dimanche 21 avril 2013

Octave Uzanne à Chicago - mai 1893 - Première partie : L'arrivée - Sensations générales.


Vignette extraite du Guide publié par Uzanne,
montrant la ville de Chicago


Octave Uzanne, 42 ans, débarque à New-York le 10 avril 1893. Il y restera jusqu'au 10 juin. 2 mois d'excursions entre New-York, Philadelphie, Baltimore, Washington, Chicago, Niagara Falls, Montréal, Québec, Boston et New-York en retour final. Octave Uzanne était envoyé en tant que journaliste pour le Figaro afin de couvrir la World's Fair de Chicago : il passe ainsi 3 semaines à Chicago et en fait une ample description dans le guide qu'il publie à la fin de l'année 1893 à son retour : « Vingt jours dans le Nouveau Monde. De Paris à Chicago. 175 dessins. » Titre bien mal choisi puisque le périple, plus long qu'annoncé, donne un panorama complet du parcours suivi par Uzanne pendant son séjour de deux mois. Fidèle à ses habitudes, ce sont des sensations très personnelles que nous livre le journaliste. Dans ce guide il ne sera d'ailleurs pour ainsi dire pas question de la fameuse Exposition de Chicago (Columbian Word's Fair), puisque cet aspect sera traité particulièrement dans les articles qu'il livrera au Figaro (et aussi à L'Illustration), nous y reviendrons bientôt.

Uzanne séjourne à Chicago pendant 3 semaines. Il en repart le mardi 23 mai 1893 comme il l'indique dans une très belle lettre adressée ce même jour à sa mère (Archives de l'Yonne, fonds Yvan Christ). Il a dû arriver à Chicago dans les premiers jours du mois de mai. C'était il y a tout juste 120 ans !

En attendant, cette description sensitive de la mégapole Chicago nous donne l'occasion de vous présenter le texte en plusieurs parties, publiées à la suite dans les jours qui viennent. Voici.

Bertrand Hugonnard-Roche

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A droite - Octave Uzanne croqué
pour son Guide (1893).
CHICAGO
L'arrivée. - Sensations générales.

