samedi 13 décembre 2014

Après les enchères ou Manifeste pour une Bibliophilie Moderniste, par Octave Uzanne. Texte réservé aux exemplaires de luxe du Catalogue de Quelques-uns des Livres Contemporains en exemplaires choisis, curieux ou uniques tirés de la Bibliothèque d'un écrivain et bibliophile parisien [Octave Uzanne]. 2 et 3 mars 1894.


Nous avons déjà parlé de la première vente des livres choisis dans la bibliothèque d'Octave Uzanne. Le catalogue édité à l'occasion de cette vente des 2 et 3 mars 1894 a été entièrement rédigé par le Bibliophile Uzanne. Il s'ouvre sur un manifeste intitulé "A tous ceux qui recherchent la raison des choses - Simple déclaration", quelques pages bien senties dans lesquelles il exprime son souhait de se défaire d'une partie de ses livres, les plus chéris d'entre tous. « Les livres sont des amis qui ne changent jamais, écrit-il, cependant l’homme le mieux assujetti à l’affection de ces constants camarades, le névrosé de ce siècle surtout, est parfois amené à trahir ces fidèles conseillers et à les abandonner par sagesse ou par folie, à les répudier par excès d’amour ou par raison d’état… d’âme, par prévoyance ou par stoïcisme et c’est un peu, beaucoup, le cas du renégat qui livre, avant sa mort, à leur destinée quelques-uns des plus proches et des plus somptueux familiers de son cabinet d’étude. » Uzanne se déclare bibliophile sans héritier. Il ne voulait pas laisser aux hasards d’après sa mort la dispersion de ces livres-là. Il souhaitait « connaître les protecteurs futurs de ses aimés, suivre leur destinée, juger de leurs transformations, pouvoir encore, par la suite, contempler chez autrui. (…) les marier de son vivant à quelques honnêtes gens qui auraient volontiers bibliothèque ouverte pour le « beau-papa » discret toutefois comme il convient pendant la lune de miel de ses biblio-gendres. ». Uzanne n’est pas préoccupé par la destinée future des six mille cinq cent ouvrages restant. Il s’interroge même sur un « vague et inquiétant narcissisme bibliophilesque » qu’il aurait contracté durant ces quinze dernières années passées à « se mirer vaniteusement dans ses œuvres. ». Il achève la présentation de ses « aimés » par ces mots que l’on sent vibrants de sincérité et d’une émotion réelle : « Allez maintenant, chers livres, Amis de quinze années heureuses et laborieuses, allez aux vendeurs, (…) Le Bibliophile qui vous accueillit, vous vêtit, vous fêta, vous voit partir, en ce moment suprême, avec douleur et intérêt ; il lui semble que sa sollicitude à votre égard sera désormais moins empoisonnée par la crainte du lendemain, et si, comme il l’espère, vous tombez entre des mains honnêtes, frémissantes d’une passion sincère, si la fortune vous protège et vous établit décemment, il pourra s’écrier, après l’heureux dénouement comme les pères sacrifiés et déjà vieillots, des anciens mélodrames : Et maintenant, mes chers enfants, je suis tranquille, je puis mourir… sinon recommencer ! ».
Ce dont nous n'avions pas encore parlé ici, c'est le manifeste pour une bibliophilie moderniste qu'on trouve relié à la suite des rares exemplaires de luxe de ce même catalogue. Nous avons eu la chance de pouvoir en prendre connaissance grâce à l'amabilité d'un collectionneur. Ce dernier possède un exemplaire sur vieux Japon tiré à 25 exemplaires seulement. Dans cet exemplaire les pages 187 à 192 sont occupées par un chapitre intitulé "Après les enchères". Ce texte non signé mais sorti tout droit de la plume acide d'Octave Uzanne, dresse un bilan rapide de cette vente qui fit du bruit. Ce texte éclaire en tous points la bibliophilie qu'il souhaite voir s'établir alors dans les rangs d'amateurs souvent désorientés ou encore empreints des habitudes rétrogrades du second Empire. Voici le texte dans son intégralité. Il faut le prendre tel un manifeste puissant qui corrobore la devise imprimée à la fin de son catalogue : TOUT AUX MODERNES !

