mercredi 15 novembre 2017

Octave Uzanne et les Almanachs. Compte rendu analytique paru dans Le Livre (10 novembre 1880).

Reliure en maroquin sur un
Almanach de Lansberg pour 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine


Les Almanachs pour 1881, au dépôt central des almanachs publiés à Paris. Librairie Plon et Cie. (*)

Un bibliophile ne quittait point son cabinet, nous rapporte je ne sais plus trop quel compilateur de calembredaines dans son amour pour ses chers bouquins, il négligeait de satisfaire aux tendres désirs d'une épouse caressante et dévouée, tant que celle-ci soupirait ardemment : "Que ne puis-je devenir livre, pour t'occuper un seul instant !". Lors l'émule de Peignot :

Deviens donc Almanach, répond-il, j'y consens ;
Et j'y consens en homme sage ;
J'en tirerai cet avantage,
C'est qu'on en change tous les ans.

Tous les ans, en effet, à l'approche de l'année nouvelle, presqu'au moment où les marchands de marrons se montrent sous les auvents des cabarets, les almanachs apparaissent plus nombreux, plus variés que jamais, avec la ponctualité du retour des hirondelles aux premiers beaux jours du printemps. On les voit prendre place à la vitrine des libraires : leurs couvertures aux notes éclatantes et gaies tirent. l'œil, ou, comme pourrait dire l'apôtre du naturalisme, marquent de taches criardes et avivent de couleurs crues les étalages de toutes les librairies de France et de l'étranger.
Leur variété surprend ; chacun d'eux a son caractère, son aspect particulier. Beaucoup ont disparu depuis leur origine. Les AImanachs des muses, de parnassienne mémoire, ont sombré après avoir abrité plusieurs générations de poètes. L'Almanach royal, celui qui faisait dire à Fontenelle « C'est le livre qui contient le plus de vérités », n'a pas résisté à la révolution. Mais voici un aïeul, le plus vénérable de tous les almanachs, l'Astrologue universel ou le véritable triple Liégeois, fondé par Mathieu Lansberg, dans son petit format carré, son impression naïve sur papier à chandelles, sa brochure grossière et primitive outrageusement rognée, faite d'une simple ficelle poinçonnée, au cœur de l'épais volume, et son titre original dont l'ancienne gravure sur bois burinée à la diable représente le vieux Lansberg, muni de ses lunettes et de sa barbe chenue, aussi fantastique qu'un Nicolas Flamel de vignette romantique. Le triple Liégeois n'a point perdu sa vogue, il reste encore aujourd'hui comme l'oracle des populations rurales ; le gros esprit de ses anecdotes y détonne comme un pétard plutôt que comme une fusée, et ses avis pratiques, ses remèdes, ses recettes ont de quoi alimenter les connaissances des commères de village.

Page de titre
Almanach de Lansberg pour 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
Au triple Liégeois doivent succéder le triple et le double almanach Mathieu (de la Drôme), indispensable, dit le texte, aux cultivateurs et aux marins, et qui, de même que l'Annuaire de ce disciple de Nostradamus, compte déjà près de vingt années d'existence. Mathieu (de la Drôme) est le plus populaire des astronomes ; il est plus connu en France que Victor Hugo ; ses prédictions font acte de foi dans l'esprit des provinces, et il ne ferait point bon de se montrer sceptique à leur endroit. Au reste, il faut leur reconnaitre un art extrême à ne se point compromettre et une logique que n'eût point désapprouvée le sieur de La Palisse ; un portrait de Mathieu (de la Drôme) en médaillon, aussi sévère qu'un président de république américaine sur timbre-poste, orne ces divers opuscules.
Je citerai ensuite, par degré d'âge depuis la date de fondation, les almanachs suivants : l'Almanach de France et du Musée des familles (49e année), publié par la Société nationale, avec cette épigraphe, hélas ! trop véridique « 15 millions de Français n'apprennent que par les almanachs les destins de l'Europe, les lois de leur pays, les progrès des sciences, des arts, de l'industrie, leurs devoirs et leurs droits. » Versez l'instruction sur la tête du peuple, vous lui devez ce baptême.

Page de titre
Almanach de Lansberg, 1784
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
L'Almanach prophétique, publié depuis 1840. L'Almanach comique, rédigé par Véron, Leroy, Lassalle, Ad. Huard, et illustré par Grévin et Bertall, l'un des plus spirituels de la collection et des mieux composés, quarantième année d'existence. L' Almanach pour rire du pauvre Cham, aujourd'hui illustré par Draner et Mars, et qui parait depuis 1849 dans le format in-8° carré. La Mère Gigogne, Almanach de la poupée modèle, un vrai régal pour les poupons de tout âge (32e année). L'Almanach des dames et des demoiselles, qui a vu le jour en 1848. L'Almanach lunatique, tout constellé de l'esprit de Cham et de ses dessins (29e année). L'Almanach de la bonne cuisine, avec des recettes exquises par quelque petit-neveu de la Reynière (24e année.) L'Almanach du Charivari (22e année), avec dessins de Draner et de Lafosse, très parisiens de facture. L'Almanach du Voleur illustré, in-4°, avec des bois remarquables des principaux tableaux du Salon de 1880 et des portraits de littérateurs morts dans l'année. Le Parfait vigneron, almanach du Moniteur vinicole, fondé en 186o. Enfin, L'Almanach parisien, l'Almanach du bon catholique, L'Almanach scientifique, L'Almanach du Sacre-Cœur de Jésus, L'Almanach des jeunes mères, L'Almanach du savoir-vivre et L'Almanach-album des célébrités contemporaines.

Reliure en maroquin au chiffre de Marie-Louise
Petit souvenir des Dames, Janet, 1817
Photo Copyright Librairie L'amour qui bouquine
J'ai gardé pour la bonne bouche le plus fin et le plus élégant de tous les almanachs que je viens de faire défiler en grande hâte. Je veux parler des Parisiennes de Grévin, qui, depuis 1868, forment bien une série de douze petits chefs-d'œuvre d'humour et de verve satirique, un peu cocodettiana si l'on veut, mais ces Parisiennes-1à le sont jusqu'au bout des ongles. Les collectionneurs sont nombreux pour ces coquets almanachs ; on m'affirme même qu'une collection complète n'est point sans rareté. Parbleu !!! Une ancienne locution qu'on retrouve dans nos anciens auteurs : faire des almanachs, est synonyme de bâtir des châteaux en Espagne ou de se repaître de chimères. La maison Plon et Cie, qui a pris le monopole des grands almanachs, achève de démonétiser le sens du proverbe. Faire des Almanachs, c'est réaliser mieux que des espérances, car c'est par centaines de mille qu'il faut compter les acquéreurs ; la France n'aime point seulement les chansons, elle adore les almanachs par tradition et par goût.

O. U. [Octave Uzanne].


(*) Extrait des Comptes rendus analytiques parus dans la livraison du 10 novembre 1880 pp. 297-298 de la revue Le Livre dirigée par Octave Uzanne. Octave Uzanne s'est réservé pour lui-même ce petit résumé bibliographique sur les divers Almanach parus au fil des XVIIIe et XIXe siècle.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...