mardi 31 janvier 2012

Les Surprises du Coeur et l'Epître à la Maîtresse inconnue (1881).


Voici le troisième volume de prose amoureuse publié par Octave Uzanne, dans la même veine que les deux précédents dont nous avons parlé dans les deux derniers billets. Les Surprises du Coeur est un joli petit volume de format in-8 publié avec le même soin et la même esthétique que les deux autres (Le Bric-à-Brac de l'Amour et Le Calendrier de Vénus). Il sort le 20 juin 1881 des presses de Darantière à Dijon pour Edouard Rouveyre, libraire-éditeur à Paris. Outre le tirage courant sur papier vergé à petit nombre (sans doute moins de 1.000 exemplaires), il a été fait un tirage de luxe à 122 exemplaires sur divers papiers. Le volume est recouvert d'une jolie couverture illustrée imprimée en couleurs et est orné d'un joli titre-frontispice dessiné et gravé à l'eau-forte par Géry-Bichard.


Il était intéressant de se pencher sur les petits textes introductifs dont Octave Uzanne a le secret. Le premier est une épître à l'éditeur Edouard Rouveyre a qui il confirme l'inutilité de faire une préface pour ce volume qui n'en n'a pas besoin et surtout pour affirmer que son livre n'a besoin de personne pour le défendre puisque la gloire et la célébrité par le succès ne lui importent aucunement. Uzanne démontre ici encore une fois avec force crânerie sa farouche indépendance d'esprit. Entre cynisme et vérité, toujours flottant, il donne une leçon d'humilité pleine d'orgueil pourtant. Le deuxième texte est une Epître à la Maîtresse inconnue, sorte de déclaration d'amour à une femme qui ne viendrait pas à un rendez-vous. Ces deux textes apportent encore une fois un éclairage d'appoint à la personnalité chamarrée de l'auteur.


A l’éditeur de ce livre –

Mon cher Editeur,
N’est-ce pas une préface que vous me demandez avec des détours insinuants qui voudraient être persuasifs ?
Une préface, ici, au seuil de ce domaine fantaisiste de l’esprit où je viens si bénévolement de mettre mon imagination dans ses propres meubles ? – Une préface de moi sur une œuvre mienne ? – Une préface de moi sur une œuvre mienne ? Pour Dieu, mon ami, je n’y saurais consentir. – Je suis homme, croyez-le, à reconnaître mes petits bâtards, si j’avais l’assurance d’en avoir crée, mais ici, tel n’est point le cas ; cette œuvre m’est très légitime, je n’ai que faire de l’ondoyer au nom du père et je pirouette sur mon talon.
Je pense avoir suffisamment jusqu’à ce jour lancé de boniments littéraires sur ces tréteaux de l’érudition, où les quolibets fument plus souvent qu’ils n’éclairent ; il doit donc m’être permis de revêtir, comme un délassement, ma casaque familière et de jouer un rôle dans cette foire aux idées, sans éternellement clamer le programme à l’entrée du spectacle dans le portevoix défoncé du Barnum introducteur.
Lorsqu’un écrivain n’a d’autres règles de ses actions que la conscience indépendante de son LUI personnel, la gestation de ses œuvres est aisée ; point n’est besoin des caquets d’une sage-femme pour reconnaître le sexe du nouveau-né. Les sensations ne sont aucunement douloureuses : - le berceau est là tout prêt, coquettement disposé en ramettes de blanc-vélin ; la procréation se fait sans secousses, l’idée apparaît, s’élargit, vagabonde un instant, se nourrit d’elle-même, se concentre et prend corps ; la forme originale emmaillotte la phrase fraîche éclose, c’est à peine si la plume crie sur le papier ; le poupon est mis au jour avec une volupté sans rivale. S’il se rencontre, de hasard, un aimable philanthrope comme vous, un petit manteau bleu de l’édition, pour adopter ce well-come, son destin se trouve assuré ; l’heureux père n’a plus qu’à se ruer à de nouvelles amours au pays bleu et bourdonnant de la pensée.
L’enfanture de mes conceptions se réglant de telle sorte, vous devez penser avec raison que je ne saurais faire appel ici au bon accueil de ce petit livre par le gros public. Je professe, vous ne l’ignorez point, une indifférence, presqu’un mépris invisible pour les succès d’éclat qui ont presque toujours la brutalité du scandale, et le scandale souille tout ce qui le fait naître aussi bien qu’il écoeure et épouvante les amoureux des solitudes discrètes et les délicats passionnés des ivresses à huis-clos. Pour ces raisons, - et ne voyez pas là une variante du : « Ils sont trop verts, » de la fable, - ayant horreur de la popularité et ne me souciant aucunement de la Gloire, cette courtisane de mauvaise compagnie, qui, comme l’écrivait un homme d’esprit, attaque quelquefois en passant des gens qui n’y pensent point, je ne m’adresse qu’aux charmantes sympathies que je crois sentir de ci de là, amitiés de quelques sensualités, d’autant plus précieuses à mon gré que toutes sont enveloppées, et comme voilées, des charmes troublants du mystère.
En résumé, ces peintures peuvent plaire ou déplaire, et je n’en ai cure ; mais, puisqu’elles vous séduisent, mon cher éditeur, fournissez le cadre ; qu’il soit ciselé, poli, coquet et de bon goût, comme vous savez que je les aime, et comme je sais que vous les exécutez. Ne me demandez plus cependant d’ajouter quoi que ce soit dans le cartouche, en manière d’avertissement. Je veux que la gravure en soit avant toute lettre et l’épreuve rarissime mise ainsi hors de portée du commerce vulgaire.
Une préface, écrivait Voltaire, est une prière pour les morts ; elle ne les ressuscite pas toujours. Ce livre étant d’un viveur très vivant, priez pour lui, si bon vous semble. O.U. Paris, 10 juin 1881.


