, à notre goût d’indifférence pour ce qui se passe sous un sol étranger, même merveilleusement conquis et assimilé ? Les journaux d’information n’existaient point. Les émotions des dernières nouvelles ne troublaient aucunement les masses populaires ; l’éducation de notre appétit de savoir les événements sans délai n’était pas encore ébauchée. Le pain et les jeux du cirque suffisaient alors à nos heureux arrières-grands-pères.

Toutefois, il me vient aujourd’hui une conscience plus nette qu’il y eut également aux heures héroïques dont je parle, une acclimatation à la guerre, une adaptation à l’anormal, par un retour insidieux aux habitudes confortables, la paix. Cette accoutumance, en un mot, arrive toujours à apparaître, quoi qu’on fasse, dans l’histoire des plus monstrueux chocs de peuples ayant persisté durant des années, c’est-à-dire bien au-delà du possible entrevu au début des conflits. D’autre part, toutes calamités qui évoluent à travers un cycle de nombreuses saisons renouvelées deviennent fatalement endémiques. Elles ne s’atténuent pas à vrai dire, mais on se familiarise avec les maux et les deuils qu’elles causent et, par la connaissance qu’on possède de sa propre impuissance à se pouvoir soustraire à un fléau qui afflige toute la communauté, on recherche l’oubli malgré soi, parce qu’il faut vivre.

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* *

Il suffit de réfléchir, de voir, d’écouter, de comparer l’état d’émotivité nationale actuel avec ce qu’il fut en 1914 et même en 1915, pour observer que nous sommes à l’anormal entrés dans la phase d’accoutumance relative, dans une adaptation progressive et chaque jour plus accentuée, mieux perceptible, surtout plus accentuée, mieux perceptible, surtout dans les grandes capitales : Londres, Rome et Paris.

A regarder Paris, en ce début d’automne 1917, on ne le trouve que trop émancipé de cette belle dignité qui régnait partout il y a encore deux années. Il offre aujourd’hui l’aspect des saisons exceptionnelles de grandes foires mondiales. Je suis assuré qu’un recensement actuel de sa population atteindrait, s’il ne le dépassait, le chiffre de cinq millions et demi d’habitants ou de population flottante. Les neutres y affluent, ainsi que les réfugiés de la Belgique, du nord de notre pays et même de la Serbie ; les Anglo-Américains s’y multiplient ainsi que les Italiens qui fournissent, avec les Espagnols, un grand appoint aux nécessités de la main d’œuvre. Jamais la capitale ne fut si prodigieusement peuplée. La cohue est partout, engendrant un sans-gêne parfois brutal, un relâchement des manières aimables et un déchaînement des instincts vers les jouissances hâtives, immédiates, cambriolées avec âpreté, plutôt que senties ou recherchées avec délicatesse ; c’est la ruée vers les satisfactions coûte que coûte.

Le vieux Parisien ne s’y sent plus at home ; il s’y trouve aliéné de ses habitudes les plus chères, de ses milieux familiers, dépossédé de ce provincialisme de grande cité que les Montmartrois aussi bien que les Rive-Gauchers appréciaient à sa subtile valeur. Cette Cosmopolis de guerre n’a plus ses anciens agents de liaison, ses secteurs de rencontres spéciales, ses individualités ethniques. C’est Paris découronné de ses symboles les plus caractéristiques, n’ayant plus ses effigies en relief, son langage un peu ésotérique, ses Athéniens et ses Spartiates, ses vices originaux et ses vertus mystiques. La bataille de la Marne lui épargna l’infâme contact des Huns, mais la capitale fut le refuge des infortunés victimes de toutes contrées envahies par les Boches et c’est précisément cet envahissement qui est le trait distinctif de la nef de Lutèce, devenue une sorte d’arche de Noë.