Bertrand Hugonnard-Roche



APRÈS LES ENCHÈRES

     
La vente du Bibliophile Écrivain a produit, pour la première vacation, la somme de 14.876 francs, et de 22.807 pour la seconde vacation; au total : 37.683. Si l'on tient compte des dessins originaux, de la Dame aux Camélias, par Albert Lynch, qui avaient clé ajoutés et formaient le n° 156 bis (ces dessins ayant été retirés des enchères et vendus par la suite à l'amiable), le résultat d'ensemble dépasse 40.000 francs.

      Le Bibliophile était, il l'avoue, fort loin de s'attendre à un chiffre aussi élevé pour 474 numéros d'ouvrages exclusivement contemporains, dont la majeure partie était composée de livres par lui possédés en double, et dont il s'est plu à conserver les exemplaires les plus simples ou les plus modestement reliés en sa bibliothèque, dont aucun rayon ne semble avoir été vraiment bouleversé par cet appel d'aristocrates condamnés à l'émigration de l'Hôtel Drouot.

      Cette petite vente aura été toutefois l'événement bibliophilique de la fin de février 1894. Elle suscita bien des fureurs et bien des commérages dans le clan des réactionnaires du bouquin, et jamais l'art du débinage n'a peut-être fleuri avec plus de véhémence autour d'une collection de livres et d'un catalogue de bibliophile indépendant et par conséquent très discuté. Il y eut même quelques mornes articles écrits par d'obscurs et déjà vieux critiques bibliographes en style de pions désillusionnés et qui essayèrent, en des feuilles agonisantes, des sous-entendus d'une ironie amorphe et d'un esprit diabétique.

      Beaucoup de ces traditionnaires s'indignèrent à l'idée qu'on put priser de tels ouvrages contemporains, enrichis de dessins, d'autographes, d'épreuves diverses, de documents inédits et vêtus par des relieurs encore sans grand renom. On « bêcha » ferme l'ordonnance des livres, leur décoration, leurs reliures, et parmi les libraires, ceux-là même qui, étant « commissionnés », devaient les pousser, durant les enchères, au plus haut prix, semblèrent, avant la vente, les plus acharnés.

      Il faut rendre toutefois justice aux libraires de Paris et dire que, sous la conduite du marteau d'ivoire, ils marchèrent résolument.

      Parmi les amateurs, beaucoup de curiosité, mais non moins de réserve ; c'est à qui ne se prononcerait pas avant le résultat de la bataille. De la défiance, comme on en rencontre toujours devant des choses originales et non encore adoptées par l'usage et consacrées par la mode.

      Les uns criaient : « Allez voir les livres de Lignerolles ! voilà de la bibliophilie ! » Ce qui est à peu près aussi contraire à toute raison que de renvoyer les lecteurs de Maupassant, de Zola, de Richepin, de Bourget ou du Bibliophile lui-même à Montaigne, à Bossuet, à Descartes, à Ronsard ou à Bonaventure des Perriers.

      Il n'y a pas à ouvrir les yeux à ces aveugles pour qui l'art, le goût et la littérature en France semblent avoir disparu depuis la fin du dernier siècle, et qui se refusent à admettre que tout se transforme et se renouvelle, que c'est une loi nécessaire à la vie, et qui régit éternellement l'histoire des civilisations.

      Les livres du Bibliophile qui apparaissaient comme des livres ultra-contemporains, des livres révolutionnaires en quelque sorte, n'avaient pas à être comparés aux collections du millionnaire de Lignerolles, tous classiques, somptueusement corrects, chefs-d'oeuvre respectés par le temps et honorés par l'admiration et les marques de possession d'une série de générations.

