mardi 23 avril 2013

Octave Uzanne à Chicago - mai 1893 - Quatrième partie : Quartiers excentriques sud et nord. - Les plaisirs du soir à Chicago.



Chicago - L'Auditorium (mai 1893)


Octave Uzanne, 42 ans, débarque à New-York le 10 avril 1893. Il y restera jusqu'au 10 juin. 2 mois d'excursions entre New-York, Philadelphie, Baltimore, Washington, Chicago, Niagara Falls, Montréal, Québec, Boston et New-York en retour final. Octave Uzanne était envoyé en tant que journaliste pour le Figaro afin de couvrir la World's Fair de Chicago : il passe ainsi 3 semaines à Chicago et en fait une ample description dans le guide qu'il publie à la fin de l'année 1893 à son retour : « Vingt jours dans le Nouveau Monde. De Paris à Chicago. 175 dessins. » Titre bien mal choisi puisque le périple, plus long qu'annoncé, donne un panorama complet du parcours suivi par Uzanne pendant son séjour de deux mois. Fidèle à ses habitudes, ce sont des sensations très personnelles que nous livre le journaliste. Dans ce guide il ne sera d'ailleurs pour ainsi dire pas question de la fameuse Exposition de Chicago (Columbian Word's Fair), puisque cet aspect sera traité particulièrement dans les articles qu'il livrera au Figaro (et aussi àL'Illustration), nous y reviendrons bientôt.

Uzanne séjourne à Chicago pendant 3 semaines. Il en repart le mardi 23 mai 1893 comme il l'indique dans une très belle lettre adressée ce même jour à sa mère (Archives de l'Yonne, fonds Yvan Christ). Il a dû arriver à Chicago dans les premiers jours du mois de mai. C'était il y a tout juste 120 ans !

En attendant, cette description sensitive de la mégapole Chicago nous donne l'occasion de vous présenter le texte en plusieurs parties, publiées à la suite dans les jours qui viennent. Voici.

Bertrand Hugonnard-Roche




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Chicago. Quartiers excentriques sud et nord.

Il est, au sud de Chicago, un quartier très intéressant à visiter pour les observateurs, c'est la pays des juifs, où s'agite une population de Russes, de Hongrois, de Roumains, dans une portion de la ville à peine ébauchée et remplie de détritus, de terrains défoncés, de baraques en bois qui évoquent notre ancienne cité des Chiffonniers : - c'est la lèpre de la masure et la misère du ghetto ; cela rappelle l'aspect crasseux, lamentable, de certaines villes du Danube entrevues pendant l'arrêt du steamer sur la côte serbe. Ici tout est sémite : enseignes, visages, journaux et affiches de théâtre imprimées en caractères hébraïques. Dans les restaurants, on mange koshir, et c'est bien l'envers de Chicago que ce coin affreux, c'est bien la coulisse de cet énorme théâtre, la coulisse où s'habillent les gueux qui vont peu à peu et tour à tour entrer en scène sous des costumes de brasseurs d'affaires, d'entrepreneurs marchant à la conquête hâtive du dollar.
Chicago forme un monde inexprimable en quelques pages de récit écrit. Tout y est intéressant pour le flâneur ami du pittoresque, de l'original et du surhumain : - le peuple, la réclame, le journalisme, les petits métiers, la vie des hôtels, les restaurants, les barbiers, la population nègre dans ses diverses professions, la prostitution, la bourgeoisie, la société galante, tout demanderait un examen impossible à entreprendre dans cette course sommaire de narrateur dévorant la narration en bicyclistyle.
Du sud de la ville, si, par une brusque envolée, nous passons au nord, le changement est total. La vie de Chicago, côté du nord, avec les jolies résidences du verdoyant Lincoln Park, offrira toujours aux étrangers plus d'attraits que ces nouvelles créations du sud où l'on est en exil des plaisirs, de la lumière, de la propreté même que l'on rencontre à la hauteur de Congrès Corner, d'Adams, de Monroe ou de Washington streets.
Du côté de Lincoln Park, un nouveau Chicago apparaît, campé sur les bords du Michigan, tel Richmond sur la Tamise. Ici, c'est l'élégance, la quiétude opulente, le luxe discret, le bonheur domestique à demi enfoui sous la verdure, qui se font enfin jour. - Le bruit, la poussière, l'affreuse activité des grandes voies centrales ont cessé ; il règne une bienfaisante reprise de possession de la nature. C'est l'aristocratie de la ville qui semble avoir adopté ce quartier adorable, envahi par les gazons, les arbres et les jolies maisonnettes d'une architecture souriante. Le style mammouth des édifices a respecté cette place, et l'on n'y voit que des gentlemen aussi corrects que ceux de Rotten Row à Hyde Park, des Yankees select, soit conduisant un vigoureux trotteur attelé à un buggy délicat, soit ambulant paisiblement sur les bords du lac, très séduisant à voir en cet endroit, car rien ne vient souiller ses rives.
Mon ami, confrère et compagnon de route Marcel Monnier, l'excellent correspondant de notre grand journal du soir, a tracé, dans le Temps, un léger, exact et délicieux croquis de cette oasis inattendue dans le simoun de Chicago. [...]

