mercredi 12 novembre 2014

La Parisienne Moderne, Étude de physiologie spéciale et d'attraction passionnelle, par Octave Uzanne (1884).



LA PARISIENNE MODERNE

Héliogravure en couleur d'après l'aquarelle d'Henri Gervex
Photogravure E. Charreyre imprimeur.
Publiée dans Son Altesse la Femme, P. A. Quantin, 1885



LA PARISIENNE MODERNE
Étude de physiologie spéciale
et d'attraction passionnelle (*)


      Pardieu ! mon cher, je me sens renaître, s’écria très allègrement Gérard Fontenac. — quand le déjeuner fut terminé, en jetant sa serviette sur la nappe, dans le fouillis pittoresque des verres et des tasses, et allumant sa cigarette avec l’expression d’une très exquise béatitude ; — les femmes de France, vois-tu bien, old fellow, il n’y a encore que ça. La Parisienne seule est la Reine du monde, puisque Paris est le cœur de la France et que la femme ira toujours au cœur, tant qu’elle sera belle, aimable, coquette, ou qu’elle laissera voir simplement ce petit air chiffonné, cette mutinerie piquante, cette beauté du diable, enfin, qui nous ensorcelle bien autrement, nous autres féministes, que les fameux ports de reine de 1830 ou que ces beautés régulières, cérémonieuses, froides de Vénus émaillées, qui semblent pivoter derrière les vitrines à postiches de tous les coiffeurs du globe.
      C’est pourquoi, crois-le bien, en dépit de mes goûts d’ardent voyageur, j’éprouve toujours une liesse intime, troublante et incomparable au retour, lorsque je me trouve, comme en ce moment, dans ce bourdonnement du boulevard où passent, si adorables, si fines, si légères, si attirantes, ces délicieux oiseaux du paradis parisien, qui, sous toutes les latitudes, emplissaient, depuis des mois, mes rêves d’un bruit d’ailes de soie et d’une harmonie de rires jaseurs, de ce rire spirituel et bon enfant qui a des gammes de rossignol et qui ne nous gargarise plus l’oreille, hélas ! en aucun autre point de l’Univers.
      Pardieu ! oui, répéta mon ami Gérard, je suis plus heureux que tous les Sultans et Rajahs d’Asie, que tous les infortunés autocrates de paravents romantiques en me prélassant maintenant au milieu de mon Paris où le cœur, semblable à un héros de roman d’aventure, est traqué de toutes parts, meurtri d’œillades, ensorcelé à chaque carrefour, et cependant demeure plus jeune, plus brave, plus attendri, plus généreux, plus en perpétuelle vibration que partout ailleurs. — Oh ! les délicieux petits êtres qui nous surchauffent, nous volcanisent, nous tiennent en incandescence, nous tisonnent avec un art charmant sans jamais nous laisser attiédir !
      Ainsi, vieil ami, — ne va pas te gausser de moi, — mais je dois t’avouer que dès hier matin, après avoir quitté dès l’aube, au port de la Joliette, la Panthère des Messageries maritimes qui me ramenait d’Orient, alors que j’arpentais, Marseille s’éveillant, la rue de la République, je fus pris tout à coup d’une joie délirante, d’un trouble inexprimable, d’une sensation analogue à celle que donne au retour la vue du drapeau national, en apercevant une petite grisette blonde et rose, les cheveux à peine tordus sur la nuque, le corps ondulant dans un peignoir de toile orné de guipures, qui bavardait avec une brave commère en achetant son lait du déjeuner. Je demeurai planté, à deux pas d’elle, comme un amoureux, presqu’en extase, sentant ma gaillardise assoupie en voyage se réveiller soudain, pris d’un désir furieux d’embrasser cette rieuse ouvrière qui représentait pour moi une gentille Française, la femme merveilleuse entre toutes, incomparablement supérieure par sa gaieté rayonnante, sa grâce adorable, sa bonté, son dévouement, son insouciance, son accortise et sa simplicité.
      Tu souris de mon lyrisme, mauvais drôle ! reprit familièrement Fontenac, toi qui n’as jamais lâché du pied la terre normande pour aller vagabonder dans des mondes nouveaux ; mais j’affirme qu’il faut avoir voyagé souvent et longuement, et fait, aux dépens de sa peau et de son cœur, de fréquentes études comparées in anima vili, pour apprécier dans toute son exquisité cette Excellence féminine, cette Altesse parisienne, ce joli monstre délicat et courageux, tendre et fort, ingénieux, intelligent, passionné, aussi malicieux que malin, meilleur et pire à la fois, qui ne saurait vivre en dehors de cette ville unique où elle fait chatoyer la grâce de son goût et donne le goût de sa grâce.
