dimanche 28 janvier 2018

Antoine Albalat et l'Inassouvie malmenés par le critique du Livre d'Octave Uzanne (10 novembre 1882) : "Ayez donc une bonne fois la franchise d'avouer que ces pages sont précisément placées là à dessein et polies amoureusement pour épicer l'œuvre, atteindre au scandale et vendre le plus d'exemplaires possible."

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Copie d'écran Gallica / Bnf

Nous venons de publier les animosités qui pouvaient exister entre Antoine Albalat et Octave Uzanne et ce dès la publication d'une chronique dans la Dépêche de février 1903 dans laquelle ce dernier étrille cet instituteur de l'art d'écrire. Mais l'inimitié entre les deux hommes semblent remonter bien avant. En effet, dès novembre 1882, Octave Uzanne publie dans sa revue Le Livre une critique de l'Inassouvie (Paris, Ollendorff, 1882). Cette critique est signée des initiales A. J. P. que nous prêterions volontiers à Octave Uzanne lui-même. Si cette critique n'est pas de lui, elle doit être d'un collaborateur à qui Octave Uzanne a de toute façon donné son aval. Lisons cette critique acerbe et sans complaisance :

      "Dès la première page, un relent bien en vue, aussitôt suivi de la minutieuse description d'un choeur de grenouilles, nous prévient que le débutant s'enrôle sous le drapeau naturaliste. Alphonse Daudet, à qui, avant de publier son volume, il en avait communiqué les bonnes feuilles, lui a donné l'accolade en ces termes : « Je vous garantis qu'au second livre vous serez quelqu'un. » Le compliment reste en deçà de la vérité. Allons plus loin et, sans attendre d'autre preuve, accordons à M. Albalat le dignus es intrare. Eh! qui donc mériterait mieux de grossir le bataillon des littérateurs madrés que l'adroit compère assez au fait déjà des procédés de l'école pour écrire hypocritement dans sa préface « Peut-être trouvera-t-on dans cette étude quelques pages un peu vives ; mais la volupté y est une souffrance, et la souffrance purifie. » Oh ! la bonne excuse ! Par malheur, elle a servi si souvent qu'elle ne trompe plus personne. Ayez donc une bonne fois la franchise d'avouer que ces pages sont précisément placées là à dessein et polies amoureusement pour épicer l'œuvre, atteindre au scandale et vendre le plus d'exemplaires possible.
      Un don Juan naturaliste se reconnaît à un signe infaillible il n'aime que les femmes odorantes et il respire avec délice l’arôme de leurs sueurs. Dès qu'elles n'exhalent rien, adieu le sentiment ! Le premier soir que sa maîtresse introduit celui-ci dans sa chambre à coucher, savez-vous quelles émotions l'agitent ? D'autres seraient impatients, enflammés de désirs, insensible à toute sensation qui éloignerait du but. Lui entre là le nez au vent. « Je visitai en artiste ce sanctuaire si convoité. J'examinai les tableaux, je humai l'odeur de femme qui s'échappait des tentures et du lit, dont la couverture blanche faite au crochet pendait jusqu'à terre. » Plus loin il ira jusqu'à préciser le degré de température inhérent à chaque partie du corps de la dame ; il l'a sans doute parcourue de haut en bas, un calorimètre en main.
      Il est bon d'avertir que l'Inassouvie est un roman intime ou plutôt une sorte de confession autobiographique. On ne sait, il. est vrai, si le prétendu homme de lettres qui y raconte ses impressions est un être fictif ou l'auteur en personne, tant M. Albalat s'identifie avec son Léon. Il a négligé seulement de nous le peindre au physique. Nous l'entendons draper à chaque instant les autres de pied en cap, sans qu'il se regarde lui-même une seule fois au miroir. Sa maîtresse l'appelle souvent vilain polisson ; mais ce n'est pas là un signalement. Ses façons de parler ont néanmoins, par places, un accent marseillais qui sent d'ici la Canebière et le vieux port. Autant qu'on peut le juger d'après sa conduite, il est suffisant, vaniteux, certain par avance de triompher des femmes et il ne recherche en elles que la satisfaction d'appétits physiques, leur reprochant comme un crime la lassitude où il tombe pour avoir trop abusé d'elles.
      L'histoire qu'il nous raconte ne se distingue en rien des séductions banales. Une femme unie à un mari peu passionné et qui espère trouver ailleurs que dans ses bras des voluptés inconnues au lit conjugal le mari benêt que l'on trompe sans qu'il s'en doute et qui introduit lui-même dans son intérieur le jeune muguet ; enfin celui-ci, qui profite de la sottise du mari pour capter sa confiance et endormir ses soupçons au moyen de parties de billard et de pêche à la ligne ; voilà le trio complet. Passons sur les délicatesses de la femme, sur sa répugnance à se livrer ainsi à deux hommes. Léon, après s'être fait tirer un peu l'oreille, consentira bien à l'enlever, à fuir avec elle à Nice, puis à Paris ; mais nous savons d'avance que leur flamme ne sera qu'un feu de paille, que la désillusion suivra de près l'enthousiasme. Il suffit, pour deviner le résultat de l'escapade amoureuse, de voir quelles idées hantent la cervelle du ravisseur le jour même de l'enlèvement. Figurez-vous qu'il s'amuse à noter l'état de l'atmosphère et la calme tiédeur d'une après-midi d'été.
      « Pas un frisson de brin d'herbes, pas un cri d'oiseau dans l'espace. Partout le grésillement ronflant des cigales ; on les entendait sur les arbres qui bordaient la route et sur d'autres de plus en plus éloignés de sorte que ces milliers de cris s'épandaient au loin et m'environnaient d'un cercle de bruit toujours élargi et toujours reformé. » La description ne finit pas là il nous faut subir encore les rayons d'un soleil torride qui noient de leur blancheur les bastidons endormis, puis les vignes qui se tordent le long des terres fendillées. « Les châtaigniers lointains, les oliviers plus rapprochés, les mûriers poudrés de poussière se raidissaient, sans un balancement de branches, sans un tremblement de feuilles, léthargiques et anéantis. La clarté du soleil dégageait au loin une lumière cendreuse, pareille à une buée d'étuve qui semblait mollir les collines. »
      Ici le procédé saute aux yeux notre narrateur, cela est évident, a oublié le motif qui l'amène, le tourment qui l'agite, pour ne plus songer qu'à rendre le paysage en toute exactitude. Ainsi partout chez M. Albalat ; l'intrigue n'est qu'un cadre à insérer ses tableaux. Quand les amants arrivent à Nice, leur premier soin est de se mettre à la fenêtre pour regarder la mer ; plan, description poétique de la mer et du mouvement des vagues. A Paris, Léon, dégoûté de sa maîtresse, après avoir descendu avec elle tous les degrés de la dépravation, la laisse au lit le soir pour venir respirer l'air sur le balcon nouveau tableau comme il s'en trouve tant dans une Page d'amour :

