lundi 12 novembre 2012

Théâtre cinématographique par Octave Uzanne et Remy de Gourmont (1911).

THÉÂTRE CINÉMATOGRAPHIQUE (1)

Au cours de promenades dans la grande forêt qu'illustrèrent, de diverses manières, François Ier et Henri IV, Napoléon et Marie-Louise, les peintres François Millet et Théodore Rousseau, le poète Gustave Mathieu et le Sylvain Dennecourt, je rencontrai, à ma grande surprise, en pleines solitudes des gorges d'Apremont, dans cette partie aride, cataclysmeuse, superbement tourmentée par les convulsions géologiques et les incendies, qu'on nomme le Désert, une bande de comédiens en pleine action.
Je dis bien des comédiens, de véritables acteurs, costumés, dirigés par un régisseur, de jolies cabotines élégantes et sans fard, montées sur des cavales d'occasion et se débattant contre un parti de brigands albanais. Des coups de feu partaient, des cris de désespoir et pitié étaient proférés, tandis que les disciples du Roi des montagnes capturaient deux jolies amazones de style anglais, en costume d'excursionnistes d'agence Cook et les conduisaient dans une caverne naturelle. Peu après, du côté de Franchard, j'étais arrêté de nouveau par une merveilleuse caravane simulant l'arrivée du Christ à Jérusalem ; le Sauveur monté sur un ânon et la foule, somptueusement vêtue, agitant des palmes, marchand nu-pieds, et chantant avec ensemble d'impressionnants cantiques dans un décor qui, en vérité, évoquait vigoureusement celui des caillouteuses vallées de la Terre-Sainte que j'eus l'honneur de visiter (2).
Je m'informai des raisons qui transformaient ainsi les sites les plus sévères de la forêt de Fontainebleau en théâtres de nature. Des curieux avisés de ces jeux de scène, parmi ceux qui s'adonnent à les connaître à l'avance et à les suivre, comme ils suivent, en hiver, les chasses à courre mondaines qui prennent rendez-vous en divers carrefours de la grande Sylve ; des curieux, dis-je, me renseignent avec une bienveillance étonnée.
"Mais, Monsieur, c'est très fréquent en forêt. Ces actions théâtrales ont lieu très souvent. Il ne s'agit pas d'autre chose que de fournir des sujets de reproduction cinématographique et phonographique aux appareils enregistreurs que vous voyez fixés là-bas, sur les fourgons des bagages à costumes et accessoires. Ces scènes sont soit mimées sur un livret écrit spécialement, soit véritablement jouées, parlées ou chantées pour être conjointement recueillies par les appareils Edison et Lumière. Des gens de goût, des artistes, au service d'entrepreneurs, sont chargés de découvrir les terrains et les panoramas pittoresques les mieux appropriés aux sujets qui doivent y être représentés par de véritables comédiens en vacances ou par des élèves du Conservatoire. C'est très amusant, comme vous voyez, très naturel, fort intéressant parce qu'imprévu, cela n'a pas de cadre comme les théâtres en plein air ordinaires. C'est la vie même plutôt que la fiction du spectacle."
En effet, c'est la vie même. Tout en poursuivant ma promenade solitaire à travers les futaies, les taillis et les plattières fleuries de bruyères roses et de fougères déjà jaunissantes, je songeais à l'avenir du théâtre cinématographique dont, à l'heure présente, nous commençons à percevoir le hardi développement.
Avec l'application possible et prochaine de la photographie en couleurs, cet avenir du spectacle cinématographique, complété par des auditions phonographiques, est considérable. On peut, dès aujourd'hui, prédire les rôles que ce théâtre d'illusion jouera dans les méthodes d'éducation, d'enseignement par la vision dès le milieu du siècle.
L'univers cessera d'être vu par les yeux de l'imagination ou par de pitoyables images figées, monochromes, sans caractères. Les écoliers feront bientôt le "voyage autour du monde" en quelques séances, un voyage de réelle vision et de vie palpitante accompli sans autre fatigue que celle des yeux, de l'attention et de la curiosité surmenée. Quant aux théâtres populaires à excessif bon marché, dont on a tant parlé, à l'opéra omnibus, aux spectacles accessibles à tous, et offrant un maximum d'attraction, ce sera la cinématographie qui, sûrement, en donnera la solution prochaine.
Précisément, en rentrant de mes promenades sous bois, j'eus le plaisir de trouver pour corroborer mes idées le dernier numéro du Mercure de France, où le noble penseur et écrivain qu'est Remy de Gourmont, dans un de ses savoureux Épilogues de quinzaine, traitait du cinématographe.
"Le verbe, c'est ce que le théâtre respecte le moins, écrit-il judicieusement. Aussi, est-ce un des charmes du cinématographe que l'on n'y parle point. L'oreille n'est pas froissée. Les personnages gardent pour eux les sottises qui leur sont coutumières. C'est un grand soulagement. Le théâtre muet est la distraction idéale, le meilleur repos : des images passent, emportées par une légère musique. On n'a même plus la peine de rêver.
