lundi 14 octobre 2013

Octave Uzanne rend compte d'un livre de Gabriel Deville, le Capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scientifique. (10 septembre 1884).


Karl Marx (1818-1883)
Nous l'avons déjà signalé dans un précédent article, Octave Uzanne a signé une quantité de comptes-rendus pour Le Livre des initiales PZ.
Ce serait une erreur de croire qu'Octave Uzanne ne fit de comptes-rendus que pour les sections littérature et bibliophilie (éditions d'amateurs), il se réserva souvent la place pour dire son fait à propos de livres de sciences, d'idées, de philosophie ou de politique. C'est d'ailleurs cette envie d'écrire sur tous les sujets de la société qui aboutira à Uzanne-Journaliste, bientôt disséminé partout dans les journaux et les revues, et ce jusqu'à sa mort.
Octave Uzanne, d'après les autres écrits que nous avons pu lire ici ou là, est assez radical dans son propos politique. S'il n'appréciait guère les riches capitalistes (le capitalisme bourgeois), sans doute détestait-il encore bien plus le socialisme scientifique.
Voici ses idées ramassées en un court article critique rédigé à propos du Capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scientifique, par Gabriel Deville. In-12 ; Oriol, éditeur, Paris. - Prix : 3 francs. (*)


* *
*

Niveler, absolument niveler : M. Deville se propose ce but ; il l'expose très clairement ; il voit deux catégories d'hommes, des exploiteurs et des exploités, il ne voit que cela ; il voit l'utilité matérielle, il ne voit rien autre chose. D'un côté, il ne croit pas à des inégalités naturelles d'intelligence, à des inégalités acquises d'habileté et de moralité, il ne veut pas voir davantage la justice ni la fraternité. Du moment qu'un homme existe, il a le droit d'exister avec les mêmes avantages et les mêmes joies que les autres. Parbleu ! nous appelons les hommes nos semblables ; donc, ressemblons-nous. L'égalité doit être absolue, adéquate. Le socialisme combat pour la disparition du salariat : tous propriétaires ! tous patrons ! et supprimons l'Etat !
Si les conclusions finales sont condamnées à l'inanité par leur exagération, les analyses qui les préparent renferment une grande somme de vérité. M. Deville signale utilement les effets de la concentration, le progrès des initiatives privées, mais collectives. De sorte qu'il a pour lui des faits : le collectivisme existe dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce. Ainsi s'accomplit la transformation sociale. Mais elle ne s'accomplit pas au profit des ouvriers, du moins à leur profit exclusif, elle ne détruit pas les classes : c'est ce qui contrarie M. G. Deville, fidèle disciple de Karl Marx.
Alors quels moyens adopter ? La guerre, la guerre sociale. L'impuissance des méthodes pacifiques ne laisse pas d'autres recours. L'association ouvrière est chimérique pour tout ce qui grande industrie. Le capital en est la base, et il est dans la main de ceux qu'on nomme capitalistes, naturellement. L'instruction ne signifie rien. Instruite le peuple, M. Deville ne le veut pas. L'instruction en effet donnerait une plus-value à l'intelligence et ramènerait les inégalités anciennes et en créerait de nouvelles.
M. G. Deville veut bien nous donner le plan de sa révolution. Il ne laisse aucun doute sur les goûts des socialistes : supprimer ceux qui possèdent et posséder la propriété, rien de plus. Et il annonce tranquillement que toute concession, toute réforme accordée par les bourgeois sera accueillie comme une arme à tourner contre eux, comme une ressource, comme un moyen d'activer la propagande révolutionnaire. Le défi est catégorique. Et une fois le prolétariat au pouvoir, rien de plus simple : il supprime tout, jusqu'aux dettes, la dette publique et la dette privée.
Il serait long de résumer toutes les idées particulières du volume : celles de Karl Marx et celles de M. Deville.
Assurément, il est très intéressant d'étudier, ne fût-ce qu'à titre de phénomènes, les conceptions et les déductions relatives à la marchandise et à la monnaie, à l'échange et à la coopération ; à la production de la plus-value absolue et de la plus-value relative.
La conclusion identique de toutes ces analyses poursuivies du capital, la proclamation du droit à la paresse, comme disait Paul Lafargue qui voulait que le travail fût seulement le condiment de la paresse.
Les socialistes de cette école proclament bien haut qu'ils repoussent les utopies de la charité, de l'association : ils s'accrochent à l'utopie de l'égalité absolue. Jamais on ne leur fera admettre que le travail même n'est possible que si le capital peut l'employer ; et que le capital n'est pas seulement produit par le bénéfice réalisé sur le travail de l'ouvrier par le capitaliste qui l'emploie, mais aussi par l'économie, - qui est bien un droit, je suppose, - par l'effort intellectuel qui vaut bien l'effort musculaire. La nécessité toujours croissante de s'instruire et de se moraliser, la nécessité de régler ses désirs, ils la nient : l'Envie, l'envie haineuse, est au fond. Les revendications sont beau prendre la forme de système, affecter des airs scientifiques, c'est un masque. Et la preuve, c'est que Karl Marx et M. Deville parlant en chefs, en prophètes et en apôtres, refusent les réformes graduelles. Il s'agit moins de fonder que de détruire, de donner satisfaction aux aspirations légitimes des uns que d'exercer des représailles contre les autres.


