mardi 31 janvier 2012

Les Surprises du Coeur et l'Epître à la Maîtresse inconnue (1881).


Voici le troisième volume de prose amoureuse publié par Octave Uzanne, dans la même veine que les deux précédents dont nous avons parlé dans les deux derniers billets. Les Surprises du Coeur est un joli petit volume de format in-8 publié avec le même soin et la même esthétique que les deux autres (Le Bric-à-Brac de l'Amour et Le Calendrier de Vénus). Il sort le 20 juin 1881 des presses de Darantière à Dijon pour Edouard Rouveyre, libraire-éditeur à Paris. Outre le tirage courant sur papier vergé à petit nombre (sans doute moins de 1.000 exemplaires), il a été fait un tirage de luxe à 122 exemplaires sur divers papiers. Le volume est recouvert d'une jolie couverture illustrée imprimée en couleurs et est orné d'un joli titre-frontispice dessiné et gravé à l'eau-forte par Géry-Bichard.


Il était intéressant de se pencher sur les petits textes introductifs dont Octave Uzanne a le secret. Le premier est une épître à l'éditeur Edouard Rouveyre a qui il confirme l'inutilité de faire une préface pour ce volume qui n'en n'a pas besoin et surtout pour affirmer que son livre n'a besoin de personne pour le défendre puisque la gloire et la célébrité par le succès ne lui importent aucunement. Uzanne démontre ici encore une fois avec force crânerie sa farouche indépendance d'esprit. Entre cynisme et vérité, toujours flottant, il donne une leçon d'humilité pleine d'orgueil pourtant. Le deuxième texte est une Epître à la Maîtresse inconnue, sorte de déclaration d'amour à une femme qui ne viendrait pas à un rendez-vous. Ces deux textes apportent encore une fois un éclairage d'appoint à la personnalité chamarrée de l'auteur.


A l’éditeur de ce livre –

Mon cher Editeur,
N’est-ce pas une préface que vous me demandez avec des détours insinuants qui voudraient être persuasifs ?
Une préface, ici, au seuil de ce domaine fantaisiste de l’esprit où je viens si bénévolement de mettre mon imagination dans ses propres meubles ? – Une préface de moi sur une œuvre mienne ? – Une préface de moi sur une œuvre mienne ? Pour Dieu, mon ami, je n’y saurais consentir. – Je suis homme, croyez-le, à reconnaître mes petits bâtards, si j’avais l’assurance d’en avoir crée, mais ici, tel n’est point le cas ; cette œuvre m’est très légitime, je n’ai que faire de l’ondoyer au nom du père et je pirouette sur mon talon.
Je pense avoir suffisamment jusqu’à ce jour lancé de boniments littéraires sur ces tréteaux de l’érudition, où les quolibets fument plus souvent qu’ils n’éclairent ; il doit donc m’être permis de revêtir, comme un délassement, ma casaque familière et de jouer un rôle dans cette foire aux idées, sans éternellement clamer le programme à l’entrée du spectacle dans le portevoix défoncé du Barnum introducteur.
Lorsqu’un écrivain n’a d’autres règles de ses actions que la conscience indépendante de son LUI personnel, la gestation de ses œuvres est aisée ; point n’est besoin des caquets d’une sage-femme pour reconnaître le sexe du nouveau-né. Les sensations ne sont aucunement douloureuses : - le berceau est là tout prêt, coquettement disposé en ramettes de blanc-vélin ; la procréation se fait sans secousses, l’idée apparaît, s’élargit, vagabonde un instant, se nourrit d’elle-même, se concentre et prend corps ; la forme originale emmaillotte la phrase fraîche éclose, c’est à peine si la plume crie sur le papier ; le poupon est mis au jour avec une volupté sans rivale. S’il se rencontre, de hasard, un aimable philanthrope comme vous, un petit manteau bleu de l’édition, pour adopter ce well-come, son destin se trouve assuré ; l’heureux père n’a plus qu’à se ruer à de nouvelles amours au pays bleu et bourdonnant de la pensée.
L’enfanture de mes conceptions se réglant de telle sorte, vous devez penser avec raison que je ne saurais faire appel ici au bon accueil de ce petit livre par le gros public. Je professe, vous ne l’ignorez point, une indifférence, presqu’un mépris invisible pour les succès d’éclat qui ont presque toujours la brutalité du scandale, et le scandale souille tout ce qui le fait naître aussi bien qu’il écoeure et épouvante les amoureux des solitudes discrètes et les délicats passionnés des ivresses à huis-clos. Pour ces raisons, - et ne voyez pas là une variante du : « Ils sont trop verts, » de la fable, - ayant horreur de la popularité et ne me souciant aucunement de la Gloire, cette courtisane de mauvaise compagnie, qui, comme l’écrivait un homme d’esprit, attaque quelquefois en passant des gens qui n’y pensent point, je ne m’adresse qu’aux charmantes sympathies que je crois sentir de ci de là, amitiés de quelques sensualités, d’autant plus précieuses à mon gré que toutes sont enveloppées, et comme voilées, des charmes troublants du mystère.
En résumé, ces peintures peuvent plaire ou déplaire, et je n’en ai cure ; mais, puisqu’elles vous séduisent, mon cher éditeur, fournissez le cadre ; qu’il soit ciselé, poli, coquet et de bon goût, comme vous savez que je les aime, et comme je sais que vous les exécutez. Ne me demandez plus cependant d’ajouter quoi que ce soit dans le cartouche, en manière d’avertissement. Je veux que la gravure en soit avant toute lettre et l’épreuve rarissime mise ainsi hors de portée du commerce vulgaire.
Une préface, écrivait Voltaire, est une prière pour les morts ; elle ne les ressuscite pas toujours. Ce livre étant d’un viveur très vivant, priez pour lui, si bon vous semble. O.U. Paris, 10 juin 1881.


Dédicace à la Maîtresse inconnue. –

Bien que la tyrannie des convenances, - ces précieuses hypocrites -, vous y emprisonne, et alors même que votre noblesse y est écrite fièrement aux yeux de tous : « D’hermine au chef d’azur, » vous êtes très peu du monde, Madame, de ce grand vilain monde de toute le monde, où la banalité sert de monnaie courante, sans autre effigie qu’un zéro d’argent écussonné de gueules.
Votre visage d’ange exilé est empreint d’une beauté suprême, d’une suavité délicieuse qui rappelle, par sa fixité et sa langueur fatale, le tableau de la Mélancolie, cette grande pensive au front génial immortalisée par le chef-d’œuvre d’Albert Durer.
Je lis dans vos yeux une exquise et troublante lassitude d’âme amoureuse, éperdue, et comme en détresse dans l’écœurant agiotage des passions modernes, et je ne conçois que trop bien cet affolement d’hirondelle qui chercherait en vain, sur les surfaces sans relief des mœurs du jour, le coin rêvé pour se construire un nid de tiède bonheur et de repos. Je dévide par la pensée le long écheveau d’illusions brisées qu’ont tissé vos douleurs, je pénètre, furtivement, si avant dans l’intimité de votre pauvre petit cœur frileux et incompris, tout peuplé de délicatesses froissées, (Cendrillons boudeuses auprès de l’âtre) que je ne crains pas, moi, l’Amant mystérieux que vous aimeriez peut-être, de vous dédier ce livre dévotement, ô Maîtresse inconnue que j’idolâtre assurément avec la sensation perturbatrice du plus ravissant des songes.
Peut-être, oui, m’aimeriez-vous ? – Et ne plissez point vos jolies lèvres en un sourire d’incrédulité dont l’expression traduit avec tant de tristesse et d’amertume la désespérance du Dante ! – Peut-être même m’aimez-vous déjà de cet amour assoupi d’une Belle au Bois dormant, qui ne croit plus à la vie ni au soleil des âmes, et, bien que je ne sois pas le prince Charmant, il ne faudrait qu’un coup de baguette de cette bonne fée du Hasard, pour que je parvinsse jusqu’à vous à travers bois, buissons, ronces et épines, et pour que nos sentiments mutuels s’éveillassent dans une lumière d’apothéose.
Si la providence des heureuses attractions nous fait nous reconnaître un jour comme une commotion dans un des palais d’or or une humble chaumière de ce paradis perdu, croyez que ce sera, avec des yeux qui se tutoient, des lèvres qui s’attirent et deux cœurs, qui, bondissant l’un à l’autre, se choqueront et s’embraseront, par des affinités qu’on ne saurait expliquer, mais dont nous ne sentirons que trop l’âpre et intense volupté.
Voilà pourquoi, Princesse enchantée, Moitié de moi-même dont parle Platon, je vous cherche ardemment, avec l’avide désir de l’inconnu qui tente. Mais, bien que vous rayonniez en moi comme un rouge et étincelant foyer d’amour idéal, je ne sais trop, hélas ! dans le brouhaha vulgaire de cette cavalcade humaine, où découvrir votre beauté promise à mon attente, comme ces blanches fiancées qu’aux époques chevaleresques la magie du Destin annonçait aux fils de preux. Point ne puis, à mon grand dam, comme ceux-ci, m’en aller quérir, de par vals et montagnes, votre parangon de haute vertu avec une bravoure qui s’en va grand erre, car en cestuy temps Don Quichotte lui-même changerait l’armet de Mandrin pour le gilet sonore et rebondi de Mercadet.
Cependant, lorsque j’aurai forcé la tour d’ivoire où vous êtes enclose, lorsque je vous découvrirai, ô Maîtresse inconnue, toute grelottante dans votre solitude, figée dans l’inaction dédaigneuse de vos caresses, presque transie de la froide stérilité de vos désirs, je fléchirai le genou lentement devant vos charmes lumineux et divins, je vous prendrai la main presqu’en tremblant pour ne pas trop effaroucher votre délicatesse, je tâcherai, par une muette extase, de m’insinuer au plus profond de votre âme d’y réchauffer l’anesthésie de vos sentiments, d’apporter doucement la vie dans ce corps frileux, et je ménagerai si bien la transition du rêve à la réalité, qu’ouvrant peu à peu vos beaux yeux, sous la tendre couvaison de mon regard, vous me direz simplement en vous éveillant, comme l’Héroïne des jolis contes bleus : - Est-ce vous, mon Prince ?... Vous vous êtes bien fait attendre ; oh ! de grâce, ne me quittez plus !
Et je ne vous quitterai plus… tout au moins de longtemps. Je détèlerai mes mules harnachées de bruyants grelots qui tant de fois m’ont conduit en galant équipage aux posadas de l’inconstance ; je cesserai de voyager en poste au pays de l’amourette pour séjourner enfin au temple d’amour. – Bonne fée, bonne fée, je vous invoque ! – Je serai comme ces Travellers qui remontent le cours des fleuves pour en découvrir l’origine, et je me suis laissé aller un peu à la dérive avec l’insouciance de ma jeunesse, je n’aurai que plus d’ivresse à goûter aux sources pures d’un bonheur dont je n’avais connu jusqu’alors que les eaux limoneuses et perfides.
O Maîtresse ! Nous avons beau être petits, nos passions naissent toutes grandes avec nous ; le plaisir les fait patienter, l’amour seul les nourrit, et je vous attends, adorable nourricière, pour verser la goutte céleste de la vie dans la coupe qui nous attire.
Cette dédicace, la lirez-vous ? – Mon espoir en est bien faible ; aussi je la lance dans le hasard du monde, comme ces marins, qui, au fort de la tempête, renferment et scellent dans un étui leur dernier cri d’alarme que le ciel n’entend plus. Les flots sont inconstants et la providence est sourde. Du fond du cœur j’ai prié : De profundis clamavi ad te !....
Mais combien peu de manuscrits trouvés dans une bouteille ! Paris, le 29 avril 1881. »

