jeudi 19 janvier 2012

Quelques notes autobiographiques sur les jeunes années d’Octave Uzanne en Angleterre.



Voici quelques extraits pris ça et là au cours de la lecture des Instantanés d'Angleterre d'Octave Uzanne. Ce Cinéma d'un Nomade comme il sur-titre lui-même ce volume est très intéressant pour mieux comprendre les jeunes années d'Octave Uzanne pendant ses premiers séjours à Londres et aux environs. Il y fit ses humanités, côtoya rapidement plusieurs personnalités des Deux Mondes et en rapporta ces notes jetées pêle-mêle. Ce volume publié par Payot en 1914 a été tiré à 1.815 exemplaires dont 15 sur papier de Hollande. Il reprend en partie le texte d'un ouvrage précédemment publié en 1898 et intitulé les Types de Londres (le texte a été réactualisé pour aller jusqu'aux années 1900). Octave Uzanne professa toujours haut et fort tout au long de sa vie son anglophilie démesurée.

Octave Uzanne écrit :

« Lorsque pour la première fois, je pris pied sur le sol britannique, je n’étais encore qu’un écolier envoyé par sa famille outre-manche afin de se perfectionner dans la langue de Dickens et de Disraëli et d’acquérir, par l’adaptation au milieu, ces dons d’initiative et de self-government de soi-même, ces nobles vertus d’indépendance pratique dont, nous semble-t-il, nos voisins britanniques possèdent, plus que toute autre nation, le généreux privilège. Je connus alors old England, la vieille Angleterre du milieu de l’Ere de Victoria, celle qui fut si curieusement exprimée par Tackeray, Wikie Collins, Douglas Jerrold, par l’inimitable Boz, comme on nommait l’auteur de Barnaby Rudge, et qu’illustrèrent aussi les verveux croquis de notre trop abodant Gustave Doré. C’était peu avant la cruelle guerre 1870-1871 [Octave Uzanne devait avoir dans les 18-20 ans]. Je me trouvais alors pensionnaire libre au collège de Richmond, et, en qualité de Pârter-Boarder, je me rendais à Londres à ma fantaisie et pouvais, sans contrainte, étudier aussi bien les bonnes et mauvaises mœurs anglaises hors du home que me conformer aux enseignements du respectable M. Bingle, à la table duquel j’étais admis. Les aimables yeux et le sourire de miss Jenny, la fille de mon directeur, me faisaient tolérer l’austérité de Mrs. Bingle, une vieille dame surannée et rigide, dont le visage s’encadrait de repentirs sels et poivre. Mais, fort indiscipliné, « the young frenchman », comme disaient mes hôtes (ainsi qu’ils auraient parlé du Diable), s’évadait souvent de l’ordinaire de la table familiale, et, débauchant de jeunes pions du collège, s’en allait vers le Strand ou Oxford Street faire ses véritables humanités. (…) Rien ne troublait l’harmonie monotone des jours où j’allais conter fleurette (pour ne pas dire flirter, ce qui est la synthèse anglaise de notre expression) à une aimable petite tobacconist fort bien disposée à me révéler les subtilités de la conversation, ou, mieux encore, à une jeune employée de stationer qui, en sa modeste papeterie-librairie, s’efforçait, de son verbe malin d’indigène de Whitechappel [le quartier de Londres où sévit en 1888 Jack the ripper « Jack l’éventreur »], de m’initier au parler argot, au slang original des cockneys de l’East-end. [Octave Uzanne explique que Richmond a bien changé depuis les années 1869-1870] (...) ville aujourd’hui si tumultueuse, bâtie de hautes maisons, semblable à une cité américaine (…) Ce n’est plus la même physionomie, ce ne sont plus les mêmes types (…) [Il donne ensuite son avis sur les femmes de l’époque, la manière dont elles ont changé]. (…) Je revins souvent à Londres de 1880 à 1900 sur la fin du règne de la Old Lady, de cette bonne Victoria qui mourut à temps pour ne pas s’attrister du libéralisme imprévu de ses sujets [avis politique intéressant]. Je fus – pourquoi ne le confesserais-je point – sincèrement, profondément anglophile, par goût de libéralisme intégral et d’indépendance d’action, anglophile raisonné plutôt qu’anglomane. J’appréciai l’excellence de l’existence et des milieux britanniques par tous les sens, et surtout en raison du culte que je professe pour l’individuelle liberté, la seule qui vaille qu’on la recherche et qu’on en jouisse avec tout le confortable qu’elle procure. Cette liberté, à vrai dire, ne trouve à s’exercer dans toute sa plénitude et toute son étendue qu’en pays de langue anglaise et principalement dans la métropole de l’Empire britannique. Je goûtai avec une rare satisfaction quiétude de la vie at home, les facilités offertes au bachelor gentleman, au célibataire exempt de tout lien, aussi bien pour le boarding, à la ville et à la campagne, que pour l’admission dans les clubs les plus divers et la facilité de se créer, n’importe où et instantanément, un home bien à soi, avec attendance et tous moyens de réception et de repas soignés. J’appréciai même la cuisine anglaise, si dédaignée de mes compatriotes, celle surtout du vieux temps, comme on la savourait encore en 1880, à la Taverne de Simpson, dans le Strand et qui était si riche en poissons incomparables, en viandes bien saisies, en potatoes nature, en greens appréciables, en Chester ou Stilton de bonne provenance et en Puddings de l’ancienne école culinaire : Rolly-Polly, Apple Tart, Gooseberry ou Rhubarbe pies que sucrait savoureusement le yellow sugar ou la cassonade, sans