mercredi 27 novembre 2013

Charles Monselet (1825-1888) irrévélé, par Octave Uzanne (Le Figaro, samedi 6 octobre 1923)



Charles Monselet irrévélé (*)


Une plaque commémorative sera apposée prochainement à Nantes sur la maisonde Charles Monselet, l'écrivain de talent et le gastronome célèbre qui fut un assidu collaborateur du Figaro. A cette occasion, M. Octave Uzanne, l'érudit lettré qui fut l'ami et le confident de Monselet, veut bien nous envoyer cet intéressant article :
Charles Monselet
(1825-1888)

L'écrivain des Oubliés et des Dédaignés devint vivement, au lendemain de sa mort, un de ces petits maîtres qu'on néglige, et dont on ne se souvient plus guère, peut-être parce qu'il fut trop représentatif d'un style d'esprit subtil et conventionnel que le réalisme et l'impulsivité des temps nouveaux s'empressèrent de répudier. Charles Monselet était déjà sous le second Empire, un rescapé de la Révolution, une sorte de ci-devant de l'aristocratie des encyclopédistes, il avait tout le charme d'un abbé galant du XVIIIe siècle, la grâce d'un Voisenon alliée à l'observation ingénieuse d'un Sébastien Mercier et à la philosophie souriante d'un Choderlos de Laclos. A ces titres, il était recherché et accueilli dans ces derniers bureaux d'esprit du journalisme de l'ancien boulevard, où l'on prisait encore la curiosité flâneuse et butineuse des érudits. La brûlante et fugitive actualité de la presse d'information ne s'imposait pas alors, avec toute la tyrannie exclusive de sa dictature, aux rédacteurs des feuilles publiques. On y goûtait toujours les fantaisies littéraires alertes, saupoudrées de sel attique, relevées par l'élégance d'un style diapré, malicieux, chatoyant, captivant et d'allure essentiellement parisienne.
Monselet écrivait drôlatiquement comme Rivarol conversait. C'était l'épicurien épris de bonne chère, de propos correctement gaulois, le savant enjoué dissimulant la pesanteur de l'érudition dans l'envolée des rythmes de la phrase souple, ondulante, virevoltante. Nul ne fut moins pédant dans la mise en oeuvre de ses connaissances et surtout moins lourd parce qu'il montrait la sautillante écriture d'un Boufflers en correspondance avec Voltaire.
Cependant, ces légères voltiges à la Vestris coûtaient cher à l'écrivain, qui les multipliait devant son public dilettante. Monselet qui l'eût pensé ! connaissait non moins que Flaubert le labeur de la prose. La vie de ce disert apôtre des écrits légers, précis, lucides, coulant de source, était, sans que personne ne s'en doutât, le sisyphe des coquettes bulles de savon azurées qu'il semblait lancer dans l'air du bout de sa pipette. En vérité, il limait et routait chaque jour ses phrases avec efforts conscients. Cet Aramis, mousquetaire de lettres, déployait pour faire court et subtil l'énergie d'un Porthos.
Ce qu'il ne faut pas oublier, en effet, c'est que ce lazarone d'esprit qui se chauffa au soleil de tous les printemps et au feu de toutes les cuisines, fut une victime de l'implacable labeur quotidien sur les idées dans l'air qui lui dévora tout son temps et ne lui permit pas de l'employer au gré de ses caprices, de son ambition et de ses rêves.
D'ailleurs, ce rénovateur des Almanachs Gourmands, qui eut le réputation d'un fin gourmet et conquit, sans y prétendre, à la réputation d'un Grimod de La Reynière ou d'un Carème, ne fut point un aussi rare appréciateur de la bonne chère qu'on se l'imagine.
Sa mine de gras abbé prébendé, ses airs de papelardise, ses regards inquisiteurs en appétit de friandises, ses lèvres voluptueuses, quêteuses de franches lippées, avaient contribué plus que tout, avec son sonnet dédié au "cochon", à faire de lui un roi de la dégustation. L'épistolier des Lettres gourmandes, le poète des Vignes du Seigneur n'eut pas toujours la bonne fortune de pouvoir être un raffiné. Il fut plus souvent un affamé. Ceux qui connurent sa vie frugale, son déjeuner de midi, constitué par une simple tasse de chocolat, prise au Café de Foy, savent que son existence matérielle fût âpre et que le plus souvent il fut le contraire d'un Arbiter Deliciae generis humani.