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) Outre l’Epître à l’éditeur et à la Dédicace à la Maîtresse inconnue, ce volume contient : Surprises du cœur, Suzette de Mirefleur à Gérard d’Ogny – L’Organe du Diable – Le hasard des petits papiers, extrait du carnet d’une femme sensible – Piments (sentences et maximes de l’amour). L’ouvrage se conclut par une Post-face de trois pages.

dimanche 29 janvier 2012

L'Epître dédicatoire "A Bétzy" du Calendrier de Vénus (1880).



Voici un texte très intéressant qui permet encore un peu plus de cerner le personnage Octave Uzanne des années 1880.


Le texte que nous présentons ci-dessous est extrait du Calendrier de Vénus par Octave Uzanne. Paris, Edouard Rouveyre, 1880. Encore un livre sur les femmes et l'amour, le deuxième du genre après le Bric-à-Brac de l'Amour publié l'année précédente. Celui-ci sort le 31 janvier 1880 des mêmes presses dijonnaises de Darantière à qui Edouard Rouveyre était fidèle pour l'impression de ses beaux livres tirés à petit nombre. C'est l'épître dédicatoire qui va nous intéresser ici. Mais qui peut bien être cette Bétzy "aux jolies petites mains de fée", dont l’œuvre d'amour avec l'auteur "fut si tôt interrompue" ? Alors Uzanne écrit :

"Dans l'intimité de nos relations, Madame, le souvenir, dès lors, peut prendre place entre l'estime et l'amitié, deux grands mots en vérité qui effraient les désirs avant la lettre, mais qui, après, protègent la retraite, apaisent les rebellions d'amour-propre, sauvegardent les convenances mondaines et abritent mieux les épaves de la passion que toutes les feuilles de bananier de Paul et Virginie. (...) Entre nous, la sympathie intellectuelle fut de moitié dans nos accordances amoureuses (...) Permettez-moi donc, Madame, en souvenirs de nos délices d'hier, en mémoire de notre félicité présente, et dans l'espérance de nos douces causeries d'avenir, de vous présenter ces petits écrits boutadeux (...)" Cette épître est datée du 15 novembre 1879.

Cette Bétzy a-t-elle jamais existé autre part que dans l'imagination de l'auteur ? Était-elle de chair et de sens ? Peut-être une maîtresse de passage, ou plusieurs en une seule même, une image de l'amour ? seul Octave Uzanne le savait.

Voici l'épître dédicataire du Calendrier de Vénus dans son intégralité :

"A Bétzy

La vie, dit-on, est un canevas qui ne vaut pas grand chose, la broderie qu'on y ajoute seule peut avoir quelque prix, et je ne saurais oublier, Madame, sans faire injure à mes sensations passées, les fines et capricieuses arabesques dont vos jolies petites mains de fée ont si délicatement festonné, pendant de longues heures fugitives, cette toile grise, uniforme ou banale qu'enrichissent et agrémentent avec tant d'art voluptueux les ivoirines navettes d'amour.
Selon Beaumarchais, la passion est le roman du coeur tandis que le plaisir en est l'histoire : vous auriez donc, à ce titre, de doubles droits à mon entière gratitude, aussi bien comme romancière émérite que comme historienne exquise dans les belles lettres de Cythère. Au milieu des archives bouleversées de mes sens je me plais aujourd'hui à rechercher bien des dates que caressent mes souvenirs, et j'aimerais, je l'avoue, ajouter, de concert avec vous, un nouveau chapitre à notre oeuvre si tôt interrompue, mais la nature qui veut que tout finisse, fait clairement appel à ma raison en m'indiquant avec son aimable sagesse, que Cupidon aime à renouveller le feu de ses brandons et que, dans un parterre de beautés infinies, il ne faut pas cueillir toutes les roses sur un même rosier.
Ne vaut-il pas mieux respirer lentement les doux parfums d'antan, que risquer de briser la cassolette en la surchargeant de plus fraiches senteurs ? Vous me savez, du reste, trop indépendant pour jouer le Pastor fido et trop loyal pour feindre un sentiment immuable. Les girouettes ne se fixent que lorsqu'elles sont rouillées et je pivote encore assez bien sous les courants capricieux du désir pour ne pas me convaincre chaque jour davantage que l'inconstance ici bas fait plus de conquêtes que la fidélité n'en conserve.—L'amour, avec son arsenal de soupçons, de craintes, d'inquiétudes, de regrets et d'alarmes ne vaut assurément pas qu'on s'y attache ; la volupté y passe comme un rêve, la douleur s'y implante comme un cauchemar. L'homme amoureux suit la femme comme le taureau le sacrificateur, disait Salomon, le sage des sages, aussi, pour protéger son coeur contre une passion exclusive, entretenait-il une légion de près de huit cents femmes, qu'il traitait en esclaves afin de ne pas s'esclaver lui-même à une seule créature.
Dans l'intimité de nos relations, Madame, le souvenir, dès lors, peut prendre place entre l'estime et l'amitié, deux grands mots en vérité qui effraient les désirs avant la lettre, mais qui, après, protègent la retraite, apaisent les rébellions d'amour-propre, sauvegardent les convenances mondaines et abritent mieux les épaves de la passion que toutes les feuilles de bananier de Paul et Virginie. Lorsque le goût, la curiosité ou le caprice en font tous les frais, les bonnes fortunes sont de joyeuses flambées de paille qui ne laissent point de cendres. Entre nous, la sympathie intellectuelle fut de moitié dans nos accordances amoureuses, aussi bien que l'incendie soit éteint, la part du feu est faite, et il nous reste l'un pour l'autre un sentiment moins perturbateur allumé au même foyer, forgé au même brasier mais assurément mieux trempé et surtout plus tenace. Permettez-moi donc, Madame, en mémoire de nos délices d'hier, en témoignage de notre félicité présente, et dans l'espérance de nos douces causeries d'avenir, de vous présenter ces petits écrits boutadeux ; lisez-les comme ces chapelets qu'on égrène distraitement sans songer à dire le rosaire ; arrêtez-vous aux bons endroits, vous y trouverez comme l'ombre d'heureuses sensations, et si parfois il vous venait à l'idée que je suis plus coloriste que dessinateur, daignez vous rappeler que je ne donne pas la gabatine et qu'au temple de la Divinité des Grâces, où nous fûmes en pèlerinage, les nombreux bas reliefs tracés sur l'autel pourraient vous offrir un curieux démenti.
Trouvez ici, Madame, l'affectueuse expression de ma plus franche amitié.
OCTAVE UZANNE.
Paris, 15 novembre 1879."


Éloge de l'inconstance en amour et de l'infidélité autant que du libertinage le plus franc ; les passions et l'amour ne durent pas, ou qu'un instant qu'il faut savoir saisir et partir. Pourquoi alors s'attarder ? telle est la thèse défendue par ce libertaire amoureux.

Bertrand Hugonnard-Roche

Ex-libris d'Octave Uzanne, si l'amour ne vient qui le turlupine. Vers 1894-1896 ?


Ex libris du bibliophile Octave Uzanne

portant la devise

Si l'amour ne vient qui le turlupine, l'art rampe ici-bas,
se traîne et clopine


et présentant Uzanne comme un bibliosophe.
Cet ex-libris signé Guérin a été gravé par Frédéric Massé
qui fut le graveur de La Femme à Paris, nos contemporaines, en 1894.
Dimensions : 110 x 85 mm (taille de l'ex libris), 200 x 170 mm (taille de la feuille).
Technique : eau-forte

Publié avec l'aimable autorisation de la librairie en ligne Diktats, spécialisée dans les livres anciens sur la mode et le costume.


Cet ex libris d'Octave Uzanne est peu commun. Nous aurons bientôt l'occasion de reparler des autres ex libris qu'il s'était fait dessiner tout au long de sa vie de bibliophile militant.

Bertrand Hugonnard-Roche

samedi 28 janvier 2012

Bric-à-Brac de l’Amour. Le Cupidoniana d’Octave Uzanne ou Diversités galantes sur les femmes et l’amour (1879).


Frontispice dessiné et gravé par Ad. Lalauze
représentant l'auteur dans ses rêves de femmes...
Octave Uzanne a 27 ans...