parler, comme boisson, des vieilles ales dont le bouquet était si étrangement caractéristique et aussi sans évoquer les Claret, les Port Wines, les Sherry d’origine et les bouteilles magnum de champagne extra dry. Je connus vers 1880 à 90 dans un Londres intimement plus pacifique que celui d’aujourd’hui, toute une génération d’érudits, d’artistes et de littérateurs qui voulurent bien se disputer l’honneur de recevoir dans tous leurs clubs et maisons privées le Prince des Bibliophiles, - comme ces aimables hôtes voulaient bien me qualifier alors. Je me souviens encore de Walter-Besant et James Rice, les Erckmann et Chatrian du roman anglais, de Augustus-Henry Sala, journaliste et novelliste, du grand romancier américain Henry James, de Blanchard-Jerrold, fils de Douglas Jerrold, de Walter Cotter-Morison, irlandais essayiste remarquable dont les dîners étaient des chefs-d’œuvre qu’on n’oublie pas. Je revois encore un ami sûr et fidèle, Rabelaisien entre tous, l’excellent Joseph Knigh, critique dramatique du Globe, collaborateur du Gentleman Magazine et directeur des Notes and Queries, lequel fut mon guide dans le monde de l’érudition londonienne et mon partner dans certains soupers pantagruéliques qui se prolongeaient jusqu’à l’aube dans l’opulence artistique du Garrick-Club. [Octave Uzanne évoque ensuite les disparus] (…) Plus tard vers 1880 à 1900 je me liai avec d’autres hommes exceptionnels et fréquentai William Morris, le délicieux poète qui dévoua son génie aux arts appliqués et fonda les fameuses Kelmscott Press d’où sortirent de si précieuses éditions, James Whistler, le peintre et génial aquafortiste qui fut si fréquemment parisien ; Sir Edwards Burne-Jones, le maître-disciple des Préraphaélites (…) Je connus également le grand tragédien Henry Irwing, le vieux acteur Toole, le très élégant et érudit Georges Windham, qui fut mieux qu’un homme de gouvernement, un esprit rare, subtil et omniscient et enfin, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, Oscar Wilde qui alors âgé de trente-cinq ans (vers 1892) était un vrai dandy, gras, rose, maniéré, dans l’apothéose éclatante de ses succès mondains dont les lendemains, hélas ! devaient être si amers et pitoyables. (…) [Uzanne évoque avoir eu envie d’entreprendre la rédaction d’un ouvrage entier consacré à la ville de Londres, mais il y a finalement renoncé]. (…) C’est ainsi qu’au cours d’une existence laborieuse et féconde en ouvrages polygraphiques, je ne me sentis jamais l’audace de chercher à peindre la ville de Londres, sa société, ses monuments, ses attractions, ses mœurs et ses foules. Tout au plus, parfois, me suis-je aventuré, comme un photographe amateur, à cueillir, en d’exceptionnelles journées de belle lumière, d’originaux clichés instantanés, que, dans des tiroirs obscurs, longtemps je conservai pêle-mêle. Ce sont ces rapides visions que je réunis ici (…) Combien de fois, après minuit, ne me suis-je point rendu jadis, convoqué à des soupers le plus souvent éclatants, originaux et extraordinairement composés, à cet admirable club de comédiens, unique en son genre, qui a nom le Garrick Club, en plein quartier du strand. (…) Le club s’anime après minuit principalement. J’y fus en compagnie de sir Henry Irving ou de ses fils, du vieux Toole qui s’y faisait porter chaque nuit, même étant paralysé, de Wyndham, de Georges Alexander, de Beerbohm Tree et de vingt autres personnages en vedette, en des réunions qu’agrémentaient des critiques érudits et bons vivants comme Joseph Knight, des romanciers, des artistes et des philanthropes. Il soufflait parfois un vent de folie sur les convives. Les agapes se prolongeaient tardivement et il arrivait que le vieil Irving nous conviait tous au matin à une partie de campagne dans son cottage des environs de Londres. Personne ne résistait à cet imprévu embarquement pour l’ailleurs. (…) [Plus loin il nous parle de son goût pour les défilés militaires] « Je me complais, et volontiers je m’extasie aux spectacles militaires ; je m’exalte aux revues de gala et me passionne au passage des cohortes guerrières, mais mes goûts d’art me portent surtout vers les armées constituées par sélection et tradition et dont les éléments d’unité et d’ensemble représentent la beauté et la force physique. Il me faut des uniformes éclatants et variés, chamarrés de toutes parts, des uniformes évocateurs de batailles historiques, moulant des brutes superbes à torses de dieux et conformes à la ligne harmonieuse de la bête humaine dans sa virilité épanouie. Il m’importe peu que les contingents de soldats qui défilent sous mes yeux soient ceux de ma nation, que leur valeur guerrière reste discutable et leur solidité fallacieuse ; j’aime les corps d’élite supérieurement cultivés et développés, les guerriers de vocation, ceux qui ont élu carrière dans le militarisme par esprit de crânerie, d’aventure et de gloriole, les fils de Mars qui ont hâtivement le culte de la force et de la souplesse, l’amour des armes, des couleurs, des fourrures, des soutachements, des plumes, des bottes éperonnées et des broderies d’or. C’est pourquoi les armées de mercenaires m’attirent comme étant les seules qui soient vraiment réjouissantes à contempler en temps de paix. (…) ».

Bertrand Hugonnard-Roche

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