vendredi 6 septembre 2013

Octave Uzanne préférait-il la ville à la campagne ? « On peut vivre à la ville et mourir à la campagne, telle doit être la figure de notre rhétorique, si tant est que nous voulions tour à tour exciter nos vertus et calmer nos passions humaines. » (1888)



Illustration d'après le dessin de Paul Avril pour le Miroir du Monde (1888).
Photogravure en couleurs.


Octave Uzanne préférait-il la ville à la campagne ? La réponse est oui si l'on s'en tient au récit qui va suivre et qui a été donné dans Le Miroir du Monde en 1888. Cependant la campagne est un havre de paix, nécessaire et salutaire. Elle permet de se libérer des tensions de la ville. La nature ressource, ragaillardit. Cependant la campagne étiole à la fréquenter trop longtemps. Elle désintellectualise l'homme curieux et passionné d'échanges humanisés. Uzanne développe ici une thèse intéressante. Emile Zola fait paraître son roman naturaliste La Terre l'année précédent la publication du Miroir du Monde. Il y a fort à parier qu'ayant lu attentivement ce roman noir de la campagne Uzanne en ait gardé quelques traces pour les mettre ici en exergue. Uzanne n'aimait ni Zola ni les naturalistes, cet étalage ignoble de vulgarités qu'il ne pouvait concilier avec la finesse d'analyse pychologique et l'esthétisme précieux qu'il voulait imprimer à chacune de ses pages.
Élevé à Auxerre et dans la campagne environnante de cette basse Bourgogne qu'il retrouvera souvent dans les années 1880 pour aller y visiter sa mère, Uzanne se souvient sans doute avec précision des ces années 1860 où il avait pour habitude de croiser le regard des paysannes et des maquignons locaux. Ce sont ces impressions qu'il nous livre ici.

Bertrand Hugonnard-Roche



LA CAMPAGNE

L'amour de la nature est le seul qui ne trompe pas les
espérances humaines. Tôt ou tard, le sentiment écrasant
de la permanence de la nature nous emplit le cœur, nous
 remue profondément, et nous finissons par y être inquiets
de Dieu.

(BALZAC.)


