dimanche 25 mai 2014

Croyez-vous qu'il y ait bientôt une Révolution - pacifique ou non - en Allemagne ? Octave Uzanne répond (1914).



Voici le questionnaire qui a été adressé (en 1914, avant le début du conflit armé) à un certain nombre d'écrivains européens (*) :

Nous vous serions infiniment obligés si vous vouliez bien nous dire votre avis sur les questions suivantes, pour lesquelles il est si important de dégager l'opinion de la plus haute élite européenne :

Croyez-vous qu'il y ait bientôt une Révolution - pacifique ou non - en Allemagne ?

Ne la sentez-vous pas annoncée dans bien des discours véhéments de l'opposition au Reichstag - le plus riche en partis qui soit parmi les parlements européens ?

Ne la sentez-vous pas commandée par la disparate qu'il y a entre la pensée allemande d'autrefois et le régime d'aujourd'hui ?

Octave Uzanne est ainsi présenté :

M. Octave Uzanne est plus connu des bibliophiles pour ses précieux ouvrages sur les livres, les reliures, les élégances, mais le grand public a été frappé, à l'Echo, au Figaro, à la Dépêche de Toulouse, par ses éloquents et scintillants articles où tranchent particulièrement ses admirables campagnes contre le pangermanisme.

Voici la réponse d'Octave Uzanne :

