samedi 16 mars 2013

Les Parisiennes de ce Temps : « Il y a encore des écrivains qui s'efforcent de ne pas ressembler à tous les autres écrivains. Qu'on se le dise ! M. Octave Uzanne a traversé son époque sans se mêler directement à elle. » J. Ernest-Charles (Excelsior - 26 décembre 1910).

Envoi autographe d'Octave Uzanne
à son ami journaliste Léon Souguenet
sur l'édition de 1910
Si Octave Uzanne a beaucoup parlé de lui dans ses livres et ses articles de presse, les témoignages sur sa personne et sur son oeuvre sont finalement moins nombreux.

J. Ernest-Charles écrit cette critique dans le journal l'Excelsior du 26 décembre 1910 à l'occasion de la sortie en librairie de « Parisiennes de ce temps » en 1910. (*)


LE LIVRE DE LA SEMAINE
____

« PARISIENNES DE CE TEMPS »
par Octave UZANNE
____

Il y a encore des écrivains qui s'efforcent de ne pas ressembler à tous les autres écrivains. Qu'on se le dise ! M. Octave Uzanne a traversé son époque sans se mêler directement à elle. Il a voulu ignorer beaucoup de choses de son temps, mais c'était afin de mieux connaître les autres et d'y prendre plus de plaisir. Il n'a pas voulu enseigner ses contemporains, il a voulu en écrivant leur dire ses prédilections ...
Et c'est une de ses prédilections - la principale - qu'il expose qu'il explique aujourd'hui tout au long dans son nouveau livre sur les Parisiennes, considérées en leurs divers milieux, états et conditions. Livre important par ses dimensions, je vous prie de le croire, où Octave Uzanne étudie toutes les manifestations de l'activité ou de l'inactivité non moins charmante de la Parisienne, et on voit qu'il ne se lasse pas de son sujet.
Il a, d'ailleurs, un principe qui fait paraître ce sujet plus séduisant à ses yeux, il écrit :
« Paris crée moins la Parisienne qu'il ne la perfectionne ; son air ambiant est éminemment modeleur de jolies formes intellectuelles et physiques ; il dégrossit, épure, affine, polit, dégage, élance, embellit, amenuise, subtilise tout ce qu'il enveloppe de son charme à la fois caressant et corrosif. »
M. Octave Uzanne pense, en outre, que la Parisienne est plus femme que toutes les femmes. Voilà une belle théorie et flatteuse, et, comme il ne dépend que des femmes de se faire peu ou prou Parisiennes, tout va le mieux du monde, et il n'est pas de femme qui ne puisse, au demeurant, être enchantée de M. Uzanne.
Lui ne cesse pas d'être enchanté d'elles ...
Il les a étudiées de mille manières, et dans leur beauté et dans les ajustements de leur beauté.
Il a un autre culte : celui des livres. Octave Uzanne a écrit les Caprices d'un Bibliophile ou Nos amis les Livres ou même la Reliure moderne, en même temps qu'il écrivait la Française du Siècle, l'Eventail, l'Ombrelle, le Gant, le Manchon, la Femme et la Mode, Parisiennes de ce temps. Deux prédilections, deux cultes !
Vous comprendrez aisément que ces deux prédilections, ces deux cultes puissent s'unir sans heurt dans l'âme et dans l'oeuvre de M. Octave Uzanne, lorsque vous saurez que M. Uzanne est aussi l'auteur intrépide et impénitent du Paroissien du célibataire !
Remarquez-le vite : Octave Uzanne s'est développé tout entier en dehors des idées et des sentiments qui ont accaparé les littérateurs et la littérature de notre âge. Il goûte telles ou telles manifestations de la vie moderne, et il les note avec un art précieux. Pourtant, il est un isolé, pourtant il est un type très particulier d'homme de lettres, car il a toujours appliqué pour son bonheur, l'excellente maxime de Platon : « Ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. »
Certes, la femme occupe, aujourd'hui, toute notre littérature, et Octave Uzanne, de son côté, consacre à la femme la plupart de ses livres. Mais il pourrait dire :


