mercredi 19 juin 2013

Octave Uzanne, envoi autographe à Ernest Leblanc : « à Ernest Leblanc qui connut et apprécia Jean Lorrain, cette ébauche d'un portrait que je compte développer en grandeur nature. Amical souvenir. » (16 mai 1914)



Envoi autographe d'Octave Uzanne à Ernest Leblanc (16 mai 1914)
sur Jean Lorrain, L'artiste - L'ami - Souvenirs intimes - Lettres inédites
Les Amis d'Edouard, n°14 - mars 1913
Tiré à 80 exemplaires hors commerce (76 Hollande et 4 Japon)
Celui-ci, sur Hollande, porte le n°71 (le nom du destinataire n'est pas renseigné)

* * *

Qui se souvient d'Ernest Leblanc ? Homme de lettres et journaliste de la fin du XIXe siècle dont on ne sait pour ainsi dire plus rien. Bien difficile en effet aujourd'hui, ne serait-ce que de retrouver sa date de naissance et de décès ! Qui était-il ?

C'est encore Octave Uzanne qui en parle le mieux à l'occasion de la parution d'un de ses premiers (et unique) ouvrages, en 1882. Voici le compte rendu qui en est fait sous les initiales PZ par Octave Uzanne lui-même dans la livraison du 10 juillet 1882 :

« Dépravée, par Ernest Leblanc. Charpentier, éd. Prix : 3 fr. 50.

La créature de ce roman atteint en effet du premier bond le sommet de la dépravation, elle roule à toute vitesse au bas fond le plus fangeux. C'est une femme du monde le plus élégant, elle est jeune, elle est riche, belle, intelligente ; elle est veuve, elle aime de son unique amour vrai un sien cousin, homme charmant, qui l'adore ; elle ne se fait pas longtemps prier pour lui accorder le plus complet bonheur. Ce brave jeune homme se fond en adoration, mais en adoration active, bien loin d'être extatique. Les amoureux chantent joyeusement les psaumes de l'impénitence. Mais Mme de Fleurange a vraiment trop de voix ; le duo mondain ne lui suffit pas. Et M. de Breyches la surprend vocalisant un cantique fort peu spirituel avec qui ? Avec Baptiste, avec son cocher !
Irritation des sens, dévergondage de l'imagination, Mme de Fleurage est irrémédiablement perdue. Elle a beau, dans son désespoir d'être délaissée par M. de Breyches, se jeter dans un nouveau mariage ; elle n'a pas la main heureuse en fait de mari. Le premier était vieux, le second affligé d'une maladie débilitante : il aime la solitude, un baiser de femme le glace et l'épouvante. Et Baptiste redevient le maître de sa maîtresse.
Mais la cause de cette dépravation, racontée en scènes d'une précision et d'une énergie parfois un peu effarouchante ? la cause ? Voici comme M. Leblanc explique cette chute que lui-même, par la bouche d'un de ses personnages, reconnaît inexplicable.
C'est d'abord l'éducation mystique du couvent. Jeune fille, elle a soupirée des oraisons ardentes, des cantiques chauds d'amour, - d'amour divin, soit, - mais exprimé par des images si peu métaphysiques ! Les prédicateurs, les confesseurs, ont éveillé en elle des curiosités précoces. Voilà ce qui a mis le feu à l'imagination.
Plus tard, mariée à un vieillard, elle trouva une petite bibliothèque graveleuse. Livres et gravures, c'est l'arsenal de la lubricité. Elle se voile la face de ses mains, mais en écartant les doigts. Et toute rouge et troublée, elle lit et regarde. Voilà ce qui a dérangé les sens.
Comme étude, Dépravée renferme des qualités estimables : l'auteur a su voir et il a su peindre. Comme composition, trop de longueurs : les personnages de M. Leblanc s'installent soit au bord de la mer, soit sur de moelleux divans en face d'un repas délicat ou d'un moka délicieux, et alors ils causent et dissertent indéfiniment de ce qui les touche. Libre à eux ; cela les intéresse, puisque ces petites affaires sont les leurs. Mais non ! Cela seul nous attire et nous retient qui nous expose le secret d'une âme ou les mystères d'un tempérament.
Le style est inégal. A côté de pages vivantes, colorées, où le mot nécessaire arrive à point, d'autres pèchent par excès d'abondance ; la phrase s'allonge, vague, lâche, inutile ; le développement ressemble à une excroissance.
Toutefois, les qualités sont assez solides pour ne pas être emportées par les défauts. Quelques scènes très remarquables : celle du dîner chez Mme de Fleurange, où sont habilement esquissés le R. P. Corbin et le petit abbé secrétaire de l'évêché ; celle où le cocher ivre pénètre de nuit, sans être appelé, chez sa maîtresse ; celle encore où le mari, malade de son vice, est emmené par le cocher-amant dans la voiture attelée à deux jeunes chevaux qui s'emportent près d'un pont de chemin de fer. C'est suffisant pour assurer un succès au livre et pour nous faire espérer un romancier de plus. Tous les fabricants de romans ne sont pas romanciers.

P. Z. [OCTAVE UZANNE] »


* * *

Que nous a offert d'autre Ernest Leblanc ? Rien d'autre en terme de littérature si l'on s'en tient aux index de la revue bibliographique dirigée par Uzanne, le Livre, entre 1880 et 1889.
Que sait-on d'autre à son sujet ? Ernest Leblanc quelques ouvrages ou notices biographiques des plus académiques : Les Carnot et le Président de la République (1887), La gendarmerie, son histoire et son rôle : les inconvénients du régime mixte (1880), le Dr Gérard, maire de Beauvais (1894). En 1880, Ernest Leblanc est journaliste pour la Nouvelle Revue.

On sait par les échos de la presse de l'époque qu'Ernest Leblanc se battit en duel le 6 février 1889 contre Catulle Mendès. Ernest Leblanc était alors rédacteur au Gil Blas. Motif de la querelle ? Article du Gil Blas signé Colombine, à la suite duquel Mendès écrit à M. Leblanc une lettre que celui-ci trouve offensante. Les témoins sont, pour Mendès, MM. Edmond Lepelletier et Lucien Métivet ; pour Leblanc, MM. Louis Davyl et Jules Guérin. La rencontre à l'épée a lieu à Neuilly. A quatre reprises Monsieur Leblanc est blessé à la joue gauche. A la sixième reprise Leblanc est blessé à la partie supérieure de la lèvre du côté droit (Ferreus, Annuaire du Duel, 1880-1889).

En quelle année Octave Uzanne et Ernest Leblanc se sont-ils rencontrés ? Nous l'ignorons. Comme nous ignorons quel type de lien pouvait bien les unir. Amitié confraternelle entre deux journalistes très probablement.

L'envoi autographe que nous présentons ci-dessus prouve en tous les cas un lien entretenu entre les deux hommes, au moins jusqu'en 1914. Cet envoi donne aussi l'indication suivante : Ernest Leblanc connut et apprécia Jean Lorrain. Cependant nous n'avons trouvé aucune mention d'Ernest Leblanc dans les biographies consultées sur Jean Lorrain. Il nous apprend encore autre chose : Octave Uzanne avait pour projet un livre plus ambitieux sur Jean Lorrain que la petite plaquette qu'il donna pour les Amis d'Edouard en 1913. Ce projet de livre "grandeur nature" sur Jean Lorrain n'a apparemment jamais vu le jour.


Bertrand Hugonnard-Roche

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