PZ. [Octave Uzanne]


(*) Le Livre, Bibliograhie moderne, livraison du 10 septembre 1884, p. 576

(**) Nous offrons ici la Préface de Gabriel Deville : « C'est par l’étude, c’est par l’observation de la nature des choses et des êtres, que l’homme, conscient de leurs effets, peut se rendre de plus en plus maître de son propre mouvement. Avant de coordonner des idées et de saisir leurs rapports divers, l’homme a agi ; cela est vrai, que l’on considère l’enfance de l’individu ou de l’espèce. Mais ce n’est qu’à partir du moment où elle est subordonnée à la pensée réfléchie, que l’action cesse d’être incohérente pour devenir réellement et rapidement efficace. Et il en est de l’action révolutionnaire comme de tout autre genre d’action : elle doit avoir pour guide la science, si on ne veut pas qu’elle se stérilise en efforts puérils. En quelque matière que ce soit, soutenir que la science est inutile ou que l’étude a fait son temps, ne saurait être qu’un mauvais prétexte pour se dispenser d’étudier ou pour tâcher d’excuser une ignorance persistante. L’étude de la vie sociale ne modifiera évidemment pas à elle seule la forme sociale, et ne fournira pas, élaborés dans les moindres détails, les plan, coupe et élévation d’une société nouvelle ; mais elle nous dévoilera les éléments constitutifs de la société présente, leurs combinaisons intimes et, avec leurs tendances, la loi qui préside à leur évolution. Cette connaissance mettra à même, non pas « d’abolir par des décrets les phases du développement naturel de la société moderne, mais d’abréger la période de la gestation et d’adoucir les maux de leur enfantement ». En menant à bien l’étude de la société, Karl Marx n’a pas prétendu être le créateur d’une science inconnue avant lui. Ainsi que le prouvent les nombreuses notes de son ouvrage, il s’est, au contraire, appuyé sur les travaux des économistes qui l’ont précédé, et a eu à cœur de rappeler pour chaque constatation celui qui le premier l’a formulée. Seulement, nul plus que lui n’a contribué à dégager de leur analyse la véritable signification des phénomènes sociaux ; nul, par conséquent, n’a plus fait pour l’émancipation ouvrière, pour l’émancipation humaine. Eh ! sans doute, d’autres, avant lui, avaient senti les injustices sociales et s’en étaient indignés ; nombreux sont ceux qui, rêvant de porter remède à ces iniquités, ont jeté sur le papier des projets de réformes admirables. Mus par une générosité louable, ayant presque toujours une perception très nette des souffrances de la masse, ils critiquaient, avec autant de justesse que d’éloquence, l’ordre existant. Mais, n’ayant pas une notion précise de ses causes et de son devenir, ils bâtissaient des sociétés modèles dont le caractère chimérique n’était en rien atténué par quelques rares intuitions exactes. S’ils avaient pas le bonheur universel pour mobile, ils n’avaient pas la réalité pour guide. Dans leurs projets de rénovation sociale, ils ne tenaient plus compte des faits, prétendant avoir recours aux seules lumières de la raison, comme si la raison, qui n’est que la coordination et la généralisation des idées fournies par l’expérience, pouvait être par elle-même une source de connaissances extérieures et supérieures aux modifications cérébrales des impressions internes. En un mot, c’étaient des métaphysiciens, ainsi que le sont à cette heure les anarchistes. Au lieu de raisonner en partant de la réalité, ils prêtent tous la réalité aux fictions nées de leur idéal particulier de justice absolue. Trouvant, au point de vue spéculatif, que le plus agréable de tous les régimes sociaux serait celui où s’épanouirait la diffusion sans limites des volontés individuelles étant à elles-mêmes leur unique loi, les anarchistes parlent de la réaliser, sans s’inquiéter de savoir si les nécessités économiques permettent de l’établir. Ils ne se doutent pas du caractère rétrograde de l’individualisme à outrance, de l’autonomie illimitée, qui est le fond de l’anarchisme. Dans les divers ordres de faits, l’évolution s’opère invariablement par le passage d’une forme incohérente à une forme de plus en plus cohérente, d’un état diffus à un état concentré ; et, à mesure que devient plus grande la concentration des parties, leur dépendance réciproque augmente, c’est-à-dire que, de plus en plus, elles ne peuvent étendre leur activité propre sans le secours des autres. C’est là une vérité générale que les anarchistes ne soupçonnent pas. Pauvres gens qui ont la prétention de voir plus loin