      J’ai vu les Italiennes indifférentes promener leur morbidesse à Rome, à Venise, à Florence et leur beauté sculpturale m’a plus frappé que ravi ; j’ai vu, au Prado de Madrid, des Castillanes et des Andalouses, montrant leur splendeur ambrée sous la mantille, et ces reines de l’éventail à la démarche voluptueuse, aux hanches ondoyantes et lascives, aux yeux de velours profonds et ardents, aux lèvres de grenat, m’ont prouvé trop de fierté d’amour et pas assez de gentillesse ou de tendresse complaisantes. A Vienne, dont on célèbre les filles et les femmes, je n’ai trouvé que de lourdes Allemandes, aux caresses massives, des sirènes échappées de Rubens, équilibrées sur des pieds énormes, étalant une chair blanche et gélatineuse, des déesses de kermesse propres à réjouir les affamés de la carnation épaisse, mais indignes de complaire à des raffinés, dans la tradition de Watteau et de Fragonard.
      Je me tairai en faveur de la Hongroise, de la Polonaise et de la Russe, ces demi-Françaises exilées auxquelles il faut rendre les armes ; mais si je plonge en Orient, traversant la Serbie et la Roumanie, la Bulgarie, je constate que la femme a disparu. A de rares exceptions près, on ne voit plus qu’un bétail féminin, dégradé, avili, domestiqué ; de pauvres diablesses, sordides, abêties, fatiguées, qu’on loue comme un cheval de voyage, mais qu’on ne s’avisera jamais de séduire ou de provoquer. 
      « — Cependant, hasardai-je, interrompant le bavard, il me semble que les Turques méritent une dévotion à part, — j’entends parler ici des Circassiennes, des Arméniennes, des Géorgiennes, des Anatoliennes et autres riveraines de la mer Noire ; — si j’en crois les poètes orientaux et le lyrisme des prosateurs en promenade sur le Bosphore, rien n’est comparable à ces blanches houris, dont on entrevoit les formes entre les plis du feredgé qui sentr’ouvre. N’as-tu pas vu quelqu’une de ces sultanes fumant le lataké sur de profonds coussins, avec la coquette calotte de satin à aigrette de diamants, la chemise de soie de Brousse, la large robe de velours fendue sur le côté à hauteur du genou, et le pantalon de taffetas blanc bouffant, duquel sortent de petites babouches de maroquin jaune, retournées en forme de pagode chinoise ? Ne t’es-tu point introduit dans quelque sérail en dépit des eunuques noirs et des mulâtresses couleur de bronze, enveloppées de l’habbarah blanc ? N’as-tu pas fripé enfin ces gazes de soie qui cachent à peine des gorges mignonnes et agressives, peux-tu dire, en un mot, ce que tu penses de ces filles du Prophète ? »
      — Ces femmes turques, Povero mio, dont tu semblés si épris, au travers des brumes de ton imagination romantique, ces femmes que Delacroix, Ziem, Gérôme, Decamps ont idéalisées par la peinture, que les parnassiens de 1830 ont chantées, sur lesquelles tant de romanciers évaporés ont brodé de miroitantes et étranges fictions, ces femmes dont on rêve au collège, qu’on voudrait posséder à l’exemple du bon Nerval, ces esclaves infortunées sont bien indignes, crois-moi, des songes dorés qu’elles ont enfantés dans le cerveau des Occidentaux et deviennent plus désillusionnantes que ces papillons diaprés de mille couleurs veloutées qui, lorsqu’on les saisit, ne laissent plus voir entre les mains qu’une vilaine chenille.
      Grâce aux ruffians de Péra, aux entremetteuses de Gala ta, aux sages-femmes de Stamboul, la Turque n’est plus un mythe pour l’étranger qui veut savoir s’y prendre ; si les portes des sérails sont fermées, il est avec les tailleuses, modistes et tous les juifs du grand bazar d’honnêtes accommodements. Aussi, peu de seigneurs sont à l’abri de l’épithète de kerata que Karagheuz leur décerne et dont on trouve la traduction dans Molière. Beaucoup, le dirai-je, n’ignorent point cette infortune ; mais les gracieux sujets de Sa Hautesse ne peuvent toujours vêtir leurs favorites avec les toiles d’araignée qui tapissent leurs coffres et force leur est de jouer le rôle de mari d’une étoile avec une passivité tout orientale.
      Je puis donc le dire sans fatuité et sans affecter des airs mystérieux et romanesques : les odalisques que j’ai auscultées ne m’ont guère procuré plus de liesses que les confitures à la rose, la chibouque ou le mastic prohibé par Mahomet. Je n’ai trouvé en elles que de singulières bêtes de somme cosmétiquées, plâtrées, fardées, vernissées, aux appas accablés, douces comme des enfants d’hospice, indifférentes comme le destin, propres comme… le hasard, soumises comme la brute. J’affirme qu’un Parisien délicat sur la matière périrait d’ennui dans le plus luxueux sérail de Scutari et qu’il se suiciderait au bout de vingt-quatre heures dans les splendeurs de Dolma Bayktché ou dans les délices de Beyler bey.