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Il y a un danger qu’il est temps d’envisager et de prévenir dans cette accoutumance à la guerre qui nous gagne peu à peu davantage et qui nous laisse moins combattifs et défiants vis-à-vis des ennemis qui foisonnent dans la Métropole et guettent avidement ce qu’on pourrait nommer la psychose de notre relâchement et de nos distractions par égoïsme inconscient et reflexe. Dans ce mouvement actuel des foules débordantes qui noient et détrempent le caractère de notre cher Paris, sans que rien ne le puisse endiguer ou filtrer, comme il serait nécessaire et prudent de le faire, il faut redouter non seulement les accapareurs et monopoleurs étrangers, âpres à s’enrichir aux dépens de notre subsistance et de notre vie économique, mais surtout les agents boches qui se dissimulent sous tant de masques et qui sont les courtiers marrons d’une politique de défaite morale et d’épuisement.

Ne pouvant plus recueillir le moindre succès sur le front occidental où ils se brisent et s’émiettent, les Allemands agissent avec l’insinuante perfidie dont ils fournissent tant de témoignages sur tous les points du monde. Ils sentent l’heure propice pour travailler à notre désunion et produire toutes les toxines qui empoisonnent ceux qu’ils n’arrivent plus à vaincre par les armes.

Méfions-nous de la renaissance des scandales dont on ne cultive que trop le goût chez nous et qui nous firent tant de mal depuis quarante ans : Affaires Wilson-Grévy, Panama, Dreyfus, Steinheil … J’en passe, car la liste serait trop longue. Dédaignons de parti pris les fermentations qu’on nous débite sous forme de romans-feuilletons politiques. Vigo-Almereyda, Duval, Bolo Pacha et autres. Tout cela est équivoquement boche d’origine. Le pays le pressent, se dégoûte et refuse de marcher sur toutes ces déjections. La justice militaire fera son devoir, mais la presse gagnerait en dignité et en patriotisme à ne pas répandre cette répugnante gadoue. Ce n’est pas l’heure de revenir à notre fumier. Rien ne doit plus nous affaiblir, nous diviser, nous détourner de notre opiniâtre volonté de tenir derrière le rempart de nos héros. Ne soyons plus les bouviers d’hier qu’on nourrissait des matières peu louables des scandales politiques. Si les Boches sont toujours à Saint-Quentin et à Lille, ils sont un peu trop aussi à Paris. Sachons les dépister et leur résister sur tous les terrains. Il y a d’illustres plus journalistiques qui oublient trop que leurs ancêtres ont sauvé le Capitole. Que les plumes d’oie restent vigilantes !


OCTAVE UZANNE.


(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.



Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 7 novembre 2017

Envoi autographe d'Octave Uzanne à son ami et confrère en bibliographie Félix Bouchor : à Félix Bouchor, fervent célibataire de ma paroisse j'offre ce livre "en dévotion féminine", son ami, Octave Uzanne. 12. I. 91.


Envoi autographe d'Octave Uzanne à son ami et confrère en bibliographie Félix Bouchor : à Félix Bouchor, fervent célibataire de ma paroisse j'offre ce livre "en dévotion féminine", son ami, Octave Uzanne. 12. I. 91.

Sur Le Paroissien du Célibataire paru à Paris chez Quantin le 10 décembre 1890 (l'envoi autographe a été apposé seulement à peine un mois après la parution du livre). Félix Bouchor (1853-1937) était le frère de Maurice Bouchor, également proche d'Octave Uzanne. Félix était peintre.

Cet envoi d'Octave Uzanne a été rendu caduque par un mariage en date de février 1906 (à l'âge de 53 ans). Félix Bouchor épouse Suzanne Riquet, jeune fleur des villes alors âgée de seulement 23 ans ... 30 ans les sépare ... elle meurt à l'âge de 47 ans en 1931.

Le couple n'a pas eu de descendance. Octave Uzanne, lui, est resté célibataire ... en totale "dévotion féminine" ... ou presque ...

Bertrand Hugonnard-Roche

vendredi 3 novembre 2017

Dorci ou la Bizarrerie du Sort, conte inédit par le marquis de Sade, avec une notice sur l'auteur [par Anatole France]. Compte-rendu par Octave Uzanne dans le Livre (10 avril 1881).