"Mais le public ne va pas au cinématographe pour rêver ; il y va pour s'amuser, et il s'y amuse, puisque les grands théâtres ont trouvé utile de leur ouvrir leurs portes. Le Châtelet, les Variétés, le Gymnase donnent des séances de cinématographe, et on fait queue aux petites salles du boulevard dont c'est la spécialité.
Le prix est partout sensiblement le même. Pour 2 francs, on a un fauteuil d'orchestre, et, pour 1 franc, c'est encore une place que les théâtres font payer d'ordinaire cinq ou six fois plus. Ainsi, le cinématographe a résolu le problème du théâtre à bon marché ; c'est un avantage que le public a vivement apprécié, surtout cette partie du public qui ne va au spectacle que pour passer le temps, et à laquelle le spectacle même est assez indifférent, pourvu qu'il offre un certain pittoresque. Il y a de ce côté un grand avenir pour le cinématographe, et plus d'un petit théâtre sera forcé, même l'hiver, de céder à la mode et de remplacer les acteurs par des ombres. Un spectacle cinématographique est monté une fois pour toutes, et il pourrait fonctionner nuit et jour pendant un siècle. C'est une grande lanterne magique qui ne demande qu'un écran, une source électrique et un opérateur. Avec cela, aux Variétés, on déroule une belle pantomime qui se différencie fort peu du spectacle animé dont elle est l'image vivante. Les acteurs jouent une fois, et c'est pour des années ; leurs gestes sont fixés, et ils pourraient périr tous dans une catastrophe que le spectacle n'en continuerait pas moins, toujours identique à lui-même.
"Considéré du point de vue scientifique, le cinématographe est une des plus curieuses et même une des plus belles inventions de notre temps. Quelques améliorations en feront un instrument parfait et véritablement magique. Je ne doute pas qu'un jour il ne nous donne les paysages avec les nuances du ciel et des forêts. Alors nous connaîtrons vraiment la vaste terre jusque dans ses coins les plus inaccessibles, et les moeurs diverses des hommes viendront s'agiter devant nous, comme un troupeau de danseuses faciles. Profitons-en. Bien sot ou bien incurieux qui dédaignerait ces spectacles. Ils sont pour l'intelligence un agrandissement singulier et quelque fois soudain."
Mais les suggestions sur le cinématographe pourraient être développées bien davantage, car rien ne dit que cette invention encore imparfaite ne nous apporte point les éléments d'un nouveau théâtre moral, des formules nouvelles de pièces mimées ou dialoguées phonographiquement, une renaissance des proverbes pour salons. Qui sait même si le journal phono-cinématographique ne sera pas créé un jour avec un succès prodigieux ? On y ira voir le drame de la veille animé, hurlant de vie et de couleurs brutales, les portraits souriant des hommes de demain, toutes les images des évènements reflétant la nature, les décors, calquant les faits, les repérant dans leur milieu.
Le cinématographe transformera peut-être plus qu'on ne croit nos plaisirs sociaux et notre vie mondaine. On lui accorde moins de crédit qu'à l'automobile dans les prophéties d'évolution par le progrès. On a tort. Le cinématographe, c'est la photographie automobile, c'est-à-dire le mouvement mis en rouleau pour faire de nouveau passer tous les actes de l'existence sous nos regards. C'est énorme, prodigieux, de conséquences incalculables. Aujourd'hui le cimémato-parlant venant avec succès d'être expérimenté, on peut estimer que l'évolution sera ultra-rapide !
Le Cinéma ! c'est pour moi une bien vieille connaissance ; songez que j'eus l'honneur de voir, le premier, fonctionner le Kinetograph d'Edison (3) ! Son premier film, il m'en souvient encore, reproduisait les ébats d'un petit danseur tyrolien. Je fus choisi par le grand savant qui devint de mes vieux amis à Menlo park, près de New Jersey et de New York pour annoncer au monde étonné sa découverte nouvelle. On retrouvera dans l'année 1893 du Figaro l'article où j'exposais au public l'invention d'Edison, qui, trouvant ses compatriotes trop matériels et trop commerçants, voulait donner aux Français et à la France la primeur de sa pensée.
Loin de voir dans le Cinéma l'ennemi du vieux Théâtre, je voudrais qu'il fût son plus précieux auxiliaire : pour toute la partie "décor" je pense qu'il pourrait rendre d'inappréciables services ; il nous permettrait de voir enfin à la scène toute cette irréalité qui jusqu'ici a nui à la parfaite compréhension pour le public du Théâtre de Shakespeare ; ce qu'aucun truc de machiniste n'a pu donner, le Cinéma le réaliserait sans peine : les fonds de ciel changeants, les mers agitées, les nuages, les foules se ruant au loin, les chevauchées de rêve comme dans la Walkyrie, les forêts qui marchent comme dans Macbeth, rien ne serait impossible en se servant ainsi du Cinéma. C'est là, pour moi, une des applications les plus importantes et les plus intéressantes qu'on en puisse faire, et je crois que c'est de l'emploi de ces moyens que la Science met à sa disposition que naîtra le Théâtre de l'Avenir.

