mardi 27 août 2013

Octave Uzanne et les Fastes du baiser dans le Calendrier de Vénus (1880)



Quelle preuve d'amour plus évidente qu'un baiser ? Mais quel baiser ? Celui-ci ou celui-là ? Octave Uzanne dissèque pour nous les Fastes du baiser dont nous reproduisons ci-dessous les chapitres V et VI.

V

La bouche féminine, pour coquettement appeler le baiser et évoquer le désir, doit être plus petite que grande, d'une heureuse harmonie, les lèvres bien tournées, délicates, ni trop écarlates ni trop pâles, colorées d'une pointe de carmin, légèrement retroussée aux commissures et scintillantes sous l'humidité des caresses attendues. Le rire y doit creuser des fossettes friponnes au bas même du visage, et découvrir, comme d'un écrin sort un rang de perles, des dents petites, bien enchâssées également dans le vermeil des gencives et dont l'émail soit d'une blancheur japonaise à peine irisée. Le plus mince défaut buccal, pour un raffiné, est la mort des baisers d'amour; il ne faut point qu'une bouche soit ce qu'on appelait au seizième siècle: un abreuvoir mouches, elle doit, au contraire, prendre des airs musqués et affriander les yeux qui la contemplent. Certaines bouches ne sont qu'avaloirs sans expression; les lèvres grasses y bobandinent, les lourdes lippées y entrent, et les caquets en sortent, ce sont cavernes bien aviandées où tombent les léche-frions de cuisine, mais où ne parviennent point les hautises des gentilles accolades.
Sur les bouches coïntes et mutines, on peut bailler le Baiser à la pincette qui donne moins d'importance au caprice du moment. Pinçant doucement les deux joues des doigts, il est ainsi loisible de dérober amoureusement un long et sonore attouchement des lèvres, dont on se défend toujours trop tard.
Le Baiser à la dragonne est moins civil, il violente, meurtrit et blesse comme un éperon c'est le baiser de l'étrier, la vigoureuse botte de l'escrime d'amour, c'est la caresse brutale de d'Artagnan à son hôtesse, c'est mieux encore la pratique faunesque des amants sabreurs de voluptés, qui ne prétendent point s'amuser à la moutarde ou qui ne savent pas déguster les douceurs des agaceries prolongées.
Le Baiser à la florentine, ou baiser la langue en bouche, ainsi que disaient nos pères, nous est venu, assure-t-on, d'Italie, bien que ce soit le baiser d'amour français par excellence et tradition.—Dans ce baiser les langues frétillardes se daguent, se dévergognent et se fringuent; c'est une accointance active qui émoustille et que les bons sonneurs des lèvres préféreront toujours aux fleurettes naïves des Agnès de couvent.
Après la France, l'Italie et l'Espagne ont adopté ce dernier mode d'embrassade passionnée. En Allemagne et dans le nord, l'amour est plus réservé, bien que dans les hautes classes slaves, par un aimable raffinement, on ait inventé dans des petits soupers galants, le délicieux Baiser au champagne, qui rentre plutôt dans le domaine des enfantillages libertins que dans le royaume de l'amour sincère.
En Angleterre, le baiser a pris les proportions d'une institution sociale: les blondes et sentimentales fillettes du Pays-Uni, pour ne pas s'inféoder à un amant, possèdent toutes plusieurs Kissing-friends ou bons amis embrasseurs, qui concourent, par différentes manières, à déployer leurs talents. Certains gentlemen, réputés excellents Kissing-friends, sont recherchés des meilleures sociétés et quelques-uns, spécialistes émérites, font des conquêtes plus nombreuses et causent plus de désespoirs, de suicides et de jalousies qu'un Don Juan issu de Lovelace.—Dans le confort d'un divan profond, seule à seul avec le Kissing-friend élu de ses lèvres, avec cet «Exciting man,» une jeune anglaise passerait des heures d'insondable volupté à se laisser biscotter dans le tête à tête, sans songer un seul instant à invoquer Vénus, à froisser ou à laisser froisser la tunique de la morale.
Les lettres d'amour, comme formules de civilités, sont nourries de baisers innombrables; ils coûtent moins à écrire qu'ils ne coûteraient à donner. La locution « mille baisers, » est devenue plus banale, d'une familiarité domestique plus grande que la conjugaison du verbe aimer. Le poète, chevalier de Boufflers, le comprit fort judicieusement, en répondant à une dame qui lui envoyait un baiser:
Vous m'envoyez sur le papier
Un baiser qui bien peu me touche;
Baiser qui vient par le courrier
Pourrait-il chatouiller ma bouche?
Votre chimérique faveur
Me laisse froid comme du marbre;
Et ce fruit n'a point de saveur
Quand il n'est point cueilli sur l'arbre.
Voltaire n'eut pas mieux dit dans ses épîtres les plus malicieuses.
Madame de La Sablière, pour encourager un jouvenceau timide qui lui donnait un baiser furtif, lui murmura finement ce conseil:
Un baiser bien souvent se donne à l'aventure,
Mais ce n'est pas en bien user;
Il faut que le désir ou l'espoir l'assaisonne:
Et pour moi, je veux qu'un baiser
Me promette plus qu'il ne donne.
Parbleu !