« L'arrivée à Chicago est moins attrayante et ne répond pas à l'idée que l'on se faisait de cette ville, huitième merveille du monde, dont la croissance, disent les fanatiques, et ils sont nombreux, a été plus rapide que celle de Jack's Beanstalk, du célèbre conte américain. La première sensatio qu'on y ressent est celle que donne toute ville manufacturière, au sol noir, à l'air lourd de fumées accumulées. On y pénètre au milieu d'un fracas de roues, de cloches de locomotives, dans un brouhaha de voitures, de bateaux sillonnant des canaux avec des mugissements de sirènes ; on y trouve comme une image grandie d'une cité fondée par quelque Vulcain en délire. Tout y apparaît formidable, démesuré ; les avenues se perdent dans des lointains inquiétants et les maisons portent vers un ciel voilé de fumées épaisses leurs altitudes de vingt et trente étages avec leurs bay-windows aux vitre froides et sans rideaux intérieurs.
Peu à peu, toutefois, au milieu des cars électriques, des tramways traînés par des haridelles et des cabs étranges filant d'un trait rapide vers leurs destinations, sans cris de cochers, sans luttes ni encombrement, on débouche vers une immensité claire, sur les bords du lac, en cette Michigan Avenue peuplée d'hôtels qui font face à de vertes pelouses et aux rives du lagon, malheureusement déshonorées par plusieurs réseaux de chemins de fer dont le trafic continu empanache l'horizon de fumée et donne à ces jolies plages, qui seraient faites pour le rêve, un aspect d'usine et une trépidation infernale.
A peine installé dans un des nombreux caravansérails du centre, une visite pédestre dans la métropole de l'Illinois s'impose. A la désillusion du début succède un étonnement qui va grandissant devant ces magasins divers, aux vitrines chargées d'objets voyants, de figures de cire servant de mannequins, d'affiches hurlantes de puffisme.
Des trains composés de plusieurs tramways à câble glissent sur la chaussée avec leurs éperons en gueules de requins à l'avant, s'arrêtant une seconde au coin de chaque rue pour déposer ou cueillir rapidement et sans phrases des voyageurs hantés par le seul désir d'arriver quelque part ; des policemen, à casque de feutre marron, surveillent, indifférents, le passage des piétons au milieu de ce fleuve d'électricité agissante qui, sur nos boulevards, avec l'esprit musard du Parisien, ferait chaque jour des centaines de victimes. Des gamins prestes, subtils, agités, se faufilent partout dans cette cohue, distribuant aux acheteurs les journaux locaux : le Herald, la Tribune, le Times, l'Inter-Ocean, feuilles immenses, illustrés quotidiens de vingt à quarante pages qu'on est effaré de ne payer que deux ou trois sous et qu'il est impossible d'arriver à lire d'affilée.
Après avoir visité les grandes avenues de l'est qui coupent la ville du nord et du sud, la Wabash, State Street, Clarke, La Salle et la Cinquième Avenue, toutes ruisselantes d'oriflammes, de drapeaux, d'annonces et effarantes d'activité ; après avoir levé la tête jusqu'à s'ankyloser le cou pour contempler les hauts buildings, le visiteur n'a de Chicago qu'une idée encore vague, si considérable que soit déjà sa surprise ou plutôt son ahurissement.
C'est vers l'ouest qu'il doit porter ses pas, en remontant quelque peu vers le nord ; il n'a vu jusqu'alors que les élégances commerciales de la grande cité ; mais, pour peu qu'il traverse quelques canaux, qu'il s'égare vers la gauche du lac en pleine vie industrielle, à travers des rues boueuses et laides, en des quartiers rappelant les misères du White Chapel de Londres, il verra l'activité, la fièvre s'exaspérer et comprendra la véritable grandeur et la puissante beauté de cette ville extraordinaire dont le surprenant mouvement du port est, affirment les statisticiens, infiniment supérieur à celui des docks déjà formidables de New-York.
Dans ces parages se trouve le vrai Chicago, le Chicago des affaires ; c'est là que, parmi un bourdonnement incessant de chemins de fer en marche, d'élévators à grains en mugissante activité, de forges martelantes, sous un ciel noir de fumées vomies, on voit tout à coup apparaître un réseau énorme de canaux, dont les ponts de fer tournants fonctionnent sans trêve pour livrer passage à d'immenses et élégants navires, blanches flottilles des lacs voisins, qui apportent et remportent en leurs flancs les grains dorés qui coulent des aérateurs, les bois du centre, les granits, les marbres superbes ou les bondes ales de Milwaukee.
A la vue de cette cité hurlante de labeurs accumulés, l'Européen est saisi d'un vertige ; ni à Anvers, ni à Liverpool, ni à Odessa, rien de semblable ne lui est apparu ; avant même d'avoir visité, à Jackson-Park, la ville blanche dont la richesse et la beauté l'ont attiré dans l'Illinois, il se sent payé de son voyage, des transes de la traversée et de la fuite journalière de ses dollars : le Chicago des docks, le Chicago des Union Stocks Yards, c'est le Chicago merveilleux, surhumain, invraisemblable, celui qui donne de la force et de la puissance industrielle l'idée la plus extraordinaire, la plus dantesque, car ce sont là des grandeurs infernales que l'on découvre, des visions d'outre-monde qu'un grand artiste comme Turner aurait fixées sur toile de façon impérissable.
Dans le centre même de la ville, avec ses hautes maisons à soubassements de grès, ses avenues assez mal pavées, ses trottoirs faits d'immenses monolithes, la boue noire de ses chaussées et l'odeur de fumée bitumeuse dont s'imprègne l'atmosphère, Chicago n'offre pas, en tant que cité de plaisance, l'aspect clair, gai, élégant de New-York, en ses beaux quartiers de Broadway et de la cinquième Avenue.
La physionomie des habitants également diffère ; l'allure correcte des hommes de New-York, la recherche du chic un peu extravagant chez la femme y disparaissent parfois pour faire place à je ne sais quelles tenues confectionnées uniformément pour une population hétérogène, hâtivement portée du Nord au Sud, ou du Sud au Nord, dans une poussée d'affaires incessante, dont l'activité silencieuse et froide effare un Parisien habitué aux cris, aux rires, aux querelles, aux engueulades de la rue.
On peut difficilement se faire à cette idée que cette cité titanesque, - dont les maisons ont été construites si hautes que les rues ont, les jours de pluie, des clartés indécises et comme des suintements de cave - est sortie des ruines de son embrasement depuis 1872.
Avant cinquante ans, cette Babel, peuplée par l'excédent de toutes les nations du globe, sera peut-être la plus grande des métropoles du monde, tout l'indique, mais je doute qu'elle en soit la plus rieuse et la plus avenante. Aujourd'hui, c'est déjà la ville phénomène par excellence, la ville à laquelle aboutissent vingt-six lignes différentes de chemins de fer et dont les affaires annuelles se totalisent par un chiffre supérieur à six milliards de francs ; toutefois, ces gloires me laissent froid, et l'énormité, qui a souvent sa beauté, ne possède à Chicago que l'accablante envergure des choses faites volontairement et comme par gageure, hors proportions, - dans l'amour vraiment puéril de l'Immense. » (*)

OCTAVE UZANNE


A suivre dans le prochain billet ... Chicago. Les grandes maisons.


(*) pp. 127 à 133 du Guide intitulé Vingt jours dans le Nouveau Monde par Octave Uzanne. 175 illustrations d'après nature. Paris, May & Motteroz, s.d. (1893), in-8 oblong.

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