vendredi 23 mars 2012

Quand l'art du livre devient l'art des petites affiches. Envoi "Pour Octave Uzanne qui aime les belles couvertures de livres." Scaramouche de Maurice Lefèvre, couvertures lithographiées par Jules Chéret (1891).























Maurice Lefèvre publie son Scaramouche, conte suivi de l'argument du ballet, chez Paul Ollendorff à Paris, en 1891. Il offre alors un exemplaire (*) du tirage ordinaire à Octave Uzanne qui aime les belles couvertures de livres. Il avait été tiré de ce livres 10 exemplaires sur papier du Japon. C'est un volume de format in-8 (21 x 15 cm) de 64 pages illustrées dans le texte de jolies et humoristiques vignettes au trait imprimées en noir. Ce volume est surtout remarquable pour la couverture illustrée en couleurs par la lithographie par Jules Chéret. Jules Chéret ce grand spécialiste de l'affiche fin de siècle.

Octave Uzanne aimait les belles couvertures de livres ! et cela se savait ! Et ce n'est qu'en 1898 qu'il se décide finalement à donner son ouvrage majeur sur le sujet : L'Art dans la décoration extérieure des livres en France et à l'étranger - Les couvertures illusrtrées - Les cartonnages d'éditeur - La reliure d'art. Paris, Société Française d'Editions d'Art, L.-H. May, 1898 (**). Ce volume de format in-4 reproduit un très grand nombre de couvertures illustrées. Il semble que Uzanne ait apprécié cette belle couverture de Jules Cheret puisqu'il décide de la faire reproduire en camaïeu de violet à la page 29 de son ouvrage où Il écrit :




















"Le livre, comme la femme, est fait pour plaire et pour être orné, vêtu avec apparat de tous les attributs de l'art, il porte, avec aisance, avec bonheur, toutes les élégances, tous les luxes, toutes les décorations conçues et exécutées avec goût ; il est crée pour séduire le regard avant de charmer l'esprit ; c'est un compagnon, un ami qu'on ne saurait trop embellir et dont l'aspect doit être sympathique et souriant, dont l'abord doit inspirer un désir de relation, c'est pourquoi nos modernes esthètes accordent au livre et à la joliesse de son costume initial une si grande attention, le voulant de tout point parfait, joyeux d'apparence et fleuri de décor."






















Il insiste sur l'influence de l'affiche murale dans ce domaine : "L'imagination des artistes, qui, jusqu'alors, ne semblait appelée qu'à l'illustration courante des textes, s'est tout à coup dévouée à l'ornementation des couvertures-frontispices, à la mise en valeur et en lumière des titres, à la polychromie des enveloppes mobiles de nombreux ouvrages contemporains. La renaissance du goût, qui se manifesta dans l'expression de l'affiche murale, montra son influence salutaire dans les maisons d'édition ; le livre nouveau cesse d'apparaître en librairie sous un aspect morne, gris, monotone, purement typographique ; il se couvrit d'oeuvres d'art portées à l'effet, de chromo-typo ou chromo-lithographies éclatantes ; ce fut à qui imaginerait les plus pittoresques couvertures, et, parmi les maîtres du genre, Jules Chéret, Eugène Grasset, Luc-Olivier Merson, Myrbach, Adolphe Giraldon, Georges Fraipont, Caran d'Ache, Steinlen, Albert Guillaume, Lucien Métivet, A. Mucha, Bac, P. Verneuil, et tant d'autres, rivalisèrent, à l'aide de tous procédés graphiques, dans cette singulière course à l'originalité et à la synthèse expressive d'un roman, d'une monographie ou d'une étude historique. Cette évolution du livre broché vers la couleur, vers le symbole et la fougue du dessin devait nécessairement influencer la vision du public toujours assez lent à se familiariser avec de nouvelles formules graphiques auxquelles son oeil ne s'est point encore accoutumé. La concurrence formidable des livres, le nombre croissant des romanciers en vedette, la difficulté pour les nouveaux venus de talent d'atteindre au succès, le peu de crédit qu'ont les réclames de presse auprès de lecteurs blasés sur les éloges de la publicité, toutes ces pénibles conditions de se manifester, d'émouvoir l'opinion, d'attirer le regard du passant indifférent, poussèrent éditeurs et auteurs à chercher le moyen de tirer le nécessaire coup de pistolet qui surprend et arrête cet insaisissable Tout le monde. Ce moyen s'offrit par l'affiche bruyante, avec la pyrotechnie de ses couleurs si joyeuses sur les murs et qui sidèrent le flâneur en balade ; il s'offrit aussi sous forme d'affiche réduite, en manière de couverture illustrée de toute oeuvre offerte à la convoitise du bibliophile. Dès lors, ce fut une course à l'originalité ; on chercha l'illustrateur magicien des tons, le compositeur pervers capable de formuler en un petit rectangle un frontispice extérieur aguichant comme une fille, raccrocheur, émoustillant et assez artistique pour faire se pâmer un iconomane. Du livre de luxe, du livre d'étrennes in-4 ou in-8°, la couverture illustrée atteignit le modeste roman à 3 fr. 50, et, en dehors de la bibliothèque Calmann-Lévy et de la collection Charpentier, il est peu de libraires qui aient résisté à cette amorce de l'estampe en couleur dont tout livre ne visant pas un prix d'académie se doit depuis des années d'être recouvert. Elle gagna tous les mondes de l'édition ; les romans se frontispicèrent de scènes suggestives, de groupes tendrement enlacés, de tableaux dramatiques attirants ; on y vit des peintures d'idylle et des échappées d'alcôve, des fleurs et du sang, des oiseaux et des poignards, des spasmes d'amour et des râles de suicidés ; tout y apparut, le paysage provincial et le bouge parisien ; le petit lever de la Parisienne et aussi la terrible silhouette de la veuve : la guillotine. Les vitrines des libraires détaillants en furent transformées. Grâce à l'éclat des images, la foule se prit à stationner dans les boutiques des marchands de littérature, comme naguère elle s'écrasait, d'après une gravure de Debucourt, devant l'étalage du libraire Martinet au Palais-Royal, aux jours licencieux et plaisants du Directoire. Foule peu littéraire en somme, badauds épris d’icônes polychromes ou de frais tableautins rappelant les couvertures de romances, mais cette attirance indéniable du livre ainsi revêtu ne peut-être contestée, car il met en appétit de sensations amoureuses ou dramatiques tant de médiocres intelligences facilement troublées par les grosses actions de passion des oeuvres de Richebourg ou de Montépin. L'art est, en cette fin de siècle, une manifestation collective à laquelle auront indistinctement participé les efforts coalisés de toute une génération d'esthètes, doublés de remarquables techniciens de la gravure sur nois, sur cuivre et sur pierre. Les peintres et les écrivains concourent à faire du livre un chef-d'oeuvre de luxe et de grâce. Sa brochure longtemps terne s'égaie sous un chatoiement de couleurs. (...)"