« J'aime — écrivait peut-être un peu trop idéalement l'auteur des Paysans — la vie heureuse et tranquille des champs où la bienfaisance est perpétuelle, où les qualités des âmes grandes et fortes peuvent s'exercer continuellement , où l'on découvre chaque jour dans les productions naturelles des raisons d'admiration, et dans les vrais progrès, dans les réelles améliorations, une occupation digne de l'homme. Je n'ignore point, ajoutait-il, que les grandes idées engendrent de grandes actions ; mais comme ces sortes d'idées sont fort rares, je trouve qu'à l'ordinaire les choses valent mieux que les idées. Celui qui fertilise un coin de terre, qui perfectionne un arbre à fruit, qui applique une herbe à un terrain ingrat, est bien au-dessus de ceux qui cherchent des formules pour l'humanité. »
Assurément la vie champêtre constitue la plus heureuse et la plus douce situation humaine pour un être exempt d'ambition, purement contemplatif et qui règle sa journée sur le soleil ; mais pour adorer la campagne sans autres horizons que la campagne même, il faut avoir la naïveté du génie ou le génie de la simplicité, ne point se sentir une âme complexe, instable, aventureuse, perpétuellement inquiète de psychologie humaine, sans cesse troublée par le mystère de la créature ; il ne faut point loger en soi un esprit fiévreux, n'aimant la solitude que dans le brouhaha des foules, et surtout n'être point possédé du démon de la combativité qui nous pousse dans la mêlée des idées et des passions courantes. L'amoureux de la campagne doit avoir l'âme limpide et transparente, le culte de la famille, l'adoration des petits et des humbles, la gaieté franche et sonore, et sentir sourdre en soi la simplesse et l'indulgence ; ainsi se rapprochera-t-il de Dieu comme les patriarches.
La vie de campagne nous assainit le corps, nous vivifie le sang et nous purifie l'esprit ; elle balaye loin de nous les germes morbides et fortifie notre vertu aux heures accablées. Elle est astringente, mais aussi absorbante et dévoreuse d'idées ; les ressorts de notre être s'y détendent, mais ne tardent pas à s'y rouiller. L'habitude des champs nous y animalise ; peu à peu nous courbons sur cette terre où germent  des espérances et nous ne tardons pas à être enveloppés par les intérêts misérables ainsi que par les conceptions basses et mesquines qui nous environnent. Tout ce qui est du domaine de l'art et de l'esprit affiné ne tarde pas à nous y paraître vain et superficiel, et nous nous détournons peu à peu d'un cercle d'études ou de connaissances pour lesquelles nous nous pensions faits. La vie rustique ne donne point davantage la solitude que la vie des villes où l'on peut encapuchonner ses idées et rendre imperméable son individualité ; la solitude est en nous, elle ramène à nous nos pensées, restreint et resserre nos désirs et nos soucis et nous concentre immuablement au gîte qui nous est propre. La campagne, au contraire, nous évapore plus en rêveries indécises, selon l'état de l'atmosphère, la conformation des nuages qui passent ou le charme du paysage pittoresque déroulé sous nos yeux, car la nature, comme le dit Fontenelle, a le secret merveilleux de diversifier toutes choses et de les égaler en même temps par les compensations.
Puis nous nous sommes prodigieusement éloignés, depuis des révolutions successives, de cet homme des champs du XVIIe siècle, lequel jouissait en repos du bien de ses ancêtres, sans ambition, sans idées politiques, sans être tourmenté par de vains désirs pour le changement de son état, ni trompé par de fausses espérances pour quelque élévation chimérique. Ce gentilhomme d'antan bornait son horizon à ses terres qu'il faisait valoir, cueillant la récompense si l'année était bonne, jouissant de ses petits revenus au milieu du respect et de l'attention des paysans aptes à le servir. Il ne faisait sa cour le matin qu'à ses champs, et sa famille le soir lui tenait lieu d'assemblée; la chasse lui servait de divertissement et la