Les plaisirs du soir à Chicago.

Les amusements, le soir, ne chôment pas, et Chicago compte infiniment plus de théâtres que Paris, avec des troupes qui s'y renouvellent sans cesse. Les principaux étaient au moment de mon passage : l'Auditorium, où l'on représentait un ballet à grand spectacle, admirablement mis en scène, sous le titre America. La salle de l'Auditorium, bâtie dans l'hôtel de ce nom, est, comme construction, très hardie et éminemment pratique. La scène est machinée pour l'extraordinaires fééries, et je dois dire, en vérité, que America est une exhibition assez naïve comme sujet, mais réellement de beaucoup de goût comme coloration de costumes et de ballets. Le Schiller Theatre, où l'on venait de donner Diplomacy, pièce-vaudeville avec chansons ; le Chicago, opéra house, qui fournit aux succès d'un opéra-comique nouveau, the Fancing master (le professeur d'escrime) : le Grand Opéra house, qui joua sans trêve Peaceful valley ; le Vicker's Theatre, dont le Black crook obtint, grâce à un quadrille français avec danse "fin de siècle", disait l'affiche, une vogue assez durable.
A l'Alhambra on donnait Arcadia ; à Haulins Theatre : Spider and fly ; à Clark street : Tony pastor ; au Trocadéro, on variait chaque soir ; au Colombia Theatre, l'excellente troupe de Daniel Frohman, du Lyceum de New-York, venait d'achever les représentations d'American Abroad de Victorien Sardou, pièce exclusive pour l'Amérique et qui me semble jouée dans la perfection par des acteurs dignes de notre vaudeville moderne.
J'ai pris plaisir à aller voir à Hooley's Theatre la Cléopâtre de Sardou, interprétée par l'illustre Fanny Davenport, que les Américains essayent d'opposer à notre immarcescible Sarah.
J'avoue avoir été quelque peu désappointé ; Fanny Davenport est une jolie femme déjà mûre, rose, grassouillette, très au point et qui rappelle un peu, avec plus de flamme, Mlle Aciana, du théâtre de Cluny. Lui voir jouer Cléopâtre est un plaisir médiocre ; par son type, cette actrice, fameuse dans les deux Amériques, s'éloigne autant de l'aspect tragique de la reine égyptienne qu'un bébé Jumeau de l'Andromède de Gustave Moreau.
Plus je regardais à Chicago les représentations diverses de la scène, plus je m'étonnais du manque de féminité, de grâce, de souplesse des actrices les plus réputées. Je ne voudrais point blesser les charmantes actrices de ce pays, mais je dois constater que la femme américaine a contracté dans la vie des allures masculines qui tiennent à ses façons indépendantes et à l'absolutisme de ses volontés. Au théâtre, ces allures s'exagèrent à nos yeux, et nous nous apercevons que ces jolies filles ne savent ni marcher, ni s'asseoir, ni s'étendre, ni s'alanguir avec ces morbidesses, ces langueurs, ces chatteries, ces lassitudes si charmantes chez nos Françaises. Ici elles déambulent tout d'un bloc comme des hommes déguisés, elles s'étendent rudement, elles n'ont ni enlacement, ni frisson de peau, ni enveloppement féminin. Mlle Davenport a tous ces défauts, mais, même dans la diction, je ne lui reconnais guère de qualités qui les rachètent.
La meilleure soirée qui m'ait été donnée à Chicago est celle des Minstrels. On connaît peu ou prou chez nous ces faux nègres rangés en rangs nombreux, par demi-cercle, autour d'un Interlocuteur, généralement chef de la bande. Aux deux extrémités se voient deux comiques qui font face au public, et de toutes ces figures noires, silencieuses, aux lèvres saignantes de carmin, aux dents éclatantes, jaillissent des regards étrangement avivés, des regards d'une mobilité extrême qui déjà provoquent une hilarité toute spéciale chez le spectateur. Les scènes qu'ils jouent, chantent, dansent ou acrobatisent sont inexprimables et d'une drôlerie qui ne lasse pas.
Je ne puis m'étendre sur les extraordinaires pitreries des excellents minstrels en représentation à Adams street, mais tous ceux qui, soit à Londres, soit à Jersey, soit en Australie, ont fréquenté ces délicieux acteurs encharbonnés, comprendront de quelles notes d'inattendue et violente gaieté ils peuvent secouer les amoureux des vieux styles comiques d'où ni l'esprit, ni la finesse, ni la mesure ne sont exclus.
On voir, du reste, que le Chicago du soir possède de nombreuses attractions. Il y en a d'autres encore sur lesquelles je ne saurais insister, mais qui sont non moins phénoménales que les buildings à vingt-deux étages. L'illustre Béranger, notre grand moraliste, pourrait ici, comme le papa Piter de l'opérette d'Offenbach, faire rétamer ses foudres vengeresses ; il y aurait toutes les occasions possibles de les agiter.


OCTAVE UZANNE


(*) pp. 142 à 149 du Guide intitulé Vingt jours dans le Nouveau Monde par Octave Uzanne. 175 illustrations d'après nature. Paris, May & Motteroz, s.d. (1893), in-8 oblong.

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