Page de titre
(exemplaire Gallica)
Dorci ou la Bizarrerie du Sort, conte inédit par le marquis DE SADE, avec une notice sur l'auteur [par Anatole France]. Paris, Chavaray. 1 vol. in-18 carré. - Prix 10 fr. (*)

Le marquis de Sade relève de la pathologie littéraire ; son cas, curieux à étudier, a séduit déjà plusieurs critiques et bibliographes, et soyez assuré que le débat ne sera point de sitôt clos ; car d'une part, notre époque est avide de l'étrange et recherche volontiers les causes des manifestations antiphysiques tandis que d'autre part le sujet est encore assez vierge n'ayant point été traité par un littérateur doublé d'un médecin légiste, par un Tardieu ayant la puissance d'analyse d'un Balzac ou la clarté d'exposition d'un Michelet. Janin, ce roi des superficiels, auquel il reste bien peu d'admirateurs sérieux dans la principauté démodée de sa critique, Janin, avec son aisance imperturbable, ne nous a donné que des contes à dormir debout sur le fameux et joli marquis. Le bibliophile Jacob et Gustave Brunet ont été les premiers à préciser la démence de l'auteur de Justine et à apporter des documents sur sa vie. Mais, je le répète, en dépit de l'excellente et très originale notice que M. Anatole France vient de publier en tête de Dorci, il reste beaucoup à dire encore sur cette grimaçante figure de l'apôtre du vice.
Dernièrement l'expérimental M. Zola, qui ignore totalement son histoire littéraire et les grotesques de cette histoire, a fait fausse route en abordant le marquis de Sade, comme il fera fausse route chaque fois qu'il lui prendra fantaisie de revenir dans le pays de la littérature rétrospective. Ce n'est donc pas le naturalisme qui dira le dernier mot sur cet antinaturel.
Frontispice à l'eau-forte par Charpentier
(exemplaire Gallica)
Dorci, que nous venons de lire, est une nouvelle vertueuse qu'auraient pu signer Ducray-Duminil, M. de Jouy ou Mlle de la Force. Le sadisme n'y perce point ; le tigre y a perdu ses griffes. Ce petit conte, publié pour la première fois sur un manuscrit autographe signé, devait figurer dans un des quatre tomes des Crimes de l'amour, mais la fabulation était trop bénigne pour concorder avec le titre de ce recueil de fauves nouvelles, et Dorci fut relégué aux oubliettes d'où M. Anatole France et M. Charavay viennent de le retirer.
Cette publication, tirée à très petit nombre (269 y compris les papiers de choix), mérite de figurer dans les bibliothèques choisies. L'impression est faite par Motteroz sur fort papier à la cuve et le format carré en est charmant. Le grand défaut, puisqu'il nous faut user de franchise, se trouve dans l'eau-forte frontispice. Il n'y a là ni originalité de dessin, ni science de compositeur, ni talent de graveur, c'est un charbonnage vague contre lequel MM. Charavay feront bien de se tenir en garde à l'avenir.

O. U. [Octave Uzanne]

(*) ce compte-rendu a été rédigé par Octave Uzanne et publié dans Le Livre, Bibliographie Moderne, Quatrième Livraison, Deuxième Année, du 10 avril 1881, pp. 242. Le frontispice à l'eau-forte sévèrement critiqué par Octave Uzanne est de Charpentier.

mercredi 1 novembre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L’Argot-Poilu – Samedi 28 avril 1917.



L’Argot-Poilu – Samedi 28 avril 1917. (*)

La langue française, comme une vaste rivière, a sans cesse reçu, au cours de sa route, les apports de nombreux affluents plus ou moins limoneux, même ceux chargés des grasses eaux d’égouts, charriant les détritus des cités, les ordures des faubourgs, les scories des usines ou les gadoues des cantonnements et casernes. La langue verte s’est peu à peu mélangée aux éléments limpides et bleus des pures et nobles sources classiques. La verve jobeline et lyrico-populaire de Villon tout empreinte du parler des tavernes et des filles, le joyeux idiome de maître François Rabelais n’ont point nui aux frais de coquetteries des muses de Ronsard et de Marot, tandis qu’ils exaltaient le vocabulaire satirique et virulent d’un Mathurin Régnier.