J'ai un dieu que je sers, et vous avez le vôtre ;

Ce sont deux puissants dieux ...
Envoi autographe d'Octave Uzanne
à son ami le relieur Emile Carayon
sur l'édition de 1894


Et, pour avoir même nom, ils ne sont pas moins très différents ... Quelle horde d'analystes de l'âme féminine ne connaissons-nous pas ! Analystes pédantesques et prodigieusement livresques. Ils appliquent à la femme avec une gravité implacable, les théories que les ouvrages philosophiques leur ont prêtées pour pénétrer commodément le coeur humain. Octave Uzanne, lui, se moque des théories et raille les philosophes. S'il a pris dans les livres une part de la compétence qu'il perfectionna sans doute par des expériences admirables, dont on peut lui envier le privilège, ce n'est point dans les livres austères et savants que prodigua notre époque, non pas, mais dans ces petits livres délicieux d'autrefois qui ne voulaient pas être des études savantes autant qu'austères sur la femme, bien faite pour déconcerter la science sinon l'austérité, mais en quelque sorte des poèmes lyriques et documentés, poèmes dont la prose câline et spirituelle caressait avec délices un beau sujet toujours plaisant et toujours nouveau !

M. Octave Uzanne, dans son immense enquête sur les Parisiennes de ce temps, même en étudiant la domesticité parisienne ou les ouvrières de Paris, les marchandes et boutiquières ou les dames d'administration, a toujours l'air de chanter. Il n'est pas sociologue du tout, si la sociologie lui interdit d'avoir de l'enthousiasme.
Et puis, il ne se demande même pas s'il est féministe ou s'il est antiféministe. Des mots, des mots que tout cela. Maintenant, chaque écrivain est nettement classé. Il est pour, il est contre les droits des femmes.
M. Emile Faguet publie le Féminisme, et il est le champion un peu ironique des droits féminins. M. Théodore Joran publie les Féministes avant le féminisme, un livre érudit et véhément, joliment préfacé par Mme Louise Faure-Favier, qui semble respectueusement narguer son auteur, et M. Théodore Joran dénie aux femmes tous les droits : il est le champion formidablement armé des devoirs féminins. M. Octave Uzanne néglige obstinément ces distinctions, ces divisions, ces thèses et ces antithèses. Il est bien persuadé que les femmes ont tous les droits, tous ceux qu'on leur accorde et tous ceux qu'elles veulent prendre. Il ne considère que leur activité diverse et toujours agréable. Il est assez convaincu, comme Voltaire, que « tous les raisonnements de l'homme ne valent pas un sentiment de la femme » ; il ne raisonne donc pas contre la femme, il lui attribue d'avance la suprématie ... Il est ainsi « féministe » comme on l'était autrefois par inclination autant que par réflexion. Il est « féministe » de la façon la plus française, tout simplement parce qu'il estime que les femmes ont toujours été l'honneur et l'ornement et la suprême grâce de la vie française !
Au surplus, les femmes d'aujourd'hui n'ont rien perdu de leur supériorité d'autrefois. Et l'enquête hardie, parfois inquiétante, de M. Octave Uzanne se termine de la manière la plus rassurante : il y a plus d'anges à Paris que de démons, et si les anges, par malice, font parfois figure de démons, ils ne sont pas moins angéliques, et la Parisienne peut être donnée en exemple à toutes les femmes. - Personne n'en doutait.

J. ERNEST-CHARLES. (**)



Dans un envoi sur ce livre à son ami journaliste Léon Souguenet (***), il écrit : « à Léon Souguenet j'adresse ce volume sur les PARISIENNES DE CE TEMPS en souvenir affectueux et pour qu'il vulgarise d'une plume enflammée ces noires sociologies de Paris - Pays noir - de la femme. Octave Uzanne. » [sur un exemplaire du service de presse tiré au format in-8 sur papier courant.]


