mercredi 10 octobre 2012

Octave Uzanne répond à l'enquête de la revue Les Marges : "Enquête sur la guerre des deux rives." (janvier-mars 1913)


Octave Uzanne a écrit plusieurs articles pour la revue Les Marges dans les années 1910-1920. Il a aussi répondu à quelques enquêtes que cette revue avait l'habitude de soumettre aux hommes de lettres de l'époque.

Cette enquête parait donc dans le n°38 de la revue Les Marges au mois de janvier 1913. En voici le texte.

Bouquinistes du Quai Voltaire
(rive gauche)
Enquête sur la guerre des Deux-Rives : On parle beaucoup en ce moment d’une ‘’Guerre des Deux Rives’’. La Rive Gauche, représentant les poètes et les écrivains désintéressés avant tout soucieux de leur art, et la Rive Droite, c’est-à-dire les écrivains de journaux et les auteurs du boulevard, seraient entrés en conflit. Nous ignorons si une telle guerre est véritablement engagée, mais nous croyons connaître les griefs des deux parties, et les voici : La Rive Gauche reproche à la Presse, (ou rive droite), laquelle ne s’est jamais aussi fort proclamée littéraire, de l’être au contraire fort peu, de l’être fort mal, de ne pas même l’être du tout. Elle se plaint que la critique n’existe pour ainsi dire plus dans la Presse. La Rive Droite soutient que les poètes et les écrivains désintéressés, (ou rive gauche), sont en réalité des envieux et des ratés, et que ce qu’ils convoitent seulement, au fond, c’est leurs places, leur argent, leur popularité, à eux gens de rive droite.

Nous vous serions reconnaissants, Monsieur, de nous dire ce que, à votre avis, il peut y avoir de fondé dans les griefs des uns et des autres : 1° La Presse d’aujourd’hui est-elle de plus en plus, ou de moins en moins littéraire ? – Depuis quinze ans, son niveau littéraire a-t-il monté, ou baissé ? – Croyez-vous qu’aujourd’hui elle soit particulièrement accueillante à l’œuvre d’art, et qu’un écrivain original et désintéressé, qu’un poète, qu’un artiste puisse compter sûrement sur son appui ? 2° Pensez-vous que les poètes et les écrivains « rive gauche » envient réellement et haïssent les auteurs du Boulevard, – ou croyez-vous plutôt qu’ils les ignorent et ne se soucient point d’eux ?

De nombreuses réponses ont été publiées entre janvier et mars 1913, comme suit : [Paul Acker, Henri Clouard, Georges Eekhoud, Maurice de Faramond, Fernand Gregh, Francis Jourdain, Camille Mauclair, André Maurel, Pierre Mille, Robert de Montesquiou, Eugène Montfort, G. de Pawlowski, Michel Puy, Ernest Raynaud, Rosny aîné, Edmond Sée, Paul Souday, J.-J. Tharaud, Toulet ; pp. 15-37]. [Réponses, suite et fin, dans le n° 39 (mars 1913) : Emile Bauman, René Boylesve, Gaston Chéreau, René Ghil, Remy de Gourmont, Olivier Hourcade, Georges Le Cardonnel, Louis Mandin, Francis de Miomandre, Edmond Pilon, Jules Romains, Romain Rolland, Octave Uzanne ; En guise de conclusion impersonnelle par E. M. ; pp. 76-94].

Octave Uzanne répond donc à cette enquête dans la livraison de mars 1913. Voici le texte intégral de sa réponse :

"Les Deux Rives témoignèrent toujours d'une hostilité toutefois apparente, depuis l'âge romantique. Toute la littérature en fait foi et plus particulièrement l'oeuvre de Balzac, celle de Mürger, de Champfleury et de combien d'autres !

La Rive Droite semble avoir toujours érigé les capitoles des triomphes et des consécrations. La Rive Gauche fut le plus souvent celle d'où partirent les conquérants. - Ce sont ceux qui ne veulent ou ne peuvent embarquer pour traverser le fleuve, qui narguent les arrivistes de la rive où se décernent les lauriers. - Il est cependant des exceptions ; elles sont assez nombreuses surtout dans le milieu scientifique. Claude Bernard, Pasteur, Curie furent des Rives Gauchers. Si la grande presse boulevardienne est Droitière, les principales maisons d'édition sont établies entre Montparnasse et la Seine.

C'est le Boul'Mich' !
(carte postale ancienne, 1904)
A vrai dire, les querelles des deux rives sont superficielles et ne valent même pas la mise en oeuvre d'une analyse qui ne pourrait être qu'ingénieuse et factice. Je ne crois point que les poètes et prosateurs du Boul-Mich' témoignent la moindre haine aux gens de lettres du Boulevard, de ce fameux Boulevard qui n'est plus qu'un passage de Cosmopolis et qui a perdu tout son lustre. Les cafés littéraires ne s'opposent guère les uns aux autres, comme il y a trente ans, Le Tabouret ou Le Voltaire ne narguent plus Tortoni ou le Napolitain.

Quant à la presse contemporaine "elle subit plutôt le goût de sa clientèle qu'elle ne le forme ; elle doit vivre de sa publicité plutôt que de ses publicistes. On ne peut dire qu'elle soit meilleure ou pire que celle d'hier. Les journaux sont toujours "les plus littéraires de Paris" pour ceux qui y collaborent avec succès et assiduité. Ce sont d'horribles boutiques, tombées au vil mercantilisme, pour les jeunes écrivains qui ne peuvent y placer leur copie.

Rien ne change autant qu'on le suppose, les mécontents avides de gloires et les repus satisfaits ne se rencontreront jamais sur un terrain de conciliation, les générations se succèdent ; ceux-ci et ceux-là demeurent dans les mêmes dispositions morales - cela n'a aucune espèce d'importance - c'est souvent sur la Rive Gauche qu'on éveille ses désirs et ambitions et sur la Droite qu'on les réalise."

Octave Uzanne

A noter qu'Octave Uzanne a fait toute sa carrière de littérateur et de journaliste entre le Quai Voltaire et la rue St-Benoît (chez l'imprimeur-éditeur Albert Quantin), rive gauche donc. Ces premières adresses à Paris furent la rue Bonaparte et la rue des Feuillantines, toutes deux situées au coeur des quartiers rive gauche.

Article communiqué par Vincent Gogibu
Cercle des Amateurs de Remy de Gourmont (CARGO)
11, rue neuve des Boulets
75011 PARIS

Mise en ligne
Bertrand Hugonnard-Roche

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