lundi 13 novembre 2017

Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918. L'accoutumance à la guerre – Lundi 17 septembre 1917.



Lundi 17 septembre 1917 – L’accoutumance à la guerre. (*)



Au cours d’études sur la vie sociale sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, alors que la curiosité me tenait d’inventorier les mémoires, chroniques, correspondances privées, nouvelles à la main ou journaux, reflétant inconsciemment l’esprit public et les mœurs du temps, ma surprise fut grande de ne rencontrer, parmi tous ces documents explorés, qu’une dose extrêmement restreinte d’allusions ou de commentaires sur les faits d’armes de nos soldats qui établissaient à ces heures dans l’histoire les prouesses de l’Épopée napoléonienne.

De la guerre d’Italie, les luttes héroïques de nos troupes à travers l’Europe, presque rien ; aucune mention. Tous les historiens de la vie civile nous la Révolution jusqu’à la Restauration ont été amenés à le constater. Les Français semblaient se désintéresser des faits gigantesques qui forgeaient la glorieuse légende de notre action militaire invincible. A Paris et dans les principaux centres de la nation, les citoyens et citoyennes paraissaient entraînés vers les lieux de plaisir, les bals, les réunions, les fêtes, les spectacles de tout ordre, et les modes féminines ne furent jamais plus extravagants, plus décolletées et olympiennes. On cultivait les Muses, on pindarisait, on s’intéressait davantage à la Guerre des Dieux qu’à celle des hommes, cependant si active.

Comment dégager les causes psychiques de cet apparent détachement de tant de faits qui témoignaient du génie de nos chefs dans l’audacieuse exploitation de la gloire ? Convenait-il d’en attribuer l’origine à notre frivolité naturelle, à notre goût d’indifférence pour ce qui se passe sous un sol étranger, même merveilleusement conquis et assimilé ? Les journaux d’information n’existaient point. Les émotions des dernières nouvelles ne troublaient aucunement les masses populaires ; l’éducation de notre appétit de savoir les événements sans délai n’était pas encore ébauchée. Le pain et les jeux du cirque suffisaient alors à nos heureux arrières-grands-pères.

Toutefois, il me vient aujourd’hui une conscience plus nette qu’il y eut également aux heures héroïques dont je parle, une acclimatation à la guerre, une adaptation à l’anormal, par un retour insidieux aux habitudes confortables, la paix. Cette accoutumance, en un mot, arrive toujours à apparaître, quoi qu’on fasse, dans l’histoire des plus monstrueux chocs de peuples ayant persisté durant des années, c’est-à-dire bien au-delà du possible entrevu au début des conflits. D’autre part, toutes calamités qui évoluent à travers un cycle de nombreuses saisons renouvelées deviennent fatalement endémiques. Elles ne s’atténuent pas à vrai dire, mais on se familiarise avec les maux et les deuils qu’elles causent et, par la connaissance qu’on possède de sa propre impuissance à se pouvoir soustraire à un fléau qui afflige toute la communauté, on recherche l’oubli malgré soi, parce qu’il faut vivre.

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Il suffit de réfléchir, de voir, d’écouter, de comparer l’état d’émotivité nationale actuel avec ce qu’il fut en 1914 et même en 1915, pour observer que nous sommes à l’anormal entrés dans la phase d’accoutumance relative, dans une adaptation progressive et chaque jour plus accentuée, mieux perceptible, surtout plus accentuée, mieux perceptible, surtout dans les grandes capitales : Londres, Rome et Paris.

A regarder Paris, en ce début d’automne 1917, on ne le trouve que trop émancipé de cette belle dignité qui régnait partout il y a encore deux années. Il offre aujourd’hui l’aspect des saisons exceptionnelles de grandes foires mondiales. Je suis assuré qu’un recensement actuel de sa population atteindrait, s’il ne le dépassait, le chiffre de cinq millions et demi d’habitants ou de population flottante. Les neutres y affluent, ainsi que les réfugiés de la Belgique, du nord de notre pays et même de la Serbie ; les Anglo-Américains s’y multiplient ainsi que les Italiens qui fournissent, avec les Espagnols, un grand appoint aux nécessités de la main d’œuvre. Jamais la capitale ne fut si prodigieusement peuplée. La cohue est partout, engendrant un sans-gêne parfois brutal, un relâchement des manières aimables et un déchaînement des instincts vers les jouissances hâtives, immédiates, cambriolées avec âpreté, plutôt que senties ou recherchées avec délicatesse ; c’est la ruée vers les satisfactions coûte que coûte.

