samedi 7 janvier 2012

OCTAVE UZANNE « Le rêve des bibliophiles » par Jean-Paul Fontaine.


Octave Uzanne (1851-1931). Esthète de la bibliophilie.

Célibataire élégant et indépendant, Octave Uzanne produisit une œuvre soumise à son amour des livres, des femmes et de l’art, dont il fut souvent le réel éditeur, parfois dissimulé derrière les Sociétés de bibliophiles qu’il créa. Après avoir eu un goût prononcé pour la littérature galante du XVIIIe siècle, il s’ouvrit rapidement à la modernité sous l’influence de Félicien Rops et fut l’inventeur ou le propagateur de nombreux néologismes.

Descendant d’une famille de commerçants savoyards installés à Auxerre avant la Révolution, Octave Uzanne (Auxerre, 14 septembre 1851 – Saint-Cloud, 31 octobre 1931) fit son droit à Paris où, désirant devenir bibliographe, il fréquenta assidûment la Bibliothèque de l’Arsenal.

Il débuta sa carrière chez Damase Jouaust (1834-1893), à la Librairie des Bibliophiles, avec des notices sur les Poètes de ruelles au XVIIe siècle (1875-1878, 4 vol. in-18, ill.), une préface pour Édouard (1879, in-12), par Claire de Duras, et des notices pour les Lettres de Vincent Voiture (1880, 2 vol. in-12). Dans le même temps, il collabora à une publication mensuelle « destinée aux amateurs de livres rares et curieux et de belles éditions » intitulée Le Conseiller du bibliophile (Paris, 1876-1877, 2 vol. in-8), où il utilisa les pseudonymes de « Jehan du Guet » et de « Louis de Villotte ».


Mais ce fut chez Édouard Rouveyre (1849-1930) qu’il publia les premiers textes qui firent sa réputation, après une préface pour Du mariage, par un philosophe du XVIIIe siècle (1877, in-16) et pour l’ Idée sur les romans (1878, in-12), par le marquis de Sade : Caprices d’un bibliophile (1878, in-8, front., 572 ex.), Bric-à-brac de l’amour (1879, in-8, front.), préfacé par Jules Barbey d’Aurévilly, Le Calendrier de Vénus (1880, in-8, front.) et Les Surprises du cœur (1881, in-8, front.).

« Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises ; bien plus, un Artiste du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de revendiquer l’amitié, a dessiné et gravé, pour nos Caprices, un frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d’habileté de faire, si coquet d’ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s’en seraient disputé la signature. »

Chez le même éditeur, il poursuivit mensuellement ses chroniques dans les Miscellanées bibliographiques (Paris, 1878-1880, 3 vol. in-8), fit une préface pour L’Amour romantique (1882, in-8), par Léon Cladel, et publia La Reliure moderne, artistique et fantaisiste (1887, in-8, front.) et Coiffures de style, la parure excentrique époque Louis XVI (1895, 100 pl.).

Entre-temps, il rencontra Albert Quantin (1850-1933) pour qui il rédigea les notices de la collection des Petits conteurs du XVIIIe siècle (1878-1883, 12 vol. in-8) et celle des Poésies diverses du chevalier de Boufflers (1886, in-8), dernier volume de la collection des Petits poètes du XVIIIe siècle (1879-1886, 12 vol.). Chez le même éditeur, il fit paraître les Documents sur les mœurs du XVIIIe siècle (Paris, 1879-1883, 4 vol. in-8), et rédigea des préfaces pour Le Temple de Gnide (Rouen, Lemonnyer, 1881, in-8, front.) et pour la Correspondance de Mme Gourdan (Bruxelles, Kistemaeckers, 1883, in-8).

C’est avec Quantin que Uzanne fonda en 1880 la revue mensuelle Le Livre (1880-1889) : 10 vol. in-4 de « Bibliographie rétrospective », consacrée à l’histoire du livre, et 10 vol. in-4 de « Bibliographie moderne », consacrée aux parutions nouvelles.

C’est également chez Quantin que parurent L’Éventail (1882, in-8, ill.), L’Ombrelle. Le Gant. Le Manchon (1883, in-8, ill.), Son altesse la femme (1885, in-8, ill.), La Française du siècle. Modes, mœurs, usages (1886, in-8, front., pl.), Nos amis les livres (1886, in-18, front.), Le Miroir du monde (1888, in-8, ill.) et Les Zigzags d’un curieux (1888, in-18, front.).

