vendredi 19 avril 2013

Une visite de Jean Lorrain chez Octave Uzanne - 17, quai Voltaire (Samedi, 1er février 1896)


Les Trois Fiancées par Jan Toorop
Octave Uzanne avait une photographie reproduisant ce tableau dans son couloir d'entrée ...


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Voici un extrait des fameux Pall-Mall-Semaine donnés par Jean Lorrain dans la presse de l'époque. Cet extrait concerne une visite au logis d'Octave Uzanne « au cinquième d'une haute et étroite maison » le 17, quai Voltaire. C'est une vision d'artiste d'une « maison d'artiste » que nous livre ici Jean Lorrain. Cet article a été publié pour la première dans Le Journal du Samedi 8 février 1896.

Samedi, 1er février [1896] - 17, quai Voltaire, au cinquième d'une haute et étroite maison : un large et vieil escalier à rampe de fer. La cage, durant les premiers étages vide et claire, y flamboie tout à coup, rutilante et diaprée d'éclatantes couleurs ; toute une floraison d'affiches d'une acidité et d'une fraîcheur de tons inconnus à Paris y fait chanter la grisaille des murs ; ce sont de sommaires paysages indiqués d'un trait décisif et dont les terrains de verjus, semés de bétail rose, vous font l'effet d'un collyre excitant à l'oeil, des femmes exquises de primitivité engoncées d'extravagants collets, des affiches américaines du Chap-Book, toutes signées Bradley, le peintre de Chicago (ne pas confondre avec Beardsley, le délicieux visionnaire de Londres) et, parmi cette flore yankee, des polychromies de maîtres artistes français : une tête de rêve de Georges de Feure et l'affiche du Salon de la Plume du printemps dernier, la Muse à la fleur de marjolaine de notre Grasset.
Une grille en fer forgé, une cloche de couvent en guise de sonnette et tout un encadrement de porte orné de poignées, de sabres et de masques japonais ; des cuirs de Cordoue, mêlés de grès flamands et de poteries vernissées, dénoncent un logis d'artiste. Ce palier est celui d'Octave Uzanne.
Dans le couloir, encombré de bibelots, une étrange photographie, un exemplaire introuvable, unique, car il n'en existe que trois au monde, et pourtant je la reconnais, car je l'ai déjà vue chez le peintre Hawkins. Elle représente un tableau, fameux en Hollande, les Trois Fiancées, du peintre Jan Toorop ; c'est du fantastique et du rêve rendus avec une précision étonnante : cela tient à la fois de la manière d'Holbein et des songeries d'un fumeur d'opium. C'est une scène de diablerie presque monastique où, dans un paysage, peuplé de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantômales poupées, trois figures de femmes enlinceulées de gaze à la façon des madones d'Espagne, les Trois fiancées, la fiancée du ciel, la fiancée de la terre et celle de l'enfer ... et la fiancée de l'enfer, avec ses deux serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque le plus attirant, le sourire le plus vertigineux que l'on puisse voir. C'est du catholicisme d'Asiatique, saturé de perversité et d'extase, catholicisme effarant, terrifiant, et qui s'explique, car ce Hollandais Jan Toorop est Javanais de naissance.
Par les deux hautes fenêtres du cabinet de travail, c'est le plus beau panorama de Paris : les quais avec leurs bouquinistes, l'enjambement des ponts sur l'étain mouvant de la Seine, les hauts toits du Louvre, les massifs défeuillés des Tuileries et ce gris unique, cette atmosphère délicieusement ardoisée et bleuâtre qu'a le Paris des quais, la grisaille exquise des vieux monuments et même des maisons neuves, et même du ciel changeant, toujours si fin de tons des bords de l'eau.


Jean Lorrain

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