mardi 8 octobre 2013

Octave Uzanne dans la ville des « nègres » (Washington). Avril 1893. « Partout on en coudoie, on en frôle, la rue est pleine de petits diables noirs et de négresses coiffées de chapeaux à fleurs, rondouillardes, difformes et d'une prétention au chic qui est d'un inexprimable comique. »



Nous avons déjà voyagé en compagnie d'Octave Uzanne entre avril et juin 1893 lorsqu'il se rend à la World's Fair de Chicago. Voici quelques considérations qu'il expose dans son livre Vingt jours dans le Nouveau Monde lors de son passage à Washington, la cité gouvernementale américaine. « Washington a l'aspect calme, élégant, aristocratique d'une ville privilégiée dans une démocratie, écrit-il ». Uzanne apprécie  « ces immenses avenues, ces larges squares, ces places athéniennes peuplées par des gens qui oublient de courir. »
Si Uzanne s'émerveille de la nature luxuriante de la ville avec ses immenses jardins et ses parcs aux arbres venus du monde entier, il décrit rapidement Washington comme la ville des nègres. Voici ce qu'il écrit : « Dans un tout autre ordre d'idées, je fus non moins impressionné par les nègres qui sont au nombre de plus de soixante-quinze mille dans la cité présidentielle. Oncques n'en avais tant vu ni en Orient, ni dans nos possessions d'Afrique. Déjà, la veille, dans le dining-room, ils affluaient en tenue de service, veston blanc et fleur à la boutonnière ; mais dans cette ville voisine de la Virginie leur pullulement est surprenant et fort drôle. Partout on en coudoie, on en frôle, la rue est pleine de petits diables noirs et de négresses coiffées de chapeaux à fleurs, rondouillardes, difformes et d'une prétention au chic qui est d'un inexprimable comique.
« A l'hôtel, sonne-t-on, ils arrivent ahuris, porteurs d'eau glacée dans laquelle ils éternuent avec une sérénité puérile et honnête qui fait éclater instinctivement le rire ; à l'office, ils sont alignés dans des bizarres livrées mastic et ils regardent l'étranger avec des yeux curieux dont l'iris semble rempli de bonté affectueuse comme celui du phoque et dont la sclérotique est noyée d'ictère. Ah ! la simiesque et amusante engeance ! On dirait parfois d'automates ou de fallacieux minstrels en veine de vous entraîner dans quelque hilarante pantomime à la façon des Hanlon. A tout ordre, ils répondent par un invariable yes, sar ! plein de nonchalante complaisance ; ils sont corrompus par les blancs. Chaque jour ils se relâchent, et ces échappés de la Case de l'oncle Tom sont en train de devenir les plus mauvais serviteurs de la création.
« Promus maîtres d'hôtel ils se relèvent et apparaissent corrects comme des diplomates élevés en Haïti ; il faut les voir dans les restaurants de l'Arlington, en habit, cravatés de blanc avec des coupes de barbes dignes d'être adoptées par les plus élégants attachés d'ambassade ! Ils sont impassibles et superbement décoratifs, soigneux pour le dîneur, prompts à surprendre ses désirs et inimitables pour porter les plateaux à la façon des maures sculptés, fabriqués à Venise comme lampadaires de vestibules.
« On aime à être servi par ces hommes de bronze dont la tête d'ébène émerge de la blancheur de plastrons impeccables ; point de confusion ni de gaffe possible. Le Black and white ici a du bon ; le gouvernement des Etats-Unis n'a pas eu tort de dire solennellement aux nègres : Continuez. »


Après avoir rencontré le Président Cleveland à la Maison Blanche pour le Figaro, Uzanne se promène dans Washington pour profiter des plaisirs de la flânerie jusque vers le Capitole. « Du Capitole, je me dirigeai par l'avenue de l'Est à Lincoln square, écrit-il, qui a l'exquise beauté verdoyante de tous les jardins de cette ville heureuse ; au retour, je traversai Garfield Park et les ravissantes pelouses qui enveloppent le Smithsonian Museum. Sur tout mon parcours, parmi la population bourgeoise de la ville, les nègres principalement m'amusèrent à regarder ; j'en rencontrai de toute nature, depuis le milicien noir, sanglé dans son uniforme, le cigare aux lèvres, plus fier qu'un horse-guard paradant à Windsor, jusqu'au nègre ouvrier, à mine réjouie, qui exerce toutes les professions, dont entre autres la plus curieuse comme contraste est celle de blanchisseur de plafonds, qui laisse sur le masque ténébreux des travailleurs les mouchetures de chaux les plus comiques.


« Du côté de Marine barracks, assez près de l'Anocostia River, j'assistai même à une danse de nègres de la Floride, poursuit-il ; ils étaient trois : l'un jouait du banjo, le second dansait une sorte de gigue épileptique d'un rythme bizarre et effrené, et la troisième, car c'était une femme, une grosse négresse aux appas formidables et tombants, se pâmait de plaisir sur un banc rustique, poussant des cris farouches, des encouragements en fausset d'une irrésistible drôlerie.


« Avant de rentrer à l'Arlington pour l'heure du lunch, je vis un de ces noirs assis au coin d'un square qui me contemplait avec un oeil chargé de bienveillance soulignée d'une affectueux sourire. Je lui demandai mon chemin, simple prétexte pour connaître la source de cette très sympathique mimique. Oh ! surprise ! De cette bonne bille noire un flot de mots style bamboula fit irruption :
- Vous Français, moi content, très content !
- Mais d'où viens-tu ?
- Moi né en Haïti, ma patrie ; connais France, longtemps habité en Bayonne ; vais conduire vous ...
Et il me précéda en sautillant comme un coureur égyptien.
J'eus toutes les peines du monde à me défaire de cette sombre sympathie. Je donnai à ce compatriote de Salomon et d'Hippolyte sufissament de pièces blanches pour se gorger de gin et de wisky en souvenir du Français de passage. »
Ainsi s'achève la visite d'Octave Uzanne dans la ville des « nègres » qui l'amusent ...
Gardons à l'esprit l'époque, le contexte. N'oublions pas également que Jean Lorrain et Octave Uzanne vont visiter ensemble le « zoo humain » sur le Champ de Mars pendant l'Exposition Ethnographique de l'Afrique Occidentale en 1895, deux ans seulement après son voyage aux Etats-Unis donc.
Nous avons cherché à savoir si Octave Uzanne avait publié d'autres textes teintés de ce racisme ordinaire au tournant de 1900. Nous croyons avoir découvert un autre texte, publié dans une revue, sous un pseudonyme qui ne laisse, cependant, que peu de doute sur l'auteur. Nous vous le livrerons très prochainement dans son intégralité.


Bertrand Hugonnard-Roche

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