jeudi 19 juillet 2012

Article intitulé "Vacances en Forêt de Fontainebleau" publié par Octave Uzanne dans Le Briard (Provins) Journal de la Démocratie du mercredi 17 juin 1914.

                
On pourrait dire sans trop se tromper qu’Octave Uzanne a donné son avis à peu près sur tout ! Il a très tôt donné son avis sur les femmes, l’amour et le mariage. Le goût des beaux livres, des belles éditions bien illustrées, des reliures d’art, l’ont entrainé à écrire plus d’un chapitre sur la dilection bibliophile. Ses collaborations diverses et variées dans de très nombreux journaux, des plus prestigieux (Le Figaro, l’Echo de Paris, la Dépêche de Toulouse, etc.) aux plus humbles feuilles locales ou thématiques (L’Auto-Vélo, Le Briard, etc) nous donnent un aperçu encore flou mais d’ores et déjà très vaste de toutes les opinions qu’il aura pu émettre entre la fin du XIXe siècle et 1931, année de sa mort. Ainsi, c’est bien souvent au détour d’une feuille méconnue qu’Octave Uzanne, brave pourfendeur des opinions trop bien reçues et défenseur de toutes les indépendances, se dévoile dans l’intimité de ses pensées.

                Le 17 juin 1914 était un mercredi. Octave put se relire en première page d’un journal local : Le Briard, Journal de la Démocratie. 28eme année – Numéro 45. En avant-dernière colonne de première page, un titre : Vacances en Forêt de Fontainebleau. Signé Octave Uzanne. L’article est assez long, il occupe une colonne pleine page et le haut de la colonne suivante. Lisons donc ensemble cet article que seule la chance nous a permis de retrouver.

Vacances en Forêt de Fontainebleau

                Bien que le soleil ait été maussade, feutré de nuages gris, et que la température se soit montrée froide et réservée, à l’image d’une prude, les deux jours de Pentecôte ont été fêtés par l’exode prodigieux de quelques centaines de mille de citadins vers les campagnes environnantes. La gaieté des banlieues fut timtamaresque. Les sylvains en manches de chemise, les oréoles printanièrement chapeautées, les silènes évadés des bistros, les nymphes étoffées d’une cape à la mode apportèrent dans la paix des bois des clameurs inhumaines et une fièvre inaccoutumée. Parmi l’encadrement des taillis, sous la voûte harmonieuse des futaies, l’être civilisé ne semble point sentir la douceur de vivre dans le silence éloquent de la nature, ni recueillir en une âme rassérénée la profonde volupté que peut y verser la beauté des choses.
                Ayant fait choix, comme reposoir verdoyant de cet incomparable musée de rochers, de halliers, de grottes, de glorieux chênes ou hêtres ancestraux, de champs de bruyères et de fougères, de bocages opulents et de chaos pittoresques qu’est la grande sylve de Fontainebleau, je pus me demander pourquoi l’homme des villes, aussitôt momentanément délivré de ses laborieuses servitudes, apporte tant de soucis à gâter l’heure des souveraines béatitudes champêtres.
                Pourquoi cette pitrerie en commun, ce goût de saccager les ramées, ce besoin de pousser des cris perçants, de gesticuler, de chanter d’ineptes refrains de music-halls et d’apporter dans le solennel recueillement de la forêt, des vociférations, des vocalises égosillées, des dysphonies effroyables, des braillements enroués et des hurlements étranglés à plaisir ? On dirait que la paix des arbres les inquiète, les trouble, les indigne, ces citoyens libérés, qu’ils en perçoivent l’enseignement et que, loin de se laisser aller à communier avec ce religieux silence, ils se révoltent contre son intensité et veulent profaner l’auguste grandeur de la création en se refusant d’écouter ce qui s’éveille doucement dans leur sub-conscience.
                Quelques-uns montrent de l’entrain, de la jeunesse et, dans la bataille amoureuse des baisers, quelque dévergondage agréable au dieu Pan. En observant leurs rires émus, les demi-taciturnités qui précèdent les humaines tendresses, je me répète ces jolis vers des Fougères que Remy de Gourmont vient de publier dans un remarquable recueil de poèmes intitulé : Divertissements.

O Forêt, toi qui vis passer bien des amants
Le long de tes sentiers, sous les profonds feuillages ;
Confidente des jeux, des cris et des serments,
Témoin à qui les âmes avouaient leurs orages.

O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus
Un jour d’été fouler tes mousses et tes herbes,
Car ils ont trouvé là des baisers ingénus,
Couleur de feuilles, couleur d’écorces, couleur de rêves.

Mais en dehors des jeunes couples frivoles qui laissent le désir.