pêche de récréation utile. Il observait les fêtes de l'année et suivait les offices avec exactitude afin que Dieu pût bénir ses jours ouvriers. Il réalisait presque le type de l'homme heureux d'Horace, en un âge où les terres se groupaient comme une famille sous la direction d'un maître. Aujourd'hui, les querelles de clocher, le droit populaire, l'arme du vote, l'abaissement du prêtre, la diffusion de la laïque et le morcellement des terres ont fait de tout paysan un animal déchaîné, hostile, irrespectueux, malveillant, guettant avec une patience de caïman les propriétés immobilières qu'ils doivent tour à tour engloutir. Les citations d'Horace et de Virgile ne sont plus de saison, la lutte misérable des intérêts est aux champs non moins vive qu'à la ville, mais elle y affecte plus de basse astuce, plus d’atermoiements, plus de duplicité ; elle y apparaît avec une mesquinerie et un caractère louche qui est odieux, avec une vilenie rampante, avec une allure torve qui ne se redresse jamais.
Cet ennemi campagnard, insinuant, calomnieux et d'une incommensurable pusillanimité, nous enveloppe et nous épie de toutes parts ; il a l'oreille d'un Peau-Rouge et l’œil perçant d'un tiercelet ; on ne le voit point, il est partout, car il arrive à se confondre avec la terre à force d'entrer en communion avec elle. — Vous sortez dans une plaine mangée de soleil, vous ne distinguez rien , vous ne percevez aucun bruit , tout semble reposer sous un ciel embrasé et les oiseaux eux-mêmes contribuent au silence ; l'horizon des chemins est désert et aucune tète ne sort de ces blés jaunissants : le calme et l'inhabité semblent vous environner, cependant le paysan est là qui vit et s'emploie de mille manières ; lui vous voit de son œil fin et rond, il vous voit comme ce moineau immuable sur sa branche, comme cette grenouille contemplative issant des lentilles d'eau ; mais rien ne le révèle. Avancez, il sortira d'un pli de terrain ou apparaîtra soudain au détour d'un arbre, la mine hâlée et sans expression. — Il est peu d endroits, en apparence aussi solitaires, où l'on soit plus épié qu'à la campagne, moins libre de ses actions, plus vilainement interprété dans ses actes ; la terre y a des yeux invisibles aux autres yeux, la vie s'y exerce cependant ici et là silencieuse ; la voix humaine ne monte dans l'atmosphère assourdie que pour inciter la bête aboyante ou injurier lourdement la passivité de la bête ruminante.
A l'heure de l'Angelus, heure mélancolieuse noyée dans les brumes du crépuscule tandis que les nuages se rougeoient encore des derniers regards du soleil couchant, la campagne s'anime et s'emplit de voix confuses, de bruit de clochettes et de piétinements sur le cailloutis des chemins ; c'est que l'Angelus sonne la retraite de la prairie, et les vaches dociles, conduites à l'abreuvoir, s'en reviennent déjà avec une allure douce et lente à l'étable où l'on va les traire. Il y a comme une lassitude de travail occulte dans la nature et un assoupissement tombe du ciel dans le bercement de rumeurs qui s'éloignent ; la nuit déjà enveloppe la terre où la végétation s'exhale assoiffée de rosée, la lune s'allume dans le jour mourant et les bestioles préludent au concert nocturne que viendra dominer tout à l'heure la voix lente, triste, sonore et délicieusement plaintive du crapaud, ce petit monstre aux yeux doux, ce poète pustuleux, à gilet jaune, ce Mirabeau incompris des revendications batraciennes.