Le vieux Parisien ne s’y sent plus at home ; il s’y trouve aliéné de ses habitudes les plus chères, de ses milieux familiers, dépossédé de ce provincialisme de grande cité que les Montmartrois aussi bien que les Rive-Gauchers appréciaient à sa subtile valeur. Cette Cosmopolis de guerre n’a plus ses anciens agents de liaison, ses secteurs de rencontres spéciales, ses individualités ethniques. C’est Paris découronné de ses symboles les plus caractéristiques, n’ayant plus ses effigies en relief, son langage un peu ésotérique, ses Athéniens et ses Spartiates, ses vices originaux et ses vertus mystiques. La bataille de la Marne lui épargna l’infâme contact des Huns, mais la capitale fut le refuge des infortunés victimes de toutes contrées envahies par les Boches et c’est précisément cet envahissement qui est le trait distinctif de la nef de Lutèce, devenue une sorte d’arche de Noë.

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Il y a un danger qu’il est temps d’envisager et de prévenir dans cette accoutumance à la guerre qui nous gagne peu à peu davantage et qui nous laisse moins combattifs et défiants vis-à-vis des ennemis qui foisonnent dans la Métropole et guettent avidement ce qu’on pourrait nommer la psychose de notre relâchement et de nos distractions par égoïsme inconscient et reflexe. Dans ce mouvement actuel des foules débordantes qui noient et détrempent le caractère de notre cher Paris, sans que rien ne le puisse endiguer ou filtrer, comme il serait nécessaire et prudent de le faire, il faut redouter non seulement les accapareurs et monopoleurs étrangers, âpres à s’enrichir aux dépens de notre subsistance et de notre vie économique, mais surtout les agents boches qui se dissimulent sous tant de masques et qui sont les courtiers marrons d’une politique de défaite morale et d’épuisement.

Ne pouvant plus recueillir le moindre succès sur le front occidental où ils se brisent et s’émiettent, les Allemands agissent avec l’insinuante perfidie dont ils fournissent tant de témoignages sur tous les points du monde. Ils sentent l’heure propice pour travailler à notre désunion et produire toutes les toxines qui empoisonnent ceux qu’ils n’arrivent plus à vaincre par les armes.

Méfions-nous de la renaissance des scandales dont on ne cultive que trop le goût chez nous et qui nous firent tant de mal depuis quarante ans : Affaires Wilson-Grévy, Panama, Dreyfus, Steinheil … J’en passe, car la liste serait trop longue. Dédaignons de parti pris les fermentations qu’on nous débite sous forme de romans-feuilletons politiques. Vigo-Almereyda, Duval, Bolo Pacha et autres. Tout cela est équivoquement boche d’origine. Le pays le pressent, se dégoûte et refuse de marcher sur toutes ces déjections. La justice militaire fera son devoir, mais la presse gagnerait en dignité et en patriotisme à ne pas répandre cette répugnante gadoue. Ce n’est pas l’heure de revenir à notre fumier. Rien ne doit plus nous affaiblir, nous diviser, nous détourner de notre opiniâtre volonté de tenir derrière le rempart de nos héros. Ne soyons plus les bouviers d’hier qu’on nourrissait des matières peu louables des scandales politiques. Si les Boches sont toujours à Saint-Quentin et à Lille, ils sont un peu trop aussi à Paris. Sachons les dépister et leur résister sur tous les terrains. Il y a d’illustres plus journalistiques qui oublient trop que leurs ancêtres ont sauvé le Capitole. Que les plumes d’oie restent vigilantes !


OCTAVE UZANNE.


(*) Cet article devait être publié dans un recueil de chroniques par Octave Uzanne rédigées pour la Dépêche de Toulouse pendant les années 1914 à 1918. Témoin de l'arrière, Octave Uzanne a été envoyé spécial pour la Dépêche durant les années de guerre. Il a subi les périodes de censure, le silence forcé, puis la parole s'est libérée peu à peu. Nous avions projet de réunir une vingtaine de ces chroniques en un volume imprimé. Pour différentes raisons, cet ouvrage n'est plus d'actualité. Nous avons donc décidé de vous les livrer ici, dans les colonnes de ce blog qui regroupe désormais tout naturellement les écrits d'Octave Uzanne. Dans ces différentes chroniques que nous intitulerons "Chroniques de l'arrière par Octave Uzanne. 1914-1918." (titre que nous avions déjà choisi), vous pourrez dénicher nombre d'informations pertinentes et jugements intéressants. Nous nous abstiendrons volontairement de toute jugement ou toute annotation. Chacun y trouvera ce qu'il cherche ou veut bien y trouver. Le lecteur y découvrira le plus souvent un Octave Uzanne à mille lieues de l'Octave bibliophile ou écrivain. C'est ici un Octave Uzanne penseur, philosophe, citoyen du monde qu'il faut chercher. Nous publions ici les articles sans ordre chronologique. Nous avons conservé l'orthographe du journal ainsi que les néologismes utilisés.



Bertrand Hugonnard-Roche

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