L’argot apparaît comme un purin fécondant du langage national. Il enrichit, à sa manière, le patrimoine verbal et lexicographique. C’est lui qui nous donne les plus surprenantes métaphores, écloses de la boue des rues ou épanouies sur le fumier des suburbs. Ses origines sont plébéiennes, mais, par cela même, sa force d’expression reste davantage pittoresque, puissante, imprévue et caractéristique. L’impudente impudeur de ses termes et de ses images ajoute à la phraséologie usuelle et aux idiotismes courants. 

Il serait amusant de démontrer l’intérêt dont témoigna, depuis des siècles, la société polie pour les audaces d’élocution, la verdeur des symboles, le lyrisme dans la grossièreté du jargon érotique ou scatologique des milieux ouvriers, militaires ou ruraux. Les dictionnaires du bas langage furent toujours consultés avec curiosité par les pontifes de la correction, de la bien-disance et des belles manières. Le duc de Beaufort, le Roi des Halles, était devenu l’idole de la populace en raison de son verbe crapuleux et de cette floraison d’argot qui s’était alors répandue dans la plupart des milieux de la Cour. Plus tard, le comte de Caylus s’attira la considération des esprits distingués en exprimant dans l’Histoire de M. Guillaume, cocher, les drôleries dialoguées des batteurs de pavé. Restif de la Bretonne charma et amusa les honnêtes dames de son temps, en leur révélant tout ce qu’il y avait de gaillardises et d’épices ingénues dans les propos des Contemporaines du commun

Depuis le milieu du siècle dernier jusqu’à ce jour, l’argot des barrières, de la haute et basse pègre, celui des ateliers et des bistros, des escarpes et des policiers, l’argot des gigolos et gigolettes amusa les parigots, au même titre que le sland de White Chapel charme les snobisme des cockneys londoniens. Les excentricités du langage se firent jour dans la littérature naturaliste aujourd’hui aussi démodée que le style poissard de Vadé ou le lexique outrancier du Père Duchêne.

Le vieux parler bigorne, le jars ou le filin, tous les genres montmartrois ne nous disent plus rien à l’heure actuelle. L’argot des tranchées, le baragouin héroï-drolatique du front, le parler poilu, à la fois bon enfant, pépère et de génération spontanée (lorsqu’il ne dérive point des locutions de caserne ou de la langue arbi, sinon des formations d’expressions coloniales), le nouvel usus loquendi de nos héros nous passionne exclusivement. C’est avec une curiosité encore inassouvie que nous en dégustons la saveur soit avec ceux de nos permissionnaires qui nous l’échantillonnent, soit que nous le découvrions parmi les publications de guerre qui, chaque jour, augmentent en nous laissant le regret de ne pouvoir tout lire à notre gré. Les philologues, tôt ou tard, viendront contrôler ces termes de toutes provenances et créations multiples. Ils feront la part des néologismes positifs et qui sont nés, comme champignons, sur l’humus marmité des premières lignes de combat et ils poinçonneront les mots d’origine pacifique, les vieux termes des anciens régimes transmis par la tradition des régiments ou par la blague des chambrées.

Beaucoup qui ont été déformés ou réformés et retapés, sont issus du peuple, tels que godasse (chaussure), en écraser (dormir), en mettre ou en remettre (pour accentuer le don, le propos, l’effort ou l’injure) ; blairer (sentir), qui n’est que le flairer modifié par la méthode du loucherbem (argot des bouchers), bousiller (qui de « faire de la sale besogne » passa à imager le zigouillage du Boche), être rétamé (être pochard), se biler, s’en faire ou ne pas s’en faire, se mettre la ceinture quand on n’a rien dans le bidon, avoir la ribouldingue (gueule de fêtard), on est un peu là, faire la nouba (la noce), zyeuter ou bourrer le crâne à la façon des journalistes, et plus de cent autres locutions ou métaphores actuelles sont pour les moindres connaisseurs d’arguche de vieilles connaissances.