Fleurir, ardente fleur, au sein de la verdure,

                Quelle désharmonie entre les évadés de Paris et l’entente cordiale des choses. La beauté symphonique du décor forestier ! Nos citadins ont conservé vis-à-vis de la nature l’état d’esprit que leur prêta Paul de Kock et Pigault-Lebrun. Ils n’ont point l’âme rurale et, violateurs du silence rustique, ils veulent témoigner avec fracas de leur ivresse d’être libérés des géhennes coutumières.
                On en voit, cependant, de plus pacifiques et même de très mesurés dans une classe moins boutiquière et plutôt bureaucratique. Ils semblent soucieux, affairés, renfrognés. Ils sont munis d’un appareil photographique, d’une boîte verte d’herboriste ou d’un petit livre, sorte de guide Dennecourt qui les renseigne sur ce qui doit les faire palpiter d’émotion ou d’admiration vis-à-vis des sites les plus célèbres.
                A leur sécheresse d’allure, à leur mine de contention toute pédagogique, à leur incuriosité des mélodies d’orchestre la grande forêt, à leur oubli du chant des oiseaux ou des larges frissons du feuillage des hêtres, on reconnait les victimes d’une éducation de serre chaude. Ce sont des étudiants ou savants à lunettes, dames respectables ou sévères, demoiselles aux pâleurs lymphatiques chez qui trop de manuels, trop d’examens, trop de brevets et de méthodes ont fini par dessécher le naturel et par détruire toute aptitude au bonheur. Sous ces futaies où s’exhalent toutes les ivresses de la forme, de la couleur, où se jouent les rayons et les ombres, où naguère, Théodore Rousseau, François Millet et Diaz plantaient leur chevalet, ils ne cherchent point des émerveillements instinctifs, des émotions d’art, des leçons de pittoresque, ils repèrent des noms à des arbres.
                Tel un pédant armé de la férule, les administrateurs de la forêt ont peint en bleu sur le grès des rochers ou sur l’écorce des chênes et des bouleaux, hêtres et charmes, un alphabet instructif et réglementaire comme le doivent faire tous les bons ronds de cuir. Les lettres correspondent à des noms de baptême accordés aux ancêtres de la forêt, sinon à des bouquets d’arbres, à des rocs à figure symbolique, comme le Q, ô pudeur ! qui offre l’apparence d’un accroupissement humain. Voici parmi les géants le Racine, le Ponsard ; la Fornarina, l’André Gill, le Briarée, le Francisque Sarcey, et pour désigner d’autres lieux : le Bilboquet du Diable, l’Anneau du Chasseur noir, la Baignoire de Diane. Une petite étoile peinte en bleu prévient qu’il faut admirer. Halte ! fixe ! les yeux à quinze pas … Vous êtes au bel endroit, au chef d’œuvre de nature qui mérite la valeur des gammes chromatiques des Ah ! Ah !
                Bons élèves, ces promeneurs en vacances, mornes et craintifs, facilement suggestionnables, s’acharnent à leur pensum ave ponctualité. Dans leur docilité ils épèlent tous les b a ba des merveilles qui distinguent ce paradis terrestre catalogué à outrance et qu’on visite, guide en main, comme une pinacothèque ou une glyptotèque de pays du Nord ou comme les galeries de peinture de Hollande ou d’Italie.
                Tout en faisant la part du tempérament français volontiers braillard et en reconnaissant que le citadin vulgaire s’amuse d’autant plus qu’il fait davantage de bruit, nous devons admettre que l’art de dépenser élegamment et esthétiquement ses loisirs d’apprend par la pratique, comme l’art de dépenser son argent. Il faut en avoir été largement muni de l’un et de l’autre pour en comprendre la science économique. Ceux qui n’ont jamais longuement approché dans l’intimité la bienfaisante et discrète nature, ne peuvent comprendre son langage ni chuchotter des causeries confidentielles à voix basse avec elle. Il faut être en état de grâce après une intelligente cohabitation familière aux plaines, prairies, bois, vallées, champs de culture et montagnes, pour interpréter idéalement ce que disent les arbres, ce que chantent les ramures, ce que dégagent les parfums des plantes, ce qu’exprime le murmure des sources. Les pauvres diables qui gueulent le font souvent pour s’étourdir et par dépit de n’avoir pas le temps d’écouter.

Octave Uzanne

                   Octave Uzanne habite depuis quelques années déjà dans son appartement de l’avenue de Versailles à St-Cloud ; et même s’il s’est éloigné de Paris, il n’en reste pas moins un citadin. Certes ses escapades en France et à l’Etranger sont fréquentes. Uzanne est voyageur ; il a 63 ans en 1914.
                   Nous avons la chance d’avoir en mains une lettre de son ami Remy de Gourmont (dont les vers sylvestres sont cités dans cet article) non datée mais que nous avions daté par recoupements vers 1914. Gourmont écrit : « Je suis très content cher confrère ami, que la forêt vous fasse du bien. » L’évocation et les dates concordent. Uzanne avait des amis du côté de Fontainebleau, à Bourron-Marlotte exactement. C’est sans doute à l’occasion d’un séjour « à la campagne » qu’Uzanne eu l’idée d’écrire cet article. Il ne semble pas qu’il y eut d’autres collaborations avec le journal Le Briard.

Bertrand Hugonnard-Roche

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