mercredi 29 janvier 2014

Octave Uzanne "humoriste" et "grave docteur es sciences amoureuses" dans son Paroissien du Célibataire (1890), par Paul Ginisty (L'année littéraire 1891)



Frontispice pour le Paroissien du Célibataire
Octave Uzanne devant le grand livre ...
Voici ce qui semble être le compte-rendu le plus complet du Paroissien du Célibataire publié par Octave Uzanne, commencé en 1887 et achevé d'imprimer le 10 décembre 1890. Ce texte a été publié dans L'Année littéraire de Paul Ginisty (*) pour l'année 1891 (publiée en 1892)

"Ne dirait-on pas, écrit le vénérable auteur chinois de la Matrone du pays de Soung, que deux personnes ne s'unissent ensemble que par un reste de haine conservée d'une vie précédente, et qu'elles ne se cherchent dans le mariage qu'afin de se maltraiter le plus longtemps qu'elles peuvent ?" L'humoriste qu'est Octave Uzanne paraît être de cet avis, et il vient de se plaire à une apologie philosophique du Célibat, à grand renfort de subtils arguments et, parfois, d'ingénieux paradoxes. Vous entendez bien qu'il s'agit là du célibat réfléchi, appuyé sur toutes sortes de raisons, sur une conception raffinée de la vie, et pratiquée comme un art. M. Uzanne, grave docteur ès sciences amoureuses, n'entend parler, en un mot, que des célibataires "par prédestination", de ceux qui sont trop indépendants pour emprisonner leurs fantaisies, et qui estiment qu'on ne peut soutenir la sublime ivresse de l'amour que dans l'absolue liberté de l'union et le mystère profond des bonheurs clos et calfeutrés.
C'est un gros traité de dialectique sentimentale, nourri d'aphorismes souvent piquants, développés avec une grâce légère, en dépit d'une abondance de néologismes qui donnent, par badinage, une apparence scientifique à ces démonstrations.
Pour commencer, M. Uzanne trouve une étymologie imprévue à ce mot de célibataire qui exprime, selon lui, l'état le plus heureux du monde, par le fait qu'il implique une parfaite sérénité d'esprit. C'est, non du grec, ainsi qu'on le pense communément, qu'il veut qu'il dérive, mais du mot latin coeli beatudo, bonheur du ciel, et feignant la conviction, il s'applique à appuyer, sur de bons motifs, cette opinion hasardeuse.
Ceci dit, une physiologie du célibataire s'imposait et M. Uzanne ne manque point de la donner. Le célibataire est un sage qui "canalise" tout le génie qui bouillonne en lui dans une merveilleuse ordonnance de sa vie. Cette vie habilement conduite, avec l'ensemencement suffisant du hasard, deviendra pour ce délicat affiné un roman réel plus captivant, plus mouvementé que la plus invraisemblable des fictions. Dès lors, le pla mariage ne peut lui apparaître (n'oubliez pas que je ne fais que résumer le portrait tracé par M. Uzanne !) que comme "une basse-fosse" sans issue, sans courant d'air d'intellectuel, sans plafonnement d'azur, où l'homme qui s'est laissé choir se trouve, quelles que soient sa puissance, sa force de volonté et sa dextérité morale, fatalement lié, ligotté, désarmé comme un lion de ménagerie dont on a étouffé l'impétuosité, rogné les griffes et coupé les incisives.
Le célibataire, digne de ce titre, est "né amant" ; il est, d'instinct, épris de l'amour comme d'un art ou d'une religion ; il a le noble orgueil d'adorer et d'envelopper la femme d'amour mieux que personne, de se donne à elle dans la réalité et dans le rêve, de réaliser ses caprices, d'avoir la puissance de se métamorphoser, tout en restant glorieusement individuel. "Etre amant, c'est héroïfier ses sentiments, se sentir jeune, plein de bravoure, et comme sacré par un mystérieux sacerdoce ; c'est se croire armé par l'étude constante de la femme contre cette exquise ennemie naturelle qui n'est réconciliable que par l'amour."
Balzac a énuméré les raisons pour lesquelles un homme se mariait. M. Uzanne, lui, s'amuse à prendre la contre-partie de ces raisons et à les tourner au profit du célibat, et ces développements, quelque peu alambiqués, sont plaisants. Mais parmi ces mortels heureux qui pratiquent l'amour libre, il s'agit de distinguer entre l'"homme à femmes" et le "féministe". Distinguons donc, pour suivre notre subtil conférencier. Ce sont là deux races.
L'"Homme à femmes", qui est le type le plus fréquent du célibataire, est un gourmant et non un gourmet. Il n'a qu'un médiocre souci de la culture délicate des proies qu'il convoite ; il est prompt à l'attaque et résolu à la poursuite. Aussitôt sa vanité satisfaite, il porte son activité vers de nouvelles espérances ; il va du désir englouti dans la possession au désir renaissant pour un objet nouveau. Il est, pour son sexe, ce que la "caillette" est pour le sien. Hélas ! il plaît plus généralement que les affinés qui se livrent moins, qui sentent, auprès de la femme, cette exquise torpeur sentimentale qui paralyse les amoureux vraiment émus.
Mais le "féministe" est autrement délicat, et M. Uzanne se sert, pour se faire bien entendre, d'une comparaison. Avoir des femmes en grand nombre, augmenter ses passades, est aussi aisé que de multiplier les fagots de son foyer. La difficulté, le raffinement, c'est d'user le moins de fagots possibles, et, par l'art de tisonner, de faire feu qui dure, sans que le brasier d'amour, à force de vous chauffer, en arrive à se consumer vite et à se refroidir aussitôt. Le féministe n'admet pas les feux de paille. Il n'entre pas dans l'amour sans façon comme dans un moulin ; il  n'est pas pressé, il aime la femme en virtuose, il épuise toutes les jouissances de chaque degré qu'il franchit. Ce n'est pas lui qui prendra brutalement la femme à sa première faiblesse, dans la banalité d'un subit abandon ! Il apporte les plus galantes fioritures du sentiment à sa marche nuptiale, dans le désir artiste de donner à la finale largeur émue des mélodies enchantées qui accompagnent les apothéoses d'amour.
Le féministe connaît toute la femme : il sait ses désirs, ses astuces, ses révoltes, ses curiosités, ses inconséquences, ses coquetteries, ses sacrifices, en un mot, tous les contrastes. Quoi que puisse faire la femme, il la dépiste, l'étonne, l'amuse, la délecte, la chagrine et la console, en lui faisant douillettement sentir qu'il la tient, qu'il la possède à fond et qu'il est d'autant mieux son maître qu'il ne s'impose à elle par aucune autre loi d'attache que celle d'amour. Il y a bien de l'esprit dans toutes ces définitions de M. Uzanne, qui, assez dédaigneux de l'homme à femmes et apologiste ardent du féministe, comme s'il comparait du strass à du diamant, émet, en guise de conclusion, cet aphorisme : "En amour, le nombre des femmes successivement aimées par un même homme est en raison contraire de la supériorité morale et amoureuse de cet homme. Plus l'amant s'élève au-dessus de la norme, plus il isole ses conquêtes, plus il les gagne ou il les assujetit profondément, et mieux il les conserve."
Je ne puis suivre M. Uzanne dans toutes ses originales argumentations. Il étudie le célibataire dans toutes les dispositions savantes de son existence, sachant tout raffiner, qu'il s'agisse de son intérieur, aux heures apaisées, ou qu'il choisisse ingénieusement les décors qui se doivent harmoniser avec ses dispositions d'esprit et ses fantaisies. Il le montre, avec complaisance, libre, maître de soi-même, ignorant les ennuis et les satiétés, ayant le loisir d'être un philosophe, augmentant sans cesse, par l'expérience, le champ de ses sensations, - et le ton léger de ce badinage psychologique se soutient sans effort, le plus galamment du monde. Ce n'est pas le moindre mérite de ces abondantes variations d'un abstracteur de quintessence.