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Nantes, ville natale de Charles Monselet
Charles Monselet se sentit frappé physiquement vers 1887. Il avait déjà senti, à cette époque, une cruelle et redoutable atteinte morale, celle de se voir, non point encore oublié, mais déjà dépaysé dans une nouvelle génération qui n'avait plus ni les moeurs, ni les coutumes, ni l'insouciance et le laisser-aller d'autrefois. Il avait vécu naguère avec Baudelaire, Théophile Gautier, Glatigny, Banville, Delvau, Charles Battaille et Amédée Rolland. Il avait vu croître la gloire d'Alphonse Daudet et s'était attardé à écouter le petit filtre aigu de Paul Arène. Il se sentait donc un retardataire dans un monde littéraire où la lutte pour la vie devenait chaque jour plus âpre et où les manières de la bohème n'avaient plus aucun droit de cité.
Je le connus vers cette époque, le cher bonhomme à mine de vieil abbé galant, grassouillet. Il me souvient encore de certain souper de bal masqué, chez Mme Adam, au sortir duquel il se révéla à moi sous un jour singulièrement poignant. Comme nous revenions ensemble vers la rive gauche, dans la lumière d'améthyste des premières lueurs matinales, l'auteur de Monsieur Cupidon, costumé en marié de village, m'apparut avoir l'ivresse triste et le moral enclin aux confidences. Je concevais fort bien qu'il s'adressait à moi comme l'un des représentants d'une promotion de lettres qui allait succéder à la sienne et de laquelle il serait justiciable. Il avait perdu son rire gras de prélat de Vibert et abandonné son allure féline de ciseleur de Concetti. En me citant volontiers certaines de ses oeuvres de cabinets de lecture publiées naguère, et vraiment trop peu considérées, il vitupéra durement sa vie gâchée dans le petit journalisme, entraînée vers des camaraderies de café, prostituée dans la fréquentation de cabarets équivoques. Il me dit ses souffrances de n'avoir point eu l'énergie de se sortir de ces milieux compromettants et de n'être point entré et maintenu dans la rédaction des grandes revues. "J'étais fait, cher jeune ami, me disait-il péniblement, pour être un assidu de la Maison Buloz, pour écrire des oeuvres mûries et délicates, pour être reçu et fêté parmi les Quarante où j'aurais tant aimé faire un savoureux discours. Il y avait en moi, je crois du moins le sentir, l'esprit de causerie des derniers salons, où pouvait encore briller l'enjouement intellectuel du XVIIIe siècle. Il me semble, ne croyez-vous pas ? que j'aurais pu "rivaroliser" dans un monde infiniment plus digne de ma verve et de mes spéculations intellectuelles, que celui ou ne n'ai que trop vécu."
Ce matin-là, je vis Monselet pleurer sincèrement et amèrement. Je devinai par quel suint d'amertume était lubréfié ce masque onctueux de bon vivant éternellement rieur, sceptique et prompt à lancer l'épigramme légère, en se gardant toujours de la rosserie corrosive,car ce fut la bonté même. Je compris aussi à quel point geignait et peinait ce formidable producteur de copie, dont le travail paraissait si délicat et si aisé à ses lecteurs. La vérité, c'est que le fin et gracieux prosateur des Tréteaux avait le travail patient, raboteux et pénible. Il lui fallait, m'avoua-t-il, plus d'une heure pour produire une page d'allure primesautière. Après les quatre heures de pupitre nécessaires à la confection d'une chronique légère, il se sentait le sang aux yeux, le feu aux pommettes, et l'esprit aussi las et déprimé que s'il eût écrit un long chapitre d'histoire ou de philosophie transcendantale.
Monselet disait un jour, non sans une pointe de mélancolie : "On me traite de paresseux et tout le monde croit à ma paresse légendaire. Or, j'ai, à moi tout seul, beaucoup plus écrit que Voltaire et Diderot, et je crois bien qu'on emplirait toute une bibliothèque rien qu'avec tous mes articles."
Il disait vrai. Lorsqu'on voyait, le soir, ce disciple de Grimod de La Reynière, dans l'éclat lumineux des cafés et des restaurants, on ne se doutait guère de son labeur de jour dans son triste logis, sur une cour froide et triste du quai Voltaire, avait été considérable, et surtout onéreux.
Je ne sais rien de plus digne d'être cité, de cet épicurien, que certain passage absolument inconnu d'une de ses premières oeuvres :

Le lecteur est prévenu - dit-il en préface - qu'ayant vendu mon âme et mon corps à la littérature, il doit s'attendre de ma part à une série non interrompue de productions. Résolution calme, belle humeur, mon passeport est en règle. J'irai de la sorte jusqu'au bout. Quel sera ce bout ? Peu importe : ma vie est là et avec ma vie, mon bonheur. Le bonheur des écrivains est dans leur pensée. Ils portent le paradis dans leur tête.
Du fond de leur pauvreté, ceux-ci peuvent encore braver les riches et les plus riches. Ils souffrent, mais ils ne s'ennuient jamais. Pour une secouée d'arbre qui leur envoie des odeurs au visage, ils ont des délices dont l'identité ne sera jamais comprise par les hommes qui vont à la Bourse. Je vous le dis, une vie de poète vaut une mort de poète. Des extases telles que les nôtres ne peuvent s'acheter trop cher.
Amis, soyons bons pour ceux qui n'ont pas la pensée, ne leur envions rien de ce qu'ils possèdent. Au fond, voyez-vous, ils ne possèdent rien ; ce sont des castors, nous sommes des oiseaux. Ils se construisent des petites huttes avec leur queue-truelle, nous suspendons nos nids aux branches des chênes. Ils barbotent, nous planons.