VI

Le baiser a laissé sa tradition dans l'histoire et la mythologie; Alain Chartier, le doux poète, l'homme le plus érudit mais aussi le plus laid de son temps, reçut pendant son sommeil un tendre baiser de Marguerite d'Écosse, femme de Louis XI; c'est ainsi que la chaste Diane, suivant la fable, descendait chaque nuit du ciel pour consteller de baisers ardents le corps du jeune et charmant Endimion.
Chaque femme cache un point sensible où se concentre le fluide nerveux de son organisme. Pour un amant fortuné, il s'agit de découvrir ce ganglion, cette clef des sens, ce ressort des félicités poignantes, ce défaut de la cuirasse que toutes maîtresses ont la science de ne pas découvrir et dont elles conservent mystérieusement le secret, sachant que la divulgation les livrerait à la merci du vainqueur.
Que de femmes prétendues froides et insensibles, ne paraissent telles qu'aux yeux des superficiels: Un homme paraît avec la philosophie de la volupté et la tactique de l'amour; il étudie, il cherche, il analyse les sensations qu'il procure; il fouille de ses baisers cette nuque, ce dos, ces bras avec la patience d'un inquisiteur de porte inconnue, dissimulée dans une boiserie, il ne néglige aucune saillie, aucune vallée corporelle, aucun repli de cet épiderme satiné, jusqu'ce qu'il sente un frissonnement spécial qui est l'Eureka de ses recherches sensuelles. Heureux ceux-là qui ont la délicate persévérance d'arriver à leur but.
Connaître le point sensible d'une femme, cette partie solitaire de son être où le baiser frappe comme une balle ou éclate comme une grenade, c'est mieux que de la posséder, c'est l'isoler dans l'amour dont on l'environne, c'est couper la retraite à ses remords, à son inconstance, à ses faiblesses extérieures, c'est se l'attacher par un étrange mysticisme, c'est l'encloîtrer dans la dévotion libertine qu'on a su faire naître en elle.—Il est une force plus grande encore, c'est de connaître la recette des jouissances que l'on donne, et de feindre de l'ignorer pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes.
Les baisers recevront toujours le culte des détrousseurs de coeurs et des cavalcadeurs à forte encollure; pour moi, je voudrais un jour traiter complètement un si brillant sujet parmi cette réunion d'études projetées dans un ensemble d'analyses voluptueuses; les poussifs toussotteraient avec indignation, les prudes se voileraient en brûlant de me lire, et les francs vivans, sans hypocrisie, reviendraient souvent ces dissertations, comme les femmes amoureuses reviennent à leur piano pour y jouer et rejouer les valses entraînantes.—Je ne saurais mieux conclure ici cette courte étude que sur cette pensée remarquable de Byron:
«J'aime les femmes et quelquefois je renverserais volontiers la conception de ce tyran qui désirait que le genre humain n'eût qu'une seule tête, afin de pouvoir la faire tomber d'un seul coup. Mon désir, pour être aussi vaste, est plus tendre et moins féroce: J'ai souvent désiré, aux jours heureux de mon célibat, que le sexe féminin n'eût qu'une bouche de rose, pour y pouvoir baiser toutes les femmes à la fois depuis l'Orient jusqu'à l'Occident.»
—Quel rêve !!!

OCTAVE UZANNE

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