Paul GINISTY
L'Année Littéraire (1891)




(*) Paul Ginisty (Paris, 4 avril 1855 - Paris, 5 mars 1932) écrivain, chroniqueur et journaliste français. Chroniqueur régulier à la revue Gil Blas, il y fait la connaissance de Guy de Maupassant qui lui dédiera la nouvelle Mon oncle Sosthène. De 1896 à 1906, il est directeur du Théâtre de l'Odéon, puis devient inspecteur des monuments historiques. (source Wikipédia, consulté janvier 2014)



Illustration par Gaujean pour le Paroissien du Célibataire
Octave Uzanne représenté à son bureau, entouré de muses dénudées ...


Déjà publié sur ce blog - A lire ou à relire sur le même thème :

- Le Paroissien du Célibataire (1890) : l'exemplaire Octave Uzanne relié par Petrus Ruban avec de nombreuses pièces ajoutées (n°446 de la vente du 3 mars 1894 / n°71 de la vente du 16 décembre 2008).

- Octave Uzanne prend le contre-pied d'Honoré de Balzac pour défendre le célibat. Paroissien du Célibataire (1890). "Le Paroissien du Célibataire, c'est, pour plaisante que paraisse l'antithèse, le manuel de l'Amour libre" écrit Uzanne dans ce livre.

- Octave Uzanne fut-il l'homme d'une seule femme ? - Le Paroissien du Célibataire (1890) et ses secrets intimes.

- « C'est le christianisme qui a créé la femme maléficieuse et tentatrice [...] »

- Octave Uzanne, les femmes et l'amour.

- Fiche de libraire : Le paroissien du célibataire (1890). Exemplaire du relieur Carayon sur Whatman avec envoi (catalogue Pierre Berès, n°349 - mai 1986).

- La chambre du célibataire Octave Uzanne et son paroissien (1890).

- "à Philippe Gille sans espoir de le convaincre mais avec la conviction d'espérer une fanfare Figaresque. Son ami Octave Uzanne" (1890)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...