C’est le 5 décembre 1878 que sort des presses dijonnaises de l’imprimeur Darantière pour le compte d’Edouard Rouveyre, libraire et éditeur à Paris, un charmant petit volume intitulé le Bric-à-brac de l’amour (*) par Octave Uzanne, avec une préface de Jules Barbey d’Aurevilly. Il porte sur le titre la date de 1879. Cet ouvrage est orné d’un joli frontispice dessiné et gravé par Adolphe Lalauze. Il représente l’auteur en train de rêver le visage enroulé dans son bras gauche sur le dossier de son fauteuil, dans son cabinet, entouré d’angelots vire-voletant et jouant de la musique. Une plantureuse Vénus se trouve juste derrière lui. L’auteur rêve aux bénéfices et aux affres de l’amour, sans doute. Octave Uzanne a 27 ans. C’est la pleine sève du jeune homme aux appétits féroces de belles demoiselles qui s’exprime dans tout ce volume. Le 10 février de la même année avait paru son premier ouvrage de librairie Caprices d’un Bibliophile. Ce premier ouvrage ne s’aventurait pas encore sur les chemins de l’amour et des femmes qu’Uzanne empruntera tant et tant par la suite. Il donnera d’ailleurs à la suite du Bric-à-brac deux autres ouvrages dans la même veine le Calendrier de Vénus (1880) et les Surprises du Cœur (1881). Mais qui mieux qu’Uzanne pourrait parler de l’histoire de ce livre ? Voici ce qu'il écrit dans le catalogue de la vente d’une partie de sa bibliothèque en mars 1894 (**) :

« … Il y a quinze ans déjà ! le Bibliophile débutait à peine dans les lettres, et ce livre du Bric-à-Brac était pour l’époque d’une véritable audace. – J. Barbey d’Aurevilly venait de publier les Diaboliques qui firent si grand bruit ; il réclama et lut les épreuves du Bric-à-Brac, et quand l’auteur le vint voir, inquiet de son verdict, tremblant à l’idée des critiques féroces dont J. B. d’A. était si volontiers prodigue, il se vit accueilli avec transport par le Preux de Valognes, aussi emballé cette fois qu’il était réservé d’habitude. « Votre livre, Monsieur, m’enthousiasme – s’écria-t-il, et je le veux dire… que voulez-vous de moi Monsieur ? une préface … un article du lundi au Constitutionnel ? – parlez, je suis à vos ordres, et je ferai pour vous ce que je vous dois pour le délicat plaisir que m’a causé votre livre… » Et comme ravi et confus, l’auteur s’excusait timidement sur les imperfections de cette œuvre hâtive : « Ah çà ! criait le grand Maître, me prenez-vous pour un flagorneur… ? Mais, Monsieur, écoutez ceci : vous seriez mon pire ennemi, je vous détesterais à la mort que je vous devrais encore les hommages que je vous décerne, pour la rareté des sensations littéraires que vous m’avez procurées… - Vous êtes mon créancier… je n’ai pas fait trois préfaces dans ma vie…, et encore les ai-je faites ? – Voulez-vous de moi pour la curiosité du fait comme préfacier de votre livre truculant qui m’a tout empoigné et conquis… ? » Et ce fut ainsi, en sa pauvre chambre de la rue Rousselet qu’il magnifiait par ses causeries incomparables et ses mots à panache, que Barbey d’Aurevilly improvisa la préface du Bric-à-Brac dont il n’avait lu que les deux tiers. Il regrettait, plus tard, le livre étant paru, de n’avoir pu faire ressortir le moraliste qu’il découvrit – disait-il, - dans les dernières pages du livre, parmi les aphorismes et les épigrammes sur les femmes, mais rien ici-bas n’est parfait et telle qu’elle se présente, cette préface aura suffi à donner satisfaction aux seules ambitions littéraires qu’ait jamais manifestées le bibliophile-écrivain, jusqu’ici très solitaire, et fort indépendant avant tout. – L’auteur du Bric-à-Brac n’est ni décoré, ni désireux de l’être ; il n’aspire à aucune académie, se soucie des hommes au pouvoir comme un poisson d’une pomme et ne se sent sollicité que par la seule liberté de tout faire et de tout dire sans trembler. Il pense que les charges, ou les honneurs, quoi qu’on en dise, endomestiquent toujours un homme – et ne grandissent que ceux qui ont la modestie de se trouver petits et de croire à leur exhaussement par les médiocres piédestaux que leur offre la vanité humaine. Cette préface écrite en polychromie extraordinaire, semée de poudre d’or avec ses paraphes, ses initiales solides, ses fusées graphiques, est certainement le plus curieux manuscrit qu’on ait conservé de l’auteur de la Vieille Maîtresse. L’illustration de ce livre dans les marges n’est qu’à l’état d’amorce. Cet exemplaire vaut d’être complété par des aquarellistes de talent qui trouveront sur le whatman à gros grain un excellent terrain pour s’essayer à la plume, au crayon et au lavis. Une remarque curieuse au sujet de ce livre. La couverture du Bric-à-Brac de l’amour montre un des premiers essais de tirage en couleur par gillotage. Il y a quinze ans, c’était encore peu de chose, mais, l’auteur cherchait déjà des procédés nouveaux. On sait combien la chromotypographie a progressé depuis. » (***)

Cette amitié durable entre les deux hommes, dans les dernières années de Barbey d’Aurévilly, donna naissance à une petite biographie publiée en 1927 (****).

Page de titre.
Exemplaire sur Whatman, imprimé en deux couleurs,
tiré à 50 exemplaires, relié ici à toutes marges.
Format : 28,5 x 18,5 cm.


Que contient ce Bric-à-Brac de l’Amour ? Outre la Préface de Barbey d’Aurévilly citée plus haut, l’auteur commence par un avis Aux honnestes dames de Paris. Viennent ensuite sept textes sur les femmes et l’amour sous forme de courts récits. Ce sont Le crachoir – Du mourir en amour – Un curieux maléfice – Les pulsations de l’attente – Bric-à-Brac du sentiment – Le libertinage – Une femme qui saute. On trouve à la suite un Cupidoniana ou recueil de sentences, maximes et autres aphorismes bien sentis sur l’amour et les femmes. C’est sur ce dernier chapitre que nous allons prendre quelques prélèvements choisis. Le volume s’achève sur une Post-face ou A qui a lu. Avec ce premier volume sorti de la fougueuse plume enjeunessée d’Octave Uzanne, on peut essayer de le comprendre mieux. On est en droit de s’interroger sur les rapports aux femmes d’Octave Uzanne. Ce n’est pas si simple d’arriver à démêler le vrai du faux, le cynique auteur de la Femme à Paris ou de la Française du siècle ne donne pas si facilement les clés de sa personnalité. Il nous faudra sans doute encore beaucoup de temps pour bien connaître à fond ce cœur amoureux du beau en tout et de la liberté sans limite.

Voici donc quelques larges extraits du Cupidoniana qui occupe les pages 149 à 173 du volume.

« Un homme de bon sens se garde bien de prendre une maîtresse légitime, c’est-à-dire attitrée ; - il y a tant d’imbéciles qui en auront pour lui. »

« Il y a des femmes sur le retour prétentieuses et à prétentions qui ressemblent en tous points à d’infâmes cabotines que la province à gâtées. »

« L’impudence d’une femme excite l’amour-propre ; son impudeur fait naître les désirs, son impudicité ravage les sens. »

« La beauté conspire contre la vertu que la laideur protège. »

« L’argent est le nerf de la guerre – on voit bien que Mars entretient Vénus. »

« Les désirs et les passions, selon Desportes, sont les pieds de l’âme. Est-ce assez méprisant ? »

« Pasiphaé qui avait un Roi pour époux s’éprit follement d’un taureau. Que les temps sont changés ! Aujourd’hui les taureaux sont les maris qu’on minautorise ; les amants sont les Rois. »

« Lorsqu’on y songe bien, l’amour n’est peut-être qu’un agréable… ou désagréable mensonge. »

« Je conçois trois façons de comprendre la beauté ; en dégustateur, en consommateur, … en ivrogne. »

« L’amour est-il fort ? l’amoureux est faible ; est-il faible ? l’amoureux est puissant. On n’a jamais songé à comparer l’amour à une balance, ce n’est que cela pourtant ; la moindre chose la fait pencher, et, pour s’élever dans l’estime de sa maîtresse, l’amant doit charger le plateau où il se place du plus lourd mépris. »

« Singulier vœu que le vœu de chasteté ! c’est une injure, une provocation à la nature et au bon sens. »

« L’habileté, c’est de changer en dettes les faveurs qu’on exige de sa maîtress. »

Impression du texte en rouge minéral. Les ornements sont imprimés en bleu flore dans les exemplaires sur Whatman tirés à 50.


« On désire une femme, c’est un caprice ; on la souhaite, cela peut-être une passion. »

« Le mot célibataire ne dérive-t-il pas logiquement de coelum habitare ? »

« Dans Sodome on trouva sept justes, à Paris trouverait-on sept femmes sages ? »

« En amour, la parole cherche à habiller les désirs, tandis que l’audace de l’action parvient à déshabiller la parole. »

« Prenez l’amour d’une femme pour enclume ; plus vous le frapperez plus il sera brillant et fort : Crebro pulsata nitescit. »

« Il y a des virginités qui se réparent comme les cerceaux du cirque ; tous les soirs on les crève, pour les refaire et les recrever le lendemain. »

« Le platonisme, quel paradoxe d’amour ! Dans les âges de la galanterie, disait Ninon, c’est la passion de la vieillesse. »

« Le respect fait peur à l’amour, comme le pédant fait peur à l’écolier. »

« Il est rare qu’une femme nous guérisse des femmes, mais il est assez fréquent de voir les femmes nous guérir d’une femme. »

« Ah ! si les hommes pouvaient savoir combien les femmes sont… femmes, comme ils seraient plus audacieux dans l’attaque, moins réservés en désirs, plus libres en paroles et moins bêtes en actions ! Il n’y a que les confesseurs qui puissent se douter de l’effroyable perversité de la femme, et encore s’en doutent-ils ? »

« Une jeune fille : une rose entr’ouverte, une rose ouverte et diamantée dans la fraîcheur du matin ! Une fille, un liseron fané qui gravit sur tout le monde ! »

« Une femme qu’on a dû avoir est souvent plus aimable qu’une femme qu’on a eue. »

« L’œil d’un homme est terriblement myope lorsqu’il regarde un cœur de femme. »

« Il faut être bien habile pour distinguer une femme qui se livre d’une femme qui se donne. »

« Il y a des femmes qui ont trop d’amoureux pour avoir un amant, tandis que d’autres ont trop d’amants pour avoir un amoureux. »

« Il faut tricher en amour si l’on veut gagner la partie, ou bien jouer comptant sa virilité et abattre les cartes au moment favorable, mais en se gardant prudemment de jamais trop éclairer avec le cœur. »

« Bien malin, bien fort et bien extravagant celui qui apprendra aux femmes à raisonner avec autre chose que le sentiment. »

« Il n’y a peut-être que les femmes franchement méchantes qui soient cordialement bonnes. »

« Les femmes enfantent les vices, cela ne leur coûte rien ; les hommes les nourrissent, cela les ruine. »

« Il n’y a pas moyen, pensait sagement Aristophane, de vivre avec ces coquines ni sans ces coquines. »

« Pour être réellement aimé d’une femme il faut avoir été le premier à faire parler ses sens. »

« Les filles sont des saintes, elles exaucent les vœux de tout le monde. »

« Si une maîtresse vous accable de caresses, de petits soins, de cajoleries et de prévenances, soyez assuré qu’elle est inconstante de la veille ou qu’elle sera infidèle le lendemain. »

« Je me souviendrai longtemps de cette burlesque inscription sur une porte d’immeuble : Sonnez deux fois pour la sage-femme et trois fois pour celles qui ne le sont pas. – Pauvre sonnette ! Pauvre concierge ! »