      Les femmes turques ! mais .il faut les voir, les pauvresses, le vendredi, jour du sultan, aux Eaux douces d’Europe, en toilette de gala, dans les vieux carrosses démodés, sortes de landaus de noces où, par quatre, elles sont encloses. L’eunuque noir est sur le siège aux côtés du cocher ; les voitures s’arrêtent et à travers les portières aux vitres baissées, on découvre, sous le voile transparent, ces visages de poupées enduits de blanc et de rouge ; leurs grands yeux naïfs, sans expression, s’intéressent aux moindres riens ; muettes et rigides, elles se dérident devant les pitoyables grimaces d’un nègre qui contrefait la danse du ventre avec les cris inarticulés des ministrels anglais. On a la sensation que donnent ces voitures cellulaires promenant les recluses d’une prison centrale. Grasses comme des carlins en chambre, elles sont affaissées et veules, mâchant quelques bonbons à la crasse confectionnés dans le vieux Stamboul, humant de l’air pour huit jours, s’il ne plaît à Sa Grandeur de les laisser sortir, — Là défilent, de deux heures à quatre heures, toutes les impératrices du Levant, les plus hautes favorites ou les sultanes Validé qui sont les invalidées de l’amour, et si, comme un écho dans la mémoire, il vous revient quelques stances berceuses des Orientales, on ne peut retenir sur ses lèvres un triste sourire de pitié.
      Le soir, au soleil couchant, lorsqu’on revient dans son caïque, parmi les barques chargées de musiciens et de chanteurs et qu’on entend tout le long de la Corne d’Or ces mélopées traînardes et délicieuses, rythmées au son du tambourin ; lorsqu’on voit ces tartanes chargées d’hommes en fête, dont quelques-uns, efféminés, marquent la danse des hanches ; lorsqu’on contemple sur la rive les femmes parquées ensemble, extasiées devant ce grand panorama mouvant, devant ces plaisirs dont elles sont exclues, on convient bien vite de l’horreur que de telles mœurs nous inspirent, et toutes nos théories antisociales, nos paradoxes de jeunesse, nos sentiments antérieurs disparaissent aussitôt, comme de ridicules conceptions issues de l’extravagance de notre éducation littéraire qui fausse en nous, — sous prétexte d’originalité, — la droiture de notre instinct et notre naturel bon sens. Ne me parle plus, en conséquence, des femmes turques ; tu risquerais d’évoquer des tristesses profondes, semblables à ces cauchemars qui persistent chez ceux qui ont vu des maisons d’aliénés ou des préaux de prison.
      — A Paris n’avons-nous pas notre sérail, un harem délicieux d’odalisques en liberté, un troupeau dispersé parmi lequel la sympathie seule se charge de lancer le mouchoir ? — Jette un coup d’œil sur ce boulevard, et vois toutes ces sultanes d’Occident qui marchent coquettes et radieuses, distillant une griserie d’amour dans l’air ambiant. Ouvrières, boutiquières, actrices, hétaïres, petites bourgeoises ou grandes dames se font toutes désirables par leur goût délicat, leur maintien charmant, par l’origina- lité harmonieuse de leur costume, par la crânerie de leur allure, par l’attirance enfin et le charme ineffable de leurs mignonnes personnes. Ce n’est pas qu’elles soient belles comme les Grecques, majestueuses comme les nobles Romaines, découplées comme les Vénitiennes, angéliques comme les Anglaises, sveltes de forme comme les Péruviennes, frisques et flambantes comme les Espagnoles, plantureuses et blanches comme les Flamandes ; mais elles ont mieux encore, car la Parisienne a un peu de tout cela dans l’essence propre de sa beauté qui est de ne pas avoir de type accusé, de caractère spécial, comme si sa mission était de ne pas blaser le goût des féministes qui vivent dans ce peuple heureux et artiste jusque dans sa corruption.
      Napoléon disait : Une belle femme plaît aux yeux, une femme gaie plaît à l’esprit, une bonne femme plaît au cœur ; or, cher ami, la Parisienne réunit le plus souvent ces trois qualités maîtresses ; sa beauté ou plutôt sa gentillesse distinguée met éternellement son darling en appétit d’aimer ; sa gaieté vibrante, rarement commune et toujours pittoresque, est comme la fleur et le parfum de notre santé morale ; sa bonté naturelle, profonde et désintéressée, affecte tous les dévouements câlins, tous les héroïsmes, toutes les servitudes sublimes.
