lundi 3 février 2014

Octave Uzanne éditeur et préfacier de 1870 !... Récits d'un Combattant du Commandant Girard (Brive, 1909). « La guerre, ce meurtre splendide dont s'enrichit l'histoire et qui est la honte de l'humanité » (Octave Uzanne, Préface).



Octave Uzanne a semé un peu partout des préfaces en tête de toutes sortes de livres. Il reste à en dresser la liste exhaustive pour établir une bibliographie digne de ce nom. Et cela ne sera pas facile. En effet, on découvre le plus souvent par hasard une nouvelle préface pour un ouvrage resté jusqu'alors inconnu de la plupart des curieux. Soit que l'ouvrage a été tiré à très petit nombre, soit que le sujet de l'ouvrage est resté confidentiel et n'a plus aujourd'hui les mérites de la veille.
La découverte que nous venons de faire est de cet ordre. Une impression de Brive-la-Gaillarde (Corrèze) chez Bessot et Guionie, 6, Rue de l'Hôtel-de-Ville, de 1909. Un ouvrage intitulé 1870 !... Récits d'un Combattant. Sous-titré L'Armée du Rhin - Le Siège de Metz - La Captivité. Par le Commandant Jacques Girard, Officier de la Légion d'Honneur, Officier de l'Instruction Publique, ancien Maire de Brive, délégué cantonal. Préface de M. Octave Uzanne.
Ce volume de format petit in-quarto (22 x 16 cm), de XII-281 pages et 3 pages de table des chapitres et errata. La page de titre est précédée d'un portrait photographique de l'auteur en captivité (Phot. F. Hunt, Münster). Notre exemplaire est relié demi-chagrin noir à petits coins, tranches marbrées. Il ne possède pas de couverture imprimées (non conservées).
La préface d'Octave Uzanne n'est pas datée mais le texte du Commandant Girard (*) est daté à la fin "mai 1909".