que tous, mais qui ne s’aperçoivent pas qu’ils marchent à reculons. A toutes ces conceptions fantaisistes, quoique plus ou moins bien intentionnées, Marx a , le premier, substitué l’étude des phénomènes sociaux basée sur la seule conception réelle, sur la conception matérialiste. Il n’a pas préconisé un système plus ou moins parfait au point de vue subjectif, il a scrupuleusement examiné les faits, groupé les résultats de ses recherches et tiré la conclusion, qui a été l’explication scientifique de la marche historique de l’humanité et, en particulier, de la période capitaliste que nous traversons. L’histoire, a-t-il exposé, n’est que l’histoire de la guerre des classes. La division de la société en classes, qui apparaît avec la vie sociale de l'homme, repose sur des rapports économiques, maintenus par la force, d’après lesquels les uns réussissent à se décharger sur les autres de la nécessité naturelle du travail. Ce sont les intérêts matériels qui ont toujours motivé la lutte incessante des classes privilégiées, soit entre elles, soit contre les classes inférieures aux dépens de qui elles vivent. Ce sont les conditions de la vie matérielle qui dominent l’homme, ce sont ces conditions, et par suite le mode de production, qui ont déterminé et détermineront les mœurs et les institutions sociales, économiques, politiques, juridiques, etc. Dès qu’une partie de la société a accaparé les moyens de production, l’autre partie, à qui incombe le fardeau du travail, est obligée d’ajouter au temps de travail commandé par son propre entretien, un surplus, pour lequel elle ne reçoit aucun équivalent, destiné à entretenir et à enrichir les possesseurs des moyens de production. Comme soutireur de travail non payé qui, par la plus-value croissante dont il est la source, accumule tous les jours davantage dans les mains de la classe propriétaire les instruments de domination, le régime capitaliste dépasse en puissance tous les régimes antérieurs de travaux forcés. Seulement, aujourd’hui, les conditions économiques que ce régime engendre, entravées dans leur évolution naturelle par ce régime même, tendant fatalement à briser le moule capitaliste qui ne peut plus les contenir, et ces principes destructeurs sont les éléments de la société nouvelle. La mission historique de la classe actuellement exploitée, du prolétariat, qu’organise et discipline le mécanisme même de la production capitaliste, est d’achever l’œuvre de destruction commencée par le développement des antagonismes sociaux. Il lui faut tout d’abord définitivement arracher à ses adversaires de classe, avec le pouvoir politique, la force par eux consacrée à conserver intacts leurs monopoles économiques. Maître du pouvoir politique, il pourra, en procédant à la socialisation des moyens de production par l’expropriation des usurpateurs du travail d’autrui, supprimer la contradiction présente entre la production collective et l’appropriation privée capitaliste, réaliser l’universalisation du travail et l’abolition des classes. Telle est l’esquisse sommaire de la théorie irréfutablement enseignée par Marx, et dont chacun est toujours soigneusement mis par lui à même d’apprécier le bien fondé. La pensée n’étant que le reflet intellectuel du mouvement réel des choses, il n’est pas un instant écarté de la base matérielle, du phénomène extérieur ; il n’a pas séparé l’homme des conditions de son existence. Il a observé, il a constaté, et la profondeur seule de son analyse a complété sa conception positive de l’ordre actuel par l’intelligence de la dissolution fatale de cet ordre. J’ai tenté de mettre à la portée de tous, en la résumant, cette œuvre magistrale, malheureusement trop ignorée jusqu’à ce jour en France, ou défigurée. Et le public français étant, comme l’a écrit Marx, « toujours impatient de conclure, avide de connaître le rapport des principes généraux avec les questions immédiates qui le passionnent », j’ai cru utile de faire précéder mon résumé d’un aperçu sur le socialisme scientifique. Quant au résumé, entrepris sur l’obligeante invitation et sur les bienveillants encouragements de Karl Marx, il a été fait d’après l’édition française, dernière édition revue par l’auteur et le plus complète, la mort ne lui ayant pas laissé le temps de préparer la troisième édition allemande qu’il comptait donner et que va prochainement publier son ami dévoué, son digne collaborateur, celui qu’il a principalement chargé de la publication de ses œuvres, Fr. Engels. Paris, le 10 août 1883. »