      Tu comprends que je n’entends pas parler ici des courtisanes, des petites frôleuses ou capitonneuses, des buveuses de moelle humaine, de toutes ces misérables qu’on nomme filles de joie et qu’on devrait bien appeler « filles de douleur ». Ces avorteuses sont faites pour les avortons du sentiment, pour les amoureux de table d’hôte, pour les hâtifs sans tact qui préfèrent les viandes froides de buffet au succulent consommé préparé par une main experte et dévouée, pour les vaniteux enfin et les imbéciles qui forment le plus gros contingent de cette planète. Ce sont des Parisiennes, à vrai dire, mais des Parisiennes à l’usage du continent incontinent ; je voudrais qu’on les nommât des Continentales, car elles hébergent l’Europe qui devient pour elles…, excuse cet horrible à peu près : le Taureau des Danaïdes.
      Mais, si tu veux parcourir les pépinières des amours de Paris, fureter dans ces ateliers où chantent des Mimi Pinson, t’arrêter en contemplation devant ces jolis grands trottins fluets qui arpentent si allègrement le macadam des rues ; si tu t’intéresses à certaines petites bourgeoises, Parisiennes à la vingtième génération d’adorable roture, si tu flânes dans certains demi-mondes d’art, de Montrouge à Batignolles, si tu pénètres dans quelques salons privilégiés, où l’esprit et la gaieté mettent des stalactites aux lustres et des diamants dans les yeux de femmes, ah ! Hijo mio ! c’est dans ces milieux divers qu’on trouve ces pécheresses aimantes, étourdissantes d’humour, de goût, de bonté, enveloppantes, serpentines, à la fois gavroches en jupon et reines en justaucorps.
      Je me souviens que Michelet, parlant de nos admirables ouvrières qui montrent tant d’esprit, d’élégance, de dextérité, et qui pour la plupart sont physiquement si distinguées, si fines et délicates, s’écriait avec enthousiasme : « Quelles différences entre elles et les dames des plus hautes classes ? Le pied ? Non. La taille ? Non. — La main seule fait la différence parce que c’est là son unique instrument de travail et de vie. A cela près, la même femme, pour peu qu’on l’habille, c’est Mme la comtesse, autant qu’aucune du noble faubourg. Elle n’a pas le jargon du monde ; elle est bien plus romanesque, plus vive. Qu’un éclair de bonheur lui passe de la tête au cœur, elle éclipsera tout. »
      La Parisienne forme une aristocratie parmi les femmes du globe, continua Gérard ; d’où qu’elle sorte, elle n’est jamais entièrement du peuple ; elle ne naît point bourgeoise, elle le devient en se pliant peu à peu aux bourgeoisies maritales. Elle sait peu de chose de ce qui s’apprend, mais elle n’ignore rien de ce qui s’improvise ou se devine. D’une intelligence très fine et très souple, elle s’assimile à tous les milieux avec un tact, une aisance exquise. On a dit de la Parisienne qu’elle avait la légèreté de l’hirondelle et la subtilité d’un parfum : rien n’est plus juste. Elle passe comme un sylphe odorant.
      Je ne dirai pas comme les physiologistes d’autrefois que cette sensitive habillée marche comme une harpe éolienne et qu’elle est la personnification des trois Grâces ; mais j’avancerai qu’aucune femme ne sait mieux trotter dans les rues des villes et même à la campagne, qu’aucune ne sait aussi bien recevoir dans son home, avec la gaieté, le sans-façon cordial, à la fortune du pot ; qu’aucune enfin ne babille avec autant de charme, ne vous met à l’aise avec autant d’affabilité et que, partout où on la voit, elle emparadise les yeux, l’esprit et le cœur par ce je ne sais quoi d’excitant et de délicieux, que l’argot des ateliers nomme le moderne… le si moderne….
      Fontenac était intarissable, mais ici je l’interrompis de nouveau. — « Le moderne, mon cher ami, est un mot bien fugitif et insaisissable, un des in- nombrables qualificatifs ridicules que notre époque emploie hors de saison. La Parisienne a toujours été moderne pour ceux qui l’ont chantée depuis le XIIIe siècle, où je retrouve son apologie poétique, jus- qu’à ce jour ; tu te souviens de la ballade de Villon qui se termine par cet envoi à la louange de son gentil bavardage.

Prince, aux Dames Parisiennes

De bien parler donnez le pris ;
Quoi qu’on die d’Italiennes,
Il n’est bon bec que de Paris.

Pour ce gai poète, le jargon des femmes de 1460 était bien moderne. Marot, Ronsard, eurent en leur temps les mêmes admirations, et pour te prouver que cet amour de Paris a toujours existé, écoute un peu ce qu’écrivait un prosateur fantaisiste dans un Livre à la mode et des plus modernes, aux environs de 1758.

