lundi 23 novembre 2020

Un des premiers livres de la bibliothèque du jeune Octave Uzanne : Les Commentaires de Loriot, par l'auteur des Lettres de Toto à Margot. Auxerre, Imprimerie Ch. Gallot, 1869.

Voici un petit livre pour ainsi dire insignifiant. Nous nous y intéressons surtout et d'abord parce que ce petit volume a appartenu à Octave Uzanne, ensuite parce que ce petit volume est rare, voire très rare, au point qu'on ne le rencontre pour ainsi dire jamais dans les catalogues. Pourquoi ? Par qui ? C'est ce que nous essaierons d'établir. Au moins poser ces questions est-ce déjà faire renaître ces "Commentaires de Loriot" qui n'était certes pas César ! ...

La seule mention intéressante de cet ouvrage que nous avons pu trouvé dans la littérature a paru dans le journal L'Illustration, premier semestre de l'année 1869, volume 53. Voici ce qui est écrit de la plume de Jules Clarétie alors jeune critique littéraire :

"Un débutant, qui a été soldat, vient de publier à Auxerre (son pays sans doute), un petit volume gros de réflexions, les Commentaires de Loriot. Loriot n'est pas César et il s'en vante. Mais il a ses opinions tout comme un autre. Il faut lui demander ce que souffre le soldat en campagne, ce que pèse la discipline et le fusil. Le pauvre diable parle en homme et tout naturellement à son colonel.

- Quand on parle à son colonel, dit celui-ci, on doit trembler !

Humeur caporale du pays qui fit l'Encyclopédie, tu changerais peut-être, si tous ceux qui ont porté l'habit bleu, la tunique, - tunique de Nessus, - disaient ce qu'ils ont enduré et combien elle gène l'être physique aux entournures et l'être moral aussi. Je vous recommande ces Commentaires de Loriot, écrits un peu crûment, comme le ferait, je suppose, un Montluc chapardeur. Il y a là des pages. - L'auteur - je ne le connais que de nom et je commets une indiscrétion peut-être, s'appelle Ernest Joly. Ce doit être un jeune homme.

Jules Clarétie


Ce mince volume de format in-8 (20 x 13 cm) compte 155 pages chiffrées. Au verso de la page de faux-titre on lit, imprimé au centre : Pour paraître prochainement LES AVENTURES DE DOMINO. Au début du volume on trouve une courte épître d'une page adressée à Jacques Schirmer. Elle est signée Ton vieux camarade, TOTO, "en souvenir du pain dur que nous partagions et mangions ensemble." La page de titre est ornée d'une petite gravure montrant le paquetage du soldat avec au centre un numéro "7183" qui pourrait bien être le matricule de l'auteur. Au verso du dernier feuillet chiffré on lit : "Ami lecteur, tout ce que je t'ai raconté n'est pas vrai ; je ne connais pas Loriot ; toutes les femmes sont charmantes ; je ne suis jamais allé en Afrique ; je ne connais de colonels que ceux qui caracolent dans les revues. L'état militaire me paraît une institution aimable, et le soldat ne pense pas autant à son ventre que je te l'ai fait voir. Autrement, je crois que je t'en eusse dit bien davantage.

L'exemplaire que nous avons sous les yeux a été relié en pleine soie beige décorée de motifs floraux en semis. Cartonnage à la bradel sorti des ateliers du relieur parisien Pierson, il est décoré au dos d'un fleuron poussé à froid, avec la date dorée en queue et une pièce de titre en cuir noir. Les plats de couverture ont été conservés. Octave Uzanne, premier possesseur de cet ouvrage, et sans aucun doute celui qui commandita la reliure de Pierson, a apposé trois fois sa marque d'appartenance dans ce volume. Une première fois en haut de la couverture, la mention manuscrite à l'encre : Ex libris Oct. Uzanne, en dessous la date : 1872. Une seconde fois : avec son ex libris artisanal contrecollé dans la partie basse du faux-titre. Enfin, une troisième fois, la même mention manuscrite à l'encre en haut du titre : Ex libris Oct. Uzanne, en dessous la date : 1872. Sur le second plat de couverture est esquissé un soldat au crayon. Nous ne savons pas si ce dessin est de la main d'Octave Uzanne, mais c'est une possibilité.

En 1872 Octave Uzanne est âgé de 21 ans. Il n'est rien. L'homme de lettres, le critique, le bibliophile, le journaliste, l'éditeur d'art ne sont pas encore nés. On sait qu'Octave Uzanne était en Angleterre pour ses études pendant le siège de Paris et la Commune (1870-1871). En 1872 il est de retour en France, à Paris, où il termine ses études de droit. D'après une lettre que nous possédons (publiée sur www.octaveuzanne.com) on sait qu'en novembre 1873 Octave Uzanne n'est pas encore fixé sur sa situation professionnelle et qu'il sollicite alors un poste de secrétaire auprès d'un homme de lettres (sans doute Barbey d'Aurévilly). Donc en 1872, Octave Uzanne est encore étudiant et en passe de devenir quelqu'un dans le monde des lettres. Pourquoi ce volume imprimé à Auxerre, ces "Commentaires de Loriot" figure-t-il alors dans sa bibliothèque balbutiante ? L'auteur de cette brochure était-il l'un de ses amis ? un proche ? Qui était cet Ernest Joly dénoncé par Jules Clarétie ?

Que trouvons-nous sur Ernest Joly ? Nous trouvons un don fait par M. Ernest Joly au Musée d'Auxerre (n°397 - Marc en cuivre du XVIIIe siècle) listé dans le catalogue de 1870 (donc chronologiquement très proche de la date d'édition des Commentaires de Loriot). Dans les  Levées dans le département de l'Yonne : pendant la guerre de 1870-71 et la défense locale, on trouve mention d'Ernest Joly "l'un de nos volontaires" de Villeneuve-la-Guyard (situé à environ 85 km au nord d'Auxerre, quelques kilomètres au nord de Pont-sur-Yonne). Une autre mention du Grand Dictionnaire de Pierre Larousse (de Toucy) indique une Collection Ernest Joly, qui possédait alors une toile de Corot "Le pêcheur de grenouilles" (1869). Nous trouvons également qu'Ernest Joly fut Capitaine de la 5e compagnie (ancienne 7e) constituée le 27 août 1870, des Gardes Nationaux dits d'Yonne. Ernest Joly écrit dans l'Yonne du 6 octobre 1870 : « ... et si écrasés par le nombre, nous tombons tous ensevelis dans le grand linceul de la France, ce sera en criant comme ce géant de Waterloo qui ne voulut pas se rendre et répondit le mot « immortel que l'on connaît. »

Ernest Joly serait donc également Toto, alias l'auteur des Lettres de Toto à Margot. Ce volume a bel et bien été publié à Auxerre, également chez Gallot, l'année précédente, en 1868 (in-8 de 74 pages). Ce volume semble tout aussi rare et introuvable que les Commentaires de Loriot. Le volume annoncé : Les Aventures de Domino (en tête des Commentaires de Loriot) semble ne jamais avoir été publié.

Saurons-nous autre chose sur cet ouvrage et sur cet Ernest Joly ? ses relations avec Octave Uzanne natif d'Auxerre ? Sans doute par hasard ... un jour.


Bertrand Hugonnard-Roche

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