Les prévisions humaines, les jugements hypothétiques sur l'avènement des révolutions ou le graphique préalablement défini de l'évolution des peuples, sont toujours illusoires. Ce sont jeux passionnants que de rechercher quels seront les résultats futurs des problèmes politiques et sociaux qui se posent à notre heure, mais ces jeux ont toute l'incertitude vacillante des parties hasardeuses. Prophétiser, ce n'est que tenter la chance d'avoir vu juste. C'est avec une absolue raison qu'on a pu dire : "Ici bas l'imprévu seul arrive".
Nous avons toutefois l'incurable vanité de croire à la méthode scientifique de nos observations télescopiques. Il n'est pas rare que les plus myopes d'entre nous s'attribuent des facultés de presbytes. Chacun, quelle que soit la portée de sa vision, regarde les horizons voisins avec l'assurance d'y découvrir ce qui s'y prépare, s'y ensemence ou entre en germe. C'est pourquoi la mode des anticipations ne saurait disparaître.
Il existe trop peu de Français, à vrai dire, qui ayant vécu parmi les Germains, parlé leur langue, étudié leur mentalité, lu leurs livres, connu vraiment leurs aspirations, soient en mesure d'apporter à la question qui nous est posée, une réponse ayant quelque valeur documentaire, sérieuse et démonstrative. La grande majorité de nos compatriotes ne connaissent l'Allemagne que superficiellement, même (sinon surtout) nos hommes politiques, dont les discours prétendent justifier cette connaissance et témoignent du contraire. Les événements récents qui ont agité en surface l'opinion germanique ne sauraient, à mon avis, servir de "lock-out" à une perspective révolutionnaire. Il ne faut voir là que des velléités indécises qu'on ne doit prendre en considération. Nous pensons, trop généralement, sur la traduction de passages suggestifs de certains articles de journaux de Berlin, de Francfort, Cologne ou Leipzig que l'Empire allemand s'émeut actuellement, entre en fermentation d'idées et que les événements vont s'accélérer à bref délai de façon impulsive et folle, à la française. Profonde erreur ! L'organisme de l'Allemagne est sain, comme celui d'un athlète musclé et entraîné que ne guettent ni la neurasthénie, ni la consomption, ni l'infection purulente du parlementarisme aigu. Seule, la mégalomanie, ou folie des grandeurs, peut atteindre subitement le colosse à la tête. C'est là que réside surtout le mal et le danger allemand. Le Reichstag ne tient qu'une place mesurée et secondaire dans l'Etat. Il émet des idées et des vœux, il enregistre des lois qui lui sont soumises, il obéit davantage qu'il ne conduit, revendique, prescrit, statue ou impose ses vues. Au-dessus du Reichstag, le dominant, le suggestionnant jusqu'à le réduire à la timidité de tout acte indépendant, il y a le pouvoir monarchique qu'exalte la magnifique puissance d'une armée sur laquelle il s'appuie avec d'autant plus de confiance qu'il fait corps avec elle. Il y a l'Etat formidablement centralisé qui dispose jalousement de tous moyens d'action. Il y a la discipline consentie et généralisée, le caporalisme militaire et civil. Il y a surtout la religion presque mystique du nationalisme, ce violent pangermanisme qui unit, plus qu'on ne le croira jamais, toutes les âmes et tous les esprits du nord et du sud, les hommes de tous partis et qui réduirait à néant en cas d'alerte cet équivoque des deux Allemagnes qui n'est pas aussi grave que certains critiques le veulent faire supposer. Cette Allemagne féodale, guerrière, éperdument monarchique, toujours confite dans le droit divin constitue une énergique et résistante armature que les progrès du socialisme ou le véhément mécontentement d'une très faible minorité d'intellectuels ne saurait entamer de longtemps. Si, d'autre part, on s'applique à considérer la force économique du pays, l'effacement volontaire de la population laborieuse et de la grande bourgeoisie industrielle et commerciale devant l'aristocratie et les hobereaux qui s'inféodent à l'armée lorsqu'ils ne l'encadrent point, si l'on étudie les mœurs, les tendances, les aspirations de la jeunesse universitaire, si même, ce qui est plus étrange, on arrive à percer à jour et à analyser l'état précaire des députés socialistes et des libéraux du Parlement, dont on ne peut méconnaître la servitude intellectuelle et l'impuissance réelle, il devient invraisemblable qu'une révolution, pacifique ou par le courroux tempétueux d'un raz-de-marée de l'océan populaire, se produise en Allemagne.
Il ne peut y avoir de conflit persistant entre les masses du nord et du sud et la Monarchie qui règne en souveraine, avec un despotisme et un absolutisme toujours prêt à s'exercer rigoureusement. De même entre l'esprit constitutionnel de l'Empire et l'esprit féodal prussien, il semble puéril d'entrevoir la possibilité d'une lutte durable.
Il y a vingt-cinq ans, personne n'aurait osé ouvrir une enquête sur l'éventualité d'une révolution sociale en Angleterre. Vers la fin du règne de Victoria, la puissance britannique étant à son apogée, à l'heure actuelle l'hypothèse devient davantage admissible. La vieille Terre des Angles serait bouleversée d'ici quatre ou cinq lustres par un mouvement ouvrier que cela ne saurait nous surprendre, du point actuel précis où nous sommes en observation. Mais, rien ne semble devoir entamer le bloc allemand, homogène dans son armature et si furieusement organisé pour engager la lutte extérieure. A aucune époque de son histoire contemporaine, l'Allemagne ne nous sembla jamais plus éloignée d'une révolution intérieure et aussi réfractaire aux ferments de désordres qui pourraient se produire en son organisme soumis au régime du fer. Le peuple d'Empire - regardons-le - est discipliné à la foi, à l'orgueil collectif, à l'opinion exagérée de sa suprématie. Il y a de l'illuminisme mystique dans l'ardeur du pangermanisme. Cela est fort dangereux pour nous, et c'est surtout contre ce péril indiscutable qu'il nous faut désormais fixer sans répit ni dépit notre attention, car c'est chez nous, hélas ! que les Germains aimeraient à revoir une révolution furieuse dont ils seraient les agents et dont ils tirereaient tout le parti possible ... et au delà.
Gardons-nous des illusions d'optique.


Octave Uzanne


(*) Maurice Barrès, Victor Bérard, Georges Blondel, Johan Bojer, Emile Bourgeois, Henri Coulon, Georges Delahache, Ovid Densusianu, Louis Dumont-Wilden, Auguste Dupouy, Théodore Duret, Louis Eisenmann, Jean Finot, Eugène Fournière, Daniel Halévy, Jules Huret, Camille Jullian, André Lichtenberger, Lucien Maury, Albert Milhaud, Pierre Mille, Max Nordau, Georges Renard, Romain Rolland, J.-H. Rosny aîné, J.-H. Rosny jeune, Roy-Devereux, Edouard Schuré, Charles Seignobos, Marcel Sembat, Waclaw Sieroszewski, Tallenay-Kleine, Petko Théodoroff, Octave Uzanne, Henri Welschinger, Abbé Wetterlé (Alsace). Publié sous le titre En Allemagne une Révolution est-elle possible ? Introduction et notes de Marius-Ary Leblond. Albin Michel, Paris, s.d. (1917). Quelques réponses datent d'avril 1917 "après la Révolution Russe".

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