lundi 5 août 2013

Octave Uzanne et Adolphe Retté en visite au Café des Assassins à Montmartre (1892 ? 1893 ?), entrevue avec deux jeunes prostituées et leur souteneur.


Vignette de Pierre Vidal pour l'édition de 1893
Le passage ci-dessous est reproduit de l'édition imprimée le 8 novembre 1893 de La Femme à Paris, Nos Contemporaines, notes successives sur les Parisiennes de ce Temps dans leurs divers milieux, états et conditions, par Octave Uzanne. Cette édition de luxe destinée aux bibliophiles, tirée à petit nombre sur beau papier et joliment illustrée presque à chaque page de vignettes de Pierre Vidal (avec aussi des illustrations hors-texte en couleurs), a été réimprimée avec quelques changements en août 1910 sous les titre : Parisiennes de ce temps, en leurs divers milieux, états et conditions, études pour servir à l'histoire des femmes, de la société, de la galanterie française, des moeurs contemporaines et de l'égoïsme masculin. Ménagères, ouvrières et courtisanes, bourgeoises et mondaines, artistes et comédiennes. Les quelques changements que l'on peut remarquer entre les deux versions du texte distantes de seulement une quinzaine d'années sont cependant intéressants à noter. Prenons par exemple la manière dont Adolphe Retté, alors ami de l'auteur dans les années 1893, se voit présenté dans les deux versions. En 1893, Octave Uzanne écrit : « Un de nos amis, le poète Adolphe Retté, un jeune curieux passionné de Paris, jusque, sinon surtout, dans la misère affreuse de ses bouges, a bien voulu nous rapporter une conversation réaliste avec une pierreuse de la rue Frémicourt, quartier de l'Ecole militaire (p. 236-237 op. cit.) ». En 1910, le même passage devient : « Un de nos amis, le poète Adolphe R***, qui fut naguère un curieux passionné de Paris, jusque, sinon surtout, dans la misère affreuse de ses bouges et qui,  depuis passa du Diable à Dieu, a bien voulu naguère nous rapporter une conversation réaliste avec une pierreuse de la rue Frémicourt, quartier de l'Ecole militaire (p. 369 op. cit.) ». Uzanne marque bien la conversion de l'anarchiste Retté qui n'est plus cité que par trois astérisques pourtant si identifiables. Profitons d'ailleurs de l'occasion qui nous est offerte de parler d'Adolphe Retté pour citer à nouveau Octave Uzanne, cette fois dans sa correspondance privée avec son frère Joseph. Voici ce qu'il lui écrit depuis sa retraite de Barbizon le vendredi 13 septembre 1907 : « J’ai eu Retté à déjeuner et j’ai fait avec lui un tour en forêt de 1 h ½, mais ce me fut suffisant – ce n’est pas un mauvais garçon mais sa sincérité religieuse ne m’est pas démontrée, j’ai la sensation de choses un peu louches dans sa vie.. ». La conversion au catholicisme de l'anarchiste Retté date de 1906. Il meurt à Beaune (Côte d'Or) le 8 décembre 1930, dans la pauvreté et retiré dans une maison à deux pas du couvent des petites soeurs dominicaines. Il avait renié la plus grande partie de son oeuvre libertaire.


Bertrand Hugonnard-Roche


* * *

Illustration hors-texte de Pierre Vidal
pour l'édition de 1893
A. Retté (*), qui est un impressionniste distingué, nous proposa, quelques jours après, d'aller recueillir des documents esthétiques et psychologiques en un établissement bien connu à Montmartre sous le nom de Café des Assassins (**). C'était derrière le Sacré-Cœur, sur la pente septentrionale de la butte, aux environs de la rue Cortot, une petite maison à un étage peinte en rouge, avec un jardin à tonnelles et à balançoire. Il est fréquenté par une clientèle hétéroclite : on y rencontre des artistes, des poètes, des chansonniers, et aussi des souteneurs avec leurs gigolettes venus pour se rafraîchir à la sortie d'un bal-musette du voisinage. Justement, deux de ces intéressants personnages buvaient à l'intérieur, en compagnie de deux marmites de dix-huit à vingt-deux ans : l'une brune, au teint mat, avec une profusion de frisons sur le front et une bouche de piment aux fortes lèvres sensuelles ; elle balançait à ses oreilles des pendeloques en celluloïd et faisait briller avec ostentation un bracelet en doublé ; petite et bien faite, le corsage moulé dans un jersey noir ; elle portait une jupe beige à rayures rouges et un ruban ponceau dans les cheveux. L'autre était assez grande, blonde, aux yeux verts, avec de longs cils et des sourcils bruns passablement rebondis. Toutes deux étaient fardées avec excès et toutes blanches de poudre de riz. Ces dames se disputaient avec ces messieurs au sujet d'une pièce de quarante sous fausse (carantqué à la manque) qu'il s'agissait de refiler au bistro. Nous serons obligé d'atténuer beaucoup en rapportant leurs propos, et de ne pas donner la plupart des termes d'argot employés, car ils appartiennent à l'argot des bouchers de la Villette (profession probable des deux chevaliers de la rouflaquette), lequel est le plus compliqué de tous et le plus obscur qui existe. Après quelques préambules, qui se terminèrent de notre part par l'offre d'un saladier de vin chaud, notre ami leur proposa de faire leur portrait. Ces dames, excessivement flattées, acceptèrent, après avoir toutefois consulté leurs seigneurs et maîtres. Ceux-ci acquiescèrent d'un air digne, tout en conservant à notre égard une attitude de haute dignité, qui n'allait pas sans une certaine goguenardise, — vu notre qualité de pantes.

