samedi 6 avril 2013

Octave Uzanne, Joseph Uzanne, E. Van Muyden et la Petite Vache (1897) - Portraits de la Petite Vache.


Portrait de Joseph Uzanne (1850-1937) à l'eau-forte par E. Van Muyden (1898).
Joseph Uzanne a 48 ans.


Octave Uzanne donne cette chronique dans l'Echo de Paris du vendredi 24 décembre 1897 :

17 décembre. [1897] - La Petite Vache. - Un médiocre tableau, dans le style des enseignes de sage-femme, décore l'entrée de la petite crèmerie blanche de la rue Mazarine, « une vache dans un pâturage. » Rien autre ne signale cette modeste boutique, cependant connue de quelques artistes et des explorateurs du monde entier ; - à la Société de géographie on ne parle pas de la Petite Vache sans attendrissement.. - Ce n'est n'est pas un cabaret ni un restaurant, c'est une académie de bien-disance où se réunissent chaque soir pour dîner en commun, en une petite salle dite le Sénat et qui ne peut contenir plus de onze convives, quelques artistes, archéologues, marins, gouverneurs de colonies, explorateurs et géographes. La Petite Vache a son histoire, ses héros, ses archives, son journal, ses illustrateurs. Un livre nous suffirait à peine pour mettre en valeur les hommes et les choses de cette arrière-boutique de crèmerie. Les albums abondamment illustrés de la Petite Vache sont déjà au nombre de six, - les archives d'autre part sont considérables.
En ce coin inconnu du public fréquentèrent assidûment les explorateurs Crampel et Dutreil de Rhins, tués en cours de mission, Brazza avant qu'il ne se mariât, Nison, Blanc, le docteur Ballay ; on y rencontre encore le docteur Hamy, Cordier, le peintre Van Muyden, le statuaire Topffer, fils de l'illustre humoriste genevois, le prince Roland Bonaparte, le baron de Guerne, Maunoir, secrétaire de la Société de géographie, le sculpteur Drouet et divers médecins, hommes de lettres et de science. C'est une thébaïde de penseurs et de sages dans ce Paris superficiel où l'art de la causerie n'est le plus souvent aujourd'hui qu'une broderie en zigzag sur un canevas de commune ignorance. A la Petite Vache, la conversation, sans être grave, y est pondérée, succulente, subtile et d'un sérieux tempéré par la grâce folâtre des vocables employés ; elle y embrasse et y éclaire toutes les questions et l'on ne quitte jamais ce petit entrepont d'arrière-laiterie sans avoir augmenté l'actif de son bagage intellectuel et sans sentir cet enveloppement moral que communique aux dilettantes de la parole une savoureuse causerie.
Le prince de Ligne déclarait que la conversation était le plus grand charme de la vie. Notre vieux d'Aurevilly, qui aimait à citer ce prince des Princesses avec qui il communiait de pensée et qui était lui-même le plus souple, le plus nerveux, le plus extraordinaire des causeurs, à ce point qu'il eût tout sacrifié au plaisir de lancer la balle du dialogue afin de la rattraper avec adresse et de la relancer avec esprit, nous disait en l'un des derniers jours de sa vitalité fougueuse :
« Le Régent de France, Monsieur, pour lequel je me sens la plus lâche faiblesse de coeur, malgré ses vices que je compte sur mes doigts, - et j'ai peut-être pour lui un onzième doigt comme Anne de Boleyn. - le Régent qui se connaissait en plaisirs pour se les être tous donnés, pensait que la seule chose qui vaille la peine de vivre, - la sensation qui reste fraîche comme l'aurore, quand tout est flétri de toutes les aurores auxquelles nous avons goûté, c'est la conversation d'hommes d'esprit qui sachent causer. »
Hélas ! combien de salons à traverser avant de rencontrer cette joie que ne donnent et ne reçoivent qu'un petit nombre d'élus parmi ceux qui ont la sagesse de ne jamais dépasser les éléments d'un groupe ! - Lorsqu'on est plus de dix, les causeurs disparaissent, c'est alors que les terribles et tyranniques orateurs se montrent !

LA CAGOULE [OCTAVE UZANNE]


Octave Uzanne fut probablement souvent des réunions dînatoires de la Petite Vache, c'est pour le moins ce que l'enthousiasme et la précision de son récit laisse supposer. Le port-folio intitulé « Portraits de la Petite Vache » que nous avons sous les yeux nous prouve, qu'à l'évidence, Joseph Uzanne était aussi de ces réunions de penseurs. En effet, on trouve dans ce port-folio de demi-toile grise avec le titre imprimé en creux en lettres capitales au centre du premier plat, un joli portrait de Joseph Uzanne gravé à l'eau-forte par Van Muyden et daté de 1898. Dans ce même port-folio on trouve les portraits de : De Brazza, De la Nièce, Onésime Reclus, Maugin, Cordier, Pallier, Piton, Ballay, le Dr Hamy, De Breuze, E. Van Muyden, Hanotte, Blanc, Wirz, Sersiron, Crampel, Mizon, A. Marche, Ch. Toppfer, Dumon, R. Bonaparte, Michaud, Gautier, Decaze, Pottier, Mannoir, Diemer, Malo, Dr Trilat. Soit 30 personnalités des lettres, des arts ou de la société géographique. Curieusement ce port-folio ne comporte aucune page de titre, ni aucune mention d'imprimeur ou de libraire, les épreuves des eaux-fortes, toutes par Van Muyden, sont ici sur papier du Japon fort. Les portraits ont été dessinés par l'artiste entre 1886 et 1898 selon les dates gravées dans les planches. Existe-t-il d'autres port-folio de ce type pour la Petite Vache ? Sans aucun doute si l'on en croit Octave Uzanne. Il existe probablement d'autres documents d'archives à découvrir, sans doute même le portrait d'Octave Uzanne par Van Muyden.

Nous poursuivons nos investigations concernant l'histoire de la Petite Vache.

Bertrand Hugonnard-Roche

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