Voyez-vous ce garçon-là,
Qui va dégoter Zola.

      Une autre manie commune à tous les naturalistes et que M. Albalat pousse jusqu'à l'extravagance, c'est de rapporter de point en point les conversations, les propos les plus insignifiants, les niaiseries échangées entre deux amants et qu'ils peuvent trouver adorables, mais dont le lecteur n'a que faire.
      Il me resterait à rendre compte de la seconde partie du volume. Elle n'a presque aucun rapport avec la première. Elle est consacrée aux amours de la maîtresse abandonnée par Léon et qui est allée en province, au fond d'une petite ville, pour s'y mettre au vert, ce qui ne l'empêche pas de s'offrir, en manière de distraction, le fils de son hôtesse, un jeune collégien encore imbu de toutes sortes de belles illusions. Mais puisque M. Albalat annonce qu'il publiera bientôt un autre volume, nous aurons occasion de reparler de lui.                 A. J. P. (*)


(*) En 1882 Antoine Albalat est âgé de 26 ans et l'Inassouvie est l'une de ses toutes premières œuvres. Octave Uzanne dénonce sans détour un simple plagiaire des naturalistes, un copieur de Zola et ses acolytes. Critique publiée dans la livraison du Livre du 10 novembre 1882, Bibliographie moderne.

Pour en savoir plus lisez nos autres articles relatifs à Antoine Albalat :

- Antoine Albalat versus Octave Uzanne (1905)

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