— Etant aussi jolie, demandons-nous à la brune, vous ne devez pas manquer d'admirateurs ?
— Oui, dit-elle, mais voilà, ça m'ennuie, c'est des gens pas chics, — du monde grossier... Moi, j'aime ceux qui sentent bon et puis qui se rasent tous les jours, et qui ont du linge comme mon petit homme. S'il voulait, j'irais au Moulin-Rouge, où que je ferais des levages vraiment chouettes, mais il veut pas.
— Si tu parles encore de cela, je vais te ramollir le ciboulot (donner des coups de poings sur la tète), déclara le petit homme en question... Plus souvent que je te laisserai aller au Moulin-Rouge, pour que tu prennes un béguin pour quelque calicot et que tu me plaques là comme un pante !
— Et vous, mademoiselle, demandons-nous à la blonde, aimez-vous les hommes du Moulin- Rouge ?
— Oh ! moi, ça m'est égal ; tous les hommes sont des saligauds... J'aime mieux Stéphanie.
Et elle embrassa son amie.
— Te v'là encore avec tes saletés, s'écria l'autre petit homme... Que je t'y repince. Tu te rappelles, l'autre fois, ce que je t'ai épousseté ton panier à crottes (secoué la jupe)... Recommence et tu verras. Faut pas faire ces magnes-là, ça c'est bon pour les largues (femmes) de la haute.
La blonde leva les épaules, et dit à l'oreille de Stéphanie : « Berdurem lourpem luilem, attige  l'occase. » (décemment traduit : Zut ! pour lui ... Guette l'occasion).
Afin de rompre les chiens, nous lui demandons si le truc marchait bien.


Vignette de Pierre Vidal pour l'édition de 1893
— Des fois, dit-elle ; seulement il est trop exigeant aussi, mon homme, il ne trouve jamais que j'en fais assez. Avec ça que c'est commode ! les cognes vous pourchassent tout le temps. Il y a le chien du commissaire qui m'a fait souvent des propositions ; j'aurais bien accepté ; qu'est-ce que cela peut me faire à moi, mais celui-là ne veut pas que je l'écoute ; il a ses idées !
— Je te surine si tu marches avec lui, déclara en effet péremptoirement « celui-là ».
— J'ai faim, dit la brune.
Nous offrons quelque chose : des gâteaux...
— Non ; j'aime bien la mouïsse (viande), dit la brune, mais il n'y en a pas ici ; payez-nous du pain et du fromage.
Nous fîmes venir de vagues victuailles, puis lui demandons si elle a bon appétit.

— Quand j'ai pas trop trimardé, oui ; mais les trois quarts du temps, comme on boit des tas de tournées sur le zinc avec les michetons ou bien pour se donner du cœur à faire le truc, le lendemain on a le plomb (la bouche) en compote, et il n'y a que l'absinthe qui vous remette d'aplomb.

La causerie se prolongea sur un ton analogue et qui deviendrait fastidieux : passons donc outre, il n'est que temps. [...]


OCTAVE UZANNE


(*) remplacé par "Certain peintre impressionniste distingué" dans l'édition de 1910, au Mercure de France.

(**) le Café des Assassins (dont les murs étaient tapissés de gravures représentant des assassins célèbres, Ravaillac, etc.) devient le Lapin agile.

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