« Nos Amis les livres seront donc, il nous est permis de l’espérer, les bienvenus chez nos Amis les Curieux ; ils y trouveront beaucoup d’imprévu, du vieux-neuf et du neuf déjà vieillissant, des boutades inspirées par la passion ou la fièvre du moment, des jugements toujours sincères et des études élaborées avec l’esprit d’investigation et la patience soutenue d’un inquisiteur d’histoire littéraire. »


Les successeurs de la maison Quantin publièrent Le Paroissien du célibataire (1890, in-8, ill.), Les Ornements de la femme : l’éventail, l’ombrelle, le gant, le manchon (1892, in-18), La Française du siècle. La Femme et la Mode. Métamorphoses de la parisienne (1892, in-8, front. de Félicien Rops, ill.), Vingt jours dans le nouveau monde (s.d.[1893], in-8, ill.), Bouquinistes et bouquineurs. Physiologie des quais de Paris (1893, in-8, front., ill.), La Femme à Paris (1894, in-8, ill.), Contes pour les bibliophiles (1895, in-8, ill. par Albert Robida), L’Art dans la décoration extérieure des livres en France et à l’étranger (1898, in-8, pl.) et Monument esthématique du XIXe siècle. Les Modes de Paris. Variations du goût et de l’esthétique de la femme (1898, in-8, ill.).

Il avait fondé dans le même temps Le Livre moderne (1890-1891, 4 vol. in-8) puis L’Art et l’Idée, revue contemporaine du dilettantisme littéraire et de la curiosité (1892, 2 vol. in-8), réservée « à une chapelle d’ultra civilisés de la littérature et de l’art ».

En 1881, Uzanne était entré à la Société des Amis des livres, pour laquelle il publia Aline, reine de Golconde. Conte, par le chevalier Stanislas de Boufflers (1887, in-8, ill.). La jugeant « obstinément traditionnaire », il démissionna de la Société des Amis des livres pour fonder en 1889 la Société des Bibliophiles contemporains, ou Académie des beaux livres, pour laquelle il publia son Dictionnaire bibliophilosophique, typologique, iconophilesque, bibliopégique et bibliotechnique à l’usage des bibliognostes, des bibliomanes et des bibliophilistins (1896, in-8, ill., 176 ex.) et les Féminies (1896, in-8, front.). La Société des Bibliophiles indépendants succéda aux « Biblio-contempo » en 1896 : pour elle, il fit imprimer les Badauderies parisiennes. Les Rassemblements. Physiologies de la rue (Paris, H. Floury, 1896, in-4, ill.).


Son ami Félicien Rops lui avait dessiné son ex-libris en 1882 : il l’avait fait graver la même année par Aglaüs [i.e. Gustave] Bouvenne (1829-1903).

On doit à Octave Uzanne les plus beaux livres illustrés des débuts de l’époque « Art nouveau » : L’Effort. La Madone. L’Antéchrist. L’Immortalité. La Fin du monde par Edmond Haraucourt (Paris, pour les Bibliophiles contemporains, 1894, in-4, ill.), Voyage autour de sa chambre par Uzanne (Paris, H. Floury, 1896, in-4, ill.) et La Porte des rêves par Marcel Schwob (Paris, pour les Bibliophiles indépendants, 1899, in-4), seul livre illustré par Georges de Feure [Georges-Joseph van Sluyters].

Chez Henry Floury, il publia aussi L’École des faunes, comédies muliéresques, contes de la vingtième année (1896, in-8, front.), Les Évolutions du bouquin. La Nouvelle Bibliopolis (1897, in-8, front.), Types de Londres (1898, in-4, pl.), réédité par Payot sous le titre Instantanés d’Angleterre (1914, in-8), Visions de notre heure. Choses et gens qui passent, notations d’art, de littérature et de vie pittoresque (1899, in-8), rassemblant les chroniques publiées dans L’Écho de Paris sous le pseudonyme de « La Cagoule », La Panacée du capitaine Hauteroche (1899, in-fol., ill.), repris dans les Contes à Mariani (Paris, s.n., 1902).

Lors de la sortie de La Nouvelle Bibliopolis, Rémy de Gourmont fut très critique :

« Cette Nouvelle Bibliopolis surprend tout d’abord par l’excessif de son mauvais goût. La couverture, quoique ordinaire, est agréable ; les petites illustrations du texte sont amusantes, pittoresques et instructives, – mais les marges ! Ces pointillis verdâtres, rosâtres, lilâtres, bleuâtres, enfin de toutes les nuances fausses et, dans cette salissure, de quelconques fleurs ! Une des beautés d’un livre bien ordonné c’est la largeur et la candeur des marges, les vergeures de l’Arche ou du Hollande, la moire du Japon, les vagues du Chine ou le mat tout blanc du pur vélin ; mais M. Uzanne, qui sait ce qu’est un beau livre, n’a sans doute voulu ici que se conformer à la mode du jour ; celle de demain sera plus sévère, car la gravure sur bois, la seule qui s’accorde avec la typographie, est en train de se rendre encore une fois maîtresse de l’art du livre. »

Uzanne fut encore l’éditeur chez Floury d’un ouvrage collectif intitulé Figures de Paris. Ceux qu’on rencontre et celles qu’on frôle (1901, in-4, ill.) pour les Bibliophiles contemporains, et des Chansons de l’ancienne France imagées par W. Graham Robertson (1905, in-fol.) pour les Bibliophiles indépendants.