« Pensée d’un gourmet libertin : les filles ont cela de commun avec le perdreau que, même (si ce n’est surtout) faisandées, elles se paient fort cher. »

« Il faut tout demander aux femmes, de peur qu’elles n’accordent à d’autres des caresses que vous n’avez pas osé le premier réclamer d’elles. Les plus audacieusement pervers sont les plus tendrement adorés. »

« Certaines dames maigres et bien vêtues, prétentieuses et sottes, ressemblent à d’affreuses brochures bien reliées. »

« La meilleure façon de ne pas souffrir de l’inconstance de sa maîtresse, c’est de la prévenir par ses propres infidélité. »

« Les femmes ont l’ingratitude des sens, si elles ont le dévouement du cœur. C’est qu’une femme ne fait que de se prêter, alors qu’un homme se livre en se semant ; l’un donne, l’autre reçoit. En faut-il davantage pour prouver l’infériorité des femmes, ces Danaïdes mendiantes d’amour qui vont sans cesse puiser, sans fatigue, à la source de vie ? »

« Une jolie femme constante en amour est avare de sa beauté : c’est un meurtre ; le beau mieux que l’or est fait pour la circulation, il s’escompte à vue ou se négocie dans les mains du bonheur. »

« Le plaisir est héritier du désir dont la jouissance est l’exécuteur testamentaire ; - les caresses sont usufruitières. »

« L’amour, c’est l’unique objectif des femmes, si ce n’est la maternité ou la maternaillerie. Le but de l’homme est plus étendu ; aussi, en galopant dans la vie, doit-il mettre l’amour en croupe et non devant lui ; le coquin l’aveuglerait. »

« Lorsqu’une femme donne audience au bon Dieu dans son cœur, elle fait attendre le diable à la porte des sens. »

« Les femmes passionnées sont des réchauds pour les cœurs froids et les tempéraments blonds et fades. Un homme sanguin qui a conscience de sa virilité préfèrera toujours les femmes froides, ces poêles à dessus de marbre qu’il s’agit de chauffer et qui dégagent, au bon moment, plus de calorique que les autres, sans brûler ridiculement hors de saison. »

« Nos voisins semblent oublier bien souvent, à l’égard de nos maîtresses, que ce n’est pas le beau qui plaît en amour mais au contraire que c’est ce qui plaît qui est beau. »

« Quand une femme aime son mari, ce qu’elle adore en lui c’est l’amant qu’elle pourrait avoir mais qu’elle n’a pas encore trouvé. »

Et Octave Uzanne de conclure son Cupidoniana avec celle-ci :

« La femme, disait Diderot, c’est le premier domicile de l’homme ; un domicile aimable et trompeur auquel on s’habitue. Je dois dire en terminant, ainsi que Restif de La Bretonne : Quelque mal que mon esprit puisse dire des femmes, mon cœur en pensera encore plus de bien, car elles sont les dispensatrices du seul genre de bonheur qui m’ait jamais tenté. »

Octave Uzanne aimait les femmes ! Il n’y a aucun doute possible. Reste à découvrir l’origine de ce cynisme si marqué qu’il conservera tout au long de sa vie d’écrivain et de journaliste.

Chaque nouvelle lecture ou relecture nous éclaire davantage sur les états d’âme de ce célibataire volontaire.

Bertrand Hugonnard-Roche

(*) Le Bric-à-Brac de l’Amour par Octave Uzanne, préface de Jules Barbey d’Aurévilly. Paris, Librairie ancienne et moderne Edouard Rouveyre, 1879. Tirage à petit nombre sur papier de Hollande. Il a été fait un tirage de luxe comme suit : 4 exemplaires imprimés sur parchemin, 6 exemplaires imprimés sur papier du Japon, 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine, 30 exemplaires imprimés sur papier Whatman. Il a été également fait un tirage en deux couleurs (bleu flore et rouge minéral) à 50 exemplaires sur papier Whatman.
(**) Notes pour la bibliographie du XIXe siècle. Quelques-uns des livres contemporains en exemplaires choisis, curieux ou uniques, revêtus de reliures d’art et de fantaisie, tirés de la bibliothèque d’un écrivain et bibliophile parisien dont nom n’est pas un mystère, et qui seront livrés aux enchères les vendredi et samedi (2 et 3 mars 1894), en l’hôtel des ventes, rue Drouot, salle n°10. Paris, Chez le libraire expert, A. Durel, (1894).
(***) N°420 du catalogue cité ci-dessus.
(****) L’alphabet des lettes. Barbey d’Aurévilly par Octave Uzanne. U. Paris, A la cité des livres, 1927.



vendredi 27 janvier 2012

jeudi 26 janvier 2012

Portrait d'Octave Uzanne, chromolithographie des chocolats Louit.


Octave Uzanne. Portrait en couleurs.
Probablement vers 1910.


Petite carte éditée par les chocolats Louit avec le portrait d'Octave Uzanne présenté comme un "littérateur". La photographie est de Charles Gerschel. Cette série consacrée aux personnalités de l'époque comprend également des hommes politiques, des comédiens ou encore des chanteurs.

Publié avec l'aimable autorisation de la librairie DIKTATS, librairie en ligne spécialisée dans les livres anciens sur la mode et le costume.

Bertrand Hugonnard-Roche

Physionomie comparée des frères Uzanne.


Octave Uzanne (1851-1931)
Homme de lettres, critique d'art et bibliophile.
Photographie Protat Frères, 1901.
(le cliché original qui a servi à cette publication date probablement de 1890)


Si tout le monde peut aisément retrouver la physionomie d'Octave Uzanne (1851-1931), aussi bien par la gravure que par la photographie (même si les photographies ne sont pas légion), il sera beaucoup plus difficile de satisfaire à qui voudra se faire une idée de celle de son frère Joseph.

Joseph Uzanne (1850-1937)
publiciste, journaliste et critique d'art.
Photographie Protat Frères, 1901.
(le cliché original qui a servi à cette publication date probablement de 1890)


Joseph Uzanne (1850-1937) était l'aîné des deux frères. Les informations le concernant sont assez peu nombreuses. On sait qu'il se fit connaître du public au tournant du siècle en dirigeant la publication des notices biographiques des Figures Contemporaines tirées de l'Album Mariani (14 volumes publiés entre 1894 et 1926 - avec une large interruption pendant et après la grande guerre). Cette très intéressante série, admirablement illustrée de portraits gravés avec luxe et d'ornements typographiques choisis du plus pur style Art Nouveau, offre au lecteur une galerie de plus de mille personnalités, des plus connus (princes, rois, empereurs, diplomates, hommes politiques, hommes de lettres, artistes, etc.) aux plus obscurs aujourd'hui tombés dans l'oubli le plus total.

Il était né à Auxerre le 4 septembre 1850 et est mort à Paris (VIe arrondissement) le 19 avril 1937. Sa date de décès était restée pour ainsi dire inconnue, je dois de l'avoir retrouvée dans une liste de courtes biographies des "Hydropathes". Joseph était Hydropathe (*) et franc-maçon semble-t-il (à vérifier). Il est mort dans un âge avancé (près de 87 ans) et a donc survécu près de 6 années à son frère Octave décédé le 31 octobre 1931.

Notons que Octave et Joseph eurent obligatoirement à travailler ensemble aux Figures Contemporaines tirées de l'Album Mariani puisqu'on trouve quelques préfaces ou introductions signées Octave Uzanne dans ceux-ci.

Quelles relations entretenaient les deux frères Uzanne ? A vrai dire, je n'ai que très peu d'informations à ce sujet. A ce jour je n'ai jamais lu Octave Uzanne citer son frère ou le travail de son frère et la réciproque est vraie. Se peut-il qu'ils n'aient pas été en très bon termes ? On serait tenter de le penser. La suite de nos découvertes nous permettra très certainement d'en savoir plus.

Leur physionomie peut être comparée grâce aux deux portraits photographiques reproduits par Protat Frères (Mâcon) dans une Galerie des Célébrités composées de très nombreux portraits publiés sur papier glacé en 1901. Probablement ces deux portraits sont issus de photographies plus anciennes, probablement de la fin du XIXe siècle, vers 1890. Octave comme Joseph semblent ici âgés d'une petite quarantaine d'années. L'un porte fièrement la barbe (Octave) tandis que l'autre (Joseph) arbore fièrement une belle moustache fin de siècle.

Nous aurons très bientôt l'occasion de reparler de Joseph Uzanne.