                                                        Octave Uzanne


(1) pp. 332-337, Le Spectacle Contemporain. Sottisier des Moeurs par Octave Uzanne. Paris, Emile Paul, 1911. 1 vol. in-12, 351 pp. C'est le 13 février 1895 qu'Auguste et Louis Lumière déposent leur brevet sur le « cinématographe » . Le terme de « cinématographe » a déjà été créé et déposé par Léon Bouly en 1892 pour désigner l'appareil de prise de vues de son invention. Mais faute de paiement d'annuité en 1894, le nom devint disponible et repris par les frères Lumière. Leur père Antoine Lumière proposait, lui, une dénomination plus commerciale : le « Domitor ». « Ce sont eux — dit-il dans ses Mémoires — qui ont inventé le cinématographe et lui ont donné son nom scientifique, nom qui a permis à tous les imitateurs et contrefacteurs de l'employer impunément, les noms scientifiques appartenant à tout le monde. » Si leur machine utilise une pellicule photographique perforée du même type que celle du Kinetoscope de Thomas Edison, elle comporte un système d’entraînement alternatif "à griffes" très original (inspiré du mécanisme des machines à coudre), ce système permettant d'immobiliser un bref instant chaque image du film en face de la fenêtre de projection. Le dispositif des frères Lumière constitue d'autre part, un système de projection sur grand écran comme chez Louis Le Prince, afin que le film puisse être vu par un grand nombre de spectateurs en même temps. Ultérieurement, le système d'entraînement alternatif "à griffes" des frères Lumière sera abandonné dans beaucoup de projecteurs de salle par le mécanisme à croix de Malte, plus doux et assurant donc une plus grande longévité aux films.

(2) Cet article nous apprend qu'Octave a visité la Terre Sainte (Jérusalem et environs) avant cette date. Nous l'ignorions. Nous ne savons pas la date de ce séjour.

(3) On trouve une relation détaillée de cette visite à Edison dans Vingt jours dans le Nouveau Monde par Octave Uzanne (Paris, May & Motteroz, 1893), lire pp. 63-70.


Bertrand Hugonnard-Roche

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