mercredi 2 décembre 2020

L'Œuvre par Emile Zola (14ème volume de la série des Rougon-Macquart), vu par Octave Uzanne dans Le Livre (10 mai 1886). "ce roman tiendra une place spéciale, œuvre de vie et de force, œuvre d'amour et de vérité, qui émotionnera et donnera la note saisissante de toute une portion de la poussée nouvelle de l'Art à travers l'humanité contemporaine."


L'Œuvre
, par Emile Zola. Paris, G. Charpentier et Cie ; 1886. Un vol. in-18 jésus. Prix 3 fr. 5o. (*)

    Quand on approche d'une de ces gigantesques agglomérations industrielles qui s'appellent Le Creuzot, Anzin, Saint-Étienne ou de tout autre nom symbolisant le grand centre de travail en ébullition, le labeur acharné de l'homme, ce qui saisit immédiatement les yeux et les oreilles, ce sont les tourbillons de fumée dégorgés par les hautes cheminées, les lueurs d'enfer dont flamboient les vitrages, le rugissement des machines, le déchirement perçant des sifflets, le grand grondement perpétuel des roues et des pistons. Une sueur fumante s'envole de ces ateliers, une senteur lourde de corps humains en activité de travail manuel, un déploiement incessant de force physique luttant de zèle avec la force brutale des chaudières.
    Telle est l'impression énorme, saisissante, qui se dégage du nouveau roman d'Emile Zola, ce livre puissant, dont l'intimité trouble, émeut, passionne et effraye, et d'où s'élève aussi cette fumée perpétuelle, d'où s'échappent ces bruits redoutables qui trahissent la lutte ardente, continue. Mais, ici, c'est la vapeur des cerveaux où se débat la pensée aux prises avec l'Art, où bouillonnent et flambent les beaux rêves de gloire et d'avenir, où s'agite, comme dans un creuset toujours chauffé à blanc, l'insatiable et dévorant désir du Beau. Ici, ce sont des cris d'êtres, humains, des appels, des désespoirs, des joies, des souffrances, qui retentissent, venant secouer le cœur dans la poitrine et faire frissonner la chair d'une irrésistible contagion de douleur, d'une étroite communauté de sensations avec ces figures si vraies, si apitoyantes, si vivantes, qu'elles s'animent, parlent et agissent sous nos yeux. Ici, ce sont des personnages que nous connaissons tous, que nous voyons tous, autour de nous, vivre et travailler, travailler sans cesse, du travail heureux comme du travail ingrat et désespéré, qu'ils aient nom Claude Lantier, Dubuche, Sandoz, Bongrand, Mahoudeau, Chaîne, Jory, Gagnière ou Fagerolles.
    Toute une humanité frémissante, tout un grand morceau de chair palpitante tient dans ces pages, entre le craquant coup de tonnerre qui ébranle et éclaire en même temps l'œuf du vieux Paris, la Cité, l'ile Saint-Louis, et cet enterrement à Saint-Ouen d'une simplicité si empoignante, cette disparition d'un être génial dans le hurlant sifflet de la locomotive longeant le cimetière, comme une moquerie de la civilisation, un amer défi de la machine à ce fragile cerveau humain qui n'a pas su résister à l'afflux de la vie. On sent avec quel amour, avec quelle préoccupation de sincérité et de vérité, l'auteur a écrit ce livre qui renferme, non seulement ses amis, ses compagnons de combat, mais lui-même, un lambeau de sa propre vie, l'important fragment des rudes années de début, de luttes renaissantes, et pour l'existence matérielle et pour l'existence intellectuelle. Aussi, comme il a compris ces désespérés, comme il a souffert lui-même de la souffrance de ces camarades, dont la plaie vive était la sienne, comme il les a étudiés, fouillant leur cœur, leur cerveau, avec une divination dont le secret était en lui, dans l'étude et l'observation qu'il faisait de lui-même C'est là, dans ce livre, dans cette autobiographie absolument exacte, qu'on devra chercher l'explication de la puissance et du travail toujours insatisfait de cet écrivain qui passe sa vie à douter de lui et à vouloir sans cesse faire mieux.