Paris - Pays noir - de la femme ! Uzanne donne ici une clé assez aisée à saisir sur son intimité.

Ce que M. Jean Ernest-Charles, alias Paul Renaison oublie de signaler sans même, semble-t-il, en avoir eu connaissance, c'est que cet ouvrage sur les Parisiennes de ce temps de 1910, sont en réalité les Parisiennes de 1894 !! En effet, ce livre de 1910 n'est qu'une nouvelle édition revue et corrigée, sans illustration, et imprimée à grand nombre, de la première édition bibliophilique donnée sous le titre : « La Femme à Paris. Nos contemporaines. Notes sucessives sur les Parisiennes de ce Temps dans leurs divers Milieux, Etats et Conditions, par Octave Uzanne. Illustrations de Pierre Vidal. Paris, Ancienne Maison Quantin, Librairies-Imprimeries Réunies May & Motteroz, 1894 [achevé d'imprimé le 8 novembre 1893] » 1 vol. gr. in-8 de VI-328 pages, nombreuses illustrations en noir et en couleurs, dans le texte et hors-texte (300 illustrations dans le texte, la plupart en couleurs et 20 grandes planches hors-texte aquarellées) par Pierre Vidal, gravées à l'eau-forte par F. Massé. Cette luxueuse première édition, destinée aux bibliophiles précieux habitués aux riches publications d'Uzanne, ne pouvait alors toucher qu'un public restreint. Le prix de mise en vente du volume broché était de 45 francs or, 55 francs or sous un élégant cartonnage de soie avec broderies et estampages d'or. Il avait été fait un tirage de luxe à 100 exemplaires sur japon avec les planches hors texte en double état (noir et couleurs), 100 francs l'exemplaire ; et 10 exemplaires sur japon, enrichis chacun de trente dessins originaux de Pierre Vidal, 500 francs l'exemplaire. Le volume du Mercure de France est mis en vente en 1910 à 7 francs 50. On distingue bien les deux publics différents visés.

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) Octave Uzanne. Etudes de sociologie féminine. Parisiennes de ce temps. En leurs divers milieux, états et conditions. Etudes pour servir à l'histoire des femmes, de la société, de la galanterie française, des moeurs contemporaines et de l'égoïsme masculin. Ménagères, Ouvrières et courtisanes, bourgeoises et mondaines, Artistes et comédiennes. Paris, Mercure de France, 1910 [achevé d'imprimer le 15 août 1910 par Ch. Colin à Mayenne pour le Mercure de France.] 1 vol. in-18 de 483 pages. Prix : 7 fr. 50. Il a été imprimé seulement 12 exemplaires sur hollande.

(**) Jean Ernest-Charles était le pseudonyme de Paul Renaison (1875-1925), un journaliste qui fut en 1918 le premier président du Syndicat national des journalistes. Jean Ernest-Charles était docteur en droit, avocat, critique et auteur des Samedis littéraires (1903-1907), spécialiste des procès littéraires. Il publie d'abord quelques ouvrages politiques puis se tourne ensuite résolument vers la critique littéraire. C’est dans une petite revue bruxelloise, Le Samedi, que paraissent ses premiers travaux dans l’avant-dernier numéro de cette revue hebdomadaire qui s’éteint en fin d’année 1907, après quatre années d’existence seulement.

(***) Léon Souguenet (1871-1938) d'origine française vivant en Belgique, homme de lettres, fondateur de l'hebdomadaire Pourquoi pas ? avec George Garnir et Louis Dumont-Wilden. En 1905, il dirigeait le « Journal de Liège ». Il avait découvert Esneux avant 1905, il revenait souvent à Ham pour y retrouver ses amis de la poésie et de la peinture, amoureux comme lui de cette « région sacrée ». En 1905, il suggère d'organiser la première Fête des Arbres en Belgique à Esneux, il y reçut le titre de citoyen d'honneur dont il était fier. (Source : http://www.esneux.be)

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