mardi 14 février 2012

Du mourir en amour par Octave Uzanne. Extrait du Bric-à-Brac de l'Amour (1879).


"Point ne voulons parler des amours feintes et affadies, des mercantiles appas, de la flétrissure des voluptés vénales, des pâmoisons de courtisanes qui se marbrifient entre les bras, de ces râles dupeurs d'oreilles, de ce comédisme de l'amour qui n'est que piperie. Le mourir de ces mérétrices n'est que le lieu commun des jouissances fardées, l'ornière stupide où se traîne la banalité des mêmes mots, des mêmes poses et des mêmes soupirs ; à cette table d'hôte de l'amourette où des générations viennent s'attabler, nous n'avons rien à recueillir. C'est le plaisir à la portion, le prix-fixe des sensualités hâtives..." (O.U.)


Voici quelques morceaux choisis de Du mourir en amour publié dans le Bric-à-Brac de l'Amour d'Octave Uzanne et publié pour la première fois en 1879. Octave Uzanne a 28 ans. C'est un homme précis dans l'art de décrire avec ses mots précieux l'Art de jouir de la femme dans toutes ses possibilités, de la plus discrète à la plus volubile. Car c'est bien de l'art de jouir dont il s'agit. Derrière les expressions molletonnées de l'auteur se cachent bien des frissons, bien des tressaillements, bien des humeurs charnelles. Octave Uzanne touche ici en plus d'un endroit à l'outrage aux bonnes mœurs de l'époque, mais sans jamais éveiller la censure assoupie de bien des critiques qui l'ont sans doute finalement pas lu comme il fallait. Uzanne aimait les femmes et les a visiblement toutes essayées, toutes testés pourrait-on dire. Il en connait les diverses espèces, des timides aux sauvages en passant par les sentimentales. Laissons-le nous expliquer cette petite mort décrit à merveille :

