mercredi 25 septembre 2013

Octave Uzanne, Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), les soirées de l'Arsenal, son portrait. (Le Livre, 10 novembre 1884)


Paul Lacroix dit le Bibliophile Jacob meurt le 19 octobre 1884. Dans un long article nécrologique de plus de dix pages publié en tête de la Bibliographie moderne de sa revue Le Livre (10 novembre 1884), Octave Uzanne revient rapidement sur la vie de ce polygraphe dont le catalogue des œuvres, selon lui, tiendrait à peine dans un in octavo de 400 pages !

Paul Lacroix était conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal depuis 1855. Lorsqu'Octave Uzanne commence à fréquenter le Bibliophile Jacob et le cénacle littéraire et érudit de l'Arsenal, vers 1873-1874, cela fait déjà près de 20 ans que le vieux bibliographe est installé là. Uzanne assiste alors aux dîners donnés par Paul Lacroix qui formeront son esprit de bibliographe débutant.

Octave Uzanne décrit ainsi les soirées de l'Arsenal aux lecteurs du Livre :

[...] Chaque vendredi soir, c'était fête à l'Arsenal ; le bibliophile groupait quelques amis autour de la table ; c'était tout une Renaissance délicieuse à étudier pour les jeunes admis au cénacle. Là, venaient le vieux baron Taylor, Paul de Saint-Victor, Henri Martin, Maquet, Monselet, Jules Lacroix, Faber, l'auteur de l'Histoire du théâtre en Belgique, Mme de Montmerqué, autrefois la belle Mme de Saint-Surin, et nombre d'aimables survivants de la génération de 1830. Paul Lacroix, à ces réunions, se montrait un causeur intarissable, spirituel, délicat, un narrateur exquis, qui savait faire revivre ses souvenirs avec une précision et un charme de jeunesse inoubliables. C'est peut-être le dernier salon de conversation qu'il m'aura été donné d'entrevoir, la dernière maison qui eût conservé, dans l'urbanité de la causerie, comme un malicieux reflet des bureaux d'esprit du XVIIIe siècle ; on n'y fumait point, on y causait doucement, en savourant un café spécial dont Balzac avait fourni la recette ; on y lisait, on y inventoriait les pièces curieuses, les bibelots des étagères, et, en particulier, cette fameuse canne de l'auteur de la Comédie humaine, dont la pomme en argent réprésentait trois singes ciselés que le charmant bibliophile affirmait n'être autres que Lautour-Mézeray, Emile de Girardin et ... nescio quem. - On n'y parlait que littérature ancienne et moderne, beaux-arts et bibliographie ; on y projetait des volumes, on y échangeait des idées sur les morts et les vivants, on renversait des bibliothèques sur le tapis, on admirait la superbe galerie de tableaux de l'aimable et accueillante hôtesse, on y vivait double par l'esprit ... enfin, à dix heures on se retirait.
Que de fois j'ai accompagné, au sortir de ces adorables réunions, le baron Taylor, bras dessus bras dessous, jusqu'à son omnibus de la Bastille, écoutant les souvenirs du vieux lion encore vaillant, droit et ingambe à quatre-vignt-neuf ans, qui, au milieu des rues désertes, de sa voix à la Frédérick-Lemaître, me détaillait les merveilles du vieux Paris, les Célestins, le vieux faubourg Saint-Antoine et l'aspect des jardins du roi. Il évoquait magistralement ses voyages et sa jeunesse, me parlait de la soeur de Robespierre, qui tenait, proche de la demeure de siens, un cabinet de lecture où il allait épeler son premier livre ; puis, remontant dans sa mémoire : Jeune homme, j'ai vu fusiller Charette... ce tableau m'est toujours présent à la pensée... - Ce grand bienfaiteur marchait gaillardement, me criant avec prévenance : Prenez garde, lorsqu'une flaque d'eau nous barrait le passage, comme si j'eusse été le vieillard chancelant et lui mon jeune soutien... Je le vois encore, s'arrêtant sous un réverbère et me contant les luttes romantiques qu'il eut à soutenir en faveur d'Hugo, soulignant d'un geste fier ce début de phrase où il mettait un entrain de soldat à l'assaut : Je fus trouver Charles X et je lui dis : Sire ...
Pourrais-je oublier ces soirées de l'Arsenal où pour moi défilait la tradition orale de tout un passé, où le regretté bibliophile m'apprenait paternellement à distinguer les souvenirs écrits des souvenirs parlés, où l'on retrouvait comme un écho direct des bavardages de salon de la duchesse d'Abrantès, ou enfin, lorsque j'offrais le bras à quelque gracieuse octogénaire voûtée, avant de passer à table, j'écoutais avec stupéfaction une voix chevrottante qui me murmurait cette suite de conversation : .... Ainsi, un soir, à l'Abbaye-aux-bois, dans tout l'éclat de ce qu'on voulut bien appeler ma beauté, monsieur de Chateaubriand me fit galamment le madrigal suivant ... [...]