      « Avouez que Paris est la villa par excellence et que, hors de ses murs, il n’y a réellement point de salut. Quel agrément que celui des promenades ! Les princesses, sans suite ainsi que les bourgeoises, vont et viennent, bourdonnent des chansons et des nouvelles, parlent politique et modes, philosophie et rubans, et se confondent toutes ensemble pour former une variété de couleurs, telles qu’on les voit dans un prisme. Les visages s’épanouissent ainsi que les feuilles, dans une liberté inconnue aux Italiens, odieuse aux Allemands ; toutes les distinctions demeurent suspendues, et il n’y a que le plaisir de se voir, de rire et de converser. Là, une Excellence à soixante-seize quartiers ne craint point de compromettre sa dignité en se promenant à pied, au milieu d’un monde roturier, parce que toutes les personnes y sont également excellentes, c’est-à-dire bonnes, affables, joyeuses et sans aucune prétention pour la moindre révérence ni pour le moindre coup de chapeau. Là, on s’embrasse cordialement et l’on se fait un plaisir de se renvoyer l’un à l’autre, à l’aide des zéphirs, des tourbillons de poudre à la maréchale ou d’ambre ; gris ou Ton s’étend sur un gazon émaillé de fleurs, et Ton voit passer en revue toutes les gentillesses que l’esprit des modes peut créer. Ô Paris, Paris, on ne vit que chez vous, et on végète ailleurs ! Les autres pays qui, pleins d’ingratitude, vous imitent en vous critiquant, ne sont que des copies ridicules de vos belles façons.
      « Je m’étonne, — écrit encore le nouvelliste en question, — quand je pense à cette immense provision d’esprit qui se trouve à Paris. Il brille dans les cercles où l’on se le renvoie mutuellement, comme un volant passe d’une raquette à l’autre. Que de saillies ! que de reparties ! On s’entend à demi-mot ; que dis-je ? on se devine : la plus petite marchande exhale tout son cœur dans les plus jolis propos et serait en état de jouer le rôle de duchesse et d’en emprunter le langage. Je crois que si cela continue, on vendra de l’esprit chez les Parisiens comme on y vend des grâces ; car enfin tout veut être aujourd’hui français comme autrefois tout était romain, et cela est si frappant que Mme de *** fit dernièrement noyer deux de ses chiens les plus favoris et les plus jolis, parce qu’elle s’imagina qu’ils n’aboyaient point à la française. — Cela sera bientôt autre chose, prophétise notre homme. — Dans quelques années, puisque les modes changent toujours et se perfectionnent de plus en plus, on verra, je suis sûr, des nœuds d’épaule de porcelaine pour les cavaliers, des robes de toile d’araignée pour les dames ; cela ne sera pas mal sur un jupon couleur de rose. On verra des ravettes d’aile de papillons, des bracelets de vers luisants, des chemises de gaze, des bonnets de sucre candi, ce sucre est brillant. On verra des culottes de mousseline, des bas de duvet de cygne, des bourses à cheveux tissues d’or, des chapeaux de damas rouge vert et jaune- Déjà nos abbés portent des collets et des rabats de taffetas bleu en guise de batiste ; déjà ils sont en manchettes à dentelles pendant le jour, en fontange pendant la nuit ; il ne leur manque que d’accoucher pour être véritablement femmes. »
      « — Ne crois-tu pas, disais-je à Gérard Fontenac, en achevant cette lecture, que même avant la Révolution on se sentait aussi moderne que possible et que l’on aimait Paris et les Parisiennes pour les mêmes raisons qui nous les font aimer ? Ne crois-tu pas que Restif de la Bretonne dans ses Contemporaines ait montré, sous tous leurs plus charmants côtés, les caractères différents des femmes et des filles de son temps, à tous les rangs de la société ; se complaisant, ainsi que tu le faisais tout à l’heure, à vanter la bonté rieuse de certaines fillettes du commun, à exalter leur dévouement, leur perspicacité extrême, leur laborieuse et joyeuse activité et à peindre leurs grâces enchanteresses ?