Dédicace à la Maîtresse inconnue. –

Bien que la tyrannie des convenances, - ces précieuses hypocrites -, vous y emprisonne, et alors même que votre noblesse y est écrite fièrement aux yeux de tous : « D’hermine au chef d’azur, » vous êtes très peu du monde, Madame, de ce grand vilain monde de toute le monde, où la banalité sert de monnaie courante, sans autre effigie qu’un zéro d’argent écussonné de gueules.
Votre visage d’ange exilé est empreint d’une beauté suprême, d’une suavité délicieuse qui rappelle, par sa fixité et sa langueur fatale, le tableau de la Mélancolie, cette grande pensive au front génial immortalisée par le chef-d’œuvre d’Albert Durer.
Je lis dans vos yeux une exquise et troublante lassitude d’âme amoureuse, éperdue, et comme en détresse dans l’écœurant agiotage des passions modernes, et je ne conçois que trop bien cet affolement d’hirondelle qui chercherait en vain, sur les surfaces sans relief des mœurs du jour, le coin rêvé pour se construire un nid de tiède bonheur et de repos. Je dévide par la pensée le long écheveau d’illusions brisées qu’ont tissé vos douleurs, je pénètre, furtivement, si avant dans l’intimité de votre pauvre petit cœur frileux et incompris, tout peuplé de délicatesses froissées, (Cendrillons boudeuses auprès de l’âtre) que je ne crains pas, moi, l’Amant mystérieux que vous aimeriez peut-être, de vous dédier ce livre dévotement, ô Maîtresse inconnue que j’idolâtre assurément avec la sensation perturbatrice du plus ravissant des songes.
Peut-être, oui, m’aimeriez-vous ? – Et ne plissez point vos jolies lèvres en un sourire d’incrédulité dont l’expression traduit avec tant de tristesse et d’amertume la désespérance du Dante ! – Peut-être même m’aimez-vous déjà de cet amour assoupi d’une Belle au Bois dormant, qui ne croit plus à la vie ni au soleil des âmes, et, bien que je ne sois pas le prince Charmant, il ne faudrait qu’un coup de baguette de cette bonne fée du Hasard, pour que je parvinsse jusqu’à vous à travers bois, buissons, ronces et épines, et pour que nos sentiments mutuels s’éveillassent dans une lumière d’apothéose.
Si la providence des heureuses attractions nous fait nous reconnaître un jour comme une commotion dans un des palais d’or or une humble chaumière de ce paradis perdu, croyez que ce sera, avec des yeux qui se tutoient, des lèvres qui s’attirent et deux cœurs, qui, bondissant l’un à l’autre, se choqueront et s’embraseront, par des affinités qu’on ne saurait expliquer, mais dont nous ne sentirons que trop l’âpre et intense volupté.
Voilà pourquoi, Princesse enchantée, Moitié de moi-même dont parle Platon, je vous cherche ardemment, avec l’avide désir de l’inconnu qui tente. Mais, bien que vous rayonniez en moi comme un rouge et étincelant foyer d’amour idéal, je ne sais trop, hélas ! dans le brouhaha vulgaire de cette cavalcade humaine, où découvrir votre beauté promise à mon attente, comme ces blanches fiancées qu’aux époques chevaleresques la magie du Destin annonçait aux fils de preux. Point ne puis, à mon grand dam, comme ceux-ci, m’en aller quérir, de par vals et montagnes, votre parangon de haute vertu avec une bravoure qui s’en va grand erre, car en cestuy temps Don Quichotte lui-même changerait l’armet de Mandrin pour le gilet sonore et rebondi de Mercadet.
