samedi 4 avril 2015

Octave Uzanne et Les Amours jaunes de Tristan Corbière (1894) : "Lire Corbière, c'est absorber un puissant haschich phraséiforme qui grise et emparadise un doux instant. - Les Amours jaunes ! ce sont les rayons perdus d'un astre qu'on voudrait retrouver."



Un des 9 exemplaires des Amours jaunes
imprimé sur papier jonquille
adjugé 42.000 euros en 2010 chez
Binoche - Renaud - Giquello SVV.
Drouot, Paris. M. Courvoisier expert.


     Lorsque Tristan Corbière meurt le 1er mars 1875 alors qu'il n'a pas 30 ans, Octave Uzanne (qui n'a pas encore 24 ans) débute tout juste sa carrière d'homme de lettres. Et lorsque paraissent les Amours jaunes en 1873, Octave Uzanne (22 ans) termine ses études et sa formation de jeune homme érudit de la capitale des belles lettres françaises. Uzanne a lu Corbière à ce moment précis de sa jeunesse.
      La notice pleine de sensibilité qu'il écrit pour le catalogue des livres de sa bibliothèque vendue très partiellement les 2 et 3 mars 1894 donne une idée précise de la manière dont fut reçu ce livre de poésies tumultueuses. Uzanne a aimé, au delà de la simple adhésion. Visiblement ce recueil fut pour Uzanne comme une révélation dans le paysage littéraire de sa jeunesse. Lire Corbière, écrit-il, c'est absorber un puissant haschich phraséiforme qui grise et emparadise un doux instant. Les Amours jaunes ! conclut-il, ce sont les rayons perdus d'un astre qu'on voudrait retrouver. Comment exprimer quelque chose de plus fort ?
      Octave Uzanne possédait un bel exemplaire de ce livre devenu mythique. Relié modestement, en pleine percaline, un des exemplaires sur Hollande (le tirage a été de 481 exemplaires sur Hollande et 9 exemplaires sur papier jonquille). 

Bertrand Hugonnard-Roche



* * *


Corbière (Tristan) (*). Les Amours jaunes, Paris, Glady frères, 1873, in-12, pap. de Holl., figure à l'eau-forte.

Exemplaire relié pour Octave Uzanne cartonnage pleine percaline, non rogné, tiré sur papier de Hollande, avec une superbe aquarelle de Rudnicki.

Voici le commentaire d'Octave Uzanne pour le catalogue de la vente de ses livres les 2 et 3 mars 1894 (n°106 du catalogue) :

"Oh ! ce livre ! de quelles hantises ne nous a-t-il pas poursuivi ! - Publié par les Glady ... Non gladio Glady, il subit un lamentable destin ; sous sa couverture de parchemin jaune d’œuf, il se gondola  et pâlit longtemps au soleil et à la pluie sur les quais, puis vint un jour où les Mallarmé, les Huysmans et quelques autres, découvrirent le génie de Corbière. Le livre disparut alors des boîtes à quatre sols, il disparut des quais, il disparut des librairies. Les édités du bibliopole Vannier se le disputèrent à prix d'or. Corbière fut sacré poète tumultueux, incompris, surhumain. On vendit, on vend encore ces Amours jaunes au prix de deux ou trois "thunes" l'exemplaire.
Est-ce folie ? Le Bibliophile [Octave Uzanne] ne le pense pas. Corbière, comme Chénier, eût quelque chose là ... ce quelque chose sortit violemment de son cerveau, en irrua meurtri, incohérent, effaré, mais, du chaos de cette littérature et de cette poésie erratique et somnambulesque, il se dégage une grandeur folle, une beauté indéniable, une vision de génie embrumé et inquiétant. - Lire Corbière, c'est absorber un puissant haschich phraséiforme qui grise et emparadise un doux instant. - Les Amours jaunes ! ce sont les rayons perdus d'un astre qu'on voudrait retrouver."


(*) Édouard-Joachim Corbière, dit Tristan Corbière, né le 18 juillet 1845 à Ploujean en Bretagne (aujourd'hui Morlaix) et mort le 1er mars 1875 à Morlaix (Bretagne), est un poète français breton, proche du symbolisme, figure du « poète maudit ». Auteur d'un unique recueil poétique, Les Amours jaunes, et de quelques fragments en prose, Tristan mène une vie marginale et miséreuse, nourrie de deux grands échecs dus à sa maladie osseuse et sa "laideur" presque imaginaire qu'il se complaît à accuser, celui de sa vie sentimentale (il aima non-réciproquement une seule femme, Marcelle), et celui de sa passion pour la mer (il rêvait de devenir marin, comme son père). Sa poésie porte en elle ces deux grandes blessures qui l'amèneront à choisir un style très cynique et incisif, envers lui-même autant qu'envers la vie et le monde qui l'entourent. Ses vers teintés de Symbolisme et aux idées proches du Décadentisme rejettent et condamnent tous les courants littéraires de son époque, du Romantisme au Parnasse, car leur créateur excentrique se veut « indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï ; bref, déclassé de toutes les latitudes ». Son écriture poétique est caractérisée par l'abondance de sa ponctuation, son manque de polissage, et son anti-musicalité, le tout rendant un aspect heurté et brut, d'abord perçu comme une impuissance à mieux faire, mais reconnu plus tard comme une déstructuration volontaire du vers (« cassant, concis, cinglant le vers à la cravache »). À la publication en 1873 à compte d'auteur de son unique œuvre, Les Amours jaunes, il passe totalement inaperçu dans les milieux littéraires de son époque, et il faudra attendre dix ans pour que Paul Verlaine le révèle au grand public dans son essai Les Poètes maudits. Il meurt à 29 ans, peut-être tuberculeux, célibataire sans enfant et sans travail retranché dans son vieux manoir breton, incompris de ses contemporains (« Ah, si j'étais un peu compris ! »), et dont la poésie novatrice ne sera reconnue que bien après sa mort. (Source Wikipédia)

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