Alors commence pour nous, sous la lampe, — au début de cette mélodie ambiante qui monte de l'est à l'ouest, du nord au sud de notre demeure, — l'heure du recueillement; la sérénité de la nuit nous rafraîchit et met en nous mille pensers graves et charmeurs à la fois, un bien-être nouveau nous envahit ; nous sentons que le repos nous guette et nous sommes saisis par le mystère de cette éternelle succession de jours et de nuits qui nous entraîne dans l'engrenage du temps vers la certitude de la mort ; nos illusions, nos rêves, nos chimères, chauves-souris ailées des ténèbres de notre être, volent, bruissent et tapissent despotiquement notre esprit ; nous prenons un livre, nous croyons lire : nous songeons. — Au dehors, le calme n'est troublé que par les aboiements lointains des chiens des métairies ou des parcs à moutons. Il y a dans ce silence quelque chose de solennel qui qui nous envoûte et nous met en prière instinctive et en recueillement comme dans une église. « La majesté de la nuit — a écrit Balzac, avec cette intuition merveilleuse qui était la fleur de son génie — est vraiment contagieuse, elle impose, elle inspire... Il y a je ne sais quelle puissance dans cette idée... tout dort et je veille. »
La veillée aux champs nous emplit de mystère, de trouble et nous pousse à la superstition ; cette nuit géante qui nous enveloppe, se peuple dans son inscrutabilité d'une mystagogie bigarre qui nous laisse en éveil et sur un qui-vive d'abîme ; nous nous endormons avec le poids de l'obscurité qui paraît animer et développer notre lueur interne et la rendre plus inquiète, plus intense et aussi plus falote sous ce boisseau profond et sacré des ténèbres.
Aussi, l'aube est-elle bénie lorsqu'elle vient chanter matines sur nos paupières closes et nous déjucher comme des oiseaux sur la branche de vie ; dès le potron-minet, nos esprits battent la diane dans ce renouveau sublime de la nature, où tout vibre, tout reprend fraîcheur, tout soupire au milieu d'une harmonie musiquée par des millions de cris d'êtres animés, hôtes des bois, des eaux, de l'air et de l'herbe, hémeralopes saluant le retour de l'astre fécondateur. Car le soleil, c'est le dieu, le vrai dieu de la terre, dans sa majesté infinie, l'Elagabal justement divinisé, le Mihras des Perses, le Phra des Egyptiens, l'Apollon mythologique qui nous touche tous comme la statue de Memnon, nous mettant en sensation joyeuse dés qu'il apparaît ; c'est le dieu de tous les ferments, de tous les levains humains, le grand metteur en scène des beautés de la campagne, le flambeau éclatant du jour qui nous attire tous d'âme et de corps comme des papillons joyeux dans sa glorieuse photosphère.
Sans le soleil la campagne reste en deuil comme en veuvage. — Voyez celle matinée de printemps sous un ciel maussade qu'on croirait de feutre gris ; la gaieté et la végétation sont arrêtées ; une somnolence, une tristesse invincibles, des frissons d'ennui sont dans l'air ; c'est la vie neutre, terne, presque accablée.
Tout à coup le soleil perce lentement les nuages ; il les éclaire d'abord, il les borde, il les frange, il les caresse et les met en feu, puis les troue, les dissipe et les chasse. Il se répand alors, éclatant, portant partout la vie, la sève, l'espérance et l'amour ; il s'étale et se distribue en tous points ; il glisse dans les demeures sombres, met des rubis dans les verres au cabaret et des chansons sur les lèvres des paysans attablés ; il filtre sous les taillis comme une pluie d'or qui saupoudre la chevelure des Danaé-amadryades de la forêt, et les taches ombreuses qu'il fait naître sont les sombres contrastes de sa toute-puissance. — Sous ce simple jet solaire, la nature entre en fête et se fait coquette. Tout revit et s'éjouit : le laboureur vient sur le seuil de sa porte, la mine luisarde, l'œil clair et joyeux, la lèvre sifflotante, frottant ses mains caleuses en témoignage d'allégresse ; la mère apparaît offrant le sein à son baby, tandis qu'à cette même heure l'âme affadie, atrophiée des villes ressuscite, se dilate et s'envole dans la pureté rayonnante de l'atmosphère. — Le marin appareille pour prendre le large sur cette mer brillante comme un miroir d'azur ; l'humanité s'améliore, s'indulgente et se félicite, et l'amoureux se sent renaître et songe à son aimée dans un rêve d'idylle. A ses yeux se déroulent des Edens pleins de délices dans les tête-à-tête champêtres ; la juvénilité serpente sous sa peau ; il sent une éclosion de joie, de désirs vagues, il rêve de baisers profonds sur des nuques renversées et sur des lèvres pâmées ; la concupiscence en un mot grouille en sa tête et se turgit en ses sens, — c'est le soleil !
