dimanche 29 octobre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L’année 1917 verra-t-elle la fin de la guerre ? – Jeudi 11 janvier 1917.



L’année 1917 verra-t-elle la fin de la guerre ? Jeudi 11 janvier 1917. (*) 

Il y eut de l’étonnement, presque de la stupéfaction et de l’incrédulité même lorsqu’on apprit en France, vers la fin d’août 1914, que nos alliés de Grande-Bretagne traitaient leurs marchés de guerre à long terme et se refusaient à conclure les contrats pour une durée moindre de trois ou quatre années. Il ne pouvait entrer dans nos conceptions que le formidable conflit mondial se puisse perpétuer au-delà d’un an ou dix-huit mois. Nos amis britanniques voyaient plus juste. Leur premier chant de débarquement scandait, sur un rythme de gigue mélancolique, la longueur du chemin qui mène à Tippérary, au but lointain de la marche épique pour la sauvegarde du monde. Ils ne s’illusionnaient point, ni sur l’âpreté des combats, ni sur leur inexorable continuité, ni surtout sur l’étendue prodigieuse des efforts à multiplier pour atteindre une performance supérieure. Ils savaient surtout que la force du Royaume-Uni était faite de patience, de volonté froide et persistante et de méconnaissance de la lassitude. Au cours de son histoire, l’Angleterre semble avoir faite sienne la fière devise de Charles-Quint : « Le Temps et Moi contre tous. » Ce qu’elle ne put obtenir par la puissance de ses armes, par la maîtrise de sa flotte ou par l’abondance de ses moyens financiers, elle sut toujours le réaliser par son obstination prodigieuse dans la résistance et par son dédain des mois et des années qu’il fallut dépenser pour résoudre toute affaire entreprise aux conditions mêmes qu’elle s’était proposées dès le principe pour sa réussite.

Lord Kitchener, peu de temps avant le mystérieux désastre maritime où il disparut, répondait à l’un de ses compatriotes qui l’interrogeait sur la durée de la guerre : « Comment vous dirais-je quand elle finira, alors que je ne sais pas encore quand, pour nous autres, Anglais, elle commencera vraiment avec tous nos moyens. »

Et, en effet, la grande ruée en avant du Léopard britannique, le bondissement définitif ne s’est pas encore produit. Sir Douglas Haig, le nouveau maréchal, chargé de le déclencher sur notre front et à nos côtés, montre autant d’humour que Kitcheneer, pour le moins, dans ses propos sur la continuité des efforts. On lui prête cette réplique à quelqu’interviewer sur le terme à entrevoir de tant de misères : « Le mieux, est de se dire que, dans ces sortes d’affaires, les cinq premières années sont les plus terribles ; après cela, il n’y a plus qu’à voir venir le résultat. »

Pour le caractère granitique du britisher d’origine celtique, l’esprit de notre fabuliste est assurément le meilleur qui soit : « Patience et longueur de temps valent mieux que force et que rage. » Laisser l’ennemi dépenser ses forces en agressions fiévreuses, épileptiques, rapides, avec la hâte du résultat ; constater ses succès, avec la volonté décisive de ne pas s’en alarmer ; attendre, en réservant ses énergies, le moment voulu, précis où l’on percevra son halètement distinct dans l’effort, afin de frapper avec tout le sang-froid, toute la force accumulée pour le jeter à terre. Les professionnels du ring connaissent cette théorie des ruses sportives de la Boxe.

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Les débuts d’années sont fertiles en spéculations d’espérances. Les civilisés montrent une foi de joueurs fatalistes en engageant, croient-ils, la partie sur un tapis neuf. Déjà, en janvier 1915 et 1916, ils ouvrirent un crédit sans limite aux offensives des printemps prochains, croyant entrer dans l’année des solutions heureuses et des libérations territoriales.