Uzanne dresse un portrait du vénérable bibliophile :


[...] Paul Lacroix devint l'homme-livre par excellence, bien que rien en lui ne trahit le rat de bibliothèque grincheux et étriqué d'idées. Il avait l'esprit aussi large que son coeur était ouvert à toutes les miséricordes [...] Paul Lacroix joignait à une extrême facilité de conception et d'exécution une infatigable persévérance dans ses entreprises. Levé vers cinq heures, il se mettait à l'oeuvre jusqu'à huit heures du matin. Il consacrait une heure à son coiffeur qui, régulièrement, venait le friser, le raser, l'éveiller pour ainsi dire à la vie extérieure ; puis, jusqu'à l'heure du déjeuner, il reprenait son labeur. L'après-midi, lorsqu'il n'était pas de service aux manuscrits de l'Arsenal, il travaillait toujours, et souvent le soir il quittait le salon hospitalier de l'Arsenal où tant d'anciens amis venaient égrener leurs souvenirs, pour aller s'enfermer jusqu'à minuit dans ce petit cabinet encombré et impraticable où il avait enmuré sa vie dans les livres depuis de si longues années. [...]

Dans le logis qui lui était réservé à la bibliothèque de l'Arsenal, le cabinet était situé derrière la porte d'entrée. Lorsqu'on y pénétrait pour la première fois [ce qui arriva à Octave Uzanne vers 1873-1874 alors qu'il n'avait guère plus de 22-23 ans], on ne distinguait qu'une agglomération de livres, de journaux et de brochures, une sorte d'arrière-boutique de bouquiniste, où il semblait impossible à un écrivain, ami du confort moderne, qu'un homme pût vivre, penser et travailler à loisir. On cherchait avec peine un siège pour s'asseoir, et tout à coup d'un amas de paperasses la tête souriante du vieux bibliophile surgissait. Assis devant une petite table d'acajou recouverte de papier goudron, l'historien du moyen âge et de la Renaissance, penché comme un myope sur sa copie, écrivait fébrilement, d'une écriture menue, microscopique, presque indéchiffrable pour les compositeurs. La croisée, sanas autres rideaux qu'un store pour les heures de soleil, s'ouvrait sur l'entrepôt ; dans le lointain brumeux, au-dessus du Jardin des Plantes, le Panthéon et le Val-de-Grâce s'étageaient sur les hauteurs de la Montagne Sainte-Geneviève. Sur la cheminée, le buste de Paul Lacroix romantique de 1830 par Jehan Duseigneur ; dans l'âtre, à terre sur les sièges, des cartons, des papiers, des livres dans le plus incroyable désordre ; - appendus au mur, des tableaux de maîtres, un Greuze : une femme vue de dos tressant sa chevelure, un Jordaens, un Ribeira, quelques portraits de famille et une grande toile anonyme du XVIIe siècle représentant le Temps coupant les ailes de l'Amour. Au milieu de ce capharnaüm dont il avait fait sa thébaïde, l'érudit conservateur vivait à l'aise, accueillant pour tous, conteur et causeur inépuisable et exquis pour ses amis, conseiller précieux, guide empressé, vous mettant sur la piste de toutes les recherches. Dans ce fouillis, il ne s'égarait jamais, et s'il s'agissait d'obtenir des renseignements sur un poète du XVIIe siècle, tout en causant, sa main ramassait à terre un tome in-folio de la bibliothèque du roi, qu'il ouvrait juste à point donné, ou bien le volume voulu du père Niceron ou de l'abbé Gouget, qu'il feuilletait vivement pour y lire à haute voix les références littéraires qu'il y trouvait.
Les heures s'écoulaient vite en compagnie de ce charmeur, qui pensait que c'est rester jeune que de savoir vieillir. [...]

Uzanne conclut :


Paul Lacroix fut un collaborateur assidu du Livre ; il rêvait d'y publier une longue série de notices bibliographiques sur des écrivains inconnus du grand siècle, pour en former en quelque sorte un Quérard des livres français imprimés au XVIIe siècle ; il projetait de nombreuses études sur les Romantiques avortés ; il avait également ébauché pour cette revue une intéressante Histoire des livres doubles dans les bibliothèques publiques, ainsi qu'une collection physiologique des Voleurs et destructeurs de livres.

Personne, hélas ! ne saurait reprendre ces projets ni les traiter avec la science, l'humour, l'élégante concision, la conscience littéraire et surtout la prodigieuse mémoire qu'il y eût apportés.
La bibliothèque particulière du bibliophile Jacob restera probablement la propriété de l'Arsenal, selon les voeux du défunt. - Je ne saurais dire ce que deviendront ses manuscrits.


OCTAVE UZANNE



La partie bibliographie rétrospective pour 1884 du Livre donne deux articles très intéressants, le premier signé B.-H.-G. de Saint-Heraye et intitulé Cabinets de travail et bibliothèques, M. Paul Lacroix, le Bibliophile Jacob (publié avant le décès du bibliophile Jacob) et le second signé Fernand Drujon et intitulé Paul Lacroix bibliographe (publié juste après son décès), accompagné d'un beau portrait à l'eau-forte signé Ad. Lalauze (reproduit ci-dessus). On trouve à la fin de ce second article la nomenclature des oeuvres publiées par Paul Lacroix. Cette liste comprend 279 numéros pour les travaux bibliographiques seuls !


Bertrand Hugonnard-Roche

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