(*) Les Hydropathes est un club littéraire parisien, fondé par le poète et romancier Émile Goudeau, et qui a existé entre 1878 et 1880 puis, de façon éphémère, en 1884. Après la guerre de 1870, il se créa à Paris de nombreux clubs littéraires dont la longévité et l'importance furent extrêmement variées. Le club des Hydropathes fut l'un des plus importants tant par sa durée que par les artistes qui y participèrent. Le club fut créé par Émile Goudeau le 11 octobre 1878. Il choisit le nom Hydropathes (étymologiquement : ceux que l'eau rend malades), peut-être à partir d'une valse appelée Hydropathen-valsh de Joseph Gungl qu'il affectionnait. L'objectif premier du club était de célébrer la littérature et en particulier la poésie : les participants déclamaient leurs vers ou leur prose à haute voix devant l'assistance lors des séances du vendredi soir. Mais les membres professaient également le rejet de l'eau comme boisson au bénéfice du vin. Le club eut un succès important : dès de sa première séance, il réunit soixante-quinze personnes et il compta plus tard trois cents à trois cent cinquante participants. Cette réussite était due en grande partie à son président et animateur Émile Goudeau mais aussi à une certaine bienveillance des autorités et à la facilité d'inscription (celui qui voulait s'inscrire était toutefois tenu de mentionner sur sa demande au président un talent quelconque dans la littérature, la poésie, la musique, la déclamation ou tout autre art.) Dans les mois qui suivirent, de nombreux articles de journaux, en France et en Belgique, publièrent des comptes-rendus élogieux des séances du Club des hydropathes, et la revue du même nom, fondée par Goudeau, parut à partir de janvier 1879. La fondation du club y était présentée ainsi : Nous étions, en ce temps-là, un groupe jeune, composé d'artistes, de poètes, d'étudiants. On se réunissait chaque soir au premier étage d'un café du Quartier latin, on faisait de la musique, on récitait des vers. Mais la musique ne plaît pas à tout le monde, on n'aime pas toujours, lorsqu'on fait une partie de piquet ou d'échecs, à entendre chanter derrière soi, le chanteur fût-il excellent. Nous gênions souvent et nous étions gênés. Il nous fallait absolument un local à nous. De l'idée d'un local à l'idée d'un cercle, il n'y avait qu'un pas. Il fut fait, et le Cercle des Hydropathes était fondé. La création en était due surtout à l'activité d'Émile Goudeau. Il était juste qu'il en fût nommé Président. La revue compta trente deux numéros entre 1879 et mai 1880. On y trouvait transcrites les interventions, poésies ou monologues, des membres du club et la présentation, à chacun de ses numéros, d'une personnalité proche du groupe (d'André Gill à Sarah Bernhardt et de Charles Cros à Alphonse Allais), qui apparaissait en caricature en couverture et faisait l'objet d'un article élogieux en page deux. Elle fut ensuite remplacée par une autre revue intitulée Tout-Paris, dont l'existence fut éphémère (cinq numéros entre mai et juin 1880.) Le club se réunit d'abord dans un café du Quartier Latin (le Café de la Rive Gauche, à l'angle de la rue Cujas et du Boulevard Saint-Michel) puis dans divers locaux du même quartier, le voisinage étant indisposé par le bruit. C'est après une série de chahuts provoqués par le trio Jules Jouy, Sapeck et Alphonse Allais qui lancèrent des pétards et des feux d'artifices que le club disparut en 1880. Mais dès l'année suivante, la plupart des anciens membres du Club des Hydropathes se retrouvèrent au Chat noir de Rodolphe Salis, ouvert en décembre 1881. Plusieurs anciens Hydropathes rejoignirent, également en 1881, un autre groupe, les Hirsutes, dont le président, Maurice Petit, fut ensuite remplacé par Goudeau. Le groupe des Hirsutes se saborda en février 1884. Il renaquit alors sous le nom d'Hydropathes, mais cessa ses activités en juillet de la même année : les cafés de la rive droite, Le Chat noir en tête, avaient remplacé ceux de la rive gauche en tant que lieux de réunions privilégiés de la bohème estudiantine. Les anciens Hydropathes se retrouvèrent en 1928 à l'appel de Jules Lévy pour célébrer le cinquantenaire du groupe à la Sorbonne, cérémonie qui réunit cinquante quatre anciens membres et fit l'objet d'un article à la une du Figaro. (source Wikipedia). On sait que Joseph Uzanne fut présent au cinquantenaire des Hydropathes 17 octobre 1928 (il avait alors 78 ans). Je ne sais rien à ce jour des relations d'Octave Uzanne avec les Hydropathes.

Bertrand Hugonnard-Roche

dimanche 22 janvier 2012

L'Ecole des Faunes, Fantaisies muliéresques. Contes de la Vingtième Année (1896). Exemplaire unique avec le frontispice colorié.


Reliure de l'époque signée Bretault.
Collection Bertrand Hugonnard-Roche


L’École des Faunes, Fantaisies Muliéresques. Contes de la Vingtième Année. Bric à Brac de l'Amour. Calendrier de Vénus. Surprises du Cœur (*). Par Octave Uzanne, décorations en camaieu par Eugène Courboin. Frontispice de D. Vierge, interprété à l'eau-forte par F. Massé. Paris, Librairie Contemporaine H. Floury, 1896. 1 volume grand in-8. Édition limitée à 700 exemplaires. 660 ex. sur vélin satin d’Écosse et 40 ex. sur Japon Royal.

Page de titre


Couverture (non employée) de Simonaire. Ici tirée sur Chine.

Couverture imprimée


Demi-maroquin saumon à coins, dos lisse orné aux petits fers, motifs mosaïqués (Bretault)(**). Jolie reliure décorée de l'époque.

Frontispice de Danier Vierge gravé par F. Massé ici exceptionnellement mis en couleurs.
Justification du tirage avec mention manuscrite ajoutée.


Exemplaire unique avec le frontispice colorié (pastels). Travail anonyme de grande qualité d'une main d'artiste qui pourrait être celle de Chauvet (***), habitué à ce genre de décoration pour les exemplaires de sa bibliothèque.

Veuillez trouver ci-dessous l'introduction à cette édition - Cliquez sur les images pour les agrandir.





(*) Ce volume reprend avec une intéressante introduction inédite intitulée Vingt ans après, jubilé de jeunesse (pp. V à VIII), trois ouvrages d'Octave Uzanne publiés respectivement en 1879 (Bric à Brac de l'Amour), 1880 (Calendrier de Vénus) et 1881 (les Surprises du cœur).

(**) Joseph Bretault était un des ouvrier du relieur Victor Champs. Il est né en 1856 et s'est établi en 1880, 8 rue Bonaparte à Paris. A sa mort le 23 avril 1903 l'activité fut poursuivie par sa veuve, puis par son gendre, Blanchetière, à partir de 1906. (Fléty, Dictionnaire des relieurs français ayant exercé de 1800 à nos jours, Éditions Technorama, 1988, p. 33-34).

(***) Jules-Adolphe Chauvet, dessinateur du musée de la ville de Paris bien connu des amateurs de littérature grivoise et libre de la fin du XIXe s., qu'il illustra abondamment de frontispices coquins. C'était un très habile coloriste.

Bertrand Hugonnard-Roche

samedi 21 janvier 2012

Généalogie simplifiée de la famille Usannaz, Uzannas ou Uzannaz devenue Uzanne (suite).


Les Chapelles, Savoie. Le village souche des Uzannaz, Uzannas devenus Uzanne.
Photographie datant de 1914. http://www.les-chapelles.net/


Tout le mérite de ce billet complémentaire au précédant revient à M. Jean-Marc Barféty du blog Bibliothèque Dauphinoise. Il a fouillé dans les limbes du net et a réussi à pêché d'intéressantes informations sur la famille Uzanne anciennement dénommée Uzannas ou Uzannaz.

Nous avons tout d'abord compris que cette famille était d'origine Sarde. Nous avions pris, Jean-Paul Fontaine et moi, cette information, au pied de la lettre. Mais comme le souligne Jean-Marc Barféty : "Les migrations obéissent à une certaine logique et je vois mal comment on passe de Sardaigne au fond de a vallée de la Tarentaise, qui était alors le bout du monde. Ce qui est curieux, c'est que j'ai entendu la même histoire à propos de ma famille, car les Barféty sont originaires du Beaufort, une vallée parallèle à la Tarentaise. Je crois qu'il y a une confusion. Jusqu'en 1860, la Savoie appartenait au royaume de Sardaigne, avant que l'Italie soit unifiée. On devait donc dire des émigrés comme les Uzannaz, qu'ils venaient du royaume de Sardaigne, d'où la confusion." Cette explication semble tout à fait logique.

Voici maintenant quelques documents qui éclairent encore un peu plus l'histoire de la famille Uzannaz. Comme on peut le voir ci-dessous, les Uzannaz de la fin du XVIIIe siècle deviennent rapidement des notables importants, versés dans le commerce à grande échelle. Plusieurs membres se sont distingués dans les affaires et ont eu des responsabilités politiques et civiles importantes. Il est curieux de constater que, pourtant fixés à Auxerre, cette ville ne garde aucune trace évidente de cette famille qui lui donna pourtant un maire, président du tribunal de commerce et commissaire du gouvernement pour le département de l'Yonne.

Cliquez sur les images pour les agrandir

Extrait de la Revue Savoisienne, année 1910, pp. 191-192 : une petite notice sur la famille Uzannaz, avec un arbre généalogique et l'histoire de son grand-père (le lien est fait avec Octave Uzanne)

Extrait des Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d'histoire et d'archéologie :
Année 1872, dans un article sur les naturalisés de Savoie en Bourgogne, d'Albert Albrier.


Extrait des Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d'histoire et d'archéologie, Année 1878, dans un article sur les naturalisés de Savoie en France, toujours par Albert Albrier.


Merci encore à Jean-Marc pour ces précieuses découvertes qui éclairent encore un peu plus l'histoire familiale d'Octave Uzanne. Octave Uzanne s'est-il jamais penché sur ses racines ? Jean-Marc ajoute : "La forme la plus commune du nom actuellement est Usannaz. Sur généanet, c'est la forme qui renvoie le plus de résultats. Dans les pages blanches, on trouve 37 abonnés en Savoie sur un total de 60 en France, dont beaucoup dans les villages voisins des Chapelles : Valézan, la Côte d'Aime, Bourg-Saint-Maurice. etc."

Bertrand Hugonnard-Roche

vendredi 20 janvier 2012

Généalogie simplifiée de la famille Uzannas (devenue Uzanne).


Généalogie simplifiée des Uzannas devenus Uzanne,
ascendance directe d'Octave Uzanne


Toute biographie devrait commencer par un acte de naissance :

« L’An mil-huit-cent-cinquante-un, le seize septembre à deux heures du soir, devant Nous Grand-officier de la Légion d’honneur, Maire de la ville d’Auxerre, officier de l’Etat-Civil, est comparu Charles-Auguste Omer Uzanne, négociant, âgé de trente-huit ans, demeurant à auxerre, place de l’hotel-de ville, lequel nous a déclaré que le quatorze de ce mois à six heures du soir est né en cette ville de lui et de Laurence Octavie Chaulmet, sa femme, âgée de vingt-sept ans, un enfant du sexe masculin qu’il a présenté et auquel il a donné les prénoms de Louis Octave. Les dites déclaration et présentation faites en présence de Jacques Mallet, chapellier, âgé de cinquante-un an et Eugène Rousselet, négociant, âgé de trente-six ans, tous deux demeurant à auxerre. Lesquels et le déclarant ont signé avec nous après lecture faite. » [sic]

La rue Paul Bert à Auxerre (Yonne), dont une partie était au XIXe s. la rue des Belles Filles.



Acte de naturalisation française publié dans le Bulletin des lois du Royaume de France (IXe Série, règne de Louis-Philippe, roi des Français, février 1836.)



Carte de l'ancien département du Mont-Blanc. Circa 1795.
Le village de La Chapelle est indiqué par une flèche rouge.


Originaires de Sardaigne, des membres de la famille Uzannas se sont installés avant la Révolution dans le département du Mont-Blanc, aujourd’hui de la Savoie, à La Chapelle (arrondissement de Saint-Jean-de-Maurienne), puis à Auxerre (Yonne), rue des Belles Filles, aujourd’hui partie de la rue Paul Bert. Jules-Antoine Uzannas, dit Uzanne, a obtenu la naturalisation en 1835.


Jean-Paul Fontaine


Sources : Paul-Camille Dugenne [dir.]. Dictionnaire biographique, généalogique et historique du département de l'Yonne. Auxerre, Société généalogique de l'Yonne, 2000, t. V. ; Archives départementales de l'Yonne (en ligne).

jeudi 19 janvier 2012

Quelques notes autobiographiques sur les jeunes années d’Octave Uzanne en Angleterre.



