mardi 18 novembre 2014

Octave Uzanne et le censure pendant la Grande Guerre. Participation au périodique éphémère "Le Sarcasme", Georges Lamy, Directeur.


Extrait de la Revue du Front et le Souvenir
Juillet-Août 1917
On sait combien Octave Uzanne s'est élevé contre la censure qui a frappé l'ensemble des journalistes au lendemain de la déclaration de guerre en août 1914. (1) Lui qui publiait toutes les semaines des articles dans la Dépêche de Toulouse à cette époque, se voit, du jour au lendemain, obligé de cesser d'écrire. Ainsi le 14 mars 1915 il écrit à son ami Georges Maurevert qu'il se désespère de ne pouvoir plus exercer son métier, la Dépêche ayant tout supprimé, littérature et politique. Le 1er juin 1917 il écrit à son confrère Albert Lantoine : "Et dire que nous sommes muselés par la censure qui ne veut et ne tolère que le mensonge le dernier dieu de l'humanité imbécile, et l'on rêve de gueuler de la vérité crue !"
C'est cette même année 1917, en juillet, qu'il s'associe à Georges Lamy (2) et d'autres personnalités des lettres révoltées par le climat général de censure qui règne alors, pour fonder un périodique (sans périodicité ?), une feuille, intitulée Le Sarcasme. Voici comment ce journal est présenté dans La Revue du Front et le Souvenir de juillet-août 1917 :

Le Sarcasme vient de paraître. A lui seul, le titre de cette publication est tout un programme. Parmi les collaborateurs, nous relevons les noms de Mmes Aurel, Rachilde, MM. Xavier Privas, Han Ryner, Paul Fort, Georges Pioch, Pierre Mille, Octave Uzanne, (Directeur, Georges Lamy, 108, rue Lepic, Paris.)

On pouvait lire cette présentation dans le Mercure de France du 1er juillet 1917 :

Le Sarcasme. - Dirigé par M. Georges Lamy, le Sarcasme est un "journal périodique de pamphlets et d'art" qui n'a pas encore paru, mais se proposant de paraître, se recommande à l'attention du public dans un prospectus où le directeur, M. Georges Lamy, donne à tous ce précieux conseil : "Et partez vers les cimes enchanteresses des réalisations individuelles."
Le prospectus qui prévoit la publication du Sarcasme dont le programme est d'ailleurs plein d'intentions louables, conclut ainsi caractéristiquement :

Le Sarcasme ne touchera les derniers secrets d'aucun saint, d'aucun clocher. Il prie seulement les personnes sympathiques de lui adresser des fonds.
A partir de deux francs, les donateurs seront inscrits au rôle des membres bienfaiteurs.
A partir de cinq francs, les donateurs auront le droit de participer à la rédaction effective du journal, sous la direction technique d'un "comité de lecture" nommé en assemblée générale.
La liste des sommes reçues sera publiée avec le nom des envoyeurs.
Le Sarcasme acceptera toute publicité commerciale à sa quatrième page.
Le Sarcasme sera un organe périodique dont les éditions varieront en proportion des ressources.
Le Sarcasme n'attend plus pour paraître que la bonne volonté de ses membres bienfaiteurs et de ses collaborateurs.

Et dans le Mercure de France du 1er septembre 1917 :

Le Sarcasme, "périodique de pamphlets et d'art", a publié en juillet son premier numéro. Adresse : 108, rue Lepic. Directeur : M. Georges Lamy. C'est une publication de combat et de bon combat pour la liberté de pensée. Les blancs infligés par le Censure inspirent à ses victimes des citations classiques dont celle-ci est vraiment d'à propos :


Ils ont pissé partout ...

Racine.

Elle figure en page au milieu d'un échopage qui ne laisse que ces lignes du courageux M. C. A. Laisant (3) :


LIGUE CONTRE LA CENSURE

Quand au début de la guerre actuelle, j'appris qu'on allait instituer la censure pour empêcher la divulgation de renseignement sur les opérations militaires, j'y applaudis de tout coeur.
J'ai le privilège peu enviable d'avoir vécu les années 1870-1871, et je me rappelais les méfaits des bourreurs de crânes de cette cruelle époque, donnant des indications sur les marches des armées, racontant des victoires imaginaires, renseignant l'ennemi, prodiguant les déceptions et semant la démoralisation.
Lorsque la censure de 1914 a commencé à fonctionner, j'ai senti le rouge me monter au visage, en voyant l'usage honteux qu'on en faisait. Il ne s'agissait pas d'assurer notre défense nationale, mais bien d'étouffer toute manifestation de pensée libre, de ne pas troubler la tranquillité des profiteurs de l'assiette au beurre, de leur éviter la moindre critique. C'est le système qui prévaut encore aujourd'hui, malgré des déclarations solennelles, mais démenties par les faits.