      « — Je crois, reprit Gérard, qu’on a plus écrit de pensées, de paradoxes, d’aphorismes, de dissertations, de physiologies, de petits et de gros livres sur la Parisienne qu’on n’en fera jamais sur aucun autre sujet ; je sais tout ce qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles on a dit de judicieux, d’aimable et de satirique sur cette mignonne créature. Je n’ignore pas combien ce siècle a noirci de papier sur cette reine de l’élégance depuis M. de Jouy, l'Hermite de la Chaussée-d’Antin, jusqu’au Guêpiste Alphonse Karr et au mali- cieux Léon Gozlan ; cependant je maintiens que la Parisienne moderne, telle que je la sens dans la corruption et la névrose actuelle, n’a pas encore son historiographe. Tu peux affirmer que rien ne change, le prouver à l’occasion fort ingénieusement ; je n’en persiste pas moins à considérer la femme d’aujourd’hui comme un type essentiellement à part, qui a une expression d’art, de nervosité, un frottis de cosmopolitisme, un chic uniques, qu’on ne lui avait point vus jusqu’alors. Au siècle dernier, on retrouve évidemment tous les caractères généraux de cette admirable bonne fille des grands et moyens faubourgs ; on constate cette douce insouciance, cet esprit gai, primesautier, frondeur et malicieux ; on observe son désintéressement, parfois même son héroïsme, ses stratagèmes d’amour, ses coquette- ries, son mépris de l’opinion, son extravagance dans les modes, et à la fois sa science de fée pour draper un chef-d’œuvre de costume avec quelques mètres d’étoffe sans valeur. Ce qu’on ne remarque pas cependant, ce qu’on ne pouvait logiquement remarquer chez la femme, c’est l’incroyable sentiment d’art dont la Parisienne moderne s’est imbue dans les vastes bazars de nouveautés, qui sont comme des ruches colossales où bourdonne sans cesse sa passion du chiffon, du curieux, de l’original. Ces caravansérails du costume, l’accroissement des théâtres, les expositions de peinture où elles remuent l’argot des ateliers, la folie dominante du japonisme qui est comme une rénovation de l’harmonie des couleurs, comme une conception nouvelle des perspectives, le nivellement social et aussi la facilité des voyages lointains, le goût des excursions, de la campagne, de la mer, ont amené une révolution ou une évolution totale dans le cerveau de la Parisienne du jour.
      Certes, ce n’est pas là sa principale source de séduction ; mais cela ajoute à ses charmes naturels. Plus chiffonnière qu’autrefois, elle est devenue fureteuse, bibelotière, possédée du goût de la curiosité. De la mansarde au petit hôtel, son nid est tapissé avec recherche, c’est un fouillis adorable d’écrans et de crépons ; dans les boudoirs de luxe, les étoffes orientales, les tapis de Smyrne, d’Ouchac, de Kackmyr ou de Téhéran, les portières du Maroc, de Damas ou de Karamanie, les voiles de Perse, les coussins brodés, les vases en bronze de Kioto, les faïences anciennes, les tissus brodés, les ivoires, les divinités en bois doré, les armures, sont disposés avec un goût surprenant. Rien ne choque dans ce décor qui semble fait pour rehausser leur fine élégance ; elles y apparaissent vêtues de négligés audacieusement vaporeux, de robes de satin ou de crépon japonais où volent des oiseaux ou des chimères fantastiques, traînant des babouches d’enfant dans lesquelles se jouent leurs petits pieds cambrés dont on voit le rose saumoné au travers des mailles d’un bas de soie. Avec cela, éclatantes de fraîcheur, aimant le luxe du linge jusqu’à la monomanie, jalouses d’entretenir des blancheurs parfumées autour d’elles, attirantes de propreté, jusques et sinon surtout, dans les dessous, et en plus, étonnamment sourdes aux sommations de l’âge, dans ce Paris-Jouvence où, pour elles, ne tombent jamais les brouillards de l’ennui.
      Peut-être aussi, à mon sens, aiment-elles mieux que jadis. Ce sont assurément ces mêmes Parisiennes, dont parle Gozlan, qui ont parfois suivi en Egypte, en Italie, en Russie, des nuées d’officiers à qui elles avaient donné leur cœur à quelque bal champêtre, sous l’époque consulaire ou impériale. Ni les sables du désert ni les glaces de la Bérésina ne les arrêteraient encore aujourd’hui sur le chemin de leur dévouement ; elles nettoyeraient le fusil, laveraient le linge, panseraient les plaies, saleraient la soupe et égayeraient la marche de leurs glorieux époux ; mais leur sentiment en souffrirait peut-être davantage. Leur idéal est plus pacifique, sinon moins aventureux ; leur esprit cherche avant tout dans l’amant qu’elles se donnent la suprématie du talent, car on a beau dire : « la Parisienne n’aime pas, elle choisit », elle choisit surtout pour aimer plus profondément l’élu de son esprit qui devient le maître de son cœur.