Cependant, lorsque j’aurai forcé la tour d’ivoire où vous êtes enclose, lorsque je vous découvrirai, ô Maîtresse inconnue, toute grelottante dans votre solitude, figée dans l’inaction dédaigneuse de vos caresses, presque transie de la froide stérilité de vos désirs, je fléchirai le genou lentement devant vos charmes lumineux et divins, je vous prendrai la main presqu’en tremblant pour ne pas trop effaroucher votre délicatesse, je tâcherai, par une muette extase, de m’insinuer au plus profond de votre âme d’y réchauffer l’anesthésie de vos sentiments, d’apporter doucement la vie dans ce corps frileux, et je ménagerai si bien la transition du rêve à la réalité, qu’ouvrant peu à peu vos beaux yeux, sous la tendre couvaison de mon regard, vous me direz simplement en vous éveillant, comme l’Héroïne des jolis contes bleus : - Est-ce vous, mon Prince ?... Vous vous êtes bien fait attendre ; oh ! de grâce, ne me quittez plus !
Et je ne vous quitterai plus… tout au moins de longtemps. Je détèlerai mes mules harnachées de bruyants grelots qui tant de fois m’ont conduit en galant équipage aux posadas de l’inconstance ; je cesserai de voyager en poste au pays de l’amourette pour séjourner enfin au temple d’amour. – Bonne fée, bonne fée, je vous invoque ! – Je serai comme ces Travellers qui remontent le cours des fleuves pour en découvrir l’origine, et je me suis laissé aller un peu à la dérive avec l’insouciance de ma jeunesse, je n’aurai que plus d’ivresse à goûter aux sources pures d’un bonheur dont je n’avais connu jusqu’alors que les eaux limoneuses et perfides.
O Maîtresse ! Nous avons beau être petits, nos passions naissent toutes grandes avec nous ; le plaisir les fait patienter, l’amour seul les nourrit, et je vous attends, adorable nourricière, pour verser la goutte céleste de la vie dans la coupe qui nous attire.
Cette dédicace, la lirez-vous ? – Mon espoir en est bien faible ; aussi je la lance dans le hasard du monde, comme ces marins, qui, au fort de la tempête, renferment et scellent dans un étui leur dernier cri d’alarme que le ciel n’entend plus. Les flots sont inconstants et la providence est sourde. Du fond du cœur j’ai prié : De profundis clamavi ad te !....
Mais combien peu de manuscrits trouvés dans une bouteille ! Paris, le 29 avril 1881. »

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) Outre l’Epître à l’éditeur et à la Dédicace à la Maîtresse inconnue, ce volume contient : Surprises du cœur, Suzette de Mirefleur à Gérard d’Ogny – L’Organe du Diable – Le hasard des petits papiers, extrait du carnet d’une femme sensible – Piments (sentences et maximes de l’amour). L’ouvrage se conclut par une Post-face de trois pages.

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