Les 2 et 3 mars 1894, il avait vendu à l’Hôtel Drouot 474 ouvrages de sa bibliothèque, dont il avait rédigé le catalogue intitulé Quelques-uns des livres contemporains [...] tirés de la bibliothèque d’un écrivain et bibliophile parisien (Paris, A. Durel, 1894, in-8). Au sujet de ce catalogue, le baron Anatole de Claye écrivit :

« Au fond, M. Uzanne est un habile homme. Il y a des catalogues qui attirent l’attention par la valeur des livres qu’ils décrivent ; lui, il l’attire par le style de ses descriptions. Au surplus, on trouve dans sa collection, uniquement formée d’ouvrages contemporains, des volumes qui réunissent tout ce qu’il faut, par le temps qui court, pour se bien vendre : envois d’auteurs, correspondances privées et même intimes, figures ajoutées, dessins originaux…On remarquera surtout un lot important d’ouvrages de luxe dus à M. Uzanne lui-même. Par l’importance qui leur est donnée dans le catalogue, par les soins donnés à leur reliure, on se rend compte que l’auteur préféré de M. Uzanne est…M. Uzanne. »

Uzanne récidiva en 1899 et en 1908, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire une longue préface titrée « Livres d’art contemporain. Expressions de la bibliophilie de ce temps » au Catalogue de la bibliothèque de feu Mr Albert Bélinac (Paris, A. Durel, 1909), dans laquelle il affirme suivre « la culture du livre de sélection » réservé « aujourd’hui comme demain au plaisir, à la vanité, au dilettantisme de quelques élus de la fortune et du goût ».

Il rédigea encore de nombreuses préfaces, des catalogues d’expositions et articles dans plusieurs journaux, et ne cessa jamais de publier : La Bohême du cœur. Souvenirs et sensations d’un célibataire (Paris, E. Flammarion, s.d. [1896], in-16), « Étude sur William Nicholson et son art » dans l’ Almanach de douze sports (Paris, Société française d’Éditions d’Art, 1898, in-4, ill.), La Locomotion à travers l’histoire et les mœurs (Paris, P. Ollendorf, 1900, ill.), réédité sous le titre La Locomotion à travers le temps , les mœurs et l’espace (s.d. [1912], in-fol., ill.), L’Art et les Artifices de la beauté (Paris, F. Juven, 1902, in-8, ill.), Les Deux Canaletto (Paris, H. Laurens, s.d. [1907], in-8, 24 ill.), L’Esprit de J. Barbey d’Aurévilly (Paris, Société du Mercure de France, 1908), La Peinture au Musée Carnavalet (Paris, Musée Carnavalet, 1909), L’Égypte contemporaine (Paris, imprimerie de G. de Malherbe, 1909-1910, in-16), Parisiennes de ce temps en leurs divers milieux (Mercure de France, 1910, in-8), nouvelle édition de La Femme à Paris. Le Spectacle contemporain. Sottisier des mœurs. Quelques vanités et ridicules du jour (Paris, Émile Paul, 1911, in-8), Le Célibat et l’Amour, traité de vie passionnelle et de dilection féminine (Paris, Mercure de France, 1912, in-18), Jean Lorrain, l’artiste, l’ami (Paris, E. Champion, et Abbeville, F. Paillard, 1913).

Après avoir beaucoup voyagé, il publia encore Pietro Longhi (Paris, Nilsson, s.d. [1924], in-16, ill.), Les Canaletto (Paris, Nilsson, 1925, in-16, ill.), Les Parfums et les Fards à travers les âges (Genève, Charles Blanc, 1927, ill.) et Barbey d’Aurévilly (Paris, À la Cité des livres, 1927), avant de s’éteindre l’année de la crise qui frappa le livre de luxe.

Publié sur ce blog avec l'aimable autorisation du Magazine du bibliophile

Jean-Paul Fontaine
In Le Magazine du bibliophile
N° 98-novembre 2011, p. 22-27
Crédit Photos : Magazine du bibliophile & Librairie L'amour qui bouquine
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2 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  2. "...Descendant d’une famille de commerçants savoyards... fit son droit à Paris". Je vais finir par croire qu'il y a un profil-type du Bibliophile !! :)

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