      Elles aiment mieux, dis-je, parce que leur âme n’est plus ridiculeusement assoiffée de surhumain, coiffée d’un rêve nuageux, curieuse d’impossible, comme ces amoureuses délirantes qui tettèrent la muse lamartinienne, rêvèrent de passions à l’Antony ou soupirèrent à l’ombre du saule mélancolique de Musset. — La Parisienne moderne est plus pondérée et a su mettre du rose dans le noir qu’elle est susceptible de broyer…. L’égoïsme de l’homme lui crée encore bien des solitudes, le monde lui fait éprouver le vide et l’isolement, les plaisirs sonnent parfois creux à son-oreille, et les amants qu’elle prend ne lui laissent le plus souvent qu’un trou au cœur et un mépris féroce du mâle… qu’elle n’a pas encore trouvé ; mais elle accuse moins le ciel de ses désespoirs, elle n’invoque guère le fatalisme, elle est plus brave contre ses défaillances et le scepticisme du siècle fait entendre à son oreille son petit rire sec et diabolique…. Autant en emporte le vent !
      Du jour où cette pauvre rouée, forcée à l’astuce et à la perversité par les embûches dont les hommes l’environnent, heurte la sincérité ; dès l’heure où elle se donne en. sentant reposer son cœur dans un amour sain et partagé, de ce jour elle met bas les armes et redevient l’ingénue la plus tendre, l’amie la plus dévouée, la femme la plus heureuse de la création. — Paris, ce foyer de vices, est surtout le sanctuaire des plus hautes vertus cachées ; les honnêtes femmes y forment la majorité ; une majorité muette qui ne s’affiche pas et tient à ne pas éveiller l’attention. Le haut du trottoir appartient aux filles et aux charlatans de tout ordre : tous les ambitieux, tous les affamés, tous les petits cuistres sans talent y paradent comme des loups cherchant pâture ; ceux-ci veulent la réclame, ceux-là sont à l’affût d’une affaire à détrousser, d’autres apparaissent pour ne pas se laisser oublier ; tout ce qui n’a vestige de valeur ou de dignité, d’intérieur ou de famille, d’idée ou de philosophie, descend à la rue et y mène grand bruit. Les sages, les heureux, les honnêtes, les méprisants, les travailleurs et les savants se dissimulent et contribuent à la gloire du vrai Paris ; ils ne figurent point dans les gazettes et sont exempts des prostitutions de la publicité ; ainsi les honnêtes femmes demeurent-elles silencieuses dans la paix du foyer et pour une Parisienne qui agite le tam-tam du scandale, cent autres demeurent chez elles à la plaindre, souvent à l’excuser.
      — Gérard Fontenac, renversé sur un divan, se laissait aller à cette causerie familière et heurtée, fumant des cigarettes sans trêve et humant de temps à autre un doigt de cognac. Les heures s’écoulaient dans cette dissertation physiologique et toute d’attraction passionnelle ; après s’être étiré longuement, comme pour secouer la torpeur de bien-être qui l’envahissait, il reprit en terminant sa harangue :
      Note bien, très cher, que si j’aborde la Parisienne à notre point de vue de célibataire, mon panégyrisme s’élèvera à des hauteurs inconnues. Ici j’avouerai l’aimer peut-être plus encore pour ses défauts et ses jolis vices que pour ses qualités.
      Ce sont ces aimables filles d’enfer qui font le paradis de Paris ; au printemps, elles y éclosent comme des fleurs qui s’entr’ouvrent dans leurs toilettes fraîches et nouvellement conçues ; en hiver, emmitouflées dans les fourrures, frileuses et vaillantes, ce sont des oiseaux qui se hâtent vers leur nid et qui nous le font voir, en imagination, chaude- ment capitonné, fait pour les amours à deux, pour les tendres caresses, auprès du foyer qui pétille et jette ses lueurs vives sur les tentures de l’alcôve. — Pour nous autres, nulle ville ne nous donnera autant de sensations d’artistes et d’amoureux ; la rue à Paris devient le féerique Éden des désirs, des admirations, des aventures ; le cœur y bondit à chaque pas, les yeux s’y délectent, l’esprit y chante d’éternelles aubades, les sens y demeurent en éveil ; l’homme y palpite de la nuque au talon, le jouvenceau s’y cambre avec fatuité, le vieillard s’y survit à lui-même. Il semble que tout y soit fait pour la femme et que cette magicienne soit Tunique moteur de cette grande usine bourdonnante des cerveaux. Leurs prétentions, leurs mines, leur coquetterie, leurs feintes, leurs artifices ne sont qu’un piment de plus pour l’ardeur de ceux qui se livrent à la merci de ces sirènes ; les vrais amoureux, comme les marins, ne redoutent pas les grains et les tempêtes : Fluctuat nec mergitur est la devise de la Parisienne qui embarque les passions sur sa galère capitane.
