lundi 15 avril 2013

Octave Uzanne, les « Droits de la Femmme » et la « Femme de récréation » (Echo de Paris, 4 septembre 1902)


Illustration pour la Légende de Béguinette.
100 dessins par René Préjelan.
Paris, Simonis Empis, 1903


Nous avons vu qu'Octave Uzanne avait lancé en trois articles virulents une campagne de presse à l'encontre du « cloaque pornographique » dans les colonnes à la une de l'Echo de Paris, entre le 20 novembre et le 25 décembre 1902.

Voici, retranscrit ci-dessous, un article publié deux mois auparavant dans le même journal à la date du 4 septembre 1902. Cet article est pour ainsi dire comme une introduction aux articles suivants dénonçant tout à la fois « pornocratie déréglée » et des « mœurs tapageuses et aveuglantes ».


Octave Uzanne féministe ? scandalisé par la prostitution galopante des villes ? Est-ce bien le même Octave Uzanne qui écrivait à son ami Emile Rochard le 29 janvier 1872 : « […] Tout en cultivant le jardinet de la prostitution, j’aillais dire de l’amour ; ton ami Octave a le plus profond dégout pour toutes ces ninons cariées qui roulent au quartier ; il rêve de suaves amours que son cœur encore intact conserverait pieusement ; il envie l’eau pure d’une fontaine, et il s’abreuve aux immondices du ruisseau. […] » et aussi dans une autre lettre au même datée du 14 décembre 1871 : « Le poulain s’est évadé ! J’ai traité ce petit animal d’une façon homéopathique « similia similibus » ; une femme me l’avait donné, je l’ai guéri en coïtant. » Uzanne avait alors 21 ans, fréquentait les prostituées du ruisseau à défaut de trouver l'amour véritable auquel il aspirait. 1902 : plus de 30 ans ont passé ! Uzanne n'est plus ce jeune dandy à l'affût des plaisirs que la rue et les bas-fonds lui procuraient. Il restera à déterminer, entre ces deux dates (1871-1902), à partir de quelle date la femme de récréation lui est devenue si indésirable ?


Bertrand Hugonnard-Roche


PROPOS DE VACANCES
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Les Droits de la Femme
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La « traite des blanches », en cette saison de vacances, nous apparaît comme un article rigoureusement à la mode dans la presse d'information. - Le sujet passionne le reportage courant ; chaque jour fournit un petit contingent de scandale à la rubrique des faits divers. Il y a comme un ragoût de piraterie dans ces étranges aventures de files enlevées sur des paquebots en partance pour être, contre leur gré, recluses en de mornes harems d'Occident. Personne ne s'avise d'ailleurs, de creuser plus ou moins sérieusement la question. Chacun, un peu partout, y dégage une émotion à fleur d'épiderme, juste le pathétique voulu pour donner un joli frisson de chair de poule aux élégantes caillettes qui, distraitement, après dîner, se mettent à égrener quelques mots renseignés sur ce sujet d'actualité dans les causeries des villégiatures.

Ces histoires de rapts, opérés sous figure de propositions honnêtes, ont suggéré récemment l'idée d'un Congrès international qui fut un événement d'été. Or, comme il arrive toujours dans notre société frivole où les hannetons pullulent, on s'est beaucoup préoccupé de trouver les moyens d'arrêter le développement du honteux trafic d'exportation de chair humaine, sans prêter attention aux origines et causes principales de ce négoce lamentable, qui, à vrai dire, n'est qu'un des innombrables témoignages de l'état d'esclavage dans lequel nos mœurs tapageuses et aveuglantes maintiennent encore la femme pauvre de nos grandes villes.

On arrivera, peut-être, plus ou moins prochainement, à s'opposer au transport hors de France de nos jolies fillettes dont la beauté et les charmes appellent le piège, et aussi de nombreuses Jérômette Paturot à la recherche d'une position sociale, que l'on trouve toujours héroïquement prêtes à s'expatrier dans le but de subvenir par le travail aux dures nécessités de l'existence. Ce ne sera, de toutes façons, qu'un simple palliatif à une plaie sociale beaucoup plus étendue qu'on ne le suppose.

