mardi 17 décembre 2013

Octave Uzanne étrille ses collègues bibliolâtres des Amis des Livres (Eugène Paillet) dans un commentaire publié dans Le Livre (livraison du 10 avril 1888)



On peut lire, dans la rubrique intitulée Petite Gazette du Bibliophile à l'usage des initiés de la revue bibliographique Le Livre (livraison du 10 avril 1888), ces petites notes à l'égard des Amis des Livres, société de bibliophiles présidée par Eugène Paillet et dont Octave Uzanne était alors membre. Alors qu'il venait de diriger pour cette société de bibliophiles la publication d'Aline, Reine de Golconde (1887), Uzanne ne ménage pas les critiques incisives à l'égard de ses condisciples tout en faisant l'éloge de la première publication à très petit nombre par la Société des amis des Livres de Lyon.

Octave Uzanne, directeur du Livre, écrit :

La Société des amis des livres de Lyon, dont les statuts de constitution ont été publiés il y a quelques mois ici même, vient de donner le premier témoignage de son existence par la publication de Trilby, ou le Lutin d'Argail (*), nouvelle écossaise, par Charles Nodier. Cette édition a été tirée à 45 exemplaires numérotés, dont 35 pour les membres de la Société, 8 offerts en présent et 2 pour le dépôt légal. Le tirage est fait sur papier vergé van Gelder ; le format est petit in-8° et le texte didot largement interligné sur étroite justification en belles marges. C'est Motteroz, l'imprimeur parisien, qui a tiré le premier pour MM. de Lyon.
On sent à la première vue de ce livre, que les publicateurs ont désiré se rapprocher le plus possible, comme ensemble de l'édition originale, du chef d'oeuvre de Nodier ; ils ont réussi à merveille. Cette édition est de bon goût, d'un luxe distingué, peu éclatant, d'une sobriété voulue et d'une correction parfaite. Paul Avril a été choisi pour l'illustration, et il a composé et gravé à l'eau-forte pour cet ouvrage un frontispice, une tête de chapitre, un cul-de-lampe et neuf illustrations hors texte, très cherchées, très fouillées, d'une grâce un peu mièvre, qui s'encadrent heureusement dans ce petit livre d'une allure si falotement romantique.
Je prise tout particulièrement la gravure d'Avril mordue en premier état à l'eau-forte pure et reprise à l'aquatinte, selon les bons principes du début du siècle. Ce procédé d'interprétation donne à l'illustration le moelleux du dessin original, et il s'harmonise avec l'esprit et la couleur locale du livre et l'époque où parut Trilby. Le petit portrait de Nodier, soutenue par un lutin qui vient en culispice, est un bijou de composition et une adorable gravure typique.
En un mot, les Amis des livres de Lyon ont débuté sous d'heureux auspices ; leur Trilby à quarante-cinq exemplaires atteindra une cote élevée ; il contient des épreuves en deux états de chaque planche, et le seul reproche que je leur adresserai, à ces très chers co-bibliolâtres du Rhône, c'est d'avoir commis un crime de lèse-unité et donné un croc-en-jambe à l'ensemble originel de leur publication, en tirant les eaux-fortes hors-texte sur japon, alors que le vergé de Hollande du livre se prêtait si bien au tirage des jolies gravures d'Avril.


Nous enjapanisons trop les livres, mes frères, je vous le dis en vérité ! Pour certains romantiques, rien n'est beau que le vergé, le vergé seul est aimable.
C'est égal ! - les Amis des livres de Lyon sont en passe de faire la barbe aux cinquante dîneurs du Lion d'or de Paris. Ils ne sont que trente-cinq...! trente-cinq ! oh ! mes amis,... trente-cinq ! nombre fatidique et heureux ! De plus, ils n'ont pas de correspondants, ils détruisent les cuivres, ils sont farouches, inexorables, ils ne font pas de commerce ; Bernoux et Cumin pourraient menacer de se suicider qu'on ne leur accorderait pas un seul exemplaire. - A la bonne heure ! voilà qui est bien, qui est juste, qui est digne ! - ils ne publient point des Mariages de Paris, cette chinoiserie de mes collègues, Amis des livres de Paris, qui vaut bien raisonnablement cent sous et qu'on nous force à envelopper d'un billet de cent !... Il est vrai, - et je le dis outrecuidamment, - que MM. de Lyon ne feront pas de sitôt une Petite Aline, Reine de Golconde aussi roublardement pomponnée que celle que MM. de Paris ont vu naître récemment ... Mais aussi aurons-nous jamais le courage de nous réduire à trente-cinq ! Trente-cinq : O Paillet !...; - Piet, fluvial trésorier, songez-y - trente-cinq ... à ce nombre vous fuiriez en Belgique, sauvant la caisse où quarante mille francs dorment sans emploi. - O bibliofolie ! que d'insanités tu nous fais commettre ! que de propos saugrenus tu nous fais tenir !


Il manque aux Amis des livres de Lyon une marque typographique symbolisant avec fierté leur attitude intransigeante. Je leur propose un Lion, héraldiquement campé, à la crinière hirsute, à la gueule rogue et menaçante, tenant sous sa griffe écartée un livre ouvert avec cette devise : je le garde.
Si cette devise et cette marque sont adoptées, les Amis des livres de Paris feront une maladie sérieuse, pour cause d'examen de conscience ... Les marchands du temple pâliront. - Je le garde ! quelle devise aristocratique et harpagonienne ! - J'avoue cependant que, pour les Mariages de Paris nous aurions pu adopter à l'unanimité le cri d'indignation professionnelle : Je le lave !
Soyons miséricordieux !


Octave Uzanne


Quelques mois plus tard, à la fin de l'année 1889, Octave Uzanne fonde avec quelques amis bibliophiles, la Société des Bibliophiles contemporains, qui se posera résolument en contre-pied à la Société des Amis des Livres dirigée par Eugène Paillet. La revue Le Livre Moderne qu'Octave Uzanne dirigera entre début 1890 et fin 1891 sera notamment l'occasion d'une tribune libre quasi permanente à l'encontre des Amis des Livres dont il fait pourtant encore partie.

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) Vicaire, dans son Manuel de l'amateur de livres du XIXe siècle écrit que cette édition est d'autant plus rare qu'une partie de l'édition a été détruite (?). D'après lui, la Société des Amis des livres de Lyon a été fondée en 1872 et présidée par Gustave Rubattel.

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