"(...) Mourir en réalité, c'est ouvrir la paupière de l'âme ; mourir en amour, c'est entr'ouvrir la soupape du bonheur ; c'est se laisser aller à l'oubliance de la vie, c'est désencager les soupirs, les jeux, les ris, les grâces, c'est plonger son regard au paradis par l'ogivale lucarne de la félicité, c'est rendre hommage à la nature entière en se semant soi-même dans un merveilleux craquement cérébral.
Il gèle parfois entre homme et femme, dit un proverbe gallican. Il dégèle aussi souvent, et plus souvent encore il s'élève entre ces deux corps une température si chaude qu'un orage des sens vient y provoquer cette délicieuse syncope d'amour, qui, chez le sexe faible, se manifeste différemment. Dans ce sacrifice à Vénus, dans ce gentil jeu d'amour, chaque prêtresse succombe à sa manière ; mais, sauf celles qui s'isolent et se mettent d'elles-mêmes hors de combat, toutes ont des gentillesses, des agréments, des saillies soudaines qui frappent ; toutes ont des postures allanguies et câlines, des soubresauts étranges, des mouvements de torse Michel Angesques, des crispations nerveuses qui convulsent leur visage ou des léthargies profondes qui effraient. Toutes, ou la plupart, déploient en cet instant suprême les grâces minaudières dont elles disposent, car elles réservent à leur vainqueur les expressions les plus variées de leur soumission délicate.
D'aucunes, avec une beauté prestigieuse et un charme subtil, tournent languissamment les yeux, d'une manière douce et vaporeuse, laissant passer entre leurs dents serrées un petit sifflement de bonheur, comme un souffle de reconnaissance caressant et parfumé. Telle une colombe mortellement blessée laisse aller sa pauvre petite tête sur son aile avec un abandon de victime qui nous point, tel aussi un joli baby rose, vaincu par le sommeil, livre ses membres mignons à la torpeur qui le saisit, tels les ravissants bras de l'infante tombent mollement le long de son corps tandis que son visage pâli et battu par l'excès du plaisir se penche et roule sur son épaule. Lentement, bien lentement, comme une veilleuse qui se ranime, l'oeil revient à la vie et s'entrouve ; les prunelles brillent de nouveau et déjà fixent amoureusement l'être adoré, puis, deux lèvres de pourpre, deux muqueuses de grenat lubrifiées par la morbidesse de la passion, font entendre, dans un échange d'âmes, dans une confusion d'existences, cette mélodieuse musique des baisers, plus grandiose, plus suave, plus vibrante que la Romance sans paroles.
Cette manière de mourir est peut-être la plus voluptueuse, car, au milieu d'une courbature si puissante et si idéale, les paroles qu'on pourrait prononcer seraient lourdes, sottes et mal venues ; parler dans ce joli cas, ce serait jeter du lest dans l'aérostat qui élève et transporte les esprits ; mieux vaudrait éveiller un somnambule dont la promenade s'opérerait à des altitudes vertigineuses.
D'autres ont des appétences d'infernale lubricité ; leurs râles d'amour témoignent de crispations terribles ; ce ne sont que soupirs prolongés, hoquets convulsifs, cris gutturaux, inarticulés, barbares et stridents comme les cacophonies nocturnes des chattes de gouttières. Le torse se recourbe et se détend comme un arc, les hanches sautent et rebondissent, la poitrine se soulève ; les bras, lancés de ci et de là, s'allongent nerveusement ; les mains pincent, serrent, se crispent et déchirent ; les prunelles dilatées envahissent l'orbite ; la bouche lascive se tord ; les dents grincent, claquent ou mordillent frénétiquement et les cheveux défaits, épars sur des blancheurs de toile, donnent un superbe relief à ces têtes de Gorgones.
Quelques-unes, furies indomptables, créatures damnées de l'enfer, s'électrisent dans une sensualité délirante ; ces Thyades fougueuses se cramponnent, se renversent et se pâment avec des rires de folle. Dans la chaleur de leur étreinte, dans leurs ruades d'amour, le corps se brise, les os pètent, la chair se meurtrit par de poignantes félicités, et, sous la turgescence et la brutalité de leurs mouvements frétillards, le sang brûle, la moelle fond, les cheveux se dressent et les jointures se distendent. - Ces succubes féroces implorent sans cesse la satiété de leur sanguine vitalité, ils plongent au fond du plaisir et veulent tarir la source du bonheur ; mais les griffes aigües de ces démons déchirent plutôt qu'elles ne caressent et leurs ardeurs dessèchent sans rafraîchir et rendent perclus de tous membres.
Que Dieu garde les amants, les solides cavaliers de telles haquenées ! ce sont des harpies sinistres, des vampires qui fascinent, qui boivent les sueurs d'amour et le sang de leurs victimes dans la coupe sans fond des voluptés qui tuent ; ce sont des creusets où se fondent les cervelles, où se liquéfient les volontés les mieux trempées, ce sont des cavales sans frein qui galopent dans le plus infernal des sabbats.
Le mourir de telles femelles est une agonie longue et effrayante ; c'est le delirium tremens de l'amour, l'ivresse de la luxure, le sensualisme poussé jusqu'à la cuisson, la goinfrerie des sens. Messaline ainsi devait mourir dans ses immondes débauches, Messaline, la chienne antique, le prototype de l'infamie, de la bestialité et de l’écœurement.
