jeudi 22 janvier 2015

Le voyage à l'étranger est un acte patriotique, Le voyage à l'étranger est un devoir, par Octave Uzanne (2 novembre 1916). "Nous n'avons que trop pratiqué cette vie renfermée, maussade en soi, nuisible à nous-mêmes, inutile à autrui. La France de ces dernières années, avant que les grands conflits ne nous aient éveillés, sentait quelque peu "la boîte à conserves"."


     
Couverture illustrée de la revue
En Route !
N°21 - 2 novembre 1916
2 novembre 1916, la bataille de Verdun n'est pas encore gagnée pour la France. Octave Uzanne, horrifié par les horreurs de cette guerre qui 'éternise, n'a plus sa chronique régulière dans les colonnes de la Dépêche de Toulouse. La censure empêche son travail de journaliste-chroniqueur au ton libre. Sans travail régulier, il doit trouver ici ou là de quoi placer ses lignes qu'il ne peut réprimer.
      Voici une revue qui nous était encore inconnue hier. En Route ! revue hebdomadaire illustrée consacrée au tourisme, à l'alpinisme, aux voyages et aux sports. Le rédacteur en chef est Théodore Chèze. Octave Uzanne est publié en première page du fascicule. Dans le sommaire son article est intitulé : Le voyage à l'étranger est un acte patriotique. Une page plus loin ce titre devient : Le voyage à l'étranger est un devoir.
      Uzanne le voyageur, le vagabond même comme il se décrit lui-même dans un envoi autographe à un ami, prend plaisir à défendre le cosmopolitisme et les plaisirs de l'évasion à l'étranger. Il critique un français casanier et recroquevillé sur lui-même alors même que tout montre que son intérêt est dans son expansion au delà de ses frontières.
     Laissons la parole à Octave Uzanne, 65 ans en 1916, grand voyageur passionné qui devra hélas ! stopper ses longs voyages pour raison de santé.