Qu'il n'y ait pas une ligue contre la Censure, c'est incroyable ! M. C. A. Laisant proposait-il un groupement des Français qui en ont assez de voir les ennemis du Vrai, les ennemis de la République, les ennemis du peuple, opprimer les écrivains que révolte le Mensonge ? Qu'un tel programme serait utile !
Un article de Mme Vera Starkoff (4) est mutilé, dès son titre : "Le crime d'impartialité". De ce qui subsiste, nous extrayons ces lignes :

Pour mettre fin aux guerres, dit Bertrand Russell, il faut avant tout "démocratiser" la diplomatie. Il faut renoncer à l'habitude séculaire de recruter les diplomates dont la classe privilégiée, parmi les hommes si "distants" du peuple, de ses progrès économiques et de ses véritables besoins. La diplomatie ne doit pas être secrète, elle doit se faire au grand jour, et tous les citoyens devraient pouvoir la contrôler. Les alliances ne devraient jamais être conclues en perspective d'une guerre, mais en vue de la paix. Ce n'est pas l'idée d'amitié ou d'inimitié qui devrait présider aux alliances, mais le souci de la paix.

.... Censure ....

"il est en chacun de nous un Prussien embusqué", une bête fauve, refrénée par des siècles de civilisation et prête à bondir. Cette bête est méfiante et orgueilleuse, et l'esprit de routine la soutient.
Si nous voulons réellement, en toute sincérité, empêcher le retour de l'horreur où nous vivons, nous devons combattre en nous la bête fauve qui garde nos instincts belliqueux, notre orgueil, et notre esprit de routine.
Une belle campagne de la presse républicaine redressera l'opinion publique française, ameutée contre Romain Rolland, un grand et noble écrivain qui poussa le premier cri "séditieux" d'impartialité. "Les Hommes du Jour" le sacrèrent même "le vrai Français". Je ne sais si un revirement d'opinion en Angleterre décernera à l'illustre savant et philosophe Bertrand Russell le titre de "vrai Anglais", mais je suis certaine qu'il ne manquera pas d'hommes de coeur et de pensée en Europe qui appelleront l'auteur de "Justice en Temps de Guerre" un homme véritable. (5)



* * *

Nous ne savons pas si cette feuille a connu plusieurs numéros. Elle est très rare à trouver. Nous n'en n'avons jamais vu aucun exemplaire. La Bnf ne semble pas en posséder d'exemplaire. 1 seul exemplaire localisé au SUDOC, qu'il faudrait consulter pour en savoir plus sur la participation effective d'Octave Uzanne.


Bertrand Hugonnard-Roche


(1) Lire également Lettre autographe sur la censure et les censeurs datée du 16 octobre 1915.
(2) Georges Lamy, pour lequel on ne trouve que très peu d'informations. Sans doute s'agit-il du même homme de lettres qui publia Une aventure chez les peaux rouges en 1907 ? Nous n'avons trouvé ni sa date de naissance, ni son décès.
(3) Charles-Ange Laisant (1841-1920), militaire, mathématicien et homme politique français républicain radical, boulangiste dans les années 1880 et dreyfusard à la fin des années 1890, député de la Loire-Inférieure de 1876 à 1885 et de la Seine de 1885 à 1893. De 1893 à sa mort, sous l'influence de son fils Albert, il devient anarchiste. Lors de la Première Guerre mondiale, il est l’un des signataires du Manifeste des seize rassemblant les libertaires partisans de l'Union sacrée face à l'Allemagne. (notice Wikipédia)
(4) Vera Starkoff (1867-1923), immigrée russe à Paris, féministe, libertaire, socialiste, écrivain pour le théâtre militant, elle anime les universités populaires au début du XXe siècle.
(5) Mercure de France, 1 IX 1917, pp. 123-124.

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