Voici quelques extraits pris ça et là au cours de la lecture des Instantanés d'Angleterre d'Octave Uzanne. Ce Cinéma d'un Nomade comme il sur-titre lui-même ce volume est très intéressant pour mieux comprendre les jeunes années d'Octave Uzanne pendant ses premiers séjours à Londres et aux environs. Il y fit ses humanités, côtoya rapidement plusieurs personnalités des Deux Mondes et en rapporta ces notes jetées pêle-mêle. Ce volume publié par Payot en 1914 a été tiré à 1.815 exemplaires dont 15 sur papier de Hollande. Il reprend en partie le texte d'un ouvrage précédemment publié en 1898 et intitulé les Types de Londres (le texte a été réactualisé pour aller jusqu'aux années 1900). Octave Uzanne professa toujours haut et fort tout au long de sa vie son anglophilie démesurée.

Octave Uzanne écrit :

« Lorsque pour la première fois, je pris pied sur le sol britannique, je n’étais encore qu’un écolier envoyé par sa famille outre-manche afin de se perfectionner dans la langue de Dickens et de Disraëli et d’acquérir, par l’adaptation au milieu, ces dons d’initiative et de self-government de soi-même, ces nobles vertus d’indépendance pratique dont, nous semble-t-il, nos voisins britanniques possèdent, plus que toute autre nation, le généreux privilège. Je connus alors old England, la vieille Angleterre du milieu de l’Ere de Victoria, celle qui fut si curieusement exprimée par Tackeray, Wikie Collins, Douglas Jerrold, par l’inimitable Boz, comme on nommait l’auteur de Barnaby Rudge, et qu’illustrèrent aussi les verveux croquis de notre trop abodant Gustave Doré. C’était peu avant la cruelle guerre 1870-1871 [Octave Uzanne devait avoir dans les 18-20 ans]. Je me trouvais alors pensionnaire libre au collège de Richmond, et, en qualité de Pârter-Boarder, je me rendais à Londres à ma fantaisie et pouvais, sans contrainte, étudier aussi bien les bonnes et mauvaises mœurs anglaises hors du home que me conformer aux enseignements du respectable M. Bingle, à la table duquel j’étais admis. Les aimables yeux et le sourire de miss Jenny, la fille de mon directeur, me faisaient tolérer l’austérité de Mrs. Bingle, une vieille dame surannée et rigide, dont le visage s’encadrait de repentirs sels et poivre. Mais, fort indiscipliné, « the young frenchman », comme disaient mes hôtes (ainsi qu’ils auraient parlé du Diable), s’évadait souvent de l’ordinaire de la table familiale, et, débauchant de jeunes pions du collège, s’en allait vers le Strand ou Oxford Street faire ses véritables humanités. (…) Rien ne troublait l’harmonie monotone des jours où j’allais conter fleurette (pour ne pas dire flirter, ce qui est la synthèse anglaise de notre expression) à une aimable petite tobacconist fort bien disposée à me révéler les subtilités de la conversation, ou, mieux encore, à une jeune employée de stationer qui, en sa modeste papeterie-librairie, s’efforçait, de son verbe malin d’indigène de Whitechappel [le quartier de Londres où sévit en 1888 Jack the ripper « Jack l’éventreur »], de m’initier au parler argot, au slang original des cockneys de l’East-end. [Octave Uzanne explique que Richmond a bien changé depuis les années 1869-1870] (...) ville aujourd’hui si tumultueuse, bâtie de hautes maisons, semblable à une cité américaine (…) Ce n’est plus la même physionomie, ce ne sont plus les mêmes types (…) [Il donne ensuite son avis sur les femmes de l’époque, la manière dont elles ont changé]. (…) Je revins souvent à Londres de 1880 à 1900 sur la fin du règne de la Old Lady, de cette bonne Victoria qui mourut à temps pour ne pas s’attrister du libéralisme imprévu de ses sujets [avis politique intéressant]. Je fus – pourquoi ne le confesserais-je point – sincèrement, profondément anglophile, par goût de libéralisme intégral et d’indépendance d’action, anglophile raisonné plutôt qu’anglomane. J’appréciai l’excellence de l’existence et des milieux britanniques par tous les sens, et surtout en raison du culte que je professe pour l’individuelle liberté, la seule qui vaille qu’on la recherche et qu’on en jouisse avec tout le confortable qu’elle procure. Cette liberté, à vrai dire, ne trouve à s’exercer dans toute sa plénitude et toute son étendue qu’en pays de langue anglaise et principalement dans la métropole de l’Empire britannique. Je goûtai avec une rare satisfaction quiétude de la vie at home, les facilités offertes au bachelor gentleman, au célibataire exempt de tout lien, aussi bien pour le boarding, à la ville et à la campagne, que pour l’admission dans les clubs les plus divers et la facilité de se créer, n’importe où et instantanément, un home bien à soi, avec attendance et tous moyens de réception et de repas soignés. J’appréciai même la cuisine anglaise, si dédaignée de mes compatriotes, celle surtout du vieux temps, comme on la savourait encore en 1880, à la Taverne de Simpson, dans le Strand et qui était si riche en poissons incomparables, en viandes bien saisies, en potatoes nature, en greens appréciables, en Chester ou Stilton de bonne provenance et en Puddings de l’ancienne école culinaire : Rolly-Polly, Apple Tart, Gooseberry ou Rhubarbe pies que sucrait savoureusement le yellow sugar ou la cassonade, sans parler, comme boisson, des vieilles ales dont le bouquet était si étrangement caractéristique et aussi sans évoquer les Claret, les Port Wines, les Sherry d’origine et les bouteilles magnum de champagne extra dry. Je connus vers 1880 à 90 dans un Londres intimement plus pacifique que celui d’aujourd’hui, toute une génération d’érudits, d’artistes et de littérateurs qui voulurent bien se disputer l’honneur de recevoir dans tous leurs clubs et maisons privées le Prince des Bibliophiles, - comme ces aimables hôtes voulaient bien me qualifier alors. Je me souviens encore de Walter-Besant et James Rice, les Erckmann et Chatrian du roman anglais, de Augustus-Henry Sala, journaliste et novelliste, du grand romancier américain Henry James, de Blanchard-Jerrold, fils de Douglas Jerrold, de Walter Cotter-Morison, irlandais essayiste remarquable dont les dîners étaient des chefs-d’œuvre qu’on n’oublie pas. Je revois encore un ami sûr et fidèle, Rabelaisien entre tous, l’excellent Joseph Knigh, critique dramatique du Globe, collaborateur du Gentleman Magazine et directeur des Notes and Queries, lequel fut mon guide dans le monde de l’érudition londonienne et mon partner dans certains soupers pantagruéliques qui se prolongeaient jusqu’à l’aube dans l’opulence artistique du Garrick-Club. [Octave Uzanne évoque ensuite les disparus] (…) Plus tard vers 1880 à 1900 je me liai avec d’autres hommes exceptionnels et fréquentai William Morris, le délicieux poète qui dévoua son génie aux arts appliqués et fonda les fameuses Kelmscott Press d’où sortirent de si précieuses éditions, James Whistler, le peintre et génial aquafortiste qui fut si fréquemment parisien ; Sir Edwards Burne-Jones, le maître-disciple des Préraphaélites (…) Je connus également le grand tragédien Henry Irwing, le vieux acteur Toole, le très élégant et érudit Georges Windham, qui fut mieux qu’un homme de gouvernement, un esprit rare, subtil et omniscient et enfin, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, Oscar Wilde qui alors âgé de trente-cinq ans (vers 1892) était un vrai dandy, gras, rose, maniéré, dans l’apothéose éclatante de ses succès mondains dont les lendemains, hélas ! devaient être si amers et pitoyables. (…) [Uzanne évoque avoir eu envie d’entreprendre la rédaction d’un ouvrage entier consacré à la ville de Londres, mais il y a finalement renoncé]. (…) C’est ainsi qu’au cours d’une existence laborieuse et féconde en ouvrages polygraphiques, je ne me sentis jamais l’audace de chercher à peindre la ville de Londres, sa société, ses monuments, ses attractions, ses mœurs et ses foules. Tout au plus, parfois, me suis-je aventuré, comme un photographe amateur, à cueillir, en d’exceptionnelles journées de belle lumière, d’originaux clichés instantanés, que, dans des tiroirs obscurs, longtemps je conservai pêle-mêle. Ce sont ces rapides visions que je réunis ici (…) Combien de fois, après minuit, ne me suis-je point rendu jadis, convoqué à des soupers le plus souvent éclatants, originaux et extraordinairement composés, à cet admirable club de comédiens, unique en son genre, qui a nom le Garrick Club, en plein quartier du strand. (…) Le club s’anime après minuit principalement. J’y fus en compagnie de sir Henry Irving ou de ses fils, du vieux Toole qui s’y faisait porter chaque nuit, même étant paralysé, de Wyndham, de Georges Alexander, de Beerbohm Tree et de vingt autres personnages en vedette, en des réunions qu’agrémentaient des critiques érudits et bons vivants comme Joseph Knight, des romanciers, des artistes et des philanthropes. Il soufflait parfois un vent de folie sur les convives. Les agapes se prolongeaient tardivement et il arrivait que le vieil Irving nous conviait tous au matin à une partie de campagne dans son cottage des environs de Londres. Personne ne résistait à cet imprévu embarquement pour l’ailleurs. (…) [Plus loin il nous parle de son goût pour les défilés militaires] « Je me complais, et volontiers je m’extasie aux spectacles militaires ; je m’exalte aux revues de gala et me passionne au passage des cohortes guerrières, mais mes goûts d’art me portent surtout vers les armées constituées par sélection et tradition et dont les éléments d’unité et d’ensemble représentent la beauté et la force physique. Il me faut des uniformes éclatants et variés, chamarrés de toutes parts, des uniformes évocateurs de batailles historiques, moulant des brutes superbes à torses de dieux et conformes à la ligne harmonieuse de la bête humaine dans sa virilité épanouie. Il m’importe peu que les contingents de soldats qui défilent sous mes yeux soient ceux de ma nation, que leur valeur guerrière reste discutable et leur solidité fallacieuse ; j’aime les corps d’élite supérieurement cultivés et développés, les guerriers de vocation, ceux qui ont élu carrière dans le militarisme par esprit de crânerie, d’aventure et de gloriole, les fils de Mars qui ont hâtivement le culte de la force et de la souplesse, l’amour des armes, des couleurs, des fourrures, des soutachements, des plumes, des bottes éperonnées et des broderies d’or. C’est pourquoi les armées de mercenaires m’attirent comme étant les seules qui soient vraiment réjouissantes à contempler en temps de paix. (…) ».