    Tout le monde connaît le sujet de ce roman, l'Œuvre, cette histoire impitoyable et tragique du peintre de génie, dont le génie même fait éclater le cerveau, trop faible pour supporter la pression incessante de la pensée. Les grandes lignes du livre ont depuis longtemps été indiquées, et Claude Lantier deviendra l'inoubliable type du raté de génie, que tue le génie, que dévore son talent même, en présence duquel il se sent physiquement impuissant. Mais ce que l'on ne sait pas, ce qu'il faut lire et saisir, ce sont les admirables détails du roman, les peintures de Paris, brossées avec une furie de couleur, une robustesse de touche qui les gravent ineffaçablement dans l'œil et semblent vous révéler une ville que l'on ignorait et que l'on n'avait jamais aussi bien vue. C'était le cadre magistral qu'il fallait à ce poème de la chair en bataille avec l'esprit, à ces malheureux que l'amertume, les désespoirs, les rancunes, les jalousies finissent par lancer les uns contre les autres comme une bande de bêtes enragées, tout crocs, tout griffes, tout prunelles féroces.
    Exquise et lamentable se dresse en face de ces hommes cette délicieuse figure de Christine, si charmante d'amour, de tendresse, de passion battante pour son malheureux Claude. C'est avec un art infini que l'écrivain explique la jeune femme, la montre, d'abord effrayée par la peinture de celui qu'elle aime, instinctivement méfiante, comme si elle prévoyait tout le malheur caché derrière ces toiles terribles puis son éducation d'intelligence se fait, elle s'apprivoise, s'habitue, à mesure que, par un effet naturel des trésors de pitié accumulés dans tout cœur de femme bien constitué, son admiration augmente en présence de cette farouche et renaissante bataille de l'homme contre la malchance, contre le sort contraire. Mais aussi, à la fin, quelle haine furieuse contre l'Œuvre, contre cette toile peinte qui lui prend, pour commencer, la pensée et le corps, pour finir, la raison et la vie de son mari !̃
    Il faudrait prendre chapitre par chapitre, page par page, pour relever toutes les beautés, toutes les trouvailles heureuses, de mots, d'idées, d'observations, de peintures justes, dont Émile Zola a empli ce roman, d'un jet si viril, d'une cohésion si étroite avec le mouvement en avant de la société, d'une si grande et si parlante vibration humaine. Nous nous contenterons d'en indiquer, pour ceux qui ignorent encore le romancier, l'endroit où il décrit, avec toutes les ressources de son talent, le travail de l'artiste, de l'écrivain qui ne vit plus qu'avec son œuvre, ne pense plus qu'à elle, galope toujours et partout par cette obsession du livre en gésine, oubliant tout ce qui ne s'y rapporte pas, n'ayant pas une seconde de calme, de repos, de satisfaction. C'est une maîtresse étude du cerveau en fusion à mettre auprès des plus beaux morceaux de littérature, d'observation et de pensée on n'a pas été plus loin dans l'analyse palpable de soi-même.
    Dans l'étonnante série des Rougon-Macquart, ce roman tiendra une place spéciale, œuvre de vie et de force, œuvre d'amour et de vérité, qui émotionnera et donnera la note saisissante de toute une portion de la poussée nouvelle de l'Art à travers l'humanité contemporaine.

Article non signé [Octave Uzanne]


(*) Ce compte-rendu a paru dans la revue Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 mai 1886 (pp. 227-228). Il n'est pas signé et d'après ce que nous dit un prospectus pour Le Livre, tout article de critique de la bibliographie moderne non signé a été rédigé par le rédacteur en chef Octave Uzanne. L'avis d'Octave Uzanne sur les romans de Zola a beaucoup évolué entre les premières critiques du Livre de 1880 jusqu'aux dernières de 1889. Ici le ton est sans aucune ambiguïté totalement admiratif du fond et de la forme.

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