lundi 19 novembre 2012

Proscenium du Miroir du Monde ou introduction au Speculum vitae humanae d'Octave Uzanne (1888).


Ornement placé en tête du Proscenium


"La plupart des gens qui vivent dans ce monde ne le connaissent point, par la raison qui fait que les hannetons ne connaissent pas l'histoire naturelle", telle est la sentence de Chamfort placée en exergue du Proscenium ou introduction au Miroir du Monde (*) par Octave Uzanne. Le Monde présenté comme un théâtre antique, un jeu de scènes avec ses acteurs, ses actrices, ses décors, voilà ce qui sera proposé dans ce livre.


PROSCENIUM

O lecteurs polymatiques et minutieux, venez çà ... qu'on vous confesse ! - N'allez-vous pas, au seul vu ou à l'audition de ce titre : Le Miroir du Monde, nous verser sur la tête toute une brillante bibliographie moyen-âgeuse et remuer inutilement la poussière des plus rares incunables ? - Oui, certes, nous possédons déjà le Speculum vitae humanae de Rodericus Zamorensis, puis le Speculum humanaer salvationis, remis en lumière par le docte frère Jean, du monastère de Saint-Ulric, et enfin le Speculum triplex de Vincent de Beauvais, sans oublier le très illustre Myrrour of the World, la première belle impression à gravures faite en Angleterre, à l'abbaye de Westminster, vers 1581, par William Caxton. - Est-ce tout ?
Mais, de grâce, Messieurs, calmez votre ardeur érudite et cessez de psalmodier sur ce livre les litanies de votre mémoire réflective ; Le Miroir du Monde, qui est ici offert à l'admiration de tous les rayons visuels du public d'Héliopolis, n'a rien à débrouiller avec la bizarre catoptrique de votre répertoire bouquinier ; il n'est nullement taillé dans les pierres séculaires de l'archéologie et n'emprunte ni son éclat à l'obsidiane de la bibliognosie, ni son reflet à la phengite des catholiques rédempteurs de l'antiquité. - C'est un simple petit miroir à main, de facture très moderne, taillé à facettes, coquettement poli comme l'Aîné-y-sourid des contes orientaux, et sa forme n'affecte pas les prétentions sphériques de l'omniscience universelle qu'on lui pourrait prêter.
L'auteur n'a eu d'autre souci que de parfaire une oeuvre de polylogie légère, scintillante comme les zigzags du paradoxe ou inattendue comme les foucades d'un esprit indépendant, oeuvre vaporeuse, irrisée, nacrée et aussi inconsistante ou fugitive que toutes les bulles de savon des vanités ou illusions humaines.
Il s'est donc appliqué à sertir dans un somptueux cadre très chargé d'ornements certaines pensées d'un caractère peut-être menu, mais grassement encré par le noir ou le bleu de ses impressions passagères, sans penser à Vauvenarguer ou Rivaroler dans ces perspectives nouvelles d'un ouvrage essentiellement créé pour la ballade récréative de la prunelle. - Se laissant aller benoîtement à la dérive de ses sensations, le malheureux typomane compagnon de Paul Avril s'est faufilé à travers le pittoresque du dessinateur, comme le ruisseau qui gronde et murmure - ô Fénelonesque image ! - se fraye un passage au travers des grands sites boisés, vallonnés, variés à l'infini, tantôt bruissant, dans la gaieté du soleil, sur le cailloutis du sol, tantôt cascadant aux sinuosités de la route, tantôt enfin s'assombrissant dans les profondeurs dormantes, sous la mélancolie des bocages enténébrés.
A moins qu'il ne soit atteint de pseudoblepsie, ledit étameur du Miroir du Monde pense avoir créé un de ces ouvrages aimables et sans prétention, dont parle Horace Walpole, un de ces recueils qu'on ouvre quand on a la goutte, quand on s'ennuie plus que de coutume ou qu'on attend du monde, un de ces essais pimpants, irradiés de couleurs gaies, chassant de l'oeil la monotonie du noir, juste assez court pour servir d'entr'acte à deux loisirs et pas assez long pour épingler le papillon voltigeant dans nos cervelles ; un livre enfin qu'on happe du regard, qu'on abandonne et qu'on reprend, qui séduit par la raison même qu'il n'attache pas, un opuscule presque idéal, divisé en autant de chapitres que le budget des jouissances de cette vie, un livre élégant, moitié keepsake, moitié formulaire de morale, facile à aimer et à pratiquer distraitement comme le paroissien de la religion mondaine, aisé à digérer comme les aliments pillulaires revêtus d'une chape d'or, un livre en pente douce, combiné à souhait pour un siècle asthmatique.
En se laissant travestir de toutes pièces par un fantaisiste dessinateur qui a su draper ingénieusement ses aimables versions d'interprète, l'écrivain novateur et fantasque, mais philodoxe à repoussé tout essai de justaucorps ; il n'a point voulu d'une livrée adhérente à ses phrases, n'aimant aucunement à se sentir emboîter le pas de trop près par un zèle fidèle ou intempestif. Il n'a, conséquemment, livré au costumier que l'ombre de sa pensée avec la projection d'un éclairage lointain ; il s'ensuit que nombre de draperies ne s'ajustent guère que sur des choses inexprimées, mais flottant dans l'air ambiant d'une impression sylleptique, tandis que d'autres fois on ne trouve attiffé que le serviteur d'une idée assez maniérée et trop rebelle pour consentir à se laisser prendre mesure.
Au surplus, il est permis de penser que le mariage de la plume et du crayon, de l'art idéologique et de l'art graphique, en parfaite communion d'expression et de sentiment, ne sera jamais qu'une franche utopie. Il ne peut y avoir entre eux qu'une sorte d'union libre avec vagabondage et infidélité à distance. Telle la Musique n'épouse la Poésie que pour l'étriquer et la déformer en la passant au laminoir du gosier des ténors. - Les neuf Muses sont soeurs ; elles peuvent s'accoupler, comme les femmes damnées de Baudelaire, mais pour se corrompre - l'union saphique est gracieuse, mais elle demeure stérile. - Apollon, par contre, apparaît toujours solitaire ; courtisan infatué de sa propre gloire, il ne poursuit Daphné qu'avec le secret désir de la voir métamorphosée en laurieur. C'est que toute expression d'art doit être subjective, altière, et par là même insoumise à l'interprétation. La sensation idéale de la personnalité est intraduisible, elle reste non moins isolée qu'isolante. La sorosité des Arts est, en conséquence, aussi niaise et aussi risible que la fraternité des peuples, chaque artiste d'origine se mirant, comme Narcisse, à sa propre source. - Conservons donc à jamais le mythe Apollonien. Il suffit à illuminer de vérité et à enluminer de son Prisme toute la lyre du Beau.

                                               Octave Uzanne



Ornement placé à la fin du Proscenium


A lire dans le prochain billet le premier chapitre de ce Miroir du Monde intitulé Le Monde et la Société, sorte de chapitre introductif qui montre un Octave Uzanne lucide et teinté de misanthropie.

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) Le Miroir du Monde, Notes et Sensations de la vie pittoresque par Octave Uzanne, illustrations en couleurs d'après Paul Avril. Paris, Maison Quantin, 1888 (achevé d'imprimer le 7 novembre 1887). 1 vol. gr. in-8 (27 x 20 cm) de IV-163-(2) pages. Tirage à 2.200 exemplaires numérotés.

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