Bertrand Hugonnard-Roche

mardi 17 janvier 2012

Octave Uzanne et le livre à l’Exposition Universelle de Paris en 1889 : les relieurs d’art.


Revue de l'Exposition de 1889
2 volumes in-folio.
Ici en reliure plein maroquin janséniste signée Marius Michel.


L’Exposition Universelle, qui vit naître au public la Dame de fer, cette monstrueuse tour Eiffel, si décriée et maudite par Guy de Maupassant qui préfèrera partir en voyage plutôt que d’en supporter la vue plus longtemps, s’est déroulée du 6 mai au 31 octobre 1889. Elle occupe cinquante hectares dans Paris : le Champ de Mars et le Trocadéro qui accueillent l’art et l’industrie aux pieds de cette tour de fer que tout le monde admire ou déteste
déjà.
Qui pouvait nous décrire avec autant de feeling le pavillon des relieurs d’art sinon Octave Uzanne ? Le fringant dandy bibliophile a 38 ans. Solidement installé dans le paysage bibliophilique de l’époque, il a déjà donné la plupart des volumes sur la mode, les femmes et ceux consacrés à l’histoire du livre et de la reliure. Il achève à la fin de cette année 1889 les dix années d’un travail bibliographique acharné à la revue Le Livre (1880-1889, 10 volumes de Bibliographie rétrospective et 10 volumes de Bibliographie moderne). Et il poursuivra avec bien d’autres encore. Octave Uzanne apparait ici encore une fois sans concession, sans faux-semblants, fidèle à lui-même, bibliophile farouche moderniste et pourfendeur des copieurs-rétrogrades. Il écrit :

« Reléguée au premier étage, à la suite de la papeterie, dans l’un des angles du Palais des Arts libéraux, l’exposition de la Reliure n’attire guère que les Bibliophiles cosmopolites et les praticiens pareurs et doreurs de maroquin, qui aiment à constater les efforts progressistes de cet art dont la France peut si justement s’enorgueillir du XVIe siècle à nos jours, grâce au talent prestigieux des Eve, des Le Gascon, des Du Seuil, des Boyet, des Padeloup, des Thouvenin et des Bauzonnet-Trautz.
Les vitrines sont peu nombreuses et trop perdues dans le milieu des expositions de la papeterie cigarière et les rouleaux pour appareils Morse. – La place a été mesurée et l’on peut regretter de voir tant d’éclatants chefs-d’œuvre sur maroquin si mal enveloppés par le cadre vraiment trop banal et très bazar de cette partie d’exposition d’art intime qui reste cependant si en dehors du profane.
Les livres somptueusement vêtus veulent être vus et admirés dans le jour discret d’un cabinet d’amateur, avec la décoration artistique et bibelotière qui convient à ces délicats joyaux de maroquinerie ; les ors des petits fers ne sont point faits pour éclater au jour brutal des « montres » publiques, mais pour rayonner dans la pénombre des cabinets d’étude, parmi la soie, le velours, les bronzes et les couleurs anémiées des anciennes estampes.
Ici, aux Arts libéraux, en dépit du vélum et des tentures des vitrines, la lumière est implacable et meurtrière pour tous ces cuirs ciselés et mosaïqués qui se portent déjà nuisance les uns aux autres par le seul rapprochement des styles, des manières et des procédés de facture. – Puis, ces vitrines en hauteur et à quatre faces de cristal ne sont point propices pour la mise en valeur de livres dont on ne voit plus que la carcasse, le corps du volume disparaissant souvent sous le pupitre d’appui. Il est donc assez malaisé pour un bibliophile délicat de n’être pas quelque peu choqué par l’installation générale de cette exposition particulière, et de ne point protester par esprit de libre critique et par sincère revendication de goût blessé, - ce que je fais ici, sans détours.

En étudiant l’histoire de la reliure, on peut se convaincre qu’à chaque renouveau de siècle, cet art, qui semble résumer en un petit rectangle l’expression décorative d’une époque, a toujours suivi les transformations du livre, en s’identifiant au caractère idéologique, au mode et au style de la pensée qui s’y trouvait imprimée. – Depuis la reliure janséniste qui convenait aux écrits de Messieurs de Port-Royal, jusqu’à la reliure à la Du Seuil rutilante, comme la devise superbe nec pluribus impar ; depuis la reliure mosaïque, rococo et tout en emblèmes et enrubannements galants de la Padeloup, jusqu’aux combinaisons romantiques, gothiques et cathédralesques de Thouvenin, il est facile de remarquer que le style des petits fers à froid, à dorure ou à compartiments, à toujours marché de concert avec la mode littéraire et la mode capricieuse du costume et de l’art décoratif.
Cependant, on peut émettre en principe que les grands amateurs ont toujours créé les grands relieurs, aussi bien que les maîtres dandys, de la suprême élégance, ont généralement inspiré les plus originales audaces dans la transformation de la mode masculine.
Les Grolier, les Lavallière, les d’Hoym, furent des maîtres incontestés en élégances de bibliophilie affinée, et ils ne contribuèrent pas moins que Mme la duchesse du Maine, Mme la comtesse de Verrue et la marquise de Pompadour, - ces grandes coquettes de leurs livres, - aux heureuses combinaisons qui furent exécutées d’après leurs conceptions ou suivant leurs conseils sur tant de livres jalousement possédés, orgueils de nos modernes bibliothèques. – Faut-il penser que les grands amateurs de ces soixante dernières années n’ont pas été à la hauteur de leurs devanciers, ou doit-on conclure que le goût du livre, en se répandant davantage, en se démocratisant dans des classes moins dirigeantes, n’a plus inspiré d’aussi vives passions de ploutocratie distinguée ? Toujours est-il que, depuis Thouvenin et ses successeurs directs, l’ajustement du livre a cessé de suivre, avec ensemble et d’une même poussée, l’inspiration qui régit tous les arts somptuaires ; les plus experts ouvriers relieurs ne se sont plus efforcés de transfigurer l’ornementation extérieure des ouvrages de littérature nouvelle confiés à leurs soins, la recherche s’est arrêtée ; on a trop longtemps vécu sur les traditions du passé, sans rien innover dans le décor, dans l’expression des lignes, dans le contour des fers gravés ; on n’a point fait éclore un genre éminemment dix-neuvième siècle ; on ne semble pas avoir compris enfin qu’un livre moderne doit être relié d’une façon toute moderne, accomodé selon le goût du jour, vêtu d’un costume richement brodé selon l’esthétique actuelle, avec cette conception d’ornementation qui a pris son germe et son guide dans la flore nouvelle, dans la perspective des décorateurs d’extrême Orient et plus encore dans la simplicité exquise des ornemanistes japonais.
On commence à peine la création d’une formule jusqu’ici assez mal dégagée. – Depuis quelques années, les relieurs se sont ralliés à l’idée de faire du nouveau, mais ce n’a pas été sans difficulté ; le souffle ardent de l’ancienne et bienfaisante corporation n’est plus là pour réunir tous les praticiens du même art sous le drapeau du progrès voulu et recherché en commun ; il y a les rivalités, l’esprit critique des tentatives individuelles, les jalousies mesquines, la peur de l’originalité trop vite confondue avec l’excentricité. Aussi chacun marche-t-il d’un pied boiteux, le regard inquiété par le voisin, le cerveau tyrannisé par la routine, en proie à l’angoisse d’aller trop vite et de dépasser le but.
C’est par un sens de timidité, ou plutôt par un effrayant manque d’audace que, depuis cinqante ans, tous les relieurs de la métropole et du monde entier recopient sans fin les anciens modèles des derniers siècles, mélangeant les styles, fusionnant les genres, combinant un art décoratif hideusement bâtard qui stupéfiera assurément nos arrière-petits-neveux, si tant soit que ceux-ci s’occupent encore de l’enveloppe de nos pensées actuelles et de l’expression de cette enveloppe, sous des arabesques dorées.
L’exposition des relieurs en 1889 est donc particulièrement intéressante en ce sens qu’elle témoigne d’un état d’art très spécial qui tâtonne encore et cherche une voie, mais dont, on le sent, sortira bientôt une école de reliure florissante qui imposera ses théories nouvelles aux deux mondes. Il est permis d’espérer que cette fin de siècle verra cet encourageant renouveau qui nous fera alors par la suite indulgenter la monotonie et la trop diffuse décoration routinière dont les plus éminents relieurs de ces derniers temps n’ont pas été suffisamment exempts.

Six relieurs d’art ou de luxe ont campé leurs vitrines dans la classe X des arts industriels. Ce sont MM. Francisque Cuzin, Marius Michel, Lucien Magnin, de Lyon ; Ruban, Michel Ritter et Giraudon. – Je place en première ligne M. Cuzin, car, en raison même de l’éclat et de la beauté absolue de son exposition, il m’a toujours semblé de toute justice désigné pour la médaille d’honneur, qu’il vient du reste d’obtenir. – M. Cuzin a pris, auprès des bibliophiles les plus distingués de l’école contemporaine, la succession du célèbre Trautz-Bauzonnet. Je dirai même qu’il est plus hardi que le maître défunt, moins acquis au convenu et au poncif, moins réfractaire aux conseils éclairés des amateurs, et aussi, plus décorateur. Pour la mise en forme du livre, le choix des maroquins, la combinaison des plats, la richesse parachevée des doublures, la qualité merveilleuse des dorures et la sertissure des mosaïques, on ne peut, sans esprit de parti, lui refuser la perfection de l’exécution et la distinction du goût. M. Cuzin a exposé une dizaine de volumes hors ligne comme grâce et comme art de fin habillement bibliopégique.
Parmi ceux-ci, je puis signaler la Pucelle, édition Cazin, reliure en superbe maroquin rouge tomate, avec dorure à compartiments Louis XVI. La doublure de maroquin bleu, à trois tons, forme une exquise mosaïque très douce en camaïeu, faite de guirlandes de roses et de petites fleurettes du style de l’époque, dont les fers ont été gravés exprès, et dont tous les filets, fleurs et feuilles ont été poussés un à un et de plusieurs facecs, ce qui donne un extraordinaire éclat à cette foisonnante dorure.
Une autre série d’ouvrages remarquablement vêtus par M. Cuzin, ce sont les Œuvres de François Coppée, édition grand in-4°, Lemerre, 1883. Qu’on se représente un plein maroquin bleu de roi, avec dos et plats à compartiments de filets, la doublure de maroquin pourpre décorée d’une des plus extraordinaires dentelles dix-neuvième siècle qui aient été exécutées jusqu’ici.
C’est vraiment une des meilleures reliures et dorures de M.Cuzin, dont je dois encore citer des œuvres de très haut goût combinées sur les Lettres persanes, Jouaust 1885, sur le Dernier Abbé, sans date, sur la Sylvie, de Gérard de Nerval, publiée par Conquet, sur Monsieur, Madame et Bébé, 1878, et enfin sur l’Origine des Grâces, 1777. La plupart de ces éditions si somptueusement vêtues appartiennent à M. Henry Béraldi, l’un des marquis de Carabas de l’iconophilie et de la bibliofolie modernes, un des amateurs soucieux de faire du neuf et aussi le plus malicieux des iconographes, dont on connaît le curieux ouvrage en cours : les Graveurs du dix-neuvième siècle, un dictionnaire considérable et qui rendra de grands services à l’avenir à tous les iconomanes, friands des œuvres gravées de ce temps.
Quels que soient les éloges que nous décernions à M. Cuzin, nous ne prétendons point qu’il soit l’un de ceux qui se sont le plus avancés dans le sillon de la reliure moderne ; il y chemine, mais très lentement et non pas à l’avant-garde : aussi est-il à désirer qu’étant donnée son extrême habileté d’exécution, il s’affranchisse des copies rétrospectives pour se consacrer entièrement à des créations entièrement nouvelles et dignes de son talent.
Je sais bien que sa situation l’oblige à beaucoup de prudence, que les livres qu’on lui confie sont anciens et trop précieux pour qu’on puisse risquer impunément de donner pour eux un faux coup de barre, mais M. Cuzin pourrait prendre sur lui de résumer les conceptions qu’il peut avoir et de mettre en pratique ses théories d’art indépendant sur plus d’un ouvrage de ce temps. – Je souhaite que par la suite il s’y consacre.

