jeudi 23 février 2012

La chambre du célibataire Octave Uzanne et son paroissien (1890).



Je propose aujourd'hui une petite visite très intimiste dans la chambre d'Octave Uzanne. Comme il l'indique lui-même il s'agit de son Retiro, son Home du 17 Quai Voltaire à Paris, logement qu'il occupait alors à cette date.

C'est dans sa troisième revue L'Art et l'Idée, Revue Contemporaine du Dilletantisme Littéraire et de la Curiosité, tome second (juillet-décembre 1892), à la page 257, qu'il consacre un chapitre intitulé Notes sur le goût intime et la décoration personnelle de l'habitation moderne. Il y émet de sévères critiques sur la manière de décorer son intérieur, pointant du doigt ces œuvres graves qui font l'historique de l'ébénisterie française et qui prônent avec emphase le lourd genre pompier et banal, qui déshonore et attriste notre industrie d'art tout au moins depuis plus de soixante ans.

"Il est navrant de constater combien les plus riches demeures sont aujourd'hui mal ordonnées, la froideur qui règne dans certains milieux cossus et l'absence absolue de caractère dans la majorité des installations, même parmi le monde des lettres et des arts. On trouve, dans tels ou tels somptueux hotels, beaucoup de bibelots, des collections de beaux meubles anciens ou modernes, des tapisseries de valeur, des tentures superbes ; mais on s'étonne de ne pas y rencontrer ce je ne sais quoi d'intime, de personnel, de plaisant au regard ou à l'esprit, qui serait comme la marque, la représentation individuelle, le génie même du propriétaire."

Octave Uzanne souligne ainsi : "On confond trop, dans tous les mondes, le luxe avec le goût." Il dénonce la dictature du ploutocrate "dépensant des millions pour l'ornementation de ses palais" ne parvenant jamais à donner cette "sensation spéciale d'un ensemble harmonieux, coquet, équilibré comme un chef-d’œuvre."

Un livre entier pourrait être consacré à ce sujet de la décoration du Home. Il caresse alors l'idée d'entreprendre la rédaction d'un tel ouvrage ; mais il doute de parvenir à ses fins. Nous avons que ce livre n'a jamais été écrit. Dans cette ébauche d'article, Uzanne passe en revue tous les éléments décoratifs d'un intérieur parfaitement équilibré et visuellement beau. Ce sont ses goûts qu'il nous livre, remplis d'estampes, de carreaux de faïences décorés, de japonaiseries saupoudrées ici ou là ; il nous révèle sa hantise des lourds rideaux épais ou tentures sombres qui enlaidissent à ses yeux tout un appartement. Il s'attarde sur chaque pièce, sur chaque mobilier, les portes, les fenêtres, la bibliothèque, la chambre à coucher, le vestibule.


Outre quelques petits croquis au trait qui illustrent son propos dans le texte, il indique qu'un photographe est venu chez lui prendre quelques clichés. C'était en novembre, la luminosité, comme il l'explique, n'a pas permis de prendre plus de deux photographies de qualité. Ainsi, on a la chance de pouvoir se transporter dans son vestibule (voir ci-dessous) et sans sa chambre à coucher (voir ci-dessus). Ces deux photographies sont à ce jour les seules que nous connaissions de cet appartement du Quai Voltaire, ce qui les rend très précieuses.


La photographie du vestibule montre une entrée avec une large porte en bois. On peut y voir des gravures à même la porte au centre des panneaux, des masques en cuir japonais, des porte-manteaux très décorés et figuratifs, quelques plantes vertes supportées par un pied en fer forgé végétalisé typiquement Art Nouveau. Je vous laisse observer par vous-même.












Plus intéressante encore est la photographie d'un angle de la chambre à coucher. Décoration très chargée de nombreux bibelots, porcelaines japonaises, estampes, tableaux, mobilier classique, grand miroir, fauteuil capitonné, etc. Notre regard a été attiré par les estampes ou dessins se situant à la tête du lit, en hauteur. Tout en haut, on peut distinguer (en agrandissant l'image fortement - voir photo), une série d'illustrations qui nous rappelait étrangement quelque chose. A bien y regarder de près, il s'agit en fait d'une série de gravures ou dessins présents dans l'édition du Paroissien du Célibataire publié en 1890. On y reconnait en effet plusieurs voire toutes les illustrations à l'eau-forte exécutées par Gaujean pour ce livre. Nous donnons ci-dessous un agrandissement de cette partie de la photographie ainsi que la suite d'estampes du livre. Nous vous laissons comparer. Il est fort probable qu'il s'agisse de la série des dessins originaux de l'artiste pour cet ouvrage qu'Octave Uzanne a fait encadrer et placer à la tête de son lit. Cette décoration intimiste et même égocentrique n'étonnera sans doute personne. A noter également, et dans la même veine, au dessous de ces dessins, un autre cadre contenant six gravures ou plutôt six états d'une même gravure. On distingue nettement qu'il s'agit de son portrait fait par Paul Avril. Portrait que nous avons retrouvé placé en tête de l'édition de luxe sur papier Japon de l’Éventail publié en 1882. Nous vous laissons le soin de comparer ce portrait gravé avec le cadre situé au dessus du lit d'Octave Uzanne.



Que penser de cette décoration sensée toucher au chef d’œuvre ? On conçoit aisément qu'Octave Uzanne avait pour lui-même une adoration au delà des limites du bon goût. Reste à connaître la décoration des autres pièces ; cela reste pour le moment un mystère. Autre mystère : à savoir ce qui agita des années durant les draps de ce lit de célibataire gynophile. Mais là il nous faudra beaucoup de patience pour lever le voile épais des mystères d’alcôves.

Bertrand Hugonnard-Roche

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