D'autres encore, dans la délicieuse accointance des coucheries sereines, donnent leur âme pour un baiser et se livrent entièrement aux élans incoercibles de leurs sensations. Chez celles-ci, l'esprit guide le corps, les appétits charnels sont au service d'une imagination déréglée et fantasque, la dépravation est toute cérébrale, et les sens éprouvent moins qu'ils ne croient sentir. Sur le clavier sonore de ces corps aimants, on peut faire passer des gammes infinies d'expressions qui vibrent longuement. C'est l'amour qui rossignolise et qui chatouille l'âme par les oreilles et la vue : c'est une joie délicate et charmante, c'est un repos aussi bien qu'une liesse, c'est un désir qui se dresse, qui prend possession pour renaître aussitôt. Ces mignardes mourantes ont des regards lubriques et veloutés qui papillonnent, frôlent l'épiderme et semblent filtrer au travers de leurs cils comme ces discrets rayons de soleil qui se jouent dans une poussière d'or à travers les rideaux d'une alcôve.
Rien de plus piquant, de plus tendre que la joliveté coquine de tels minois ! Les narines rosées palpitent légèrement, l'haleine tiède et embaumée actilise le friand des lèvres, les fossettes du menton se creusent, se font souriantes et polissonnes, et deux beaux bras ronds, frais, polis et doux comme un émail japonais se recourbent gracieusement sous la nuque engourdie par les délices.
Certaines se plaisent, d'une voix basse et confidentée, à murmurer, à traîner sur la langue mille petits riens gaillards, musardies érotisées, déclarations séraphiques qui font courir et trésaillir la concupiscence au cervelet. Dans de telles énervations, il faudrait s'avouer des calus sur le coeur pour n'y pas ressentir une rosée de bien-être qui vivifie l'amour-pourpre en activant l'amour même.
Quelques autres regardent mourir leur vainqueur avec une curiosité, une rouerie à la fois malicieuse et sensuelle ; c'est une sorte de caprice enfantin langoureux, délectable, tout chargé de cajoleries et d'une tendresse protectrice où la maternité de la femme se retrouve. La tête en arrière, les yeyx égrillards, la bouche béante, elles sont là sur le qui-vive de la félicité, dans l'attente d'un spasme à partager, d'une extase à épier ; elles couvent cet instant suprême en activant leurs caresses, en dorlotant une virilité qui bientôt va éclater, en employant des complaisances qui pimentent et relèvent l'acuité du bonheur.
Les unes, timides et fières, font les friquenelles, et, au moment radieux, se voilent le visage de leurs mains ou vont se cacher dans les replis de draps, non tant par honte pour elles que par fausse pudeur et crainte vague. Ces nymphettes timorées se pelotonnent en un coin, se font petites et drapent leurs tant gentilles formes avec un désir de décence qui est fort immodeste.
Par contre, d'autres ont la superbe impudence de leur impudicité, et, rejetant tous voiles, belles de l'orgueil de leur beauté, se laissent voir et contempler, manier, baisotter, caresser en se langourant et se réjouissant de la vanité de plaire. Certes, cette façon est agréable, d'autant que pareilles créatures sont exquises en tous points, et, comme le dit si bien Brantôme, puisque les yeux sont les premiers qui attaquent au combat de l'amour, il faut admettre qu'ils donnent un très grand contentement quand ils nous font voir quelque chose de rare en beauté.
D'aucunes, grandes dames, expirent tout à trac, et, sur la fin du déduit, font entendre des cris de désespoir, des sanglots profonds ou bien encore versant de belles grosses larmes silencieuses qu'on pourrait attribuer au remords, mais qui ne sont qu'un tribut de reconnaissance à l'ivresse qu'elles viennent de goûter. Ces dernières quelquefois reprennent possession de leur raison égarée un instant dans le labyrinthe des sens ; elles mesurent alors l'étendue de ce qu'elles nomment leur chute ; elles sont craintives de l'avenir, épeurées du présent ; elles réclament des serments, des garanties, des sécurités, des promesses de constance ; elles font sortir la jalousie des replis de leur coeur et s'attachent, adhèrent à leur cavalcadour comme le lierre au robuste chêne.
Point ne voulons parler des amours feintes et affadies, des mercantiles appas, de la flétrissure des voluptés vénales, des pâmoisons de courtisanes qui se marbrifient entre les bras, de ces râles dupeurs d'oreilles, de ce comédisme de l'amour qui n'est que piperie. Le mourir de ces mérétrices n'est que le lieu commun des jouissances fardées, l'ornière stupide où se traîne la banalité des mêmes mots, des mêmes poses et des mêmes soupirs ; à cette table d'hôte de l'amourette où des générations viennent s'attabler, nous n'avons rien à recueillir. C'est le plaisir à la portion, le prix-fixe des sensualités hâtives... Éloignons-nous vivement pour ne pas juvénaliser sur ce pénible sujet. (...)" (*)

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) pp. 33-46 du Bric-à-Brac de l'Amour, Paris, Ed. Rouveyre, 1878. Première édition.

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