      « Une Parisienne — a-t-on écrit je ne sais où — est une adorable maîtresse, une épouse parfois impossible, une amie parfaite. » — Maîtresse adorable, c’est surtout le terme de sa suprématie, car elle possède toutes les fringances, tous les caprices des bêtes de luxe, toutes les câlineries délicates, toutes les fantaisies enfantines qui provoquent la joie. Elle nous remet en perpétuelle sensation de jeunesse, car sa gaminerie bégayante se mutine à chaque instant et persiste au delà de l’âge. Une Parisienne de vingt- cinq ou trente ans, une fois lâchée en liberté à la campagne ou dans les fêtes rurales, sautera à la corde, jouera au volant, montera sur les chevaux de bois, franchira les ruisseaux, se tiendra en équilibre sur tous les ponts volants, dansera joyeusement dans les guinguettes, apportera partout son espièglerie, ses rires qui partent comme des fusées, sortira de son répertoire mille petits jeux puérils et qui nous charment et ouvrira sur les choses de la nature son grand œil naïf, étonné pour le retourner vers nous, en formulant une question de baby : « Dis, réponds ! n’te moque pas… Voyons ! sois sérieux, comment qu’ça pousse ! »
      Maîtresse adorable, car elle se plie à tout, avec sa sveltesse de roseau, lorsque notre pouvoir sur elle est entièrement moral et basé sur sa sensibilité, son cœur et son imagination. Pourvu que l’amour l'anime, elle marche vaillamment des heures dans les bois, emplissant les taillis de ses chants, cueillant de ses doigts gantés pâquerette, violette et muguet ; courant comme un épagneul et revenant vers son maître apporter son museau fouetté d’air pour grignoter le suc d’un baiser. Puis, engourdie par les effluves printaniers, au retour, en wagon, avec une grosse gerbe de fleurs qui balaye son corsage, elle se pelotonne près de l’aimé, comme une chatte qui ronronne, faisant pressentir les tendres ébats qui les attendent là-bas, à cinq étages au-dessus du niveau des concierges…, et quelle gentille ménagère pour un garçon ! — Pendant les heures de travail, d’un pas léger, elle furète de tous côtés, laissant trace de son ordre et de son bon goût, parfumant comme un sachet notre intérieur de sa présence, disposant sur les chaises en fouillis toujours heureux le trophée de ses vêlements, l’ombrelle en perpendiculaire, les longs gants de Suède tombant à moitié sur le siège, le manteau drapé sur le dossier et le chapeau piquant ses notes éclatantes et soyeuses à côté de la voilette pailletée, de l’éventail ou du manchon de renard bleu.
      Bien plus — et ceci pour nous autres efféminés de l’art a une importance extrême — on peut dire que la Parisienne est la seule femme qui sache se déshabiller aussi coquettement qu’elle sait se vêtir ; la seule qui possède cette si délicate façon de se mettre au lit comme il faut. Elle n’apporte dans cette opération ni fausse pudeur, ni gaucherie : cela est ravissant à observer. Il n’y a là ni cette passivité lasse de la fille qui se dépouille, ni cette mortelle lenteur de la prude qui laisse passer une hésitation ou un remords entre chaque bouton à défaire, il y a cette bravoure qui distingue en tout cette raffinée et qui fait que lorsqu’elle délace son corset, les Grâces et les amours semblent lui venir en aide.
      Parlerai-je des gentillesses intimes de cette fée mignonne ? Insisterai-je sur ses effronteries, ses caprices, ses pétulances, ses bouderies mêmes, plus piquantes parfois que ses exaltations passionnées ? Cela risquerait de devenir scabreux. Ce sont là chatteries douillettes qui ne s’expriment que dans la tiédeur des enlacements. La Française, à vrai dire, montre plus de liberté que de libertinage, plus d’enjouement que d’ardeur desséchante, plus d’art de séduction et d’attachement que de moyens pervers et de machiavélisme profond… Maintenant, tu sais, tout cela est réfutable par d’autres, car, comme disait Saint Prosper, le cœur des femmes est semblable à bien des instruments : il dépend de celui qui les touche… Le tout est de bien savoir en jouer.
      Mais ne voilà-t-il pas beaucoup bavarder ! — dit Gérard Fontenac en prenant son chapeau, — maintenant, cher, allons inspecter notre sérail ambulant ; n’oublie pas que, débarqué d’hier, tout ce joli monde m’apparaît dans un prisme de renouveau. Pardonne, en conséquence, à ma faconde de méridional, à mes enthousiasmes, à mes lancé-courre sur les jolis minois que je vais rencontrer. Je suis sevré du paradis parisien, et, lors même que je m’y griserais, au retour sans vergogne, ne sois pas trop Tiberge…, indulgente-moi. — Si la vie est une fleur, l’amour en est le miel. — Allons butiner gaiement dans ce joli parterre Parisien.


OCTAVE UZANNE



La Parisienne Moderne, Etude de physiologie spéciale et d'attraction passionnelle, dans Son Altesse la Femme, Paris, A. Quantin, imprimeur-éditeur, 1885 (achevé d'imprimer le 28 octobre 1884), pp. 249-276.

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