Bertrand Hugonnard-Roche

* * *

LE VOYAGE A L’ÉTRANGER EST UN DEVOIR

      Au premier abord, il peut sembler paradoxal d'affirmer que, dans l'ensemble de la population et en prenant en considération les successifs moyens de communication, les Français aient relativement davantage voyagé à travers l'Europe et le nouveau monde, dans le cours du XVIIIe siècle, qu'ils ne l'ont fait depuis le milieu du XIXe.
      A bien considérer les choses, il apparaît toutefois que le paradoxe prend, à l'aide des documents, figure de vérité fort peu contestable. Les témoignages de l'histoire sociale confirment cette opinion qui paraîtrait aventurée aux esprits superficiels. L'influence française, au temps de Louis XV et des Encyclopédistes, fut répandue généreusement à l'étranger. Nos intellectuels, nos peintres, architectes, statuaires, nos artistes dramatiques, nos musiciens et nos hommes de sciences, sans parler des aventuriers, n'hésitaient guère à se mettre en route pour aller offrir aux principautés d'Allemagne, à l'Angleterre, à la cour de la Grande Catherine de Russie, et aussi aux Pays scandinaves, les enseignements de leur esprit, l'éclat de leurs talents, les leçons de leur goût, de leur mesure et de leurs arts indiscutés.
      Le Français payait alors très volontiers de sa personne ; il voyageait avec ardeur, avec gaîté et entrain, en dépit de l'insécurité des chemins et de la longueur et des difficultés de la locomotion en usage. C'était plaisir pour lui de courir en poste et de brûler les relais. Mais le pittoresque de cette vie vagabonde et pleine d'imprévus n'excluait pas la fatigue, et le voyageur avait besoin de toutes ses forces physiques et surtout d'une étonnante souplesse d'humeur et d'enjouement moral pour supporter cette existence de patache et de berline si fertile en accrocs et en meurtrissures de toute nature.
      N'importe ! nos professionnels de la pensée, de l'élégance et de la biendisance, les financiers aussi bien que les négociants, les maîtres opulents et les valets frontins, les cuisiniers et les danseurs, les belles comédiennes et les marchandes de modes et de frivolités, les curieux de moeurs étrangères, les amoureux d'aventures, les joueurs et les militaires de fortune, partaient en souriant aux pays des grands Electeurs, vers l'attirante Pologne, l'Helvétie hospitalière et les contrées moscovites ; vers les cités de l'Ibérie ou les villes fastueuses du Piémont, de la Toscane et de la Vénétie. Le parler français s'imposait assez généralement comme langage des cosmopolites.
      Il n'était modes acceptables pour les femmes, idées aimables, écrits estimés, plaisirs et manières distinguées qui ne vinssent de France, de cette France alors si sociable, si appliquée à se rendre sympathique à toutes les nations du monde et qui n'entrait guère en concurrence d'influences et de valeurs négociables qu'avec le Royaume britannique, seul soucieux d'entraver les progrès et l'activité si ingénieuse de nos énergiques pionniers du Canada et de notre grande Compagnie des Indes.
      Nous fûmes, il faut ne le point oublier, de subtils et agréables agents de civilisation, supérieurs à d'autres par la bonne grâce de nos relations, la façon de nous assimiler aux mœurs étrangères et de traiter avec les indigènes. Le malheur fut toujours que la persévérance n'ait été une de nos vertus. Nous ne pûmes suffisamment raciner sur les sols étrangers, savoir nous y implanter de façon durable et opiniâtre et y établir une action continue et permanente. Nous nous sommes sans cesse montrés des passants, de plaisantes et inoubliables marionnettes qui font quelques petits tours et s'en vont. Nous sentons très vite, trop vite, l'exil hors de nos frontières. Dès que notre curiosité s'évanouit, dès que notre enthousiasme initial s'atténue, un invincible besoin de retour nous empoigne, auquel nous ne savons résister. C'est contre quoi une éducation nouvelle se doit employer afin de nous cuirasser contre le mal du pays.
      Pourquoi faut-il qu'après la Révolution et les grandes heures conquérantes de l'Empire, la France se soit peu à peu accagnardée dans ses foyers, laissant à d'autres peuples le privilège dominant d'influencer l'étranger ? Elle y avait excellé. Pourquoi nous êtres montrés si peu enclins à redoubler d'ardeur au voyage alors que de nouvelles acquisitions de la Science nous dotaient de moyens de transports plus rapides et confortables ?
      Il y a une étude à entreprendre pour éclairer le mystère de ces Pourquoi ? Il ne m'appartient pas de l'ébaucher ici, ni de dévoiler les raisons qui nous rendirent si réfractaires aux grandes entreprises à l'étranger et si indifférents aux progrès des nations voisines dans tous les domaines de l'activité humaine.
      Il est urgent que la victoire que nous attendons, que nous espérons, dont nos héros nous donnent chaque jour davantage la certitude, ne nous surprenne pas dans la satisfaction de nous-mêmes et que nous prenions conscience de nos devoirs de Français qui sont d'être des représentants actifs de notre admirable pays chez tous les autres peuples. Tout enfant de France qui voyage, qui se fait aimer sur la terre étrangère, qui vulgarise son propre esprit de race, ses qualités originelles, sa gaîté naturelle, son entregent, son ingéniosité, même sa frivolité, agite à sa manière et de façon utile, nécessaire, le drapeau national dont il est une des expressions dans son entité claire et colorée.
      Rester chez soi, aveugle sur ce qui se passe ailleurs ; vivre parmi ses préjugés, ses commérages locaux ; ne pas extérioriser à la fois sa personne et ses pensées, ignorer d'autres ciels et horizons, se borner à la connaissance de son seul parler, à la vision exclusive de ses mœurs politiques, faute de s'être comparé, c'est, à vrai dire, se suicider.
      Nous n'avons que trop pratiqué cette vie renfermée, maussade en soi, nuisible à nous-mêmes, inutile à autrui. La France de ces dernières années, avant que les grands conflits ne nous aient éveillés, sentait quelque peu "la boîte à conserves". On y découvrait partout, aisément, les ptomaïnes qui se développent dans les corps stagnants, les toxines des habitudes, les relents inquiétants des logis insuffisamment aérés. Le conservatisme outrancier en toutes choses nous poussait à une sorte de misonéisme mesquin et regrettable. Nous devenions, et nous restons encore, hostiles aux changements, aux nouveautés, soucieux avant tout de continuer notre petit tran-tran d'existence, sans songer à la nécessité de renouveler le terrain sur lequel nous évoluons et de l'aménager selon les progrès accomplis.
      Il est de toute urgence qu'une révolution intervienne dans nos moeurs sédentaires. Nous témoignons encore une fois actuellement, vis-à-vis de nos ennemis et des neutres, de notre puissance de réaction et d'une force morale dont on nous jugeait incapables.
      Lorsque nous aurons vaincu nos contempteurs et nos calomniateurs et acquis les sympathies et l'admiration universelles, Jacques Bonhomme devra reprendre son bâton de chemineau et se décider à montrer aux peuples qui auront applaudi à ses succès, combien il mérite d'être mieux connu, fréquenté et estimé.

OCTAVE UZANNE.
En Route !, Revue hebdomadaire illustrée,
1ère année. N°21. Jeudi 2 Novembre 1916.

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