dimanche 19 mai 2013

Le Calendrier de Vénus d'Octave Uzanne (1881) analysé par ... Octave Uzanne (sous le pseudonyme de L. DE V. - Louis de Villotte).

Frontispice du Calendrier de Vénus par Marius Perret

Le compte rendu ci-dessous paraît dans la troisième livraison du Livre, première année, du 10 mars 1880. Il est signé L. DE. V. pour Louis de Villotte, qui n'est autre en réalité qu'Octave Uzanne lui-même, comme nous l'avons déjà expliqué ici.

Amusant encore une fois de voir la capacité de dédoublement de la personnalité d'Uzanne qui se livre ici à une autocritique en règle, à la fois élogieuse par certains côtés mais également dénonciatrice par d'autres.

Bertrand Hugonnard-Roche


Détail du frontispice ci-dessus
Le Calendrier de Vénus, par Octave Uzanne. Eau-forte ; frontispice de M. Perret. Paris, Rouveyre, 1 vol. in-8°. - Prix : 6 fr.

Dans la littérature moderne, M. Octave Uzanne semble vouloir se poser crânement en réactionnaire qui regrette, sinon les institutions, du moins les sociétés disparues et les délicatesses d'esprit et de langage d'avant la révolution ; - non seulement il se plaît à épousseter des mémoires, selon son mot, et à remettre en lumière d'espiègles physionomies oubliées ; mais encore il part lui-même en pèlerinage à Cythère auprès des petits temples mythologiques enguirlandés de lierre, où d'amoureuses colombes se trémoussant de l'aile, roucoulent et se becquetent dans une atmosphère embaumée de volupté et peuplée de baisers.
Cet aimable disciple de Crébillon fils avait déjà affirmé sa manière dans ses nombreux travaux érudits sur le XVIIIe siècle et dans un petit ouvrage publié l'an dernier et devenu rarissime : le Bric-à-Brac de l'amour. Aujourd'hui, M. Uzanne fait mieux, et pour couper court aux critiques moroses qui admettent difficilement qu'on soit bibliographe, écrivain de valeur et conteur fantaisiste, il entre en scène avec une préface très originale, où il proclame sincèrement sa façon de penser avec une verve et une aisance étonnantes.
« Je sais, dit-il, n'en doutez pas, que vous blâmez sourdement l'école buissonnière que je me permets bien souvent en dehors de mes travaux littéraires et critiques, mais je vous prie de bien examiner, messieurs, que la jeunesse est le temps où l'on cueille les roses, où l'on biscotte et fanfreluche la mignardise, que je suis plutôt un Athénien qu'un Spartiate des belles-lettres, et qu'enfin je ne saurais me plier, sans me rebeller, au rôle constant d'annotateur et de biographe, ni planter des croix de Malte sur le temple de Cypris.
« Les philologues, ces nègres blancs de l'érudition, lorsqu'ils se sentent doublés d'un écrivain, aiment surtout à s'affranchir de leur rôle de pionnier silencieux, de même que les hommes d'étude sédentaire se plaisent dans leurs loisirs à se ruer dans la verte campagne embaumée et à fatiguer leurs muscles paralysés dans des courses hâtives et extravagantes. - Il n'y a que les fakirs des langues mortes, messieurs, il n'y a, j'ose le dire, que les pauvres esprits fanatisés par un seul point d'histoire, qui puissent consentir à ankyloser leur cerveau sans désencager et donner le vol au grand air à des idées personnelles ou frivoles ; il n'y a enfin que les embaumeurs qui puissent se momifier dans la toilette conservatrice des beaux esprits d'antan ; à mon âge, on n'a pas la patience et la quiétude journalières des prisonniers d'Etat qui fabriquent lentement et minutieusement des cathédrales en liège et des chapelets en buis dentelés. »
Dans cette préface dédiée aux raffinés du langage, M. Octave Uzanne se campe et se cambre avec gaillardise pour répondre victorieusement à chacun au sujet des préciosités et néologismes qu'on lui reproche assez généralement. Le Calendrier de Vénus est un recueil assez audacieux de pensées et nouvelles. C'est une broderie capricieuse qui court sur une mousseline rose, avec des allégories voluptueuses et friponnes. L'auteur prétend tout dire et tout oser avec l'art d'un style bien accusé qui a les brillantes qualités et aussi l'outrance de la jeunesse ; certaines théories très vives et rondement décrites font de ce livre un manuel des célibataires. Don Juan et Brummel y eussent applaudi ; Lauzun et Richelieu, à cette lecture, se fussent pâmés d'aise ; Chamfort et Rivarol eux-mêmes eussent reconnu dans l'auteur de ce livre un esprit congénère.
L'éditeur a fort coquettement imprimé ce galant calendrier d'amour sur vergé de Hollande. D. Vierge a dessiné une couverture pleine de vie, de sentiment et de coloris. L'eau-forte signée Marius Perret laisse peut-être à désirer comme dessin et gravure, bien qu'elle présente un ensemble harmonieux. Nous avouons cependant en toute franchise que les fleurons et culs-de-lampe tirés en rose nous séduisent médiocrement ; - la couleur est trop brutale. - Quelle singulière tartine de groseille pour un livre destiné aux esprits forts et non pas aux enfants petits ou grands !
Pour nous résumer, M. Octave Uzanne a dépensé dans cet ouvrage beaucoup de son talent personnel ; nous regretterons seulement que tout cet esprit d'écrivain original souple et puissant, soit enclos dans des dissertations aussi légères et non pas condensé dans une oeuvre plus sérieuse. Lorsque l'auteur aura quelques lustres de plus sur la tête, il reniera peut-être cette exquise fantaisie. C'est un péché mignon, un péché de jeunesse, dira-t-il. Hélas ! la jeunesse pour lui aura fui, mais ceux qui seront encore jeunes liront et reliront ce livre pour y trouver les frissons et la sincérité amoureuse d'un conteur charmant, qui a compté les pulsations de son coeur et a curieusement annoté les éphémérides de ses sens.