Le soleil, c'est la renaissance universelle : les arbres secouent leur carcasse noire sous un étincellement de lumière, ils se profilent sur le sol comme pour se mirer et se mesurer sur la terre au sortir de leur convalescence, et ces bourgeons naissants apparaissent, semblables à des yeux qui s'ouvrent étonnés, dans la sereine contemplation du ciel. — Sous les baisers de l'astre divin, la nature entière fait sa toilette ; les oiseaux enivrés chantent, folâtrent, se plument, se battent, s'étirent et marivaudent dans leur langage de xylophone, les basses-cours entrent en rut et le fumier se met en combustion, exhalant l'âme de sa matière en gestation. Tout revit tout peuple ; les mésanges et les bergeronnettes ont des robes neuves et fraîches pour conquérir les amours nouvelles, le rossignol ouvre le concours au conservatoire des hymens printaniers ; l'orvet et la couleuvre ont fait peau neuve et se hasardent annelleusement hors de leur gîte hivernal, tandis que l'alouette gentille monte, monte, monte toujours, infatigable, et distille en planant dans l'air sa chanson de cristal, Te Deum d'amour et de reconnaissance qui s'élève délicieusement au ciel comme une ardente prière de fervent en extase.
Le soleil en une seconde produit plus de chefs-d'œuvre que dix hommes de génie dans toute leur existence, car il représente à lui seul le sublime et bon génie de tout, non seulement des humains, mais surtout des infiniment petits qu'il fait éclore, qu'il anime, et qu'il substante. C'est bien le dieu incontesté de celte terre figée qui tourne amoureusement autour de son foyer, c'est bien le dieu de la poésie, de la musique et de tous les arts, le dieu Pan, le dieu Tout, qui nous fait penser que sans notre héliognostique et notre constant héliotropisme intellectuel nous serions esthétiquement aussi mal doués que des Lapons ou des Islandais.
Le soleil, c'est la campagne tout entière, c'est le blé, c'est la fleur, c'est la prairie, c'est le raisin ; sans lui tout est morose ; il n'est point d'été souriant et point d'automne mélancolique ; mais lorsqu'il apparaît, que ce soit dans la rafale ou sur la neige durcie de l'hiver, il remet tout en valeur et nous réconcilie avec les paysages les plus dénués de pittoresque. L'été, il est si doux, si rieur, si blond qu'il parvient à mythologier les bocages ; il vivifie nos souvenirs classiques dans nos promenades aux bords des ruisseaux jaseurs, et parfois il nous fait surprendre dans sa lumière de lourdes paysannes au bain, qui, malgré la robustesse de leurs appas, sont encore à nos yeux des déesses d'un paganisme qui sait nous émouvoir et peuvent nous rappeler par leur carnation superbe les nymphes que Tibulle et Catulle ont chantées. — L hiver, quand il se joue sur le givre des haies et sur la blancheur nitreuse des prés, pâle et clair, au milieu d'un ciel mat, il éclate, il scintille, il charme encore comme une sourire d'ami qu'on craignait de ne plus revoir ; à l'automne surtout ses adieux sont touchants, car, dans ses dernières caresses, il apporte la patine de son toucher à la végétation qu'il fait naître, et qui, maintenant éparse, fait un tapis d'or à la terre, hier encore si verdoyante. Il laisse son souvenir aux arbres de la forêt, le souvenir de ses morsures bienfaisantes sur ces fûts aux écorces orangées, fauves, aluminiumées ou brunies comme le col des moissonneurs ; il attache également sa mémoire sur ces chaumes d'un bronze ardent et sur la crête de ces murs aux mousses roussies. Tout parle de son passage aux yeux et au coeur, et, lorsqu'il semble entièrement disparu, tristes, réfrigérés, nous allumons encore dans l'âtre ces flambées de javelle qui exhalent toute leur chaleur solaire, lentement emmagasinée dans leurs cellules ligneuses, nous égayant soudain à ce soleil factice qui sait nous échauffer et le corps et les sens.