Espérons, toutefois, que nos transatlantiques et autres transporteront moins fréquemment que par le passé ces périodiques envois de gentilles artistes qui sont généralement parquées aux secondes classes des paquebots et que les passager avertis, commissaire de bord, médecin et gens de métier désignent ordinairement de ce nom impitoyable : la remonte.

Pour ma part, je dois le reconnaître; je n'ai jamais voyagé outre-Océan sans rencontrer dans un arrière-quartier attristant du steamer qui m'emportait, quelque troupeau d'étrange bétail féminin embarqué sous diverses qualifications d'art dramatique, lyrique ou chorégraphique, et placé sous l'égide d'une matrone aux manières onctueuses et respectables, sinon cornaqué par tel Shylock richement vêtu, fleuri de gaieté et de santé, qui, établi aux premières, en compagnie des joueurs de poker les plus fastueux, s'en allait, de temps à autre, inspecter « son petit monde » dans le sombre entrepont d'arrière du bateau.


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Il est hors de doute que, en tant que « femme de récréation », la Française, et plus particulièrement celle de notre Métropole, fait, depuis déjà longtemps, prime à l'étranger. C'est, après la moderne voiture automobile, l'article de Paris le plus demandé à cette heure sur les divers marchés du globe, là où domine dans toute son intensité l'odieuse hypocrisie des Anglo-Saxons, désireux de rencontrer toujours des primeurs savoureuses dans les maisons de mystère discrètes et confortables où ils fréquentent si volontiers.

A ce point de vue, et pour satisfaire à leur clientèle cosmopolite, les pourvoyeuses et entremetteurs qui sont les écœurants corsaires de notre civilisation moderne, - les écumeurs de mères, dirait Willy, - considèrent notre capitale comme la plus florissante pépinière de tendrons gentils, capiteux et émoustillants qui soit au monde. Ils n'ont, pour s'achalander parmi nous, que l'embarras du choix. Nos mœurs ne sont pas rigides, nos petites Eves sont aisées à duper et les pommes qui leur sont offertes gagnent à être habilement fardées d'honnêteté. D'autre part, sur cette question, les mailles du filet de nos répressions sont plutôt larges ; les trafiquants, pour se tirer d'affaire, n'ont qu'à frauder sur les filles un peu vertes, car la loi civile qui déclare généralement la femme mineure pour toujours offre cette singulière contradiction de ne point lui accorder sa protection souveraine au delà de 16 ans accomplis.

A dater de cet âge, la jeune fille abandonnée à la vigilance de ses parents, au respect de son honneur, à la garde de ses sentiments religieux, ainsi qu'à la censure d'opinion, est livrée toute entière aux séductions, à ces fameuses séductions qui, d'après les jurisconsultes, ne peuvent être mises au rang des crimes de la société puisque la nature les provoque et les rend nécessaires.

Avec nos mœurs ultra-galantes, plus voisines de la licence que de la sainte liberté, la situation est devenue difficile pour les jeunes filles indigentes. Affolées par le spectacle ambiant du luxe tentateur et par toutes les petites vanités développées à outrance dans leur milieu, elles ne peuvent trouver, à travers le féroce égoïsme mâle de notre civilisation, aucun débouché honorable à leur besoin de travail et de gain, à leur ambition d'existence régulière, honnête, basée sur une petite aisance.

Tous les grands centres de notre économie sociale sont atteints du même mal ; la misère y afflue et la femme à l'abandon, incapable de se soutenir en dépit d'un effort maximum de travail, et ne se sentant pas protégée comme elle l'est dans d'autres pays par des lois tutélaires, sollicitée plus que partout ailleurs par une pornocratie déréglée, devient la proie facile des racoleurs, des rabatteuses, dariolettes, estafiers et maquignons de mérétrices, qui se sont multipliés à l'infini sur le sol parisien pour vivre aux dépens du culte de Vénus.

Il semble vraiment que dans l'organisme amoral de nos grandes villes de « Tout à l'égout de la prostitution » ait été établi en principe, car les pentes de tous côtés sont rapides et dépourvues des obstacles sur lesquels la femme glisse fatalement, sans pouvoir se retenir, vers les cloaques fangeux et décevants de la galanterie et du vice. La « traite des blanches » ; dont on parle tant, n'existe-t-elle point partout ? Il suffit de regarder pour la voir apparaître, assez mal déguisée d'ailleurs, dans les bureaux de placement, les garnis de toutes sortes, les petits théâtres et concerts, les louches agences dramatiques, les brasseries d'étudiants, et même dans une foule de grands et petits magasins qu'il est inutile de désigner autrement. Cette « traite des blanches » prend toutes les formes d'exploitation de la femme qu'elle met en représentation. On peut être assuré qu'elle est plus infâme et plus tyrannique encore dans nos villes qu'exportée au dehors. Elle se rencontre partout, même en province, où elle se dissimule de mille façons.