      La modeste série d'ouvrages provenant de l'officine autant que du cabinet d'un chercheur de nouveau, d'un abstracteur d'art moderne, d'un bibliophile qui serait volontiers iconoclaste par amour des styles originaux, ne pouvait être placée en parallèle avec la collection d'un amateur richissime qui n'eut que la peine et le flair d'acquérir des ouvrages rares, impeccables, de bonne édition et d'illustre provenance.

      D'autres clamaient : « Peut-on vendre des livres donnés, porteurs d'ex-dono, munis de lettres autographes intimes ? » — Grand grief pour beaucoup ! — A ceci que répondre, sinon que si le critique d'art est moralement libre de disperser les tableaux dont certains peintres ont cru devoir lui faire hommage en remerciement de ses articles, à plus juste titre, le bibliographe ne saurait conserver tous les exemplaires dont il est assailli sous peine d'exproprier tous ses voisins et de faire concurrence à la Bibliothèque Nationale. A une époque où les éditions se succèdent, où il paraît cent volumes par semaine, où tout bibliophile a la folie de donner l'hospitalité à trois ou quatre exemplaires d'un même ouvrage sous divers formats et éditions, il est nécessaire de prendre parti et de pousser courageusement dehors les intrus, les inutiles, ceux qui n'ont jamais plu et ceux qui ont cessé de plaire et qu'on ne relira plus?

      Quant aux lettres additionnelles, lorsque le tact et la discrétion président à leur insertion dans l'ouvrage auquel elles se rapportent, non seulement leur addition au volume n'est pas blâmable, mais encore doit-elle être encouragée par tous ceux qui ne sont pas des bibliophiles indifférents et passifs. La lettre d'auteur ou d'illustrateur renseigne les curieux graphologiquement, littérairement ou artistiquement sur mille particularités morales du signataire. C'est un document de premier ordre qui se trouve ici à sa vraie place, et mieux encadrée que dans le dossier d'un marchand d'autographes. Or, le Bibliophile n'a livré dans sa vente que des lettres qui étaient comme les complémentaires des volumes qu'elles illustraient sans jamais donner libre cours à des épîtres intimes ou confidentielles. C'est un point important sur lequel il était urgent d'insister.

      La quinzaine qui précéda cette vente aura permis au Bibliophile qui s'en félicite, de faire d'esprit paisible et de belle humeur une de ces études d'humanité qui doivent si souvent être cruelles pour certains vaincus de la vie qui n'ont pas la réaction philosophique qui donne l'assurance de réaliser sans besoins directs ni prévus.

      Ah ! les délicieuses mines contrites ! les allures hypocrites et gênées, les interrogations à la fois craintives et insinuantes, les coups d'oeil furtifs, désireux de surprendre une détresse sur le visage du vendeur, les compliments de vagues condoléances !... Combien tout cela est gai, curieux, plein d'enseignement, pour qui aime à regarder ici-bas les éternelles lâchetés de la comédie sociale. Aux riches qui s'ennuient et s'affadissent dans le bien-être et l'optimisme il faudrait conseiller de prendre tout à coup héroïquement le masque de la débine ou des revers financiers, ils cesseraient alors de s'abîmer dans la monotonie des hommages et des empressements, pour jouir sans réserve des pitoyables changements de front des familiers et autres pantins mielleux de leur entourage.

      Cette postface est déjà longue, à quoi bon Schopenhaueriser davantage au lendemain du succès. Ce succès a été considérable, et comme ici-bas rien ne réussit comme le succès, n'insistons pas davantage sur une vente qui sera tôt reléguée dans l'oubli.

      Publions la liste des prix de l'adjudication, en constatant de quelle médiocre façon ce catalogue, que nous rêvions si coquet, fut imprimé, et semé clé coquilles et de défauts, au grand désespoir du Bibliophile habitué jusqu'ici à des typographies plus soignées, à des textes mieux expurgés.

[OCTAVE UZANNE]


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