On pourrait continuer de reproduire le texte d'Uzanne qui court sur des dizaines de pages sur l'attrait indéniable et novateur des belles couvertures de livres... Il s'attache à décrire cette foule nouvelle qui apporte sa curiosité plus moderne qui s'attarde complaisamment aux déshabillés de Chéret, au réalisme de Steinlen et aux Jean-bout-d'homme de Bob.

Nous vous laissons vous reporter aux pages 1 à 116 de cet important ouvrage, entièrement consacré à ce passionnant sujet.

Je ne pouvais terminer ce billet sans vous montrer la couverture illustrée de cet ouvrage qui traite aussi longuement du sujet des belles couvertures illustrées et qui, décemment, ne pouvait pas faire l'économie d'une très belle devanture. La couverture de L'Art dans la décoration extérieure des livres en France et à l'étranger - Les couvertures illusrtrées - Les cartonnages d'éditeur - La reliure d'art. est due au talent de Louis Rhead (***).

Bertrand Hugonnard-Roche


(*) exemplaire sur papier ordinaire qui a très mal vieilli, devenu marron et cassant. Seuls les exemplaires sur Japon (10 seulement...) ont dû traverser le temps sans encombre. Le volume est par ailleurs modestement relié en demi-toile marron. C'est la reliure de l'époque. Sans doute celle que Uzanne a eu entre les mains. C'est sans doute grâce à cet exemplaire que la couverture a été reproduite dans le livre d'Uzanne.
(**) exemplaire de luxe sur japon (60 exemplaires seulement).
(***) Louis Rhead - Louis John Rhead, souvent appelé Louis Rhead, né à Etruria, Stoke-on-Trent (Staffordshire), le 6 novembre 1857 et mort à Amityville (New York) le 29 juillet 1926, est un illustrateur américain d'origine britannique qui a marqué l'âge d'or de l'illustration américaine à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle. Né en Angleterre, il part étudier à Paris à l'âge de 13 ans, sous l’égide du peintre Gustave Boulanger. Il entre ensuite dans l’atelier du célèbre potier Thomas Minton, puis, comme son frère George, gagne une bourse à l'école des beaux-arts de South Kensington. Avec son frère, à Londres, il travaille en tant que concepteur de couvertures de livres et d’affiches pour l'éditeur Cassell. La maison d'édition américaine Appleton offre alors à Louis le poste de directeur artistique. Il émigre aux États-Unis en 1883, devenant par la suite citoyen américain. Fortement influencé par Eugène Grasset, il est le premier affichiste à remporter un succès international, notamment grâce à ses affiches pour le New York Sun et des magazines comme Century, Scribner's et The Bookman. En 1895, il réalise la première exposition américaine d'affiches. Louis John Rhead fut également céramiste, peintre et aquarelliste et illustra avec ses deux frères de nombreux ouvrages pour la jeunesse, tels que Le Voyage du pèlerin, Robin des bois et les légendes arthuriennes. Il publia plus tard plusieurs livres sur la pêche et créa une gamme de mouches et d’appâts.

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