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Les Français qui si longtemps ont rêvé d'un affranchissement universel des êtres, qui se sont efforcés même de soustraire les nègres à l'esclavage, me semblent avoir totalement oublié d'émanciper les femmes. Ces antiques inventeurs de la loi salique n'ont nécessairement jusqu'ici rient fait pour améliorer le sort des déshérités de la fortune. Celles-ci, cependant, en tant qu'ouvrières, méritent davantage d'attirer notre attention que les partisans d'usines. Pour faire reconnaître leurs droits, les ouvriers et mineurs possèdent, en effet, avec la force mâle, les armes du vote, de l'association et de l'arbitrage. Mais les pauvres filles ou femmes d'ateliers qui forment la grande majorité dans le peuple, et qui sont des être faibles, délicats, sensitifs, et cependant si courageux, qui les soutient ? qui les protège ? qui songe à plaider en leur faveur ? Elles n'ont aucune puissance électorale ; elles semblent exclues de ces fameux Droits de l'homme qui forment les bases de notre République ; elles sont négligées, parce que négligeables au point de vue politique, car elles ne peuvent servir aucun intérêt de parti. Au nom de quels principes de solidarité fraternelle nos grands phraseurs socialistes interviendraient-ils en leur faveur ?

Dire que nous avons dépensé et que nous dépensons encore des millions et des millions pour aller porter chez des indigènes noirs, qui ont des souffrances infiniment moins aiguës que les nôtres, un drapeau humanitaire agité avec tant d'emphase, afin d'empêcher d'incertaines traites d'esclaves ou de traditionnels sacrifices humains ! Ne ferions-nous pas mieux, vraiment, de regarder nos proches et de penser aux misères indicibles de tant de petites captives du travail, dont le salaire est dérisoire, qui meurent à la peine, vers lesquelles aucune main secourable n'est tendue, et qui doivent tomber à la voirie ? Ne pourrions-nous pas également songer avec compassion que 60 % des travailleuses des villes sont obligées pour vivre de se livrer à la prostitution et de faire, comme elles disent dans les fabriques, leur cinquième quart de journée au sortir de leurs dix heures d'infernale besogne ? Hélas ! combien triste, ce bas état féminin !

Cependant, les pantins fabriqués avec si peu de discernement par le suffrage universel ne se démantibuleront jamais, on peut le croire, en s'efforçant d'envisager la situation de la femme populaire et de porter secours à tant de créatures faibles, déshéritées et trop souvent résignées pour se révolter en sentant combien elles sont victimes de nos mœurs terriblement aveugles et impitoyables.


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Non, certes, « traite des blanches » ne doit pas être atteinte hors de nos frontières sous sa forme d'exportation ; c'est bien chez nous, au cœur même du mal et de la misère, qu'il faut y porter promptement remède. Il conviendrait de reconnaître et de proclamer les droits de la femme de la libérer de tant de préjugés dont elle est encore le souffre-douleur, de l'affranchir des conditions sociales qui lui sont si défavorables, de la relever enfin et de placer sa bravoure nerveuse sur un noble terrain de combats honorables, afin qu'elle puisse assurer glorieusement sa place au soleil et à l'indépendance.

Il est pénible de penser que la femme contemporaine sans fortune se trouve encore enfermée dans le froid et impératif dilemme de Proudhon : « Ou ménagère ou courtisane ! » et que, véritable esclave de nos moeurs, elle en soit encore à attendre, pour soutenir ses intérêts primordiaux et fomenter de saines révoltes, la venue d'un Toussaint Louverture de sa race, qui plaiderait noblement sa cause, afin que ses attributions sociales et ses droits deviennent désormais à la hauteur des devoirs qui lui sont imposés.


OCTAVE UZANNE
Echo de Paris, jeudi 4 septembre 1902

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