Monselet semble n'avoir été qu'un viager de la gloire. Cependant voici qu'une projection lumineuse dans la nuit du passé éclaire un instant sa mémoire. Qui pourrait dire s'il ne sortira pas quelque jour de sa pénombre d'oubli ! Sa figure toute de frivolité souriante séduira nos arrière-neveux. Les petits maîtres reviennent plus aisément à la mode que les maîtres, leur légèreté même les y porte.


Octave Uzanne
Le Figaro,
Samedi 6 octobre 1923




Nous vous invitons à lire ou à relire deux autres billets consacrés à Charles Monselet sur le blog Octave Uzanne :


- Octave Uzanne écrit à Charles Monselet pour lui signifier l'arrêt de sa collaboration au Livre (31 décembre 1883).


Bertrand Hugonnard-Roche




(*) Charles Monselet, né à Nantes le 30 avril 1825 et mort à Paris le 19 mai 1888, est un écrivain épicurien, journaliste, romancier, poète et auteur dramatique français, surnommé « le roi des gastronomes » par ses contemporains. Il est avec Grimod de la Reynière, le Baron Brisse et Joseph Favre l'un des premiers journalistes gastronomiques. Il n'habite à Nantes que les neuf premières années de sa vie. Après une jeunesse bordelaise, sa carrière littéraire se passe à Paris où sa mort émeut le milieu intellectuel nantais qui est aux XIXe et XXe siècles un farouche défenseur et illustrateur de l'identité culturelle bretonne et revendique à ce titre la postérité de Monselet (à l'époque la Loire-Atlantique, appelée Loire-Inférieure est encore en Bretagne, les pays de la Loire sont nés en 1955). En effet, dans ses pérégrinations littéraires, l'auteur, en passant de Chateaubriand à Fréron, avec une affection particulière pour le poète Auguste Brizeux, à laissé une large place aux écrivains bretons. De plus, à la fin de sa vie il sera en recherche de ses racines bretonnes et nantaises auprès de sociétés parisiennes comme la Société normanno-bretonne de la Pomme où, pour le citer « les Bretons en exil se donnent rendez-vous ». Olivier de Gourcuff, auteur d'articles au service du régionalisme littéraire (La Revue de Bretagne et de Vendée, La Revue illustrée de Bretagne et d'Anjou, L'Hermine, L'Union Bretonne, etc...) et fort de ces arguments sera à la tête d'un projet de réalisation d'un buste de Charles Monselet dont il s'expliquera en ces termes : « cet exil, mesdames et messieurs vous allez le faire cesser. Dans un coin ombragé et fleuri du Jardin des Plantes vous hospitaliserez le buste de celui que vous allez conquérir définitivement sur Paris, le grand accapareur des gloires françaises... Ainsi sauvé de l'indifférence et de l'oubli, placé sous votre garde, Charles Monselet, le bon Français et le bon Nantais est assuré de ne plus mourir ». Il dut, faute de moyens financiers, revoir son projet à la baisse et se contenter d'un médaillon du statuaire Charles Lebourg inauguré le 26 juin 1904. Nantes en 1894 a donné son nom à une rue. La mort de son ami Baron Brisse au cours d'un dîner lui vaut ce mot d'esprit (citation probablement apocryphe) « Passons tout de même à table ! Il n’a jamais aimé les fricots trop cuits ». Instantanés littéraires, nouvelles folâtres et romans d'amour, sa bibliographie compte une quarantaine de volumes pleins de couleur, de gaieté et de naturel. Son poème Les petites blanchisseuses connut une grande notoriété au xixe siècle. Il est très souvent évoqué par les journalistes parisiens dans leurs articles parlant des blanchisseuses au moment de leur fête : la Mi-Carême. De ce poème libertin ils ne citent jamais que le premier quatrain, très correct, qui ne laisse pas entrevoir la suite :

Les petites blanchisseuses
Que l'on voit, chaque lundi,
Aux pratiques paresseuses
Porter le linge à midi

Il est l'un des auteurs du pastiche le Parnassiculet contemporain. Il fut l'ami de Jean-Gabriel Capot de Feuillide auquel il consacra une critique favorable dans la Lorgnette littéraire, Dictionnaire des Grands et des petits auteurs de mon temps, . Il est le rédacteur en chef et fondateur du journal le Gourmet. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise (66e division). (Source Wikipédia)

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