MM. Marius Michel et fils arrivent presque ex aequo avec M. Cuzin qui les dépasse à peine de plusieurs filets. – et le jury a ratifié notre opinion en accordant à MM. Marius Michel le même diplôme d’honneur qu’à M. Cuzin. – On sait la grande notoriété de ces relieurs qui savent lutter par la plume et le crayon en faveur de leurs idées graphiques, et dont plusieurs ouvrages techniques ont déjà été publiés sur la reliure artistique et industrielle. – Avec une grande habileté de faire, un dessin généralement savant, une grande solidité dans la préparation du volume, MM. Marius Michel ont un grand souci de faire nouveau en persistant à s’appuyer sur la méthode et la logique mathématique des anciens. Ils argumentent sur les courbes, sur les lignes, sur les filets, sur les entrelacs, sur toutes les combinaisons de tracés imaginables et ils réalisent des plats qui sont impeccables comme pondération de décoration géométriquement voulue, mais dont la grâce légère et ce je ne sais quoi d’art qui s’appuie sur des riens, sont, à mon sentiment, trop souvent exclus.
L’un des défauts de ces reliures est d’offrir un aspect trop lourd, par suite d’une série de cartons coupés en biseau et qui donnent la sensation des anciens ais de bois du quinzième siècle. – La décoration le plus souvent exécutée sur le premier plat – sans répétition sur le plat du dos – n’est pas toujours heureuse et évoque bien vite l’idée de ces albums de photographie très richement décorés et faits pour la table et le salon, alors que le volume est exclusivement fait pour être placé de champ, sur les rayons d’une bibliothèque, et non de plat, comme un bibelot, sous la glace d’une vitrine.
MM. Marius Michel ont inventé cependant une reliure superbe et qui convient surtout aux livres du moyen âge et de la renaissance romantique, je veux parler du cuir incisé et ciselé, puis rehaussé de couleurs, dont ils nous donnent plusieurs spécimens d’une rare beauté sous leur vitrine si richement composée. La plus largement conçue revêt un exemplaire du Cantique des Cantiques. – L’Histoire des quatre fils Aymon, publiée par Launette, avec aquarelles de Grasset, a été également habillé par eux en fort cuir de bœuf damasquiné et ouvré d’arabesques magistrales ; c’est une merveille d’exécution et aussi de goût, et qui fait un véritable honneur à ces consciencieux et ingénieux chercheurs dans la voie des procédés retrouvés et remis au jour avec l’addition des connaissances acquises.
MM. Marius Michel sont, du reste, familiers à tous les genres et ne dédaignent point les mosaïques jetées par tons à plat à la japonaise ; ils savent non moins sûrement exécuter une ornementation à filets entrelacés dans le genre Maïoli, et leur vitrine est d’une variété incomparable.

Sous les piles de la Tour Eiffel pendant l'Exposition de 1889.
Octave Uzanne est dans la foule...


M. Lucien Magnin, de Lyon, encore inconnu à Paris, a, sous une petite vitrine d’un mètre carré, fait une exposition fort suggestive et qui mériterait bien de lui valoir une médaille d’or alors qu’il ne lui a été accordé qu’une médaille d’argent. – On peut aimer ou non la manière de « relieur mosaïste », inventée par M. Magnin, mais il est hors de doute que cet ouvrier d’art – en dépit d’un manque de fermeté dans le poussé de ses dorures – tient la tête de cette exposition, sinon par l’exécution souvent fautive, du moins par l’originalité ou la hardiesse de ses compositions décoratives et par le curieux procédé de ses mosaïques ombrées et dégradées au pinceau par des moyens de coloration d’une solidité à défier le temps et le soleil. – Ses reliures exécutées sur la Mireille de Mistral, édition Hachette in-folio, avec les figures mosaïquées de Mireio et de Vincèn sur les plats ainsi que la décoration polychrome du cadre, est absolument nouvelle. Sa doublure maroquinée et multicolore de Paul et Virginie est éblouissante comme un vitrail moderne ; enfin, ses deux reliures extraordinaires qui enveloppent la Française du siècle et Son Altesse la Femme sont d’une exécution ornementale très riche, très brillante et surtout entièrement nouvelle. Je voudrais m’étendre davantage sur l’exposition de M. Magnin, qui pourrait servir de point de départ à une longue étude sur la reliure d’art de demain, mais je ne dois pas oublier que je dois ici concentrer mes idées en colonnes et non les développer en tirailleuse. Ce pourquoi je me condense.

M. Ruban, l’un des derniers venus parmi les préparateurs de maroquin plein, est en train de former sa réputation à Paris aussi bien que dans les deux Amériques. C’est un jeune, un actif, un fringant, prêt à s’élancer sur la moindre piste où l’entraîne le collectionneur. Il comprend, il saisit d’un mot et ne se refuse à rien sous l’éternel prétexte réduit en niaise formule, que ça ne s’est jamais fait. – Il expose une Dame aux Camélias, reliée « à l’emblème », avec un léger bouquet de la fleur préférée par Marie Duplessis, fleur dont les pétales et les feuilles sont fort joliment mosaïqués ; sa reliure du Miroir du monde, très sérieusement exécutée, est d’une grâce absolue, mais ce qui me frappe le plus dans ma profonde révolte contre la tradition, ce sont les plats de ses maroquins avec appliques de médaillons anciens, miniatures féminines larges comme l’ongle d’un pouce, et ses petits bronzes japonais, éventails et papillons sertis dans le cuir même et s’harmonisant délicieusement avec l’ornementation de la dorure.
M. Ruban avait droit à tous les encouragements du jury et à tous les éloges des amateurs ; il lui a été accordé une médaille d’argent. Il laisse concevoir des manières nouvelles vers lesquelles MM. Edmond de Goncourt, Popelin, Philippe Burty et moi-même avons souvent poussé les ouvriers relieurs, et qui consistent à marier au maroquin les émaux, les miniatures sur ivoire, les médailles anciennes, les broderies d’Orient et toutes les curiosités délicatement ouvragées et rares qui peuvent s’incruster dans la peau avec un très léger relief en plus.

La vitrine de M. Michel Ritter a de grandes prétentions à l’effet et attire tout d’abord le visiteur, mais elle ne justifie son éclat trompeur ni par le bon goût, ni par l’exécution, ni même par l’innovation. M. Ritter fait le cuir ciselé d’après le procédé de MM. Marius Michel, mais combien inférieur ! Il fait des mosaïques comme M. Magnier, mais quel tour déplorable ! il emprunte aux uns et aux autres, mais il ne sait rien personnifier avec une supériorité caractéristique. Je mettrai cependant hors de cause chez lui un maître ouvrier ciseleur sur cuir, M. Charles Meunier, dont quelques spécimens d’ornementation sont dignes d’intérêt.

Je ne parlerai de M. Giraudon que pour mémoire. M. Giraudon est un maroquinier pour la fashion et l’exportation beaucoup plus qu’un relieur d’art ; la plupart des ouvrages qu’il expose ont été exécutés il y a douze ans, par un relieur de très réel mérite et de haute originalité, M. Amand, aujourd’hui retraité, dont M. Giraudon a repris le fond et la clientèle.
Ces reliures de M. Amand avaient déjà été exposées en 1878. – Comment le jury d’admission en a-t-il accepté le placement à l’exposition actuelle et leur a-t-il accordé une médaille de bronze ?

Il me reste à résumer ces notes hâtives. – L’exposition des relieurs en 1889 montre des chefs-d’œuvre inspirés par l’art des prédécesseurs des XVIIe et XVIIIe siècles, mais elle ne fait que donner des promesses pour la création d’un genre indiscutablement nouveau et d’un style d’allure toute moderne.
On ne saurait donc trop engager les bibliophiles, qui sont gens de savoir et de goût, à tenter des coups d’audace pour la reliure de leurs livres modernes. – C’est d’eux, en définitice, que dépend la solution de la question, car les relieurs font moins ce qu’ils veulent que ce qu’il leur est ingénieusement commandé et pour ainsi dire imposé, avec la perspective de voir leur labeur largement rétribué.
Il n’est point de mosaïques, d’effets nouveaux, de petits fers originaux, de gravures finement exécutées, sans argent largement dépensé. Les collectionneurs soucieux de leur renom ne doivent pas hésiter à se lancer dans l’individualisme absolu de leurs reliures. – Ce sont les grands amateurs, je le répète, qui toujours ont créé les grands relieurs ; Grolier, Longepierre, d’Hoym, Lavallière et tant d’autres passionnés de leurs bibliothèques, et c’est à leur initiative ardente que nous devons les beaux livres qu’ils nous ont légués. Signé Octave Uzanne. »

Dîner dan les jardins de l'Exposition.


In Le Livre, Bibliographie moderne, dixième année, dixième livraison, n°118, 10 octobre 1889, pp. 481-486. (cet article avait paru pour la première fois dans le journal l’Illustration quelques semaines plus tôt).

Bertrand Hugonnard-Roche

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