dimanche 15 janvier 2012

Octave Uzanne et Marius Michel père et fils (1889).


Photo-montage.
Tous droits réservés © Blog Octave Uzanne 2012


Un relieur est un relieur ! Un bibliophile est un bibliophile ! Tel semble être la position inamovible du Bibliophile-Uzanne dans cette critique sentie des praticiens Marius Michel père et fils, alors au fait de leur gloire. Cette critique piquante bien que toute en retenue montre combien le goût bibliophilique dont Uzanne se sent le dépositaire et se fait le diplomate auprès des modern bibliophiles de son temps ne tient rien à l’acquis mais plutôt à l’inné. La bibliophilie une affaire de goût plutôt qu’une affaire de technicien, plutôt que mille explications, mille justifications. Comme il l’indique, il n’est, selon lui, pas besoin de mots : devant le beau seul le silence et l'admiration s’imposent. Octave Uzanne écrit ainsi en septembre 1889 :

« MM. Marius Michel, relieurs-doreurs, ne sont pas seulement de très habiles bibliopégistes, ayant l’estime d’un grand nombre de bibliophiles des deux mondes ; encore veulent-ils manier la plume à l’égal du petit fer et démontrer urbi et orbi la valeur de leur manière et la théorie mathématique et géométrique de leurs procédés d’ornementation. – C’est là leur tort : non pas qu’ils ne démontrent avec clarté, méthode et raison la préexcellence de leurs idées, mais parce qu’ils embêtent l’amateur qui généralement n’aime pas les longues démonstrations en matière de goût.
Un bibliophile a le droit d’aimer, par le seul tact de son œil et l’affinité de son goût, tel ou tel genre de reliure, de préférer tel type d’ornements à tel autre, de s’enthousiasmer pour tel ouvrier relieur silencieux qui pousse bien ses fers crées dans un style nouveau, sans qu’on vienne lui déclarer qu’il n’existe point de type de beau parfait en dehors de certaines règles logiques et subordonnées à des combinaisons inéluctables. Cette déclaration faite par un relieur d’art en un ouvrage spécial met en défiance nerveuse, surtout étant donné l’esprit de personnalité absolue de MM. Marius Michel. C’est pourquoi, avec la meilleure volonté du monde, j’ai hésité à parler jusqu’ici en toute liberté d’opinion du livre publié il y a deux mois par MM. Marius Michel sous le titre de l’Ornementation des reliures modernes (1 vol. in-8° carré, tirage à 300 exemplaires, prix 20 francs ; 50 japon à 100 francs). Ce livre, évidemment, est excellent en soi, il n’offre pas des idées rétrogrades, il combat pour le goût du moderne à introniser dans la décoration des livres, il remue quantité d’idées justes, mais aussi il pontifie trop, et ce défaut, qui pourrait être excusable chez un écrivain d’art, a un je ne sais quoi de très spécialement énervant lorsqu’on sent le Prenez mon ours ! (*) du praticien par derrière.
MM. Marius Michel légifèrent trop dans le domaine de la reliure ; ils approuvent ceci, désapprouvent cela, nient le genre allégorique, vantent la sobriété du décor, tranchent, rognent, avec autorité sur les arabesques, les entrelacs, les mosaïques et la flore ornementale. C’est là un ton qui serait respectable chez un relieur honoraire, servant son expérience à des néophytes inconnus ; mais chez un praticien militant, chez un récidiviste qui a déjà produit deux volumes sur la matière, l’allure doctorale peut n’être pas goûtée de tout le monde. – Une belle reliure, par sa grâce, son harmonie parlante et par l’éclat de ses dorures, est plus éloquente, dira-t-on, que toutes les dissertations sur les conditions voulues de ce beau et de cette harmonie. Trautz-Bauzonnet s’est-il jamais avisé de soutenir de la plume le mérite de son compas ? J’estime fort le mérite de MM. Marius Michel, qui sont au nombre de mes relations aimables, et je serais désolé qu’ils prissent en mauvaise part ces observations sincères ; mais je crois, en les faisant, résumer la sensation du plus grand nombre des bibliophiles, qui semblent leur dire : Faites de l’art et ne faites plus de théories inutiles, pour nous du moins qui avons l’éducation de l’œil et ce sentiment de la mesure et du beau qui ne s’argumente pas.
Le volume de MM. Marius Michel, qui ne compte guère plus au demeurant de quatre-vingts pages, est enrichi d’un très grand nombre de planches en héliogravure, reproduisant les plus belles reliures récemment exécutées par ces messieurs. Imprimé luxueusement sur superbe papier à la forme, admirablement tiré par Chamerot, ce beau livre est digne d’entrer dans toutes les bibliothèques ; il est de plus très suggestif pour le bibliophile chercheur de types à commander sur les ouvrages à faire habiller. Signé O.U.»

Extrait de la Petite gazette du bibliophile, Livres de luxe récemment publiés in la revue Le Livre, Bibliographie moderne, année 1889 (neuvième livraison n°117 – 10 septembre 1889 – pp. 445-456).

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) « Tout le monde se souvient de cette farce désopilante appelée l'Ours et le Pacha. Le père Brunet représentait le pacha blasé qui veut qu'on l'amuse ; Odry jouait le montreur de bêtes, répétant à tout propos « Prenez mon ours! » Ces trois mots obtinrent une telle vogue au théâtre, que les directeurs à l'aspect d un auteur qui tenait un manuscrit, lui disaient de loin: Vous voulez m'amuser, vous m'apportez votre ours. -- C'est une pièce charmante faite pour votre théâtre, répondait l'auteur. -- C'est bien ce que je pensais, prenez mon ours! -- Depuis ce temps, l'ours est un vaudeville où un mélodrame qui a vieilli dans les cartons. » -- J. Duflot. Prenez mon ours, se dit quand on presse quelqu'un de prendre quelque chose dont on veut se défaire.

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