L. DE V. [OCTAVE UZANNE]


Nous rappelons ci-dessous le compte rendu qu'Octave Uzanne donne l'année suivante, le 10 août 1881, dans le Livre, de son ouvrage Les Surprises du Coeur.

Eh! eh ! mon cher Directeur, puisque tant vous prêchez la liberté de jugement ainsi que l'indépendance absolue de votre collaboration, je serai franc, autant pour conserver votre estime que celle de vos lecteurs. Votre dernière publication personnelle, les Surprises du cœur, est en tous points inférieure à ses aînées. Je ne retrouve là que ce même esprit de paradoxe sur la femme et l'amour, que ces mêmes pointes, qui, pour être brillantes, finissent par s'émousser. Dans votre Bric-à-brac de l'amour, cette œuvre si personnelle et si hardie, dans votre Calendrier de Vénus encore, l'humour courait allègrement sur la trace d'historiettes légères dignes du XVIIIe siècle. Il y avait une recherche voulue de langage, un brio exquis, une crânerie qui emportait d'assaut les situations les plus osées ; je retrouve bien ici quelques-unes de ces belles qualités, mais le livre est plus creux et le thème insuffisamment varié. Dans le chapitre intitulé l'Organe du Diable, il y avait matière à de nouvelles Diaboliques et vous n'avez fait qu'une aimable suite de menues chroniques du scandale avec plus de facilité de journaliste que de verve d'écrivain. Qu'est-ce que ce chapitre : le Hasard des petits papiers, si ce n'est une faible fantaisie tout au plus digne de la Vie parisienne ? et ces Piments de moraliste qui sont assurément moins pimentés que les jolies maximes qui émaillaient vos précédents Cupidoniana et le Sottisier d'amour ? Tel qu'il est, votre livre se laisse lire ; mais, puisque vous n'y mettez point de vanité d'auteur, laissez-moi penser et dire que ce dernier ouvrage n'est pas absolument digne de vous et de votre manière si exclusivement personnelle. Il y a une revanche à prendre et vous la prendrez. Le volume est joliment édité, l'eau-forte frontispice de Bichard est un bijou de composition et d'exécution ; pour la couverture, j'en approuverais la conception si le tirage en était moins criard. Il y a là des roses groseilles qui ne font point honneur à l'imprimeur, lors même que la partie matérielle mérite tous les éloges.


L. D. V. [OCTAVE UZANNE]

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