Toutefois, les esprits méthodiques, réfléchis, clairvoyants, susceptibles de considérer dans l’ensemble le tableau des chances adverses sur l’immense échiquier des opérations ; ceux qui ne méjugent pas la témérité, la ténacité, la décision germanique et qui se gardent d’oublier que l’importance de l’enjeu est un dilemme de vie ou de mort, ceux-ci réservent sagement leur opinion. Ils savent que les coups de partie seront nombreux encore, et que le moment n’est pas venu où l’on jouera « la belle ».

Cependant, l’année 1917, à son aurore, en dépit d’incontestables victoires des Empires du Centre sur les infortunés Roumains, cette année considérée comme fatidique par les féticheurs du chiffre 7, apporte aux alliés des prévisions de paix qui semblent se cristalliser en solides apparences de certitudes dans la majorité des cerveaux. Les échanges de souhaits de ce premier janvier se sont faits partout sur des pronostics d’un optimisme dépourvu de toute discrétion. Il semble que le terme de l’affreuse tuerie soit comme un météore visible à l’horizon. Les Boches se sont avisés de vouloir nous déclarer la paix, dont ils sont affamés, tout autant que d’aliments azotés. Il n’est pas un Français qui ait été enclin de tomber dans le godant. La réponse exprime bien notre fermeté nationale. Nos espoirs ont légitimement rebondi. Ils ne doivent pas toutefois devenir aveugles et nous conduire aux désillusions.

En nous défiant de l’hypocrite accès d’humanité de l’ogre allemand, en estimant l’heure inopportune pour ouvrir des pourparlers pacifiques, nous avons conscience de vouloir dicter nos conditions après partie gagnée. Il y a en nous trop de fierté, du moins j’en ai la conviction, pour nous féliciter de voir la bête malfaisante à terre uniquement du fait d’inanition. Une victoire acquise par dénutrition de l’adversaire et non par la vertu et la gloire de nos armes, ne nous apparaîtrait pas très reluisante. Elle laisserait au militarisme prussien que nous prétendons détruire toute sa morgue et une confiance intégrale dans sa valeur indéfectible. La paix qui résulterait d’une tel triomphe offrirait un pitoyable minimum de garanties psychiques. Pouvons-nous vraiment nous en contenter ?

Soyons donc rationnels et logiques. Considérons la famine possible et probable du peuple allemand comme un facteur d’anémie, de démoralisation, d’appauvrissement général de sa résistance, qui n’est point pour nous déplaire, mais ne nous illusionnons plus sur la possibilité de nous garantir des méfaits du monstre par une paix de la faim qui ne serait qu’un point et virgule au contrat où nous rêvons de mettre le point définitif et final.

Or, la guerre, celle à laquelle nous fûmes contraints, ne fut jusqu’ici, pour nous, qu’un terrible champ d’expérience. Nous avons tâtonné dans des actions souvent empiriques et insuffisamment audacieuses, sans toujours développer avec ampleur les résultats obtenus. Notre héroïsme est hors de cause ; nos poilus méritent encore le qualificatif d’enfants chéris de la Victoire. Ils ont rudement pilonné et bosselé le front adverse, mais résignons-nous à penser que la vraie guerre que nous désirons ne commencera que lorsqu’ils l’auront crevé au point de s’ouvrir libre champ de bataille vers les plaines de la vallée du Rhin.

Nous reconnaissons volontiers entre alliés nos imprévoyances et notre impréparation guerrière à laquelle nous remédions chaque jour avec plus d’intensité dans le rendement industriel. Nos erreurs, nos fautes nous apparaissent et nous avons, je l’espère, la vision très nette de l’effort qui reste à faire. Il est considérable. Il suffit d’envisager la nécessité des reprises dans le Nord de la France, en Belgique, en Alsace même et là-bas, en Orient, dans la Macédoine serbe, sur le front des Carpathes et de la Pologne russe pour redevenir modestes et nous dire que pour « les avoir », comme on les aura sûrement, il y faudra du temps, encore du temps et beaucoup d’huile de patience. L’armature boche est atteinte mais encore solide et résistante. A nous d’élargir les défauts de la cuirasse, côté du cœur.

OCTAVE UZANNE

(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.




Bertrand Hugonnard-Roche

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