2 commentaires:

  1. Uzanne est définitivement de son temps et de sa condition : antisémite et bourgeois conservateur...
    Antisémite : "le collectivisme existe dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce. Ainsi s'accomplit la transformation sociale. Mais elle ne s'accomplit pas au profit des ouvriers, du moins à leur profit exclusif, elle ne détruit pas les classes : c'est ce qui contrarie M. G. Deville, fidèle disciple de Karl Marx.
    Alors quels moyens adopter ? La guerre, la guerre sociale. L'impuissance des méthodes pacifiques ne laisse pas d'autres recours. L'association ouvrière est chimérique pour tout ce qui grande industrie. Le capital en est la base, et il est dans la main de ceux qu'on nomme capitalistes, naturellement. " (il faudrait pouvoir mettre en gras "naturellement")

    Bourgeois conservateur : "Jamais on ne leur fera admettre que le travail même n'est possible que si le capital peut l'employer ; et que le capital n'est pas seulement produit par le bénéfice réalisé sur le travail de l'ouvrier par le capitaliste qui l'emploie, mais aussi par l'économie, - qui est bien un droit, je suppose, - par l'effort intellectuel qui vaut bien l'effort musculaire. La nécessité toujours croissante de s'instruire et de se moraliser, la nécessité de régler ses désirs, ils la nient : l'Envie, l'envie haineuse, est au fond."

    Pouah...

    RépondreSupprimer
  2. Bonsoir Olivier,

    j'avais aussi très envie de mettre en gras les passages que vous soulignez et qui donne toute la mesure de sa pensée à cette date. Vous avez raison, bourgeois conservateur, et pourtant contre les bourgeois et le règne de l'argent ... allez comprendre !! une sorte de libéral de gauche ? un centre mou ? un républicain ultra-libéral ? un peu tout ça.

    B.

    RépondreSupprimer

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...