Quoi qu'on ait écrit sur les charmes de la vie rustique, on peut ajouter qu'ils élèvent l'âme, mais qu'ils n'ameublent pas l'esprit ; quelle que puisse être l'existence des champs, l'idéalité de l'homme s'y rouille et s'y rétrécit dans la monotonie et le bien-être physique et moral. - Or, le bonheur enlève à l'âme humaine son génie, sa grandeur, sa noblesse d'expression qui est dans la souffrance, l'inquiétude et la lutte. Lorsque tout en nous est au silence, à la paix et aux quiétudes acquises, on peut penser que notre essence s'alourdit et s'engraisse dans un épicurisme inquiétant. Nous ne nous sentons plus vibrer dans cette science de vivre, dans cette agitation du désir, dans cette houle de la passion et cette effervescence des ambitions intimes qui épurent et subtilisent notre matérialité.
Remarquez que le sublime dérive presque toujours des intensités douloureuses pour lesquelles l'homme semble avoir été crée. Lorsque le vent des tempêtes cesse de souffler en nous, lorsque sur l'océan infini de notre âme les vagues mollissent et tombent au calme plat, la divinité de notre créature apparaît moins grandiose ; l'indifférence nous envahit lentement de son linceul gris, notre cœur est à la retraite et notre esprit ne se dresse plus impétueux comme un général désireux de gagner la bataille. Il nous faut toujours une terre promise, sans quoi l'idée fléchit ; le bonheur met du ventre à la bête et des entraves à la pensée qui rancit près de l'âtre non tisonné de notre personnalité. — C'est la douleur et la passion qui ont enfanté, dans un souffle d'affolement et de doute, toutes les oeuvres sublimes et qui ont trempé la volonté d'acier des hommes supérieurs. Nous ne sommes point crées pour être des contemplatifs, et si, comme le paysan, nous ne luttons pas contre la terre, nous buttant contre elle et fouillant ses entrailles pour la féconder, nous devons au moins batailler pour autrui, semer le bienfait, ne serait-ce que pour récolter l'ingratitude ou bien encore lutter contre nous-mêmes en fécondant le plus vaste des patrimoines, celui de notre cérébralité, qui nous a été légué avec une façon de cahier des charges, par l'atavisme d'innombrables générations.
Dans cette culture intelligente de notre être pensant, nous découvrons lentement la diversité prodigieuse de qualités et de défauts incohérents qui mosaïquent notre nature. Nous arrivons à lire en nous avec intérêt, à y découvrir non seulement une dualité faite de passion et de sagesse, dialoguant sans cesse comme Télémaque et Mentor, mais encore une infinité de sensations bizarres véhiculées dans notre tempérament par la succession de races dont nous sommes tous pétris. Ces sensations ne s'éveillant qu'aux combats de la vie, aux heures de luttes qui agitent et bouleversent l'océan de nos molécules sanguines ; à ces moments d'amour, de travail, de sacrifice, de résolutions hardies, nous sentons au tréfonds de nous-mêmes les profonds tourbillons des courants contraires, et tiraillés en tous sens par un concert d'opinions mystérieuses, derniers cris lointains des aïeux que nous méconnaissons, nous éprouvons le plaisir d'imposer silence à tous ces damnés de notre chair par la décision suprême d'une volonté maîtresse.
A la campagne, nous communions avec la nature, et nous croyons tout d'abord nous élever par la pensée et la salubrité de l'idée au dessus de notre séjour rustique le calme et la solitude nous éclairent et corroborent à souhait ce premier sentiment ; mais six mois, un an se sont à peine écoulés que notre détension nerveuse s'est transformée en un véritable relâchement général de nos forces intellectuelles agissantes, nous nous accagnardons dans des misères d'intérêt local, dans la mesquinerie du milieu, et l'assoupissement des champs nous borde dans la tiédeur d'une oisiveté d'autant plus dangereuse et envahissante qu'elle est moins aisée à surprendre.
« Maintenant que je ne suis plus campagnarde, vous aurez plus souvent de mes nouvelles », écrivait un jour Mme de Sévigné, à son retour des champs, et la maniérée épistolière avouait ingénument, dans cette phrase, ce que pouvait être la torpeur campagnarde pour la plus remuante et la plus insatiable conférencière du globe. Elle aussi s'était sentie désarmée par la vie contemplative, elle aussi avait abdiqué ses grâces minaudières devant la grandeur et l'incommensurable de la nature ; mais elle revenait à la ville  pour y retrouver son tremplin de force et d'élégance, et aussi, il faut le dire, pour y accommoder son encore de petite vertu avec les mille et un commérages et menus bruits de la Cour.
Partager sa vie entre la ville et la campagne, se guérir des frelations de l'une par l'hygiène de l'autre, en aimer profondément le contraste et demander à la solitude des champs les économies physiques et morales qu'il sera utile de venir gaspiller plus tard dans la cohue sociale, là est, je crois, le juste milieu de la raison. — On peut vivre à la ville et mourir à la campagne, telle doit être la figure de notre rhétorique, si tant est que nous voulions tour à tour exciter nos vertus et calmer nos passions humaines.

OCTAVE UZANNE
Le Miroir du Monde, La Campagne,
Paris, Quantin, 1888

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