jeudi 1 août 2013

Un conteur est né à la butte ! Rodolphe Salis. Article drôlatique par Octave Uzanne (10 février 1889) pour le Livre.


Rodolphe Salis
(1851-1897)
Nous avons évoqué dernièrement Rodolphe Salis et le Chat Noir au détour d'un envoi autographe d'Uzanne à celui-ci. Voici le compte-rendu « drôlatique » des Contes du Chat Noir (L'Hiver), publié dans la livraison du 10 février 1889 du Livre et signé Uzanne. En faisant usage de tournures extirpées des Contes drôlatiques de Balzac ou du Pantagruel de Rabelais, Octave Uzanne met parfaitement en lumière, et de manière très vivante et enjouée, l'ambiance d'enthousiasme festif qui régnait alors en ce lieu animé par le « conteur de la butte ».

« Accourez, Ombres des Maistres Conteurs d'antan, amys du gay sçavoir, abstracteurs de quintessences, distillateurs de sotties, gens bailleurs de pointes et de gentils proupos, ... Montmartre a poussé le vieux cri de Montjoye ! - Un conteur est né à la butte !
Les moulins tournent en fête et décoëffent les honnestes Damoiselles ; l'on mène grand bruit dans les tripots et tavernes, et de l'illustre Cabaret du Chat Noir partent des hymnes qui rappellent les vieux Noëls bourguignons : - Un conteur est né à la butte !
Un conteur, non point pauvre romancier de cité, mais joyeux disant, attifeur de phrases gentilles, ourleurs de gras dictons, ravaudeur de traditions pantagruéliques et donneur de gabatine souefve et friande à l'imagination. Les fées Lorettes ont entouré son berceau et lui ont prodigué leurs dons, le rire large et sonore, l'image ingénieuse et fleurie, l'esprit subtil prompt à s'aiguiser sur la pierre angulaire du Que sais-je ! et du Peut-être ! La verve montmartroise, l'ironie infinie et provocante, et les artifices Ruggiériques des discours pompeux pétaradant sur un moderne zutisme. - Elles l'ont fait Roi de la fantaisie à Chatnoirville en Vexin, sa partrie, Roi de l'éternelle fête des fous, et il règne, de par elles, sur un peuple de sujets musards, chercheurs de rimes d'or et de phrases bien drapées, au milieu des Cythères contemporaines où Pierrot refait la Rapinéide, où Clitandre hypnotise la Muse, où Gambrinus verse sans fin l'hydromel ; un conteur est né à la butte : Rodolphe Salis, aimable compaignon des gallants drilles, poëtes éventés, estourneaux, chercheurs de lune et hustineurs de Rabat-Joye, amy de tous ceux qui ont pour devise Bene vivere et laetari. - Le premier livre de ses conteries vient de paraître. Ce sont Contes d'hiver, et point ne sçache de plus frisque, musquine et lunatique lecture. On cuydroit que Messires de Verville, Straparole, d'Ouville et autres miraclifiques escrivains du vieux temps lui ont prêté sapience, caquetaige, beau langaige et mutine espièglerie, tant ces récits nous affriandent et nous tiennent dispos et éveillés comme pottée de souris ou nombril chatouillé, même parfois nous font-ils nous esclaffer à gueule bée comme la fente d'un royal pourpoint. Et quelle plantureuse moisson de vives et enjouées illustrations ! Tous les tenanciers du gentilhomme conteur-cabaretier se sont mis en frais de plume et de crayon pour enluminer le texte, page à page, corps à corps, avec la jouvence et l'esprit du maistre adorneur d'anecdotes pimenteuses et hardies.
Un conteur est né à la butte ! - Nous le saluons par le cri de Montjoye-Montmartre ! et nous invitons nos doctes lecteurs et mignardes lectrices à se pourvoir de cettuy bouquin, proche cousin des Contes drôlatiques, en expectant le prochain recueil des Contes du printemps, qui florira avec la feuille nouvelle en la Librairie illustrée de la lunatique rue du Croissant, jouxte la rue Montmartre, aux entours de l'antique Cour des Miracles. »


[signé] U [pour Octave Uzanne]

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