lundi 29 avril 2013

Octave Uzanne à Chicago - mai 1893 - Cinquième partie : Les Français à Chicago.



Chicago. - Hall d'un hôtel (1893)


Octave Uzanne, 42 ans, débarque à New-York le 10 avril 1893. Il y restera jusqu'au 10 juin. 2 mois d'excursions entre New-York, Philadelphie, Baltimore, Washington, Chicago, Niagara Falls, Montréal, Québec, Boston et New-York en retour final. Octave Uzanne était envoyé en tant que journaliste pour le Figaro afin de couvrir la World's Fair de Chicago : il passe ainsi 3 semaines à Chicago et en fait une ample description dans le guide qu'il publie à la fin de l'année 1893 à son retour : « Vingt jours dans le Nouveau Monde. De Paris à Chicago. 175 dessins. » Titre bien mal choisi puisque le périple, plus long qu'annoncé, donne un panorama complet du parcours suivi par Uzanne pendant son séjour de deux mois. Fidèle à ses habitudes, ce sont des sensations très personnelles que nous livre le journaliste. Dans ce guide il ne sera d'ailleurs pour ainsi dire pas question de la fameuse Exposition de Chicago (Columbian Word's Fair), puisque cet aspect sera traité particulièrement dans les articles qu'il livrera au Figaro (et aussi àL'Illustration), nous y reviendrons bientôt.

Uzanne séjourne à Chicago pendant 3 semaines. Il en repart le mardi 23 mai 1893 comme il l'indique dans une très belle lettre adressée ce même jour à sa mère (Archives de l'Yonne, fonds Yvan Christ). Il a dû arriver à Chicago dans les premiers jours du mois de mai. C'était il y a tout juste 120 ans !

En attendant, cette description sensitive de la mégapole Chicago nous donne l'occasion de vous présenter le texte en plusieurs parties, publiées à la suite dans les jours qui viennent. Voici.

Bertrand Hugonnard-Roche




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Les Français à Chicago.

J'ai rencontré quelques Français à Chicago, et j'éprouve le besoin de les physiologier légèrement au passage.
Sur une population de 1,300,000 habitants, Chicago compte, dans son afflux d'étrangers : 400,000 Allemands, 230,000 Irlandais, 60,000 Bohêmes, 54,000 Russes, 50,000 Suédois, 45,000 Norvégiens, 
35,000 Anglais et 12,000 Français et Canadiens.
Avec l'Exposition, le chiffre de nos nationaux réels ou de descendance, sur les bords du Michigan, peut être porté à 13,000 environs ; on rencontre donc, assez fréquemment en se promenant ou flânant, quelques types expressifs de nos provinces dont la physiologie est plaisante à fixer.
Au milieu de la vie agitée et silencieuse de la grande ville de l'Illinois, le Français se reconnait aussitôt à son allure un peu abandonnée, à sa démarche plus moelleuse que celle des Anglo-Saxons, à l'expression plus hirsute de sa chevelure et de sa barbe, et surtout à son impatience de ne pouvoir fumer en tout endroit public la blanche petite cigarette qu'il roule fébrilement entre le pouce et l'index.
Dans les cars à câble électrique, parmi les banquettes des longs compartiments des elevateds, aux offices et restaurants d'hôtel, sur le trottoir des avenues, le Français provoque aussitôt l'attention par sa fouge oratoire, son geste démonstratif qui souligne le dire, son rire cascadant et aussi par l'avide recherche de son regard pour tout ce qui peut éveiller l'idée d'un plaisir, d'une curiosité, d'une sensation imprévue. Tranchant sur le mutisme complet des Américains, qui ne se livrent que dans le home, le Français sans gêne se montre partout chez lui.
Vis-à-vis des femmes, alors que l'Américain n'exprime que son flegme coutumier, le Français s'électrise, s'allume, se contorsionne, se retourne, sourit, implore de l'oeil avec une galanterie évidemment dépaysée qui reste le plus souvent incomprise par ces belles garçonnières, dont la liberté publique ou privée ne connaît que l'intérêt comme borne d'horizon et dont le sens pratique repousse froidement l'arsenal romantique du sentiment.
Sur la terre américaine, quelle qu'y soit la durée de son séjour, on sent que le Français s'assimile plutôt qu'il ne s'acclimate ; il est imperméable à l'esprit yankee, alors même qu'il adopte les usages et la discipline forcée de l'existence sociale à laquelle il participe. C'est à peine s'il parle l'anglais, en dehors du langage courant et du style oral indispensable. Avec un but plus ou moins précis à atteindre, il fait courageusement son temps dans le Nouveau Monde ; mais la terre promise, l'Eden rêvé pour ses derniers jours, c'est la France, la chère France accueillante, au terroir aimable, à la vie facile, où le dollar ne vaut plus qu'un franc, où l'homme pèse par son mérite tout autant que par sa fortune.
Il sourit à la pensée du retour auprès de ses vieux dieux Lares qu'il couve d'un amour passionné, attendri, patient et aveugle même, car son désir de partir crée chez lui une sorte de fakirisme à objectif spécial qui trop souvent l'empêche de voir avec sagacité, de comparer avec justice, de juger sans parti pris. Cette manière de cordon ombilical qui attache chaque Français par delà l'Océan à la mère patrie, et que l'éloignement ne parvient ni à rompre ni à dessécher, a été naguère notre force de canalisation dans l'importation de nos traditions sur tant de points de ce territoire des Etats-Unis ; on peut craindre aujourd'hui que cet attachement excessif à notre pays ne soit notre faiblesse, avec les conditions nouvelles des groupements sociaux et l'égoïsme individuel imposé à tous les migrateurs volontaires.
A Chicago, sauf avec ses compatriotes, le Français a des mines d'exilé ; son esprit frondeur le rend intolérant pour tous les barbarismes de ce monde encore primitif, mais soyez sûr que, rendu à ses pénates, à ses administrations taquinières et lentes, au mandarinisme de ses institutions, il protestera alors de nouveau en invoquant les libertés publiques, l'aisance pratique, la simplification ingénieuse des organisations du Nouveau Monde. Le Français, ici comme partout, donne l'impression d'un colporteur d'idées, d'esprit, de gaieté, de courtoisies et de galanteries innées. Il ne laisse point de doute sur la colonisation trop souvent anonyme et démarquée de son génie national, mais il indique non moins clairement que son attachement à la métropole l'empêche encore d'être une colon sérieux et sincère, un colon penché sur sa nouvelle famille, enraciné à un sol à féconder, un colon sans espoir, désir, ni volonté de retour. Cela est touchant et navrant à la fois. (*)


OCTAVE UZANNE


(*) pp. 149 à 151 du Guide intitulé Vingt jours dans le Nouveau Monde par Octave Uzanne. 175 illustrations d'après nature. Paris, May & Motteroz, s.d. (1893), in-8 oblong.

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