dimanche 10 février 2013

Maurice Rollinat vu par Joseph Uzanne (Album Mariani, 1897).

Si Octave Uzanne fréquente Maurice Rollinat lors des sorties nocturnes du début des années 1880, il semble bien qu'il en fut de même pour son frère Joseph.
Joseph Uzanne faisait par ailleurs alors partie du cercle des Hydropathes dont était Maurice Rollinat. C'est donc très certainement d'expérience que Joseph Uzanne peut décrire ces "assemblées émues" et ses "yeux hypnotiseurs".

Bertrand Hugonnard-Roche


MAURICE ROLLINAT (*)

Bien comprendre et partant bien juger le poète Maurice Rollinat, n'est possible qu'après l'avoir vu à deux moments de sa vie : à Paris, il y a une quinzaine d'années, chantant, au milieu d'une émue assemblée d'amis, et aujourd'hui à Fresselines, pêchant dans la Creuse ...
Il ne se faisait point prier, et sitôt au piano, il remuait les âmes des auditeurs. Dès la première note, - la première phrase n'était pas achevée, - il jetait le trouble dans les esprits. Tout de suite, on était transporté ailleurs, on le suivait le long des sentiers hantés des ses strophes. Ses yeux hypnotiseurs dardaient des flammes. Son long corps entier se ployait en arrière, se jetait sur le clavier, le pied torturant la pédale forte. Il se donnait tout, corps et âme. Aussi de telles séances, artistes et spectateurs sortaient nerveux et sous le charme de la plus poignante impression d'art.
Avec sa voix et un piano, il fit la conquête des artistes les plus ennemis de la musique : Hugo, Banville, Barbey d'Aurevilly.
Sarah Bernhardt voulut entendre ce prodige que les ateliers portaient aux nues. Avec son bel instinct artistique, sa claire vision du beau, elle s'enticha tout de suite du musicien chevelu, du poète inspiré. Elle donna des soirées en son honneur, qui eurent beaucoup de retentissement. Albert Wolf, le chroniqueur célèbre, en eut vent : il écrivit au Figaro un de ces articles qui lancent un homme. Du jour au lendemain, le nom de Maurice Rollinat était connu de tous les artistes et du grand public.
Dois-je rappeler l'ordre de ses ouvrages : son premier, le plus calme, le plus sain, pourrait-on dire, celui où George Sand a mis comme son sceau de bienveillance et de sérénité, Dans les Brandes, parut en 1877. Tout le livre est en descriptions champêtres, en tableaux émus :

La mort s'en va dans le brouillard
Avec sa limousine en planches.
Pour chevaux noirs deux vaches blanches,
Un chariot pour corbillard ...
Pas de cortège babillard.
Chacun, en blouse des dimanches
Suit, morne et muet sous les branches,
Et pleuré par un grand vieillard
Le mort s'en va dans le brouillard ...

Une des plus belles pièces du recueil serait à citer tout entière : Les Cheveux. Le Crapaud aussi est devenu célèbre.
Les Névroses, le second livre, éclatèrent en 1883. La nature se partage les pages avec le macabre et l'étrange. - Ce volume obtint le plus grand succès et plaça immédiatement son auteur en première vedette.
Troisième livre : L’Abîme (1886) ; quatrième : Nature (1891), duquel on détacha l'an passé, pour les écoles, de délicieuses fables, régal des lettrés et à la fois studieux amusement des tout petits. L'Abîme, composé en pleine maturité, contient peut-être les plus nettes, les plus harmonieuses et les plus terribles pages du poète. L'ouvrage d'hier, Les Apparitions, est plus heurté, fruit d'une période un peu troublée, mais logique continuation de l'oeuvre du farouche écrivain.
Maurice Rollinat, malgré ses succès grisants, s'est exilé de Paris, prétendu indispensable à qui veut conquérir la gloire. On a vu que son isolement fut fécond. Il s'est retiré à Fresselines, sur les bords de la Creuse, qui coule lentement dans un gouffre à pic et qu'on n'ose pas regarder ; en face, de l'autre côté, parmi les châtaigniers et les vieux chênes, de petites maisons basses autour d'un modeste clocher ; c'est le nid d'aigle de Rollinat.
La maison est tapie entre les deux Creuse, sous un dais d'arbres. On pousse la petite porte du jardin, trois beaux chiens aboient. Voici le cabinet de travail : une toute petite table, fleurie de bruyères, deux pianos et au mur, au dessus des vieux fusils et du grand canapé, des esquisses et des tableaux des environs, signés Détroye, Béthune, G. Lorin ; au centre d'un panneau trois portraits, Baudelaire, Edgar Poe et Lamennais. Plus loin, le masque de Beethoven et celui du poète par Ringel d'Illzach. Dans un angle, La Morte de Decamps. Les tentures sont en toile de limousine.
La passion favorite de Rollinat est la pêche. Dès l'aube, l'auteur des Névroses et de Nature dévale vers ses coins préférés. Le long du pré, il rêve aux rimes de Paysages et Paysans, son prochain livre et il est heureux. Quand il a trouvé une épithète lumineuse et qu'il entend le grelot d'une ligne tendue, il ressent les plus belles émotions de ce monde.
Tel est ce fier et ému poète, ce musicien que Gounod appelait "un fou de génie", cet homme de la nature, tel que nous le vîmes parmi ses modèles et ses inspiratrices, les grandioses vallées berrichonnes.

ROLLINAT (Maurice), poète, né à Châteauroux (Indre), le 29 décembre 1846, fils de François Rollinat, avocat, représentant du peuple de 1848 à 1851, grand ami de George Sand. Son premier livre, Dans les Brandes, 1877, montre l'influence exercée sur son esprit par l'auteur de ces romans des champs, la Petite Fadette, la Mare au diable. En 1883, les Névroses parurent, dévoilant un Rollinat nouveau, satanique et macabre. Ce fut un succès énorme. L'Abîme suivi, 1886. Puis la Nature. Dix mélodies nouvelles ; car Rollinat est un musicien aussi, et le plus étrange, le plus évocateur qui soit. 1896 : Les Apparitions. A paraître prochainement : Paysages et Paysans. De belles proses de M. Rollinat parurent au Supplément littéraire du Figaro, comme d'ailleurs la plupart des poèmes.

[JOSEPH UZANNE]

(*) Joseph Uzanne (rédacteur des notices biographiques), Album Mariani, Troisième volume, Paris, H. Floury, 1897.

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