* * *

Préface

Opinion d'avant-garde


Il y a quelques années, un ami (**), - sans nous révéler le nom de l'auteur de ces récits de l'année terrible, - nous remettait le manuscrit du commandant Girard avec prière de le lire et de lui exprimer nettement notre opinion sur l'intérêt de l'oeuvre et la possibilité de son impression et publication en librairie.
C'est là un de ces Pensums qui nous accablent souvent dans la vie des lettres, lorsqu'une légère notoriété nous place en vue, à titre de critique influent. L'habitude nous fait résigner à cette corvée de lectures inédites sollicitées par des débutants ou par des écrivains occasionnels que les événements ont rendus spectateurs ou acteurs de faits politiques, dramatiques ou historiques. Parfois, - trop rarement hélas ! - alors que nous nous apprêtons au devoir professionnel, avec une humeur parfois morose (car Dieu sait le nombre de pitoyables écrits qu'on ose nous soumettre !) - notre contrainte fait place à l'intérêt subtil et notre esprit s'éveille allègrement, avec une sorte de fébrilité passionnée, en raison d'une évocation de tableaux saisissants, de faits légendaires, d'actions amoureuses ou tragiques où le talent de l'écrivain intervient plus ou moins consciemment, c'est-à-dire où le style, s'il n'est prodigieusement habile, apparaît extraordinairement naturel et d'autant plus prenant par sa simplicité.
Les Récits d'un Combattant, lus certain soir de lassitude, comme dernier acte d'une journée de labeur, pouvaient, devaient même, tel était notre espoir, précipiter la venue du Dieu du sommeil et des songes. Cependant, le manuscrit, loin de nous tomber des mains sur le guéridon de nuit, apporta un surcroît de vie et de vigueur dans nos méninges.
Ces notes et épisodes des funestes journées de 1870 autour de Metz, ces souvenirs des heures de captivité en Allemagne, cet exposé net, franc, caractéristique de la marche à l'ennemi d'un clairvoyant et brave soldat de France, d'un de ces Lions innombrables de notre admirable armée conduits au feu par des Ânes galonnés, vaniteux et aveugles, ces descriptions angoissantes des champs de bataille de Rezonville, d'Amanvilliers, des sorties sous Metz, le récit des tristesses de la Reddition et de la captivité outre Rhin, tout cela nous empoigna, nous tint éveillé, malgré nous, nous rappela - toutes proportions gardées - les écrits guerriers des vieux de la vieille, ceux du Capitaine Coignet, du brigadier Fricasse, et du sergent Bourgogne, ce dernier incomparable en contant la retraite de Russie.
Certes les Récits d'un Combattant, qui ne se piquent point de juger les faits d'ensemble, de parler de stratégie et de considérer les mouvements guerriers comme des déplacements des unités d'un jeu d'échecs, ces récits qui sont ceux d'un simple fantassin amoureux du métier militaire, d'un vrai patriote ne voyant guère plus loin que la grande famille meurtrie de son régiment, nous font comprendre plus douloureusement encore que les grands ouvrages des chefs ou des historiens architectes des documents, les horreurs de la campagne de 1870 et de l'infâme impéritie du haut commandement.
J'éprouvai à lire ces pages un intérêt soutenu où le jugement littéraire n'avait guère à intervenir, car ce n'était plus de la littérature qui se manifestait dans ces pages, c'était mieux, c'était de la vie vécue, de la vie douloureuse, encore saignante et palpitante de fièvre et de souffrance dans sa restitution écrite, de la vérité sentie, criante et probante, fixée pour toujours par l'impressionnante brutalité de l'action dramatique qui la créa. L'interprétation directe de ce que l'on vit, sentit, comprit dans le voisinage de la mort et dans l'ambiance d'une anxiété, d'une profonde douleur collective, peut seule donner un tel intérêt et développer l'émotion jusqu'au paroxysme. Les artifices de style et toutes les ressources du talent d'un auteur ne sauraient arriver à pareil résultat.
Au cours des chapitres II à V de la Chartreuse de Parme, Stendhal, pour qui la bataille de Waterloo n'était pas une légendaire action lue ou écoutée, nous fait assister à la sombre et héroïque bataille, grâce à son héros Fabrice qui voit et juge, pour ainsi dire, l'envers des faits et les divers côtés sanguinaires, effarants, inconscients de l'effroyable déroute. C'est, assurément, la plus saisissante peinture qui soit de cette lutte opiniâtre où s'effondra la gloire de notre phénoménal Napoléon. Victor Hugo, qui, dans les Misérables, s'efforça de graver dans l'airain de son verbe génial la meurtrière journée perdue contre les forces Anglo-Hollandaises et Prussiennes, ne surpassa point Stendhal, moins, pompeux et grandiloquent, mais plus pittoresque, plus pénétrant et sincère de vision. C'est que rien ne donne, comme le récit direct et individuel, l'impression saisissante des événements auxquels un écrivain fut mêlé. Le lecteur s'assimile rapidement, intimement et profondément, la narration personnelle d'un témoin sincère et véridique, tandis qu'il demeure froid ou plus lent à échauffer et émouvoir devant un exposé de faits habilement présentés par un stratège, un romancier ou un historien.
Assurément, les Récits du commandant Girard paraissent tardivement. Sa modestie lui suggéra trop longtemps que ses souvenirs pouvaient être sans valeur et les éditeurs ne sollicitèrent point d'ailleurs la publication de son oeuvre. Je suis heureux d'avoir pu, grâce à une appréciation sincèrement favorable, donner confiance à ce vieux soldat devenu un brave narrateur. Son livre n'apporte aucune révélation nouvelle sur la funeste guerre entreprise avec tant d'imprévoyance  et de coupable folie par ceux mêmes qui sont aujourd'hui mis en lumière par le ministre au cœur léger, Emile Ollivier, dans les treizième et quatorzième volumes de l'Histoire de l'Empire libéral. Mais, ce par quoi cet ouvrage est méritoire, ce qui le rend précieux, c'est la vie qui s'en dégage, avec l'émotion qu'il communique, les tableaux réalistes qu'il met en valeur, l'idée précise, exacte, pitoyable qu'il donne du fléau guerrier.
A tous ces titres, les Récits d'un Combattant seront un enseignement pour les nouvelles générations. Mieux que des ouvrages célèbres et plus complets, les souvenirs du Commandant Girard feront comprendre à ceux qui sont nés de longues années après nos défaites quels furent les espoirs, la valeur combative et les cruels déboires des soldats de 70, vaincus par suite de l'incroyable présomption et de la nullité administrative et stratégique du haut commandement.
"Ce qu'il y a de plus terrible après une bataille perdue, s'écriait tristement Wellington en 1815, c'est une bataille gagnée". - La guerre, ce meurtre splendide dont s'enrichit l'histoire et qui est la honte de l'humanité, gagne en effet d'être mise à nu par les impitoyables vaincus humiliés, car la gloire même dont elle revêt les conquérants est en soi immorale et criminelle. La France peut s'honorer d'être aujourd'hui pacifique après  les déplorables tueries si sainement racontées ici même par le Commandant Girard. Sans doute elle songe, encore endolorie qu'elle soit, aux deux belles provinces toujours chères dont elle fut amputée, mais toutefois elle n'est pas loin de penser, avec le bonhomme Franklin, qu'il n'est point de mauvaise paix ni jamais de bonne guerre, si heureuse qu'on la puisse estimer du côté des vainqueurs. Ce sera la leçon de l'avenir, celle qui s'exprime sur le fourreau des vieilles épées espagnoles : "Ne la tire pas sans raison valables ; ne la remets pas sans honneur" !


Octave UZANNE

(*) Dossier de Légion d'Honneur (Base Leonore) consultable en ligne : http://www.culture.gouv.fr/LH/LH080/PG/FRDAFAN83_OL1144030v001.htm. Né à Aiffres (Deux Sèvres) le 8 avril 1840 et décédé à Brive (Corrèze) le 4 décembre 1911. Officier de la légion d'honneur en 1904 (Chevalier en 1887). Sous-Lieutenant le 24 août 1870 (43e Régiment d'Infanterie). Carrière militaire active du 24 août 1861 au 10 avril 1893 (avec le grade de Capitaine, admis à la retraite - passe à la Réserve). Campagnes indiquées : du 20 juillet 1870 au 14 avril 1871 (contre l'Allemagne) - du 28 octobre 1870 au 14 avril 1871 (en captivité en Allemagne). Cité à l'Ordre Général n°9 du 4ème Corps de l'Armée du Rhin pour sa conduite dans les combats du 31 août et 1er septembre 1870 devant Metz.

(**) il est probable que cet ami soit Emile Rochard, l'ami d'Octave Uzanne à Paris dans les années 1870-1873 et qui le restera jusqu'après 1910 semble-t-il (selon la correspondance des deux frères Uzanne). Emile Rochard, comme Joseph Uzanne, fut un soldat de 1870.

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