De même les qualificatifs de marmite ou marmiter, datent du milieu du dix-huitième siècle, le moulin à café (dans le sens de mitrailleuse) remonte à la guerre de 1870. Les chasse-pattes, chassebis, vitriers, désignent depuis cinquante ans les chasseurs à pied, aussi bien que les cuirs, les marsouins, les biffins et mille pattes s’appliquent depuis de longs jours, aux gros frères cuirassés, à l’infanterie de marine et aux fantassins qui sont la masse. Le cuistot, la cuistance, l’artiflot, l’adjupète, le capiston et autres noms adaptés aux fonctions militaires, aux gradés ou gradailles et aux légumes, même aux graines d’épinards, sont aisément interprétés par tous les territoriaux marioles, dégrouillards ou ballots qui ont manié le flingue et trinqué au frichti des cantines avec les potes alors qu’ils s’ingéniaient à carotter le service, à tirer au flanc et à purger leur temps à la planque à grives, autrement dit à la caserne.

C’est dans le sensible, si humain et si hilarant roman de Gaspard, dû à René Benjamin, dans le Chass’bi d’André Salmon, et surtout dans cet admirable journal d’une escouade qu’est le Feu, d’Henri Barbusse, que, pour nous autres, vieux civelots-pantouflards, il nous est loisible d’entrevoir le parler cuisiné si pittoresquement par les soldats de cette guerre. Il est âpre, boueux comme la tranchée ; il sent souvent à pleines narines la feuillée stercoraire.

Le bon Curé de Meudon y recueillerait avec surprise d’innombrables erotica verba insoupçonnés, malgré la ploutocratie de son glossaire sans vergogne. Les métaphores y apparaissent abondantes, pétries de belle humeur optimiste, brodées sur un fond de jolie philosophie qui nous émeut et nous charme par son esprit voulu de badinage, de dérision, de farce, entretenant la gaieté, l’espièglerie, le batifolage dans l’enfer de nuit et de jour où ces fakirs de la Religion du Devoir doivent s’aveugler à plaisir pour distraire leur cafard si persistant. Oui, les mots qu’ils créent sont, comme on le remarqua, des documents psychologiques dont la vertu et la valeur subsisteront au-delà du bouleversement qui les fit éclore. Dans leurs journaux du front, nos chers gars se moquent des expressions que nous avons cru adopter à l’arrière comme marque de fabrique de leurs esprits. Ont-ils jamais surnommé leur baïonnette Rosalie, eux qui la désignent si crânement cure-dent ou rince-bouche ? Nos mots d’argot embusqué sont moins chaudement alimentés de pinard ou de gnole. Ils sont anémiques et délavés par la flotte des pudibonderies bourgeoises. Nos héros se fâchent, à bon droit, de nous voir leur attribuer des locutions qui n’ont pas le poil au ventre. Je les comprends : ils aiment à reconnaître les leurs sans contrefaçon.

Entre eux, ils se donnent des noms d’amitié rossards : Peau-de-Hareng ou Peau-de-Mouche, Face-de-Fesse, Fumier-de-Sapin. Ils ont la tirelire ouverte à la blague comme au gueuleton. Ils sont filoneurs pour en inventer de bonnes, et c’est un borborygme constant de quolibets, d’engueulades pour rire, des rouspétances imprévues, de lazzis impayables dans les sombres boyaux où leur ennui se constiperait jusqu’à l’intoxication si la poussée de jovialité, de gauloiserie, de désopilation ne venait pas leur apporter la purge salutaire en chassant la perfide démoralisation qui les guette, en raison de leurs misères et lassitudes renaissantes. 

Honorons l’argot poilu : non seulement il constitue une précieuse alluvion à la fertilité de notre langage, qui serait vite stérile s’il demeurait académique, mais encore, comme dit Hugo, à propos de l’idiome des gueux : « Cette pullulation de mots immédiats créés de toutes pièces on ne sait où, ni par qui, mots solitaires, barbares, contrefaits parfois, ont une singulière puissance d’expression qui les exalte ». L’argot vit sur la langue ; il en use à sa fantaisie ; il repousse le Jansénisme du Langage et témoigne que le Rire n’est pas né du bégueulisme et qu’il reste le besoin le plus urgent, la nécessité primordiale des Français dans les pires convulsions hystériques de notre pitoyable humanité.

Octave Uzanne 



(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.


Bertrand Hugonnard-Roche

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