samedi 30 mars 2013

Villégiatures en forêt et sur Seine : impressions d'une visite à Stéphane Mallarmé (12 août 1898).


Maison de Mallarmé près de Valvins 
(située à quelques kilomètres de Fontainebleau, au Pont de Valvins, sur la commune de Vulaines)


Octave Uzanne publie une chronique dans l'Echo de Paris du vendredi 19 août 1898 « Visions de notre heure, Choses et gens qui passent » dans laquelle il décrit sa visite à Stéphane Mallarmé à Valvins en bordure de la forêt de Fontainebleau. Mallarmé y meurt le 9 septembre, quelques semaines seulement après le récit de la visite qu'en fait ici Uzanne.

« 12 août. - Villégiatures en forêt et sur Seine. - Valvins, que des ironiques riverains osent nommer Vavins-les-Bains, Valvins-sur-Seine, en bordure de la forêt de Fontainebleau ; toute une courbe du fleuve entre Thomery et Héricy, avec les jolies blancheurs des Plâtreries dans le soleil, un pays calme, de beauté, de repos que fréquentent des Anglais, que peu de Parisiens connaissent.
J'y venais jadis au temps ou Adrien Marx y menait grand train en son petit palais d'été, où le graveur Prunaire recevait des artistes en sa maisonnette de la rive droite, dissimulée dans un long boyau de jardin taillé dans la plaine en morceau de fromage de Brie. J'y revins chez le sculpteur Godebski avec Rops, Haraucourt, A. Silvestre, les Natanson. C'est bien le coin charmant qui invite à un temps de repos entre deux voyages à l'étranger.
Actuellement, non loin du pont aux arcatures de fonte, derrière un dépôt de briques rouges et de tuiles, se dissimule la maisonnette aux volets verts, la paisible thébaïde du doux, du charmeur, de l'apaisant et parfait Stéphane Mallarmé.
Depuis vingt ans, chaque été, il vit là, le poète de l'Après-midi d'un faune, tout à son oeuvre et à son rêve, donnant par sa quiétude souriante et son expression de bonheur enclos dans une seule religion d'art, l'envie d'une semblable réclusion aux rares amis qui le visitent.
Dans le minuscule jardin en fichu qui, derrière la grille, péristylise sa demeure, notre cher Stéphane apparaît toujours de même, dans un décor de fleurs, vêtu de son costume forestier, le châle fixé aux épaules pour parer à ses frilosités, la cravate lâchement nouée au col, le visage rose, accueillant, bienveillant et bienheuré, l’œil mobile, bon, écouteur et comme allumé de facettes diamantées d'esprit.
C'est une ineffable griserie intellectuelle d'écouter ses dires lentement, sobrement, délicatement exprimés, son verbe souple, caressant, d'observer sa dextre, accentuant d'un geste précis ses théories et ses souvenirs, ou bien de suivre son attentive physionomie noyée à demi dans la fumée de la pipe, lorsqu'on lui conte quelque grandiloquente fantaisie de Villiers de l'Isle-Adam, de Flaubert, de Whistler ou de d'Aurevilly. [...] ».


La Cagoule [Octave Uzanne]


(*) Réimprimé en volume dans Visions de Notre Heure, Chose et Gens qui passent. Notations d'art, de littérature et de vie pittoresque. 1897-1898. Paris, H. Floury, 1899, pp. 198-200. L'extrait cité ci-dessus se poursuit quelques lignes encore avec la visite non loin de là, près de Samois, à son ami Elémir Bourges « depuis dix